LE PROBLEME SOCIAL; LA QUESTION POSEE
Quoi de j)lus saint parmi les hommes que la justice, quoi de plus nécessaire que d'en poursuivre chaque jour la recherche et une réalisation plus complète? Contre toutes les défaites et contre toutes les impossibilités du moment, le droit de Spar-
tacus, le droit de John Brown reste entier. Esclave^ serf, prolétaire, noir ou blanc, homme, femme, enfixnt, qui que tu sois et sous quelque forme que tu subisses l'oppression, ta cause doit être la nôtre et nous souffrons avec toi.
Mais il ne suffit pas que la revendication soit légitime, il faut aussi qu'elle soit clairvoj-ante, qu'elle fasse son profit de l'expérience des faits, attestés par l'histoire. Autrement, la revendication perd de sa valeur, et elle court grand risque de ne provoquer qu'un sanglant et triste avortement. Il n'y en a que trop d'exemples, et ces exemples doivent servir à notre instruction.
L'esclave a eu son Jour, le serf a ou son jour, le prolétaire aura le sien. Telle est la révélation de l'histoire, telle est la loi indiscutable du progrès de rospèco humaine.
Il n'y a ni à s'en étonner, ni à s'en effrayer. Il ûxuty réfléchir, y penser; il faut préparer l'avènement de ce jour, pour qu'il s'accomplisse, non pas dans un orage, mais régulièrement, coniime sort le soleil de la nuit profonde.
Que de longs siècles de souffrance avant que l'esclave devint serf et le serf prolétaire!... Restait encore une forme de l'inégalité, la naissance. 89 l'emporta d'un coup d'aile, en promulguant la déclaration des droits de l'homme, œuvre immortelle qui mettait un dernier sceau sur le passé. Aujourd'hui, il n'y a plus qu'une seule cause d'inégalité artificielle, le capital, la richesse, la fortune. Par le capital, l'homme s'assure l'instruction, le moyen du travail, la sécurité dans la maladie et la vieillesse, et même le triste droit au repos, ce bel ennemi de Vliomme, comme dit Pope. Sans le capital, tous ces avantages incalculables sont précaires, chanceux, inaccessibles le plus souvent.
En présence de cette cause artificielle et fortuite d'inégalité, car c'est la société, non la nature, qui fait des riches et des pauvres, comment s'étonnerait-on des attaques théoriques auxquelles la propriété est en butte, des malédictions portées au capital et des amers ricanements que provoque la richesse? Rien de plus concevable. Lazare souffre la soif et la faim, et il implore ou jalouse le mauvais riche ; changez les rôles, le mauvais riche serait comme Lazare, et Lazare comme le mauvais riche.
Le Tiers-Etat, ce premier né du prolétariat, est entré dans la cité légale. Il y jouit de tous les droits que possédait autrefois le privilégié, c'est-à-dire l'antique représentant de la conquête
on de la force brutale. On peut d'ire que le bourgeois est devenu lui-même un privilégié, en ce sens que le capital est aujourd'hui la source unique des inégalités sociales. Les progrès de la socialité humaine ont précisément pour objet de Taire disparaître toutes les inégalités qui ont marqué les étapes du genre humain afin qu'il ne reste plus que les différences et les inégalités naturelles, les seules légitimes, irréductibles, et qu'on ne peut confondre avec les inégalités sociales, qu'en abdiquant tout bon sens et toute logique.
Mais voilà le point difficile, la question dans sa simplicité et sa difficulté : Comment le prolétaire pourra- t-il pénétrer dans la cité légale et y jouir de tous les avantages de son frère amé, le bourgeois? Comment faire pour qu'il puisse prendre aussi sa place au soleil de la civilisation! Son droit est incontestable, mais par quels moyens pourra-t-il l'exercer, le pratiquer?