‹ Blanquisme et opportunisme; la question sociale, légitimité de la revendication du prolétaire, fausseté de la théorie des coups de forceChapitre 9 sur 14 · LOI ET CONDITIONS DU PROGRES · texte numérisé non relu

LOI ET CONDITIONS DU PROGRES

Il faut voir et comprendre autrement les choses. Les conditions du développement de Thumanité nous sont révélées par l'histoire et par les sciences positives. Faible et nu, ignorant et misérable, l'homme a commencé par la brutalité^ par l'oppression des faibles, femmes, enfants, vieillards, et des vaincus; il a dévasté la terre par le pillage, l'incendie, le meurtre et la tuerie en grand, que nous appelons la guerre. Le travail, accompli dans de mauvaises conditions, était une peine si lourde, qu'il a revêtu le caractère de châtiment et qu'on a fait d'aliord des esclaves, puis des serfs. La théocratie a été le produit de l'imagination enfantine de nos ancêtres, et le despotisme, imitation du pouvoir paternel, la première invention des hommes groupés ensemble, pour assurer un certain ordre et obtenir une sécurité relative.

Telles sont en aperçu les cruelles et longues étapes des sociétés humaines. A mesure qu'un être grandit, il se débarrasse de ses premiers organes, devenus inutiles et qui seraient désormais nuisibles à l'exercice d'une vie plus forte. Ainsi fait l'humanité, elle se débarrasse, chemin faisant, des institutions primitives, organes rudimentaires de ses premiers âges. Elle abolit l'esclavage, le servage, elle répudie la théocratie et rejette le despotisme. Les vieilles réglementations, devenues des entraves, tombent l'une après l'autre. On fait moins mal, puis un peu mieux et l'on avance toujours. Ainsi se manifeste la loi du développement de notre espèce.

Mais il ne faut pas méconnaître notre passé, si horrible qu'il nous paraisse aujourd'hui. L'humanité est partie de bien bas. Il

y a loin de la hutte d'un sauvage au palais du Louvre et même au plus modeste de nos logis. Sans l'esclavage et le servage, nous serions morts de faim et de maladie; la guerre elle-même, la grande infâme! la guerre a mêlé les peuples en les broyant; la théocratie, avec son cortège de folles et monstrueuses superstitions, a soutenu et consolé l'enfance de l'homme par des espérances invincibles; le despotisme, malgré ses horreurs, a contribué à maintenir un certain ordre parmi nous; la force, cette sœur de l'ignorance, a tenu lieu de droit et de justice. Il n'est que trop vrai que ces dures nécessités ont marqué l'évolution du genre humain.

LES MOYENS — LE COMMUNISME — GABET — l'ÉGALITÉ

Examinons maintenant la valeur des moyens jetés en avant pour réaliser la justice et couvrir la nudité originelle et séculaire de Lazare.

Ces moyens sont simples. Ils consistent dans l'abolition de la propriété individuelle, l'établissement de la propriété collective, autrement du communisme le plus absolu. Cette théorie n'est ni neuve ni consolante et remonte presque au déluge. En fait de méthode, le communisme n'est pas le comble de l'art, mais l'enfance de l'art d'associer. Plus le groupe humain est bas placé dans l'échelle de la sociabilité, plus il est près du communisme. Les populations lacustres ont dû présenter un état très rapproché de cet idéal à rebours, état qui ne constituait à aucun titre Vâffe d'or de l'humanité. Le communisme n'est pas une synthèse harmonique des éléments du groupe social, c'est un syncrétisme confus, un chaos informe d'oi!i l'homme ne tarde pas à sortir. Jamais le communisme ne s'est établi nulle part avec quelque suite et quelque importance. On n'a jamais retenu les gens sous son joug que par une idée ou contrainte religieuse, comme cela s'est vu chez les Esséniens et les Moraves.

Le père Cabet, en se reportant au christianisme primitif, tournait le dos à la science et à l'avenir. Au reste, s'il fut animé des meilleures intentions, Cabet n'avait aucune valeur scientifique ni économique. Lui-même a dit, dans son almanach icarien de 1848 : « Qu'est-ce que le communisme ? C'est un sys-

» tème^ une science naissante, qui a pour objet de trouver » l'organisation sociale la plus parfaite. » On n'est pas plus naïf. Le communisme, de l'aveu de Cabet, n'est donc pas une science, puisqu'il a pour objet de chercher l'organisation sociale la plus parfaite. Tout inlatué de sa conception Icarienne, il désirait sans doute le bonheur des hommes, mais il voulait aussi que ce bonheur ne fût réalisé que par lui seul. Beaucoup d'autres lui ressemblent en cela, tant nous sommes faibles et tant est grand notre amour-propre ! Son Icarie a fondu en soleil de lil)re Amérique, et ce n'est pas dommage.

Il n'en pouvait être différemment. Le communisme a pour principe cette erreur fondamentale de l'égalité des hommes, sous le rapport de leurs facultés naturelles. Cette erreur a évidemment pour origine une réaction contre les inégalités sociales, que l'on trouve à l'origine de toute société humaine. Comme toutes les réactions, celle-ci dépasse le but. Par les progrès de la sociabilité disparaissent graduellement les inégalités artificielles, dues à la naissance, à la fortune ; et par un juste contraste, plus la société se perfectionne, plus elle met chaque individu à même d'arriver au plein essor de ses facultés. La société f;xvorise l'éclosion des Jacquart et des Watt, des Kepler et des Newton, des Raphaël et des Beethoven. Elle y a le plus grand intérêt. Lés seules royautés légitimes sont celles de la beauté et du génie, qui, naturellement acceptées avec enthousiasme, ne font autorité que dans la sphère même où elles concourent au bien de tous, à l'utilité générale. Car, autant les inégalités sociales sont mauvaises, autant sont précieuses les inégalités naturelles.

On a tenté d'établir qu'en principe, sous le rapport des facultés, les hommes naissent égaux. Comme les faits donnent à cette doctrine les plus cruels démentis, on s'est rejeté sur la fameuse théorie de V équivalence des fonctions et des services. Vouloir qu'Hercule et Thersite, Phidias et le carrier qui lui apporte son marbre, Piaphaël et les rapins de son atelier, Beethoven et les copistes de sa musique. Newton et le premier académicien venu, reçoivent des hommes la même part de considération, avec une portion congrue exactement égale, avec un vêtement pareil de forme, de couleur et de dimension, il faut convenir que c'est là une prétendue règle non moins étrange qu'impraticable. Ce fut la prétention extravagante du père Cabet à Nauvoo. On en connaît les tristes suites.

Si les droits de l'homme ont pour base incontestable l'égalité,

la société humaine ne vit et ne progresse que par l'inégalité des forces et des aptitudes de ses membres. L'égalité est le fondement de la justice, et l'inégalité des individus est la cause du mouvement et de l'harmonie sociale. Tous les hommes ont un droit égal à l'expansion de leur être, à l'exercice de leurs facultés; tous sont doués d'aptitudes différentes et de facultés inégales^ voilà la vérité. Et c'est contre cette vérité d'expérience et de raison que s'est brisé et que se brisera toujours le communisme. Ainsi en a-t-il été de la conception enfantine ou Icarienne du père Cabet.

Le communisme a inscrit sur sa bannière une formule fameuse et qui demeurera, car au fond elle est d'une incontestable justesse : de chacun selon ses forces, à chacun selon ses besoins. Mais il importe de raisonner et de passer les choses au creuset de l'analyse. Remarquons tout d'abord que cette formule n'est que l'énoncé d'un but à atteindre, d'un idéal à réaliser. Par elle-même, la formule ne contient aucun moyen de réalisation. C'est un simple vœu, un pur desideratum, dont nous nous plaisons à reconnaître la parfaite légitimité.

Mais comment arriver à ce résultat grandiose et désirable ? comment faire pour que chacun produise selon ses forces et consomme selon ses besoins? A cet égard les orateurs, les écrivains populaires sont muets ou n'ont rien dit qui vaille. C'est pourtant le point qui importe : c'est le point qui devrait faire l'objet de leurs études, de leurs recherches, de leurs méditations et de leurs discours. Il faudrait sans cesse mettre à l'ordre du jour des réunions populaires: quels sont les meilleurs moyens d'acheminer la société à ce que chacun produise selon ses forces et co7isomme selon ses besoiiis?

Toute autre question est vaine à côté de celle-là, et, cette question résolue, qui ne voit que le problème social s'y trouve compris tout entier ? Avec un peu de réflexion, il est impossible de ne pas reconnaître que c'est précisément en modifiant les conditions du travail qu'on approche de plus en plus du but. La question sociale, on peut le dire, est tout entière contenue dans ce prol)lème : Transformer le travail-peine en travail-fonction.

En effet, ce n'est que par l'organisation tlu travail-fonction, que les facultés industrielles, artistiques et scientifiques de chacun peuvent éclore et se développer normalement; ce n'est que par des fonctions librement acceptées, pratiquées avec ardeur, que l'homme peut atteindre à son lyiaximwm d'action

utile et productive; ce n'est que par le bien-être et même la richesse^ résultant clu travail ainsi org-anisé, qu'il devient possible de réaliser cette première partie du programme: à chacun selon ses besoins. Enfin ce n'est que par le travail accepté comme une fonction que la contrainte morale et physique cessera de peser sur les hommes, et qu'ils pourront réellement vivre on paix et en frères.

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