‹ Blasphèmes: poèsiesChapitre 11 sur 24 · CHEZ LE SEIGNEUR · texte numérisé non relu

CHEZ LE SEIGNEUR

C'est toujours vers le soir, quand le sommeil me i»*end,

Qu*à travers l'horizon qui devient transparent.

Je m'élance par bonds, sur l'aile de mon rêve,

Jusqu'aux hauteurs du ciel, où le soleil se lève.

Là j'entends disserter, dans la grande cité,

Sur l'homme et son destin, et sur l'humanité 1

Souvent, en me glissant dans ces saintes phalanges.

Et pérorant plus fort que le plus fort des anges,

Je fais descendre Dieu, sur un nuage épais.

Pour nous dicter son Verbe et pour faire la paix.

Je me .rêvais mourant, étendu sous un arbre,

Puis, mort, on me porta dans un temple de marbre,

Rempli de serviteurs et de laquais du ciel.

Aux traitjB rébarbatifs, aux figures de fiel I

c Bien ! me dis-je, je suis chez le Seigneur, mon père,

c Je me retrouve enQn, j'ai mon point de repère,

« Je suis dans le palais, dans le céleste hôtel,.

« OÙ sur ses actions, on juge tout mortel!

c Où le juge en personne, ou pour le moins son buste,

« Condamne le méchant et fait honneur au juste.

« -r Hors' d'ici ! cria-t-on. Tu ne verras jamais

« Le Dieu qui te punit et que tu blasphémais.

« Que nous veut cet intrus, nous parlant comme un maître!

« Satan, en son enfer, le recevra peut-être! »

Alors, me levant droit dans ma bière et toisant

De haut en bas ces gens, et mes deux bras croisant :

« Arrière ! m*écriîii-je, anûère! valetaille!

<( Tas d'indignes laquais, veule et vile prétraille !

m Je suis un Als de Dieu. Ma demeure est ici!

a Le maître m'a dit : « Viens! Je réponds: « Me voici! »

a Car j'ai soif et je suis affamé de justice*

« Et puisque me voilà dans ce saint édifice,

« Je verrai le grand juge. Et malheur à vous tous !

< Si vous ne cédez pas au prophète en courroux 1 » Puis, élevant la voix et de toute mon âme :

(( Qui que tu sois, disais-je, Esprit, Éther, ou Flamme,

« C'est toi qui me créas, qui me créas de rien !

«( L'homme de toi tient tout, et le mal et le bien !

« Si j'eusse violé les droits de mon semblable,

a Tu me verrais courber ma tête inébranlable !

«c Mais est-il un mortel qui puisse t'offenser?

<c Eh ! que te fait à toi mon bien ou mal penser,

< Ma haine ou mon amour, mon éloge ou mon blâme? « Tu n'es pas un poète, et tu n'as pas de femme l

« S'il est vrai que lu sois le créateur de tout, — a — Étant ton fils aîné, je te parle debout, —

22 BLÂSPUÈUES*

« Si mon esprit altier, pour te voir face à face,

c S*arroge ton pouvoir — c'est qu'il chasse de race!

« Mon corps voluptueux, contre les lois du ciel,^

1 S'est parfois enivré de bonheur matériel ;

«c Mais la vie idéale est trop souvent amère:

ff Je suis ton fils, Seigneur, mais la terre est ma mère.

c Ety quant à ma raison, de toi seul je la tiens,

« Son souffle vient de toi. Donc, mes torts sont les tiens!

«c Et si tu me punis pour injure et basphème,

« Tu te fais ton procès, tu te punis toi-même! >

Tout à coup, reculant d*effroi, je m'arrêtai.

Un craquement soudain, mille fois répété,

Fendit le ciel en deux, — et, frémissant, nous vîmes.

Monter à flots pressés la mer et ses abîmes ;

Tous les astres du ciel, tous les morts du passé,

Tour à tour sç rangeaient dans un cercle espacé.

Puis, de loin, une voix prononça ces paroles :

« Les dieux que vous aimez, mortels, sont des idoles I

« Je suis la Loi qui fut dès le commencements

« Seul je smsVÊlre Étant, ioni devient constamment.

« Tout contient par mon souffle une parcelle d'âme,

c Et tout vit par l'amour, comme l'homme et la femme.

c Moi, le Verbe et la Loi, j'ai des lois que je suis,

« Rien ne les fait changer 1 Je reste qui je suis!

« Si Tôtre devenant ne corrompt pas sa voie^

if II trouve eu son travail le bonheur et la joie !

« Et chacun, en vertu de mes dons contrastants,

« Peut monter un degré sur l'échelle du temps l

« La mort est à la vie une nouvelle phase,

« Une écorce qui crève, un changement de vase!

<i La racine enterrée est grosse d'une fleur,.

« Et la joie est Tenfant de la mère-douleur.

« Vous êtes tous liés par ma chaîne électrique, « Depuis rherbe du pré, jusqu'à l'astre antarctique I « Mais à rhomme, — et c'est là sa divine fierté, — « A l'homme, j'ai donné ma propre liberté. »

La terre et l'Océan, les hommes et les astres, Les oiseaux et les fleurs suspendus aux pilastres, !Et tous les éléments, les zéphyrs et les vents, Les morts ressuscites dans les corps des vivants, Exultaient, délirant dans une sainte ivresse. Et chantaient, en dansant, des stances d'allégresse.

Et la voix poursuivit, d'un ton impérieux:

« Habitants de la terre, et vous, Esprits des cieux!

« Venez pour m'écouter ! Venez ! les temps sont proches !

« Car voicibien longtemps que j'entends vos reproches.

« Je vais chasser la nuit qui couvre l'horizon

it De votre jugement et de votre raison!

(t J'ai donné le bonheur inné, dès la naissance,

« A tout être qui vit, à tout être qui pense !

« C4ar chacun porte en soi le pouvoir bien distinct

« De devenir meilleur et plus heureux, d'instinct.

« Par le travail inné, la fleur sort de la fange,

«r L'animal devient homme et l'homme devient ange!

« Car je suis le travail, le travail est ma loi;

« Par le travail tout porte un reflet de mon moi.

« IjG travail c'est l'instinct du ciel et de la terre,

« C'est là ma raison d'être et c'est là mon mystère!

« Tout travaille, et la plante, et l'astre, et l'animal!

( £t ce qui hait le bien travaille dans le mal î

« Je suis seul un corps simple, identique à moi-même,

« Et seul je me connais, de mon centre à Textrême.

« Mais les êtres créés sont des corps contrastants,

<( Soumis au changement et toujours inconstants !

« Rien n'agit ni ne vit en dehors du contraste,

« Au jour il faut la nuit, au bonheur du néfaste;

« 11 faut le mal au bien et la laideur au beau,

« Le vrai, contient l'erreur et la vie un tombeau.

« Il ne m'a pas suffi de créer l'homme libre;

a Pour qu'il trouvât du beau le divin équilibre,

€ J'ai gravé dans son cœur un instinct d'idéal,

« Pour aspirer au bien, pour triompher du mal !

c Mais les lois que je suis sont les mêmes pour l'homnae,

« Qu'il soit dans un palais, ou vivant sous le chaume.

« Il peut opter. Il peut choisir. Mais le mal fait

« Détruit le libre arbitre et produit son effet.

« Pour couper ces efforts, faudra-t-il que je change,

« Et que pour vous je crée un monde de rechange?

« De vos plaintes, mortels, de vos cris, je suis las !

« Sachez, je ne pardonne et je ne punis pas !

a Même au corps j'ai tracé sa limite et sa voie.

« La douleur le lui dit, quand sa chair se fourvoie.

« Et le for de l'esprit, si sauvage qu'il soit,

« Est mordu par ma dent, quand il viole un droit.

« Vous sortez de mes flancs comme un fils de son père.

f La terre et ses trésors, le chien et Péléphant,

c Tout le travail du père était pour son enfant !

« Malheureux ! grâce à vous, le monde est un repaire !

< Vous avez excité Ije tigre et le serpent,

« Gréés pour vous servir, bondissant ou rampant.

« Par vos inimitiés, vos haines et vos guerres,

BLA.SPHEMES. 25

(^ Vous avez corrompu, stérilisé les terres 1

' Vous avez la raison et vous vivez en fous,

K Confondant dans vos lois les agneaux et les loups !

« Vous étiez des géants, quoique exposés aux chutes,

« Et vos brutalités vous ont changés en brutes I

<t Et puisque vos aïeux étaient des assassins,

« Quiy volant de grands noms, se proclamaient des saints ;

a Et puisque votre histoire, un tissu d*in justices^

« Embellit de son art les crimes et les vices ;

« Puisque de ces brigands vous êtes les enfants,

d Tuant la liberté dans vos bras étouffants ;

a Puisque toujours, comme eux, vous vivez de rapines,

« Donnant la fleur aux forts, aux faibles les épines ;

a Puisque vous honorez le riche fainéant,

« Et que rhonnéur du pauvre est pour vous le néant ;

« Et puisque l'homme vit aux dépens de son frère,

« Qu'il promet d'être juste et qu'il fait le contraire,

« De quel droit venez-vous gémir sur vos douleurs,

a Et d'un air de défi me reprocher vos pleurs?

« Ces malheurs naturels sont les métamorphoses,

1 Les logiques effets, dont vous êtes les causes !

« Faut-il intervertir et détruire mes lois ?

H Ce serait fait de vous, de vous tous à la fois !

« Les cieux s'écrouleraient, fracassés sur la terre ;

« Les mers ne seraient plus qu'un seul flot délétère !

<( Tout disparaîtrait, sauf le chaos et ma loi 1

a Et je recréerais tout pour le même emploi 1

« Mais rompez en visière à tous vos vieux usages : ( Vivez par la raison, vivez comme des sages ; « Détruisez l'injustice et le droit du plus fort ; « Aux brigands, aux tyrans seuls la peine de mort f

(( Qu'à tout jamais la guerre entre vous soit bannie !

a Que, faute de tyrans, meure la tyrannie I

« Qu'affranchi de son joug, le libre travailleur

«c Puisse ennoblir son âme et devenir meilleur l

« Expulsez ce faux dieu, calqué sur votre image,

« Aimant comme une femme et parlant comme un mage,

« Qui, tantôt en colère et tantôt gracieux,

« Jugeant et déjugeant en son palais des cieux,

»( Applaudit le flatteur, quoique méchant dans Tâme,

c Et fait la moue au bon quand il doute ou qu'il blâme !

« Je ne vois pas fumer l'encens que vous brûlez,

« Je n'entends ni vos cris, ni vos vœux formulés !

« A vos dehors pieux je suis inaccessible !

c Ce n'est pas TÉvangile et ce n'est pas la Bible

« Qui vous ont révélé l'essence de ma loi !

« Je suis l'œuvre et le bien ; l'œuvre et jamais la foi 1

«c Je n'accumule pas obstacles sur obstacles

« Pour prouver ma grandeur par d'absurdes miracles.

« Si vous semez le mal, irais-je de mes mains,

« Sur vos pleurs et vos cris, en arracher les grains ?

« Non, non I Le mal semé va pousser^ 11 se lève,

« Et ses fruits de malheur, — la loi ne fait pas grève,

« Tomberont, ou sur vous, ou sur vos descendants 1

« Et toujours le verjus agacera les dents

« Du père ou de l'enfant. Car tout est solidaire;

« Tout se tient dans mes lois, au ciel et sur la terre!

« Votre bonheur, mortels, il gît dans votre instinct,

« Dans l'instinct du travail, qui jamais ne s'éteint!

« J'ai gravé dans vos cœurs, dans le cœur !e plus fruste,

« L'immortel sentiment du juste et de l'injuste.

« L'homme le plus rebelle et le plus endurci

« Porte en soi-même un maître, auquel il dit : « Merci, »

i Quand il a travaillé, travaillé pour un autre,

( Et que de sa raison, il s'est senti Tapôtre !

I Vous êtes les rameaux reverdis de mon tronc!

c Tous ceux qui sont tombés et ceux qui tomberont

c Prennent dans ma i^aoine une sève nouvelle.

c Et seuls, sans jugement, sans bruit et sans querelle,

a Les uns servent, ep haut, de splendeur et d'attraits,

« Et les autres, en bas, de fumier et d'engrais ! »

J'ai retrouvé mon Dieu. Seulement il est autre ! Le Dieu de ma raison et qui vaut bien le vôtre l

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