FOLIE DES RECRIMINATIONS
Que valent ces récriminations contre la bourgeoisie? Ecraser un bourgeois, c'est écraser un homme qui a le même droit à la vie que celui qui l'écrase. Je sais qu'il y a des bourgeois repus, égoïstes, injustes, grossiers, qui peuvent dire ou penser: Que m'importe l'ouvrier! Mais n'y a-t-il pas aussi des ouvriers égoïstes, injustes, grossiers et encore, hélas ! dégradés par la misère? Est-ce que par hasard les ouvriers auraient le monopole de la vertu, du courage, du savoir, de la sagesse, de la générosité et de la bienveillance? Je ne vois des deux côtés que des hommes, faits de 7nesme 2:)âte et nés à rhesme moule , comiae dit Estienno de la Boétie. Changez les rôles : mettez les uns dans les conditions des autres, les prolétaires se conduiraient en bourgeois, et les bourgeois agiraient en prolétaires, car tous sont des hommes.
En fait, les bourgeois sont les premiers nés à la vie morale et intellectuelle, et le prolétaire n'est que le frère cadet du bourgeois. Eh ! bonnes gens, le monde n'est pas beau assurément, mais le monde du passé, le monde d'il y a cent ans seulement, était mille fois plus abominable que le monde tel qu'il se comporte aujourd'hui. Eh bien ! ce monde nouveau, tout plein de belles promesses et de grands espoirs, c'est à la bourgeoisie que nous le devons. Ce sont les bourgeois Voltaire, Diderot, d'Alembert, Rousseau, Condorcet, qui ont préparé 89 et fait les hommes de 89. Ce sont les bourgeois Bailly, Lafayette, Mirabeau, et encore les bourgeois Vergniaud,Buzot, Brissot, Roland et toujours les bourgeois Desmoulins, Danton, Robespierre, Carnot qui ont, chacun à leur façon, mis la main à l'œuvre de la Révolution. Marat lui même, cet épileptique ami du peuple, était un bourgeois peu lettré et peu savant, gonflé d'orgueil, mais un bourgeois; peut-être a-t-il eu son heure et son moment dans cette grande tourmente.
Mais tous les génies, tous les savants, tous les artistes qui ont été les promoteurs du progrès dans la société humaine, étaient des bourgeois, depuis Socrate qui l)ut de la ciguë de par l'ordre du peujjlc d'Athènes, jusqu'à Lavoisicr, qui mourut sur l'échafaud de par le peuple de Paris. Car, dans les époques
d'ignorance^ presque toujours l'initiateur est dévoré par les initiés. (Ainsi est-il arrivé à Jean Hus. Voyant tout ce peuple qui courait avidement à son supplice, le martyr s'écria : 6 sancta shnplicltas ! autre variante du mot du grand crucifié : Mon Père, pardonnez -leur parce qu'ils ne savent ce qu'ils font.) • Ces récriminations du prolétaire contre son frère aîné sont donc injustes, à les considérer dans leur sens général. Elles seraient une marque d'ingratitude si elles n'étaient une preuve d'ignorance.