LE MOUVEMENT MODERNE
Mais l'humanité ne s'arrête pas en chemin; si elle a d'abord vécu en sauvage, puis en nomade, puis sous la loi dure de l'appropriation et du morcellement de la terre, elle s'avance aujourd'hui vers un autre régime, plus favorable à la vie de l'espèce. Nous en voyons plus d'un symptôme éclatant.
Et d'abord, comment ne pas être Irappé de la puissance des moyens de locomotion et de circulation dont nous jouissons aujourd'hui. Pour la pensée, on peut dire que la distance est supprimée, grâce à la télégraphie électrique. De même encore, par l'imprimerie, la pensée a vaincu le temps. Entre les hommes, entre les choses, la distance devient de jour en jour plus petite. La distance, c'est l'ennemi, l'ennemi positif dont il fallait que le génie de l'homme triomphât à tout prix. L'homme a commencé de vaincre le temps et l'espace; et certainement la vapeur, l'électricité n'ont pas dit leur dernier mot. Par la circulation facile, les choses et les produits, devenus mobiles, se trouvent en tous lieux à la portée de tout le monde ; par la locomotion rapide, les hommes se touchent et se donnent la main d'un pôle à l'autre. Ces faits sont considérables, et nous 'poussent aux plus heureuses conséquences.
D'autre part, la science grandissante et qui de nos jours a fait des pas de géant, la science donne à l'industrie humaine
une puisr,ance incalculable. L'outillage moderne est transformé. James Watt, Jacquart, Ackwrigtt, Mathieu de Dombasle, etc., ont centuplé les forces de l'homme dans toutes les directions.
La science appliquée à l'industrie a conduit à la division du travail en minimes fonctions pour l'homme, en opérations très simples pour les choses. De là des avantages considérables : perfection de la main-d'œuvre, rapidité d'exécution, économie et bon marché, apprentissage facile, possibilité d'exercer plusieurs parties de métiers différents.
La circulation rapide, la puissance des moteurs et de la mécanique ont rendu possible la création de la grande industrie. La grande industrie, à son tour, a eu pour effet de développer l'association des capitaux, même les plus petits, et de donner naissance à une nouvelle nature de propriété, la propriété mobilière et actionnaire. Tout le monde connaît l'importance de la nouvelle venue, qui balance par sa grandeur l'ancienne forme de la propriété, la propriété immoljilière.
La révolution de 89 avait morcelé le sol et éparpillé la terre entre les mains du peuple, comme elle fractionna les fortunes par la suppression du droit d'aînesse. Le sol morcelé devint lui-même mobilisable, et d'autant plus que les laits que nous venons d'exposer sont favorables à cette mobilisation. Il est évident que la propriété action?iaire tend à se substituer à la propriété féodale, traditionnelle, immuable. Ce phénomène est visible et peut se passer de démonstration en forme.
Voici mille et mille routes nouvelles, pour rendre la propriété accessilile au travailleur, au prolétaire.
L'homme se développe sous l'empire de la nécessité et marche vers la justice, à laquelle il aspire sans cesse. Néœssité fait loi, nécessité n'a pas de loi, ces axiomes courants expriment un fait : c'est que l'homme a commencé par la faiblesse, l'ignorance, la misère et toutes les horreurs qui en sont la conséquence. Ce n'est que par l'accroiissement de ses lumières, le développement de ses forces morales, par la puissance de son activité créatrice, par l'universalisation du bien-être et même de la richesse, que l'homme, échappant à la loi dure de la nécessité, pourra s'élever à la justice et réaliser la fraternité.
Faisons-le entrevoir en insistant sur un point que nous avons déjà touché. La question de la propriété est liée à la question du travail, question nullement al)ordée par les orateurs ou écrivains j)arlant au nom des prolétaires. l*ourlant la queslion
les touclie directement, et en outre elle se pose comme la question fondamentale de toute société, ayant la prétention de vivre en paix et dans la justice.
LE TRAVAIL-PEINE, LE ÏRAVAIL-F(JXCTI0X
Qui n'a cent fois entendu et qui n'entend tous les jours s'échapper de la l)ouche de son voisin des exclamations comme celles-ci : Ah! si fa vais des rentes! Ah! si j'étais libre! Ah! si je pouvais me ^-étirer des affaires et prendre ma retraite! A h ! quand pourrai-je me reposer! A h ! si je pou vais vivre tranquille, sans rien faire et sans souci du lendemain!
Il est inutile de continuer cette litanie bien connue et bien vieille. Mais que sigiiifie-t-elle, sinon que chacun à la ronde maudit le travail et ne songe qu'à échapper à sa loi, insupportable autant qu'impérieuse.
Qu'est-ce donc que représente ce mot travail? N'y a-t-il pas là une énigme? Les hommes maudissent le travail et ne peuvent s'en passer. Il a été frappé d'anathème par les légendes religieuses de tous les peuples, déclaré infâme et avilissant par les plus grands philosophes de l'antiquité. Et jusqu'ici, eneiiet, le travail a été imposé à l'homme dans des conditions tellement mauvaises (et lui-même, émergeant de la vie insouéiante du sauvage, y était si peu propre) que pour obtenir qu'il travaillât, il a été nécessaire de faire de l'homme un esclave, un serf, un prolétaire aiguillonné par la faim.
Tu mangeras ton pain à la siieicr de ton front, telle est l'antique malédiction, analogue à celle du Peau-Rouge : Puissestu être condamne à labourer îin c/iamp ! Et, réellement, dans l'histoire des sociétés humaines, le travail ne semble-t-il pas peser sur l'homme comme une déchéance et une condamnation, une souffrance et un anathème? Le travail ayant pour parrains l'esclavage, le servage et le prolétariat, cet odieux cortège de misères était bien fait pour le frapper d'une souillure ineffaçable.
Cependant, allons au fond de la question du travail, reprenons-la à sa racine et dans son ensemble.
Qu'est-ce que travailler, sinon faire usage de ses facultés, faire emploi de ses forces, sinon, pour tout dire d'un mot, agir, se manifester comme un être vivant? Mais, si cet usage est naturel , si cet emploi est normal , non-seulement Tètre ne doit pas souffrir, mais, au contraire, il ressent la vie dans toute son intensité et jouit du bonheur compatible avec sa condition. Etre actif conformément à la loi de sa nature, il est clair qu'il ne saurait y avoir une autre définition rationnelle du travail. Toute la question du travail se réduit donc à ce point fondamental : faire en sorte que l'emploi des forces naturelles de Vhomme soit normal.
Agir, faire œuvre utile, créatrice, est tellement le vœu intime de l'être vivant, que nous allons voir que, sans ce besoin primitif", la faim elle-même eût été impuissante à soutenir l'homme dans son pénible labeur.
Que l'on me cite un travail, si terrible qu'il soit dans son exercice et ses conséquences, un travail mettant l'humanité en coupe réglée ; si ce labeur présente un salaire assuré, régulier, qu'importe, il trouvera cent bras pour un. A peine un travailleur tombe-t-il dans les rangs, vingt autres attendent là pour prendre sa place et faire face au monstre, sous la pression suprême de la faim.
Je n'invente point et ne ferai pas de sensiblerie. Il ne tiendrait qu'à moi de m'étendre sur la condition des mineurs, sur celle des ouvriers travaillant le blanc de plomb, sur les polisseurs de cristal, sur les verriers, dont la vie se termine au plus de 40 à 45 ans.
Il est cent professions dangereuses, malsaines, dégoûtantes, abrégeant la vie; et toutes recrutent des bras vaillants, toutes lèvent l'impôt du sang sur l'humanité, avec plus de facilité que ne le fait le ministre de la guerre, armé de la toute-puissance des lois.
Comment cela serait-il possible, sans cette terrible et suprême nécessité, la faim?
Et maintenant, j'ajoute, comment l'homme pourrait-il accepter le travail dans des conditions aussi contraires à sa nature, s'il n'était animé d'un invincible besoin d'activité?
Il serait impossible de comprendre que l'homme pût se soumettre à la torture du travail, tel qu'il lui a été généralement imposé, si, de par la nature intime de son être, il n'était destiné à être toujours actif et toujours vivant par l'expansion de ses forces.
Jamais Thomme n'eût pu se plier au travail forcé, s'il n'avait été créé pour le travail normal conforme ix la nature de son être.
Donc, la faim, cette cruelle initiatrice des sociétés humaines, la faim elle-même, quand elle nous presse de sa main de fer, nous atte?>te avec force que le travail-peine est fondé sur le travail- fonction, destinée naturelle de l'homme.