BONHEUR ET TRAVAIL
Faire en sorte que l'emploi des forces naturelles del'homr' me soit normal. — Voilà le problème du travail au point de vue social. Il est encore le même au point de vue individuel. En effet, le problème le plus difficile pour chacun de nous, celui dont la solution importe le plus pour notre bonheur, ce n'est ni de nous enrichir, ni d'arriver aux honneurs et à la gloire, — toutes choses qui laissent souvent l'àme vide aussi bien que les bras inoccupés, — c'est de parvenir à nous créer une sphère d'action, c'est de trouver l'emploi de nos forces et l'exercice de nos facultés créatrices.
Cela ressort vivement d'une courte comparaison entre le sort de Toisif riche, entouré de toutes les joies du luxe, et celui du travailleur vivant au jour le jour de l'œuvre de ses mains. Bien que ces situations soient extrêmes, elles ne laissent pas que de faire la lumière sur la question.
Chez le riche, le désir est émoussé par la facilité de la satisfaction, la santé est chancelante parce que la dépense de force n'est pas en rapport avec la bonne chère. De là des maladies spéciales à cette classe d'individus. L'ennui et le vide de l'âme tiennent lieu du sentiment intime et vivifiant qui accompagne tout acte créateur.
Au contraire, le plus humble travailleur jouit ordinairement de la santé. Il n'a pas de maux de nerfs et ne sent pas son estomac. L'appétit, sans lequel l'ambroisie céleste n'aurait aucune saveur,nelui manque jamais. Le travailleur ne connaitni l'ennui, ni l'abattement, ni le vide de l'àme. La sienne est toute pleine des nécessités de l'action, du but à atteindre et du sentiment de satisfaction qui résulte de tout acte utile.
Lequel est le plus heureux de l'oisii" ou du travcailleur?
Le travail a été maudit, il doit être glorifié. Le travail maudit, c est le passé, le travail glorifié, c'est Favcnir, et mùmc déjà uu peu le présent.
Car, ainsi que Ta remarqué Montaigne, avec un sens profond : « La nature a maternellement observé cela, que les actions « qu'elles nous a enjointes pour notre besoing, nous fussent « aussi voluptueuses. »
Je ne puis donner, en passant, que quelques courtes indications sur la voie où se trouve la solution des problèmes posés par le prolétariat. Le communisme est une folie chimérique et rétrograde. L'association, de plus en plus intelligemment pratiquée, voilà la vérité. Mais l'association ne sera complète et ne pourra produire tous ses effets que par une organisation du travail conforme à la nature humaine, par conséquent acceptée par l'homme comme sa fonction naturelle, et le plaçant ainsi, à l'égard de ses semblables, dans des conditions de paix ; en ce qui le touche lui-même, dans les seules conditions de bonheur possible en ce monde.
Ce n'est point ici le lieu de m'étendrc sur cette matière importante. Ceux qui cherchent de bonne foi trouveront. Quant aux autres, il y a mieux à fîxire que de donner un nouveau texte à leurs vaines paroles, à leurs stériles discussions. Le salut est de ce côté, non ailleurs.
DE l'appel a la forge
Les ap])c]s à la force, les allusious à U3 et à juin 48, à la Commune de 71 , les paroles qui éveillent la haine et la vengeance, qui tendent à faire des frères ennemis des hommes destinés à s'entendre, tout cela est aussi malsain, rétrograde et faux que les doctrines du journal le Pays, résumées dans cet axiome : 0)i ne discute pas le socialisme, on le supprime. Cette glorification de la force, c'est le maintien dans les sociétés humaines de la vieille ennemie de la justice, de l'antique adversaire du droit. Si l'on peut dire, l'histoire à la main, que jusqu'ici la force presque toujours et la ruse quelquefois ont été les maîtres du monde, et ont servi d'instruments pour gouverner les hommes, cette doctrine peut être facilement réduite à l'absurde et mise à nu et à néant.
Autant on ferait preuve d'ignorance en niant la force comme fait historique, autant il serait insonsé, impie, de la soutenir comme un droit. Vous m'avez opprimé parce que vous étiez le plus fort, je vous opprime à mon tour parce que je le suis devenu. Il n'y a là que des faits, point de droits. Ces deux mots hurlent de se voir accouplés. Chacun perdant son droit quand il perd sa force, on voit de suite que les deux termes, en cette occasion, se réduisent à un seul, la force.
Ceux qui invoquent la force oublient que la force est aveugle, qu'elle défait le lendemain ce qu'elle a fait la veille, et que le plus souvent elle n'élève une idole que pour la briser. Kienzi, Mazaniello, Etienne Marcel, Barnewelt, Jean de Witt, etc, en sont de mémorables exemples.
La France, dans une tempête suprême et formidable, où s'abimait le passé et d'où devait surgir une société nouvelle, la France a produit 93. Et 93, dans un paroxysme de fureur aveugle, a dévoré amis et ennemis. On n'est pas plus honnête que le modeste et savant Bailly. Un jour, la postérité, jugeant les hommes en dehors du succès et du prestige de la fausse gloire, surtout de la gloire des armes, la postérité placera Lafayette, comme valeur morale et comme dévouement à la sainte cause de la justice, auprès de Franklin et de Washington.
Juin 48 a été un horrible malentendu, comme il en surgit clans les convulsions sociales. Une situation fausse, des souffrances et des misères réelles constituaient le fonds de ce mouvement ; ce fonds fut perfidement exploité par les i ntrigues des partis et les [menées des ambitieux. Que pouvait-il sortir de cette confusion où des hommes tels que le colonel Guinard et mon ami de Flotte se trouvaient dans des rangs opposés et auraient pu, sans se démentir, changer de rôle par le hasard des circonstances, où les plus honnêtes et les plus dévoués se sentaient hésitants et le cœur coupé en deux? De cette lutte ténébreuse il ne pouvait sortir qu'un abîme de sang, de ruines, de malheurs de tout genre, pour créer des obstacles au progrès social. L'expérience ne l'a que trop confirmé. Les insurgés de juin n'avaient ni plan, ni idées, et n'auraient pu établir un gouvernement. S'ils eussent été momentanément maîtres de Paris, il y aurait eu plus de sang versé, plus de ruines et plus de crimes, par la prolongation de la lutte. Mais la masse de la nation, sous l'influence du passé, sous la pression de la nécessité, eût comprimé cette explosion. Détournons les yeux de ce lamentable spectacle, dont il ne faut évoquer le souvenir que pour s'instruire et mieux comprendre les choses.
Ceci était écrit trois ans avant les événements qui produisirent la Commune de 1871. Cette dernière insurrection socialiste a tristement confirmé notre jugement et nos prévisions. La Commune a été maîtresse de Paris, et il y a eu plus de sangversé, plus de ruines, plus de crimes. La convulsion a été plus longue et plus horrible. Enfin, tous ces crimes ont été couronnés, si l'on peut s'exprimer ainsi, par le crime impie et inexpiable d'avoir commis les autres, sous les yeux et sous le pied de l'ennemi qui venait de nous piller, brûler, saigner et démembrer ! . . .
CE qu'il faut prêcher — ou EST PRATIQUEMENT LE BIEN
Revenons au présent. Il faut être pratique et ne pas prendre les vessies pour des lanternes. Heureusement notre époque s'attache de plus en plus à l'esprit positif. On ne veut plus s'égarer à la suite d'une hypothèse, sur la foi d'un voyant ou d'un mystique. On ne croit plus aux alouettes tombant toutes rôties dans des bouches affamées, sur la parole d'un orateur en délire. On sait bien que trois mois de misère au service de la République ne peuvent, hélas ! sul'tîre pour la solution définitive du problème social. Les orateurs des réunions publiques feront sagement de se montrer pratiques et de se placer sur le terrain solide des études positives en science sociale. Le sentiment a du bon, mais il faut encore autre chose pour résoudre des problèmes d'économie politi(|ue. Et par exemple, la première condition, pour raisonner des améliorations à apporter à la société, n'est-elle pas de tenir un juste compte de l'état intellectuel, moral et inthistriel des peuples? Chaque problème ne varie-t-il pas selon l'état de l'instruction, des mœurs, de la propriété territoriale, des conditions de travail, de climat, etc.? Et n'y a-t-il pas beaucoup d'inexpérience à jeter, de but en blanc, un système ou simplement une idée, à la tête d'un peuple, sans s'être au préalable bien fixé sur les conditions dont nous parlons?
Je passe à un exemple. Je suppose que le communisme soit aussi vrai qu'il est faux, aussi vrai que cette bonne grosse vérité , aujourd'hui hors de contestation ; tous les hommes sont égaux devant la loi.
Je suppose que nos orateurs des réunions publiques veuillent rallier au communisme la masse du peuple, car ils ne peuvent fau-e triompher leur vérité qu'à ce prix. C'est en pareil cas surtout que le suffrage universel devient indispensable, car il s'agit d'une chose qui touche chacun au vif et à coup sûr le fera crier. Comment ne voit-on pas que la masse du peuple est hors d'état de comprendre un système d'idées qui embrasserait l'ensemble des relations sociales, dans leur multiplicité et leur unité? Le peuple français, empêché par son ignorance et sa dé-
pendance matérielle, serait inévitablement conduit et dominé par ceux qui représentent le passé religieux, social et économique de notre pays. Les orateurs ne recruteraient pas dans les masses beaucoup d'apôtres et de martyrs. Et qu'adviendrait-il de ceux qui se seraient laissé entraîner à leur parole enflammée? Rappelons-nous l'histoire des Pastoureaux et des Jacques.
Les nouveaux Jacques seraient finalement détruits par quelques Captai de Buch, un sabreur moderne, au nom et pour le compte du grand nombre, hors d'état d'entendre la vérité nouvelle. Ils seraient vaincus, comme le fut l'héroïque Spartacus, mal obéi des siens.
Mais tel n'est pas le cas du communisme, qui n'est pas une vérité. Il ferait beau voir venir le prêcher aux petits propriétaires, paysans et oavriers de tout genre ! Quel succès ! et comme les orateurs seraient accueillis avec leurs belles promesses ! L'homme qui tient un peu de terre et la cultive de ses mains lâcherait cette proie, tant convoitée, tant aimée, pour l'ombre que l'on ferait danser devant lui !!!
Il donnerait plutôt sa part de paradis que son lopin de terre. Les prêcheurs en verraient de belles, et leurs discours leur rentreraient bientôt au ventre, en compagnie de fourches, de pieux, de pioches, de masses et de faux. La folie du communisme n'entrera jamais dans ces têtes-là. A cet égard il n'y a rien à craindre, et les grands propriétaires, en petit nombre en France, penvent être rassurés, parce qu'ils font cause commune avec l'immense majorité des petits propriétaires.
Le communisme n'aurait pas contre lui la raison, la vérité et la justice, qu'il aurait cette impossibilité radicale et matérielle.
Prêcher l'erreur pour saisir le pouvoir par la force est impossible ; prêcher la vérité pour que la vérité devienne la loi est difficile. Ce n'est pas en un jour qu'on viendra à bout de la faire comprendre et accepter.
Prêcher la vérité, là pourtant est l'unique moyen d'être fort, et de faire en sorte que la loi nouvelle soit acceptée, parce que chacun comprend qu'elle est favorable à tous.
Orateurs populaires, prêchez donc la vérité, qui n'est pas le communisme, mais tout le contraii'e : le respect de chaque individu, le respect du droit en tous et en chacun, le respect de la vie humaine, le respect de la propriété, le respect de ce qui est juste et enfin la recherche des moyens de rendre chaque jour, ])lus intime et plus complète, l'association de
tous les citoyens, association qui n'est encore qu'une ébauche, assez mal réussie.
Ce n'est pas à la force qu'il faut en apjjeler. Les invocations à la force sont impies, et heureusement commencent à n'être plus de notre époque. C'est la science qu'il faut invoquer, c'est elle qu'il fout appeler, c'est à elle qu'il faut dresser un autel en son âme et des temples sur nos places publiques. Avec la science, tout est possible, et sans elle, eût-on la force d'Hercule, rien dejuste, rien de durable ne saurait être étabU.
Ah/ si le roi le savait/ Aujourd'hui, c'est le peuple qui est roi; d'après notre constitution politique, lui seul est souverain. 11 faut donc qu'il apprenne, qu'il se fasse savant. Toute la question est là, car, dès que le roi saura, le seul maître, le vrai maître, réalisera le bien de tous, autant vaut diro son bien à lui-même.
Le prolétaire est le nombre, c'est-à-dire la force aveugle. Qu'il soit la science, c'est-à-dire la force devenue intelligente et morale, et la société , dans l'ordre et la paix, marchera de progrès en progrès. Plus besoin de violence et de coups de force. Le peuple n'a qu'à se lever et à manifester sa volonté. Qui pourrait lui résister? Aujourd'hui même, si le peuple savait, n'a-t-il pas son sort entre les mains, n'est-il pas le maître? Où sont ses chaînes? Hélas! elles ne sont que trop visibles; c'est son ignorance, son incapacité, son insuffisance pour sa fonction de souverain.
A l'école ! à l'école ! voilà le mot d'ordre pour tous et pour chacun.