‹ Blessee au cœurChapitre 4 sur 6 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Haudecœur avait été si profondément atteint par sa condamnation, il en avait été si surpris, lui qui, seul de tout l'auditoire, avait trouvé si éloquente la plaidoirie de maître Jean Demarr, qu'il en fut malade et comme hébété pendant de longues semaines.

Il était, sinon fou, mais dans un état de prostralion telle qu'il ne faisait aucune attention à ce qui se passait autour de lui, aux changements successifs, que l'administration apportait dans sa vie de condamné.

Reconduit à la Conciergerie, le lendemain en voiture cellulaire il était mené à Mazas. Là, assis sur son lit toute la journée, il rêvassait ou dormait. Il refusait de bouger lorsqu'on l'appelait, pour lui faire faire, avecles autres détenus, la promenade quotidienne.

Et dès qu'il rentrait dans sa cellule, il retombait dans son hébétude.

Combien de jours resta-t-ilà Mazas?

II ne le sut jamais, jamais ne s'en rendit compte.

Il n'y resta qu'un mois.

Puis, au bout de ce temps, on le fit sortir.

— Allons, Haudecœur, en route. Vous allez voir du pays...

De nouveau en voiture cellulaire, avec d'autres condamnés comme lui qu'il entendait chanter.

Mais cela, comme en rêve !

Puis, dans un wagon qui l'emporta pendant de longues heures, pendant une nuit, et pendant près d'un jour.

Et il descendit dans une ville qu'il ne connaissait pas, oti, du reste, il ne put rien voir, sinon, dans le lointain, quelques hauts mâts de navires.

On le conduisit à la prison qui servait de dépôt des condamnés en attendant le convoi des forçats pour la Nouvelle-Calédonie.

Il n'attendit pas longtemps.

Huit jours après, entre deux haies de soldats de l'infanterie de marine, il montait la passerelle d'un bateau sur l'avant duquel il eut le temps de lire, en grandes lettres blanches :

La Danaé

Ce fut tout ce qu'il vit.

Il comprit qu'il allait quitter la France. 11 comprit que c'était fini et que pendant vingt ans des milliers de lieues allaient le séparer de sa femme et de ses enfants.

Instinctivement il retourna la têle.

Mais ceux qui montaient derrière lui le poussèrent.

On lui fit descendre des passerelles ; on le fit entrer dans une sorte de grande cellule grillée ; ce fut tout.

Ces choses-là passaient dans sa tête comme autant de rêves.

Le moment de lucidité qui lui était venu était déjà évanoui.

holé, silencieux, il s'assit parterre, tout au fond de la cale où les forçats étaient parqués. L'obscurité le protégeait. On ne faisait pas attention à lui.

Devant la grille des factionnaires, fusil à l'épaule, montaient la garde.

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' Le lendemain, il y eut au-dessus de lui un grand remue-ménage.

Il sentit un balancementlrès doux, presque rythmique.

La Danaé avait appareillé, venait de lever l'ancre, partait, quittait la rade, entrait en pleine mer.

— Nous sommes partis ! cria-t-on autour de lui. Un autre dit:

— En voilà pour près de deux mois à nous serrer les coudes, dans ce trou aux rats, dans ce nid à cancrelats.

Où allait-on? on l'avait dit à Haudecœur. Le pauvre homme avait la tête si faible qu'il ne s'e» souvenait plus.

Il demanda:

— E-t-ce à la Guyane ou en Calédonie ?

Les forçats se mirent à rire. Ils se moquèrent de sa « tronche ».

— A la Nouvelle, mon vieux, à la Nouvelle !... Il remercia et redevint silencieux.

La Guyane ou la Nouvelle-Calédonie, peu lui importait.

Tous les soirs, on sortait les condamnés sur le pont, par séries, pour leur faire prendre l'air. Ils fussent morts de fièvre et de fatigue, dans le fond.

Autour d'eux l'immensité bleue.

Un jour, Haudecœur, gardé plus étroitement que les autres, car son mutisme obstiné taisait craindre quelque acte de révolte ou de désespoir, Haudecœur, pris d'une sorte d'accès de folie, échappe aux gardiens, s'élance pardessus les bastingages et tombe dans la mer.

Il disparaît.

Un émigrant, nommé Denis Mortefert, qui s'en allait courir les aventures dans la colonie et y acheter une concession, vit ce corps rouler deux ou trois fois sur luimême le long des flancs de la frégate et disparaître dans les flots qui n'en furent même pas troublés.

Il avait reconnu un forçat.

— Pauvre diable ! murmura Denis, faut peut-être mieux le laisser... c'est un désespéré... peut-être un lepenti... Il va chercher le repos...

Et dans la même seconde, une autre réflexion :

— Cet homme-là ne cherche pas à fuir... puisque nous sommes en pleine mer... il ctierche la mort... donc il n'est pas complètement mauvais... alors... ma foi, tant pis I

Et comme il nageait aussi bien qu'un poisson, il piqua une. tête, du haut du pont, dans toutes les règles de l'art le plus consommé.

Le branle -bas était donné sur le navire.

Déjà un canot était détaché.

Des matelots, en même temps, jetaient des bouées, des cordages, et la Danaé stoppait.

On vit bientôt revenir Denis Mortefert, soufflant comme un phoque et ramenant le corps inanimé du forçat.

On les hissa tous deux sur le pont. On leur prodigua des soins.

— Moi, c'est inuiile, dit l'émigrant. Je vais me rhibiller. C'est tout.

Haudecœur était évanoui. Il fut aisé de le faire revenir à lui.

Quand il comprit qu'il était sauvé, lui qui, pendant quelques secondes suprêmes, avait cru que c'était fini, en se sentant entraîné dans les profondeurs, il se mit à pleurer, comme un enfant.

Et Morteferl revenant à ce moment-là :

— Ah I mon«>ieur, dit-il, pourquoi m'avez-vous sauvé

— Ma foi, j'ai hésité, je l'avoue...

— Hélas !

— Vous n'avez donc ni femme ni enfants?

— Une femme et deux enfants.

— Eh bien, fit avec philosophie l'émigrant, gros et solide paysan à la carrure énorme, aux yeux décidés, malins et doux; — eh bien mon brave homme, n'oubliez jamais ce que je vais vous dire : « Tant qu'on vit, ily a de la ressource! Quand on est mort, c'est pour longtemps! »

Et il se mit à rire, afin de rendre du courage à Haudecœur.

Le condamné fut reconduit auprès des autres. La surveillance, désormais, fut encore plus étroite autour delui.

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La résignation ne venait pas. Le désespoir restait intense, irrémédiable.

' Et la vie s'écoulait, les jours succédaient aux jours, sans qu'il y prîl garde.

Les forçats comptaient les jours et comptaient aussi les escales. Puis, parfois, ils s'informaient auprès de leurs surveillants.

Port-Saïd, Suez, Aden, Mahé, Ring's-George, Adélaïde, Melbourne et Sydney furent atteints et franchis.

— Nous approchons ! murmuraient les forçats.

Et cette terre, qui était pourtant la terre d'exil et la terre de l'esclavage, d'où beaucoup d'entre eux, condamnés à perpétuité, ne devaient plus sortir, cette terre leur apparaissait comme celle de la liberté.

La distance qui sépare Sydney de la Nouvelle-Calédonie est de trois cent soixante lieues environ ; mais comme on passe de la zone des vents variables à celle des alizés, c'est-à-dire que l'on doit traverser une région qui présente soit des calmes plus ou moins longs, soit des coups de vent, des typhons, des tornades, la durée du trajet peut se prolonger d'une manière inattendue. Ce ne fut que le cinquantième jour après le départ de la ^Danaê à Toulon que dans la brume lointaine fut enfin signalée la Nouvelle-Calédonie.

Haudecœur se trouvait sur le pont, c'était son tour de respirer autre chose que l'atmosphère empestée, surchauffée, fiévreuse de la cale où s'empoisonnait lentement, depuis près de deux mois, ce bétail humain.

Quand il comprit que l'île d'esclavage était en vue, il eut un grand coup en plein cœur ; au contraire des autres forçats, il eût voulu rester toujours sur ce bateau qui venait de France, qui était un peu de la terre natale, un peu de la Patrie encore, malgré tout ce qu'il y avait souffert.

Là-bas, c'était fini.

Ici, au contraire, quelque chose le reliait à la France.

Lorsqu'il aurait quitté la D«?îfle, lorsque ce frêle lien n'existerait plus, c'était bien la lourde chaîne du forçat qui l'enserrerait, lui, l'innocent et brave homme... plus

lourde que toutes les chaîaes de fer qui brisaieut les membres des forçats des anciens bagnes de Toulon et de Brest..

Et il tâchait de voir, comme les autres, au loin dans la brume.

La mer et la brise étaient favorables.

La Danaé approchait rapidement. Et le point noir, indistinct, signalé tout à Iheure, s'élevait au-dessus de rhorizon, s'allongeait, se profilait.

Et tout autour, soudain, apparut une ceinture de corail contre laquelle s'élançaient en écumant des lames incessantes, gigantesques, venant se briser sur ces récifs avec un vacarme dont le retentissement arrivait jusqu'au navire.

Les officiers du bord, relevant les sommets et les caps connus, qui se détachaient maintenant avec une grande netteté sur la pureté du ciel, s'assuraient à chaque instant, sur la carte marine, de la bonne direction du bateau.

Les passes sont dangereuses.

L'heure était écoulée. On fit redescendre l'escouade des forçats. Une autre prit sa place. Haudecœur ne vit plus rien.

Une demi-heure après la Dandé avaitfranchi ces passes difficiles et se trouvait dans le canal qui sépare la terre des récifs. Ceux-ci forment, contre la haute mer et les lames des gros temps, une jetée solide qui arrête leurs assauts et leurs efforts. Ce canal se poursuit sur une gran-ie longueur de côte et forme ainsi une sorte de rade continue dans laquelle les embarcations du plus petit tonnage comme les grands navires peuvent circuler impunément. De l'autre côté des récifs, la mer est démontée, écumante et terrible. Par ici, elle est calme comme en pleine rade, à peine traversée d'une houle légère qui berce les bateaux.

La Danaé Qïiivàxi dans le port de Nouméa.

Le lendemain Haudecœur était interné dans le pénitencier de l'île Nou.

Nous passerons rapidement sur les premiers temps de

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son exil ; il fut mis, comme ses compagnons, à des travaux de toute sorte, d'abord dans l'intérieur même du pénitencier; ensuite au dehors, employé à des travaux d'utilité publique.

Il frayait peu avec ses compagnons, restait poli et complaisant, évitait toute intimité.

Sa sauvagerie et son mutisme n'avaient pas changé.

Mais comme il était très doux «t très discipliné, les surveillants l'avaient pris en amiiié.

On l'envoya ensuite, avec d'autres, dans les mines de nikel exploitées par un riche américain. Il y resta six mois, et brusquement le travail d'exploitation s'arrêta, le prix du nikel ayant baissé tout à coup en Europe, et Haudecœur fut remis aux ateliers du pénitencier.

Il n'avait pas de préférence.

On pouvait l'employer à tout. Il travaillait à n'importe quelle besogne avec la même résignation.

Les deux premières années se passèrent de la sorte.

Puis, un jour, il se hasarda à solliciter auprès de l'administration son envoi à la presqu'île Ducos.

Dans sa demande, il indiquait la presqu'île Ducos comme pis-aller, mais il sollicitait également une concession dans l'une des colonies agricoles de la Nouvelle- Calédonie.

Il n'ignorait pas, toutefois, que sa demande avait peu de chances d'être accueillie favorablement.

Il lui fut répondu, en eifet, que les condamnés, contrairement du reste à la loi du 30 mai 1854, peuvent recevoir une concession si ^admini^tration est contente de leur conduite, de leur discipline, et n'a point de graves reproches à leur faire. Mais il faut pour cela quatre ans de peine. Or, Haudecœur n'avait pas atteint les quatre ans. Par faveur spéciale, et précisément parce que la conduite de Haudecœur, depuis son arrivée au lieu de déportation, avait été exemplaire, on lui accordait la faveur de pa-ser à la presqu'île Ducos.

Il y fut transporté trois jours après.

Lorsqu'il reçut cette nouvelle, le surveillant en veste bleu clair et en pantalon blanc qui la lui communiquail

ne vit pas l'éclair de joie qui brillait dans ces yeux d'habitude si mornes et si tristes.

Pendant quelques secondes cette physionomie sembla transfigurée. "

On eût dit vraiment que c'était la liberté complète qu'on lui annonçait là, ou que sa grâce luiétait accordée ou que la justice, retrouvant le véritable meurtrier de Beaupréault, avait reconnu son erreur.

A la presqu'île Ducos il eut une case à lui avec un jardin qu'il put cultiver ; il avait été ébéniste, dans sa jeunesse, avant d'être soldat en 1870, et garde chez M. Ghamberlot.

Il travaillerait de son métier et vivrait ainsi peut-être, de besognes qu'il expédierait à Nouméa et de commandes qui lui seraient laites par différents colons qui s'établissaient sur la grande terre.

L'administration, du reste, favorisait ces travaux, faisaitelle-même des commandes, servait parfois d'intermédiaire, facilitait les transactions.

Le jardin concédé nepouvait lui rapporter grand'chose; il n'y cultiverait que quelques légumes nécessaires à sa consommation. ,

La terre n'est pas fertile et beaucoup de jardins res- • tent improductifs; mais Haudecœur avait droit, pendant une trentaine de mois encore, à des rations régulières composées de pain frais ou de biscuit, de vin rouge, de la viande de bœuf, fraîche, alternant avec des conserves de bœuf ou du lard salé, des légumes secs ou du riz, d'huile d'olive, sel, vinaigre, café, sucre, moutarde, poivre. Il est vrai que la ration de vin n'est accordée aux condamnés qu'en échange d'un travail indéterminé, les condamnés qui travaillent pour l'administration et qui n'ont pas deux ans de séjour dans la colonie continuent à recevoir ces rations, moins le vin et le tafia.

A peine installé dans sa paillotte, Haudecœur, un jour, fit le tour du pénitencier pour se rendre compte de l'endroit où il allait vivre.

Ce qui l'intéressait, surtout, — n'est-ce pas là ce qui intéresse le plus tous les prisonniers ?, — c'étaient les

mesures de surveillance prises par l'administration pour réprimer les révoltes ou pour empêcher les évasions.

Les révoltes, Haudecœur n'y songeait guère.

Mais l'évasion !

Du jour où, à Toulon, il avait mis le pied sur la Danaé, ce pauvre homme, triste, silencieux, n'avait plus eu qu'une pensée :

— S'évader !

Il n'eut, en cela, de découragement qu'un jour, lorsqu'il voulut se tuer. N'ayant pas réussi il ne recommença plus. Mais pas un seul jour la pensée ne le quitta.

S'il avait demandé à quitter l'île Nou, c'est que de l'île Nou les évasions sont impossibles, tandis que sur la grande terre, si-elles sont également, à peu près, impraticables, du moins, on peut lestenter ; quelques-unes ont réussi, non pas seulement celles qui ont eu le plus grand retentissement, mais d'autres plus obscures, individuelles...

Tous les deux ou trois ans, un condamné manquait.

On constatait sa disparition.

Qu'était-il devenu ? Avait-il fui? Ou bien avait-il été mangé par les requins, en se baignant le long de la côte? Les requins sont nombreux dans ces mers et particulièrementdans le chenal formé par les récifs, entre la terre et le banc de corail. La rade même de Nouméa en est infestée.

Le condamné ne reparaissait plus. Peut-être aussi avait-il été victime des Canaques de l'intérieur, farouches populations rebelles à toute civilisation qui conservent leurs vices et les augmentent de tous les nôtres.

Lorsque Haudecœur rentra dans sa paillotte après avoir lentement parcouru la presqu'île, dans l'enceinte réservée, aux transportés, il tomba avec accablement sur un escabeau, la tête dans les mains.

Ce qu'il venait de voir lui enlevait toute e-pérance. Là aussi, comme à l'île Nou, il ne fallait pas songer à s'évader.

La presqu'île Ducos, où l'on n'a pas construit de fortifications, présente cependant toutes les garanties d'une

véritable enceinte lortifiée. Des quatre versants formés parla montagne, trois étaient occupés par les déportés «t le quatrième parl'administration etle commandement militaire.

Jadis les évasions étaient presque faciles, grâce à la hauteur couverte de hautes herbes, de broussBy dans lesquelles il était aisé de se dissimuler, pour de là gagner soit la mer, soit les forêts.

Aujourd'hui, la hauteur a été rasée.

Un chemin de ronde, ouvert à mi-côle, passe au-dessus des groupes et permet de les avoir tous facilement sous les yeux.

Ce chemin est garni, de distance en distance, de guérites et de fanaux pour la surveillance de nuit.

Chaque groupe est dominé par une caserne de surveillants.

Une grande route transversale et un poste militaire d'une certaine importance limitent l'enceinte du côté de la terre ferme, laquelle est encore défendue, Haudecœur ne put s'en convaincre par lui-même, mais il n'eut pas de peine à se renseigner, — plus intérieurement, par une brigade de gendarmerie et un détachement de police indigène.

Quant au côté de la mer, il est sous la surveillance des bâtiments de la station locale, chaloupes de ronde ou petits avisos qui parcourent la rade et se tiennent, à l'aide de signaux, en communication avec la terre.

En outre, depuis les évasions politiques que tout le monde connaît, le gouverneur de la Nouvelle-Calédonie, renchérissant sur les mesures de surveillance existant déjà antérieurement à celte époque, prit en 1876 un arrêté où il est dit :

« Considérant que la surveillance que les agents du port de l'administration pénitentiaire ont à exercer à bord des bâtiments à vapeur qui quittent le port de Nouméa est rendue très difficile par le va-et-vient des passagers et des visiteurs qui se produit au moment de l'appareillage des bâtiments:

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