LE SPECTRE
Mon fils, sois mon vengeur! Pourtant, que ta colère
En tout soit filiale et respecte ta mère I
Laisse son jugement au Dieu maître et vainqueur
Lt sa peine au remords qui lui ronge le cœur.
Adieu, je dois partir, à mes yeux se dérobe
Le feu pâle et glacé des vers luisants; c'est l'aube.
Adieu, mon fils, adieu! Souyiens-toi! souviens-toi!
Et sur ses tablettes, Hamlet écrit les derniers mots de son père, qui vont être sa devise, qui seront le but unique de sa vie, qui lui ordonneront le châtiment, la vengeance :
« Adieu, mon fils, adieu ! Souviens-toi! Souviens-toi I »
Gérard n'ose regarder sa mère...
11 l'a vue, pourtant, il l'a vue, qui passait sur ses yeux, sur son front, le bout de ses doigts gantés.
Et le bout des gants était tout humide quand elle les retira.
Lorsque le rideau baissa, il se hasarda à la regarder.
Elle élait d'une pâleur mortelle et gardait obstinément ses yeux fermés.
Il n*osa lui adresser la parole.
Ce fut Jean Demarr, derrière, qui se pencha sur le fauteuil de sa femme et lui adressa quelques questions.
Jean ne pouvait la voir et ne se doutait de rien. Elle répondit par quelques signes dQ.tôte. Elle n'aurait pu dire un mot.
Jean lui offrit de sortir, de l'accompagner au foyer Elle refusa.
Elle ne se sentait pas la force de se tenir sur ses jambes.
Gérard, lui, quitta la loge.
Il étouffait.
Mais, dans la cohue des couloirs, il ne respirait pas;
il se hâta de descendre et resta exposé en bas, siir le|
trottoir, à l'air vif de la nuit éioilée.
Lorsqu'il rentra, sa mère était seule.
Il reprit sa place.
Elle parut n'avoir rien entendu.
Elle avait toujours les yeux fermés. Sa pâleur étail
extraordinaire. Elle restait appuyée sur le dossier de la
chaise et les mains presque'joiutes retenaient son éven
tail qui lui cachait une partie du visage.
Elle souffrait si visiblement d'une torture si aiguë que le cœur de Gérard se fondit. Une fois de plus, s'évanouis saieiit les doutes inlâmes.
— Mère! mère! dit-il, se penchant vers la malheu reuse femme.
Elle ne répondit pas ! Elle n'ouvrit pas les yeux. Elle ne semblait plus de ce monde.
Jean Demarr rentra.
La porte de la loge fut refermée. En bas, trois coup furent frappés.
Et lentement, très lentement, se releva le rideau. Gérard observa sa mère pendant cet acte. Ses yeux cette fois s'étaient rouverts. 11 la voyait, mai comme il était à sa droite et qu'elle ne tournait pas 1
tête, ce dont il ne pouvait se rendre compte, c'était de l'éclat étrange, effrayant, de ce regard.
Il n'y eût pas reconnu, certes, le regard maternel.
Il se fût levé, il eût appelé au secours.
Car ces yeux disaient clairement par leur éclat vitreux, par leur vide désolé, que la folie frappait à ce cerveau et guettait celte intelligence ; la folie sinistre I
Et >ur la scène se développait le drame !
Hamlet cherchait à confondre le meurtrier pour en tirer vengeance.
Il essayait de trouver partout la preuve du crime.
Une troupe de comédiens se présentait à lui, et il leur faisait représenter à la cour, devant sa mère et devant son oncle, un drame oii il intercalait le récit de Tassassinat de son père.
Dans la pièce, ce soir, sera représentée Cette scène d'horreur que je t'ai racontée De la naort de mon père. Eh bien, à cet endroit Fixe sur Claudius ton regard calme et froid. Tu me comprends? S'il reste indifférent et grave Je n'ai vu, l'autre nuit, qu'un démon que je brave, Et Valcain est moins noir que mes soupçons ingrats. Mais si quelque terreur qu'en lui tu surprendras...
Marguerite sentait son âme lui échapper. Depuis le début de cette pièce maudite, depuis qu'elle en avait compris le sujet, elle s'était dit que c'était un piège tendu à sa faiblesse; que Gérard, de soupçons en soupçons, en était venu à accuser sa mère!
Et de niême qu'Hamlet le recommandait à son ami Horatio, en ce moment Gérard devait avoir les yeux fixés sur elle, devait essayer de scruter jusqu'au fond de son cœur.
Du reste, elle ne cherchait pas à se défendre.
Aucun effort en elle, pour dissimuler.
Elle se laissait aller à toute l'horreur du crime qu'elle croyait, la pauvre femme, avoir commis ! !
Et elle éprouvait même, en cette suprême minute, une joie énorme; elle se rendait compte que sa raison s'en
allait, elle voyait la folie approcher, danser autour d'elle, alourdir sa tête, et elle avait envie de se lever, d'éclater de rire, en criant :
— Enfin, je suis folle ! je ne penserai plus, je ne me souviendrai plus.
Et elle était glacée des pieds à la tête.
Sur elle pesait, comme un manteau de plomb, le regard de son fils.
Sur la seconde scène, au fond du théâtre, pendant qu'Hamlet, sa mère, le roi et toute la cour, écoutaient les comédiens, — de même que Jean, Gérard et Marguerite, dans la situation douloureuse d'Hamlet, écoutaient eux-mêmes le terrible drame de Shakespeare, — spectateurs substitués aux acteurs, personnages agissants du drame, partageant les mêmes émotions et les mêmes terreurs, sur la seconde bcène, Lucianus, l'assassin, venait d'apparaître :
Mains prêtes, noirs pensers, poison sûr, bon moment ! C'est bien, tout me seconde et nul œil ne me guette. Mélange qu'à minuit, pâle, sombre, et muette Hécate a composé d'Iierbe cueillie au bois, Qu'elle a trois fois flétri, qu'elle a maudit trois fois, 0 venin, ta puissance, aux feux d'enfer ravie, Tarit en un instant les sources de la vie I
Lucianus verse le poison dans l'oreille de Gonzague. Hamlet se glisse jusqu'au roi, se soulève devant lui brusquement et s'écrie :
Voyez, il l'empoisonne et lui vole le trône.
Son nom était Gonzague... Oh I tous faits avérés !
Le livre italien existe. Vous verrez
Comment, le roi tué sans témoin et sans preuve,
Son lâche meurtrier prend le cœur de la veuve I...
Le roi, épouvanté, appelle ses gardes et s'enfuit. Hamlet triomphe et poursuit son oncle, criant :
Hallali! Hallali I
Le cerf blessé fuit et pleure
Hallali!
Mais pourtant il n'oublie pas la suprême recommandation du fantôme.
Je veux être inflexible et non dénaturé.
Je montrerai le fer, mais je le retiendrai.
Jouez la comédie, ô ma langue et mon âme!
Mais quelque amer et dur que s'exhale mon blâme,
Avec quelque fureur que tonne mon discours,
Que ma mère, ô mon Dieu, soit ma mère toujours!
Lentement, presque insensiblement, Marguerite glissait de sa chaise; d'abord ses bras étaient retombés sur ses genoux, l'éventail s'était détaché des mains, glissant aux pieds ; puis la tête s'était inclinée sur la poitrine, les yeux clos toujours, et l'immobilité avait été absolue,
Gérard se pencha vet-s l'avocat.
— Monsieur, ma mère se trouve mal...
Jean Demarr, placé comme il l'était, n'avait pu rien voir.
Il ouvrit la porte de la loge.
Un brouhaha se faisait dans les loges voisines où Ton venait de remarquer l'évanouissement de Marguerite.
Gérard était robuste. Il prit sa mère dans ses bras et l'emporta aujoyer.
Un médecin accourut, donna les premiers soins.
Puis Marguerite fut descendue dans sa voiture.
Elle avait repris connaissance, elle avait rouvert les yeux, mais elle n'avait pas prononcé une parole.
Elle avait regardé Jean et Gérard sans les reconnaître.
Le médecin avait saisi ce regard au vol et froncé le sourcil.
— Cette dame est sujette à ces syncopes, n'est-ce pas, monsieur?
— Depuis quelque temps !...
Il essayait d'écouter battre le cœur.
— Elle a dû éprouver, dans sa vie, depuis quelques mois, une émotion terrible. Je vous conseille de voir votre médecin... La santé de cette malade me paraît très gravement compromise...
Les deux hommes avaient tressailli douloureusement.
A Thôtel, Marguerite, bien qu'elle eût monté l'escalier seule et presque sans être soutenue^ gardait le même silence, obstiné, singulier.
Jean Demarr envoya chercher son. médecin.
Celui-ci était en soirée, mais on savait où le trouver à quelque heure que ce lût. Une heure s'écoula. 11 arriva
Il eut un ge^te effrayé en apercevant Marguerite.
— {J[ie s'est-il pas^é? dit-il. Vite, racontez-moi! On le mit au courant.
Marguerite, comme vivant dans un autre monde, ne l'avait pas reconnu, lui non plus, bien qu'il fût habitué de la maison.
Le médecin lui adressa quelques paroles.
Il voulait l'obliger à parler, à donner enfin signe de vie.
— Il faut que vous la fassiez mettre au lit, dit-il... là j'essaierai de réactifs violents... Mais j'ai peur, j'ai grand'peur...
— Que craignez-vous?...
— Je n'ose pas vous le dire... encore... J'espère me tromper... Plus tard, plus tard!
Il la soigna avec le plus grand dévouement.
Le matin il fut là, dès la première heure.
Il revint plusieurs fois dans la journée. .
Gérard et Jean Demarr ne quittaient pas le chevet de Marguerite.
La malade restait obstinée dans son silence ; et ses yeux, hagards, en s'arrêtant sur ces deux hommes qu'elle aimait, ne les reconnaissaient plus.
Ces regards les faisaient frissonner d'épouvante.
Ils interrogeaient le docteur.
— Docteur! docteur! Tout, mieux que cette horrible incertitude!
— Préparez-vous à quelque chose de navrant... Mais déjà ils avaient deviné.
Et ce fut Gérard qui, la gorge contractée, dit :
— Folle, n'est-ce pas?
Le médecin fit un signe affirmatif et gravement :
— Folle, oui... On dirait que celtç pauvre femme a reçu au cœur une blessure terrible... Folle ! I
Deux sanglots lui répondirent.
Jean Demarr venait de s'abattre sur le lit de sa femme et la serrait dans ses bras de toutes ses forces, dans une étreinte désespérée.
Et Gérard, en proie à une crise nerveuse d'une violence extrême, se roulait sur le tapis qu'il déchirait de ses ongles ensanglantés.