‹ Blasphèmes: poèsiesChapitre 10 sur 24 · SCEPTICISME · texte numérisé non relu

SCEPTICISME

Que de fois j'ai conté ce conte & mes amis!

On me raillait à mort. C'étaient de vrais tamis.

Remuant, disuntant le fond de leur doctrine;

Le son était pour eux, aux aulros la farine.

Ils se croyaient des dieux, el, modernes Titans,

Ils marchaient sur l'espace et provoquaient le temps.

Je les suivais de loin, comme un compagnon ivre.

Maugréant et citant de temps en temps un livre;

Puis, poussé par l'orgueil, par mon esprit ardent,

A tout recommencer, ot la jeunesse aidant,

Je ilnis par nier jusqu'à l'Êlre suprême;

Et, doutant de tout bien, excepté de moi-mâme.

t BLASPHÈMES. 17

faisais, en vivant comme un pur Hégélien,

\ vers comme un démon et l'amour comme un chien!

ATHEISME

.milieu de Berlin, dans la strasse du Pape, numéro vingt-deux, dans une cave à trappe, ^s étions assemblés, de graisse bien lotis, arante étudiants et quatre-vingts rôtis.

Foin, s'écria le chef, du vin blanc d'Allemagne ! Vive le vin de France et vive le Champagne 1 Qu'on trace sur la table et sur la porte aussi: ^es chrétiens et les chiens n'ont point d'entrée ici. k bas les vieux du ciel, ces tyrans, ces dieux-hommes, ^'est nous qui sommes Dieu, nous tous, tant que nous ! [sommes,

l faut au monde un Christ. Des savants c'est le tic! jae serait*il sans nous? Un chanteur sans public! fomme, qu'ai-je besoin de ce dieu de ménage, Cotant mes actions et déclinant mon âge?

^on, mes amis! Assez de ces dupeurs dupés!

layons grands, soyons forts; soyons émancipés ! Cuvons, frères! buvons de ce nectar limpide!

.'!»eB dieux n'ont d'autre sang que cette flamme humide.» ;i • o

Il s'assied. Une femme, aux cheveux d'un blond roux,

Svelte comme un sapin et verte comme un houx,

S'élance sur la table et brandissant un livre,

— On m'a bien dit son nom, mais j'étais... j'étais ivre.

« Le Messie est venu, dit-elle, et c'est Hegel!

tf De la sottise humaine enfin c'est le dégel !

« Et le fleuve du temps, emportant les obstacles,

« Roule la liberté sur le dos des débâcles 1

ce Emancipation! C'est là le cri du temps!

« Il faut émanciper les amours inconstants!

« Il faut émanciper la femme de son homme,

« Et briser son lien, vil instrument de Rome I

« Qu'est-ce que la vertu? Rien! Un mot indécent!

« C'est une invention d'un vieillard impuissant !

« L*amour seul, l'amour libre est le dieu de la terre ;

« Dès qu'il parle, le ciel est forcé de se taire! »

Des bravos éclatants suivirent ces propos,

EX même les rôtis firent claquer leurs os !

Les bouchons à Penvi partirent par douzaines,

Les coupes qu'on vidait se trouvaient toujours pleines.

Des garçons, proclamés serviteurs demi-dieux,

Vous laissaient ce choix: boire ou se battre avec eux!

Les cris se succédaient par des voix de tonnerre^

Comme les battements de fléaux dans une aire.

Enfin des hauts discours le bruit devint si fort.

Que plus d'un dieu roula, sous la table, ivre-mort!

< Il est temps, s'écria le chef de ces orgies, « Le moment est venu d'éteindre les bougies.

« Des chrétiens et des juifs, de forts théologiens, « Dépouillant leurs erreurs^ grâce à nos hégéliens,

«( Vont enfin proclamer la gloire de nos maîtres, f Eql reniant leurs dieux, en maudissant leurs prêtres. « Tousv nous écouterons ces libres orateurs ; « Mais nul n« tes verra, crainte de délateurs !

« .^ Vous pouvez, mes amis» blasphémer à votre aise,

« Répondit un noir masque, ayant le nom de Biaise.

« Je connais le Seigneur. C'est un bon potentat I

€ Il pardonnera tout. Il n'a point d'autre état ! »

On éteint les flambeaux. Une flamme bleuâtre,

Sortant d'un verre à punch et grimpant sur le plâtre,

Éclaira dans un coin un roi guillotiné,

Un roi fort bien connu, sur le mur dessiné.

Mon tour vint. Je me lève et je prends la parole.

Lorsqu'un homme de fer, cerclé d'une auréole»

M'étreignit les deux mains, en me disant tout bas r

« Si tu veux nier Dieu, tu ne parleras pas !

a Au nom de son pouvoir, à la première phrase

ff Que tu prononceras contre lui, je t'écrase.

« Regarde dans ce coin Thôte qui sous son froc

f Cache ses pieds. C'est Thomme à la plume de coq;

< Il grimace, il sourit, il déguise sa joie,

tf C'est le Doute, Vous tous, vous deviendrez sa proie I

a II poussera les uns à l'émeute, à la mort ;

« Les autres croupiront prisonniers dans un fort ;

c Les plus riches d'entre eux, dans une autre patrie,

« Traîneront exilés une vie appauvrie ;

« Et le plus orgueilleux, rusé comme un serpent, *

« Tu le verras tourner comme un vrai chenapan !

« Garde ton idéal, le doute est un faux prêtre,

€ La porte e^t à Satanl — Sortons par la fenêtre l

« Un mouchard I » m*écriai-jc, ot le spectre s'enfuit. Et moi de maugréer pendaut toute la nuit) Car loin d*ôtre couché mollement sur la mousse, C*était sur un corps dur, — l'horrible femme rousse !

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