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L’ORGANE DE LA VISION

Dans une des dernières réunions de la société d’ophtalmologie, M. Despagnet, notre maître, après la longue discussion due à la communication deM. Terson sur l’extraction d’un grain de plomb inclus dans le vitré, posait en terminant la question suivante : « Quelle conduite doit-on tenir quand, après une énucléation, pour un grain de plomb qu’on croyait dans l’œil, on trouve que le corps étranger a perforé la coque postérieure et s’est logé dans l’orbite? ». Partant de là, nous avons eu l’idée de rechercher les cas de blessures par grains de plomb qui ont été publiés, de voir quelle conduite on avait tenu en présence de chacun d’eux. Le sujet n’est pas indifférent, car. à l’époque de la chasse, les accidents de cette nature sont nombreux. M. Galezowski (1) estime à 20 ou 30 le nombre de bles-

(i) Galezowski. Bull, de l’Académie de médecine, 1876.

sures de ce genre qui se présentent à son observations dans les deux premiers mois de la chasse.

La pénétration d’un grain de plomb dans l’œil, est donc un accident fréquent; on peut môme dire, le plus fréquent, à Fheure actuelle des accidents produits à la chasse. Anciennement, en effet, les éclats de capsule de cuivre augmentaient, pour une large part, le nombre de ces blessures; les grains de poudre apportaient aussi leur contingent, compliquant encore, par la nature même du corps étranger, la gravité de la blessure. Avec les armes actuelles, ces deux sortes de blessures n’existent pour ainsi dire plus, ou, tout au moins, deviennent déplus en plus rares. Les blessures par grain de plomb, au contraire, augmentent de fréquence en raison du perfectionnement et de la portée des armes actuelles ; les plombs que l’on peut appeler perdus sont nombreux, en effet, qu'ils atteignent l'organe de la vision directement, ou qu’ils n’y arrivent qu’après avoir ricoché sur un corps dur avant de pénétrer.

Faisons, d’abord, ressortir l’importance qu’il y a à établir cette distinction entre ces deux sortes de blessures qui peuvent donc être directes ou indirectes, condition qui interviendra pour beaucoup dans la gravité du pronostic; elle nous permet, dès maintenant, d’établir une grande division : d’une part, la blessure par grain de plomb aseptique, ou du moins considéré comme tel, de par les expériences que nous citerons plus loin, jouant le rôle d’un corps étranger métallique, non oxydable; d’autre part, le plomb septique amenant la panophtalmite, le phlegmon de l’œil, etc.

Ces considérations nous permettent surtout de ne pas considérer les blessures de ce genre comme entrant dans le cadre banal de toutes les blessures par corps étranger quelconque, tel qu’un éclat de pierre, un fragment d’acier, etc. Si les symptômes et les complications établissent quelque analogie entre ces deux sortes de blessures, l’étiologie crée une grande différence ; le pronostic et surtout la conduite à tenir, se ressentiront de ces différences dans l’étiologie qui justifie l’attitude des chirurgiens, se contentant d’une expectative armée en présence de ces accidents.

Nous sommes donc autorisé à ranger sous deux grands chefs, les accidents consécutifs à la pénétration d’un grain de plomb dans l’œil : d’une part, les accidents dûs à l’infection,, la panoplitalmite, le phlegmon de l’œil , et, d’autre part, les accidents dus à l’irritation ou aux lésions produites par le projectile : cyclite, hémorrhagie, organes perforés, compromis et conséquences qui en découlent. Comme nous le disions plus haut, ces deux processus différents dépendent de l’état dans lequel arrive le grain de plomb : frappe-t-il directement l’œil, ou a-t-il auparavant heurté un objet quelconque (pierre, branches feuilles etc. ?) Mais il ne faudrait pas attribuer à cette seule cause tous les cas de suppuration de l’œil. 11 en est encore une autre non moins importante -, elle consiste dans les chances plus ou moins grandes d’infection, que présente la plaie; chances qui dépendent de l’état des voies lacrymales, du temps qui s'est écoulé entre l’accident et le premier pansement, de la façon dont ce pansement a été fait, des mains qui l’ont

fait. Infection du projectile, infection de la plaie, telles sont donc les causes de la panophtalmite.

Le projectile est aseptique à sa sortie de l’arme, ayant subi un véritable flambage qui l’a totalement débarrassé de tous ses germes. Différents travaux ont été faits pour démontrer cet état d’asepsie des grains de plomb. Rolland, Fornatella de Messine, employant deux procédés de recnerches différents, sont arrivés aux mêmes résultats, aux mêmes conclusions.

L’auteur Italien (1) procéda ainsi : 1° ayant recueilli plusieurs grains de plomb sorti du fusil, dans un liquide de culture (bouillon ou gélatine stérilisés) et ayant fait les cultures nécessaires, je n’ai jamais noté de microorganismes pathogènes. Seulement, quelquefois, j’ai retrouvé des microcoques indifférents, qui, ayant été mis sons la peau du péritoine ou dans l’œil d’un lapin, n’ont produit aucune trace de réaction locale ou générale;

2° Blessant les deux yeux de lapins ou de cobayes avec une arme à feu chargée de plombs analogues, je suis arrivé huit fois sur dix à les conserver, quant à la diminution, la forme, la tension, toutes les fois que, avant la blessure, la conjonctive avait été bien désinfectée et qu après j'avais bien fermée la paupière (avec des points de suture et du collodion) pour empêcher l’infection de l’œil à travers la petite plaie. En m’abstenant de ce traitement, quatorze fois sur vingt, l’œil blessé devient phtisique. Les plombs s’encapsulent donc dans

(1) Fornatélla. Revue d’oplit., 86.

l’œil comme sous la peau et dans d'autres tissus du corps.

Les grains de plomb, en effet, projetés par l’arme à feu, sont flambés, débarrassés donc de tout germe, par le plus sûr de tous les procédés d’antisepsie, par le feu, par la déflagration de la poudre avant de pénétrer dans rhumeur vitrée.

Le Dr Rolland (1) s’est appliqué à démontrer le bien fondé de cette proposition dans différentes expériences sur des animaux.

Il introduisit dans l’intérieur de l'œil des grains de plomb de divers calibres qu’il avait rendu septiques, à l’aide d’une sarbacane septique elle-même, le blessé étant placé dans un milieu septique. Il fit trois lots :

1er lot : 6 lapins, plomb n° 4.

2e lot : 6 lapins, plomb n° 3.

3e lot : 6 lapins, plomb n° 2.

Aucun de ces animaux n’avait d’affection lacrymale ni de foyer de suppuration dans le voisinage de l’œil.

Il y eut 8 pénétrations par la cornée, 26 en divers points de la sclérotique. En tout, il y eut trente-six panophtalmies qui se déclarèrent.

Cette expérience fût faite à l’intérieur de l’atelier d’un serrurier, les plombs avaient été manipulés par un ouvrier avant d’ètre placés dans la sarbacane, dontle tube avait été enduit lui-même de cambouis à l’aide d’une ficelle qui en était imprégnée.

Un écarteur à ressort, manipulé longtemps par un

(.1) Rolland. Recueil d’opht., 1887.

ouvrier et placé par lui, maintenait ouvert l’œil de l’animal, attaché sur un étal en forme de V.

Les animaux ainsi blessés séjournaient pendant plus de huit heures environ dans l’atelier, puis on portait la caisse qui les contenait dans une écurie.

Le phlegmon de l’œil se montraittrois ou quatre jours après la pénétration du grain de plomb. Dans une seconde série, Fauteur introduit dans l’intérieur de l’œil des grains de plomb bien sphérique, de divers calibres, aseptiques, à l’aide d’un sarbacane aseptique dans un milieu aseptique :

1er lot : 6 lapins, plomb n° 4.

2e lot : 6 lapins, plomb n° 3.

3e lot : 6 lapins, plomb n° 2.

Résultats. — Dans quatre cas, il y eut pénétration dans la cornée ; et dans trente-trois cas, ce fut la sclérotique qui fut intéressée; après quinze jours, dans aucun cas il n’y avait eu de panophtalmie. Cette deuxième série d’expériences, contrépreuve de la première, a été faite à la campagne ; dans un jardin, à l’aide d’un sarbacane, dans le tube de laquelle on avait fait couler abondamment de l’alcool à 90°. Les plombs étaient flambés en les exposant sur une toile métallique d'une largeur de mailles proportionnée à leur calibre, audessus d’une capsule dans laquelle était placée de la, poudre de chasse qu’on enflammait. Le plomb, ainsi désinfecté, était pris avec une pince désinfectée ellemême par le même procédé et placé dans la sarbacane.

L’œil, les paupières, les voies lacrymales étaient préalablement désinfectés par de l’eau boriquée. Les

animaux blessés demeuraient dans une caisse bien propre, nettoyée et désinfectée tous les jours.

Les mêmes expériences ont été reprises tout récemment par le Dr Ovio (1) qui fit sur les lapins une série d’expériences. 11 chargeait un pistolet avec des grains de plomb, portant des germes pyogènes, et tirait sur des lapins ou des caisses contenant de la gélatine à culture. Ni dans les blessures, ni dans la gélatine, on n’observait de développement de germes. Des grains de plomb infectés de la même manière, desséchés et placés quelques jours plus tard dans du bouillon stérilisé, ont montré bien vite des colonies de microbes pyogènes ; des grains de plomb stérilisés par l’ébullition, puis introduits dans la chambre antérieure et dans le corps vitré de 26 lapins, n’y ont jamais déterminé aucun trouble.

L’auteur a présenté à la société italienae d’ophthalmologie 3 lapins ayant les yeux normaux, malgré la présence de grains de plomb visibles dans la chambre antérieure et dans le corps vitré, et qni avaient été introduits après stérilisation, six mois auparavant.

On peut donc conclure à l’asepsie complète par le flambage dû à la poudre du grain de plomb ; les expériences de M. Rolland nous permettent d’admettre que, d’autre part, le passage du grain de plomb au travers de l’atmosphère ne le contamine pas quand cette amosphère est celle dans lequel se trouvent les chasseurs à la campagne. M. Rolland, après avoir fait ressortir que la seconde série de ces expériences avait été faite dans un jardin, appelle l'attention sur la différence qu’il y a entre le grain de plomb qui, après flambage, traverse (1) Ovio. Société italienne d’ophtalmologie, 1895.

cet air qu’on peut dire stérilisé, et l’éclat d'acier, la paillette de cuivre qui ne sort de l'atmosphère contaminée de l’atelier, que pour pénétrer dans les milieux aseptiques de l’œil. Dans ce cas, aucune chance d’infection ne se présente et aucun germe septique ne parvient à l’organe. Bien différent est le cas dans lequel le projectile a ricoché sur un corps dur ou a simplement heurté un objet qui se trouvait sur son passage.

Cette observation a été faite par plusieurs auteurs. M. Bourgeois (de Reims), qui a bien voulu nous fournir quelques précieux renseignements pour ce travail, nous écrivait : « Je n’ai pas vu de panophtalmie, lorsque le grain de plomb, resté dans l’œil, avait été flambé par son passage dans le canon du fusil et avait btessé l'œil directement. Nous devons à son obligeance l'observation suivante qui vient absolument confirm er celte assertion :

Observation I. (Dr Bourgeois, de Reims.) (Inédite). — M. F..., 61 ans. A reçu, le 24 juillet 1892, une blessure par grain de plomb à 50 mètres du tireur environ. Vu le 25 juillet ; on constate une plaie linéaire au côté externe de la cornée gauche, de l’hyphœma dans la chambre antérieure.

Le 26 juillet, douleurs vives, irido-cyclite paracentèse. Les douleurs sont apaisées, puis reparaissent plus violentes quatre jours après, avec chémosis et tout le cortège de la panopthalmie. Le globe, dans une immobilité absolue, la fièvre faisait prévoir un phlegmon à marche rapide, et gagnait l'orbite.

2 août. — L’énucléation fut faite, il sort un peu de pus de l’orbite ; des lavages abondants au sublimé furent faits, un drain fut placé.

A l’autopsie, on trouva dans le corps ciliaire, un peu audessus de l’ouverture d’entrée de la cornée, un grain de

plomb n° 4 aplati et détonné. Le corps vitré était transformé en une masse purulente.

L’auteur attribue cette infection à la septicité du grain de plomb due au ricochet du projectile. Ce dernier, en effet, s’est aplati sur le sol, contre une pierre ; c’est pour cela qu’il avait perdu sa qualité aseptique et qu’il a rapidement occasionné une panophtalmie. La déformation du proj'ectile n’est pas la seule preuve du ricochet : il y a, de plus, sa pénétration de bas en haut car il n’était pas au niveau de l’ouverture d’entrée, mais au-dessus de cette ouverture.

M. Despagnet, dans une clinique faite sur un malade dont l’œil avait été blessé par un grain de plomb, exprime la même opinion ; nous eûmes, du reste, à la même époque, à sa clinique, deux cas prouvant bien qu’il n’y a pas dans cette façon de voir une simple vue de l’esprit, mais qu’il y a des faits, et des faits sérieux, qui viennent à l’appui de ce dire.

Obs. II. (Clinique du Dr Despagnet.) (Inédite.) — Le 17 oc tobre 1891, M. R..., âgé de 44 ans, se présente à ma consultation, à 6 heures du soir. A 3 heures de l’après-midi, il a été victime d’un accident de chasse qui a blessé son œil droit. Les paupières sont à peine œdématiées. L’œil, un peu injecté, a la chambre antérieure à demi-pleine de sang. La moitié supérieure de la pupille est visible, mais à travers elle, l’œil est inéclairable, l’hémorrhagie remplissant le corps vitré. Suivant l’axe inféro-interne, au niveau du limbe scléro-cornéen, on trouve une plaie irrégulière de 1 millimètre de diamètre environ, plaie qu’a dû produire la pénétration d’un grain de plomb. Un stylet introduit, s’enfonce, sans trouver de résistance dans l’intérieur de l’œil. La direction qu’il suit est v. 2

oblique de dedans en dehors. Par l’entrebâillement produit, s’écoule du sang ; la perception est presque nulle, la douleur peu vive.

Le malade raconte que, situé à la gauche de son voisin de chasse, et en avant de lui, d’une dizaine de mètres, celui-ci était en contrebas par rapport à lui.

M. R... reçut une violente commotion sur son œil droit, suivie d'un léger écoulement sanguin. En même temps, fermant son œil gauche, il constata qu’il ne voyait plus de son œil droit. Un des plombs ricochant sur des pierres est revenu de 30 mètres en arrière, et a frappé le malade placé en contre-haut de bas en haut.

Après le premier examen, le malade fut mis dans l’immobilité absolue avec glace en permanence sur l’œil, frictions à l’onguent napolitain belladoné sur le front et la tempe, et sulfate de quinine à 1 intérieur.

Le lendemain, la reaction peri-hératique est plus vive. Le malade souffre peu, la perception est toujours nulle.

Le deuxième jour, l’état local a peu changé ; toutefois l’œdème de la paupière supérieure a augmenté, la douleur péri-orbitaire est aiguë par instants.

On arrive ainsi au cinquième jour ; l’hyphœma a diminué, mais l’iris prend une teinte verdâtre, l’infection péri-kératique est la même et il se fait du chémosis.

Le sixième jour, subitement, les phénomènes deviennent très aigus, le malade souffre violemment, le chémosis et l’œdème palpébral deviennent très intenses ; l'œil devient dur, volumineux ; ce sont les phénomènes phlegmonneux qui apparaissent.

L’énucléation est faite normalement. Le grain de plomb n’est pas trouvé dans le globe, mais on aperçoit au pôle postérieur en haut et en dehors, à 0,004 millimètres du nerf optique un orifice semblable à celui par où s’était fait l’entrée. Le plomb était donc allé se perdre dans l’orbite.

La seconde observation est presque la contrépreuve de la première.

Obs. III. (Clinique du Dr Despagnet.) (Inédite). — À la même époque, le 30 novembre 1894, M. J... vint à la clinique pour le même accident; il avait reçu à une distance de 100 mètres, un plomb à perdreaux : douleurs, injection au lendemain de l'accident, petite plaie au côté interne et inférieur de la cornée, vision confuse, œil presque inéclairable. La pénétration du grain de plomb s’est faite directement, le blessé se trouvant situé plus haut que le tireur. Tout le traitement consista en applications de compresses antiseptiques, et compression légère de l’œil. Quatre mois après, voici quel était l’état de notre malade : l’acuité était remontée à 0,6. Le champ visuel, qui s’était rétréci périphériquement, et surtout dans la partie supérieure, s'était agrandi, le fond de l’œil était devenu éclairable, au point de voir nettement la papille et les vaisseaux ; le rétrécissemeni de la partie supérieure est dû à des exsudats non encore résorbés. Il n’y a pas de douleur. L’autre œil est resté normal.

Nous pourrions citer de nombreux cas où l’infection due au grain de plomb a amené des phénomènes de phlegmon dans l’œil atteint ou d’ophtalmie sympathique chez son congénère. Fano (1), dans le Journal d’Oculistique, en rapporte un cas; Dumours, un autre dans son Traité des maladies des yeux.

(1) Fano, Journal d’Oculistique, 80.

Le cas de Fano est instructif, car le segment antérieur de l’œil seul fut atteint, et néanmoins les accidents d'infection furent les mêmes que dans les cas où la pénétration est plus profonde, il fallut également en arriver à l’énucléation.

Obs. IV. (Demours. Traité des maladies des yeux.) — M. D.... âgé de 29 ans, bien constitué, reçut dans l'œil droit, le 22 juillet 1867, un grain de plomb qui vint à lui far ricochet après avoir frappé sur un terrain couvert de cailloux. Le lendemain, quand je le vis, les douleurs étaient excessives, la cornée terne, il y avait un commencement de chémosis ; le lendemain, tous ces symptômes avaient beaucoup augmenté et, les jours suivants, l’insomnie, les douleurs aiguës, le gonflement des paupières et de la conjonctive ne cessèrent de faire des progrès. Le phlegmon suivit son cours, jusqu'au 1er août, époque à laquelle le grain de plomb sortit spontanément de l’œil. Le globe resta atrophié.

Ces quelques exemples viennent donc à l’appui des expériences que nous avons citées. M. de Wecker, dans la séance de la Société d’Ophtalmologie de Paris à laquelle nous faisions allusion, s’exprimait dans ces termes : « Mon expérience m’a appris que les blessures sont moins redoutables lorsque le grain de plomb a directement pénétré dans l'œil que quand il y est arrivé par ricochet. »

Les causes de l infection de l’œil ne sont pas seulement directes, et les germes n’ont pas besoin d’être portés par le projectile lui-même pour s’introduire dans l’œil ; ils peuvent intervenir secondairement, et leur arrivée, pour être tardive, n’en est pas moins aussi dangereuse que quand elle est précoce. Nous avons en vue les cas fréquents où la plaie et le canal que le grain de plomb a traversé, sont devenus après la blessure le lieu d’une infection septique ; car, fréquemment, les premiers soins donnés à un blessé lui sont plus funestes que la blessure elle-même. L’ouverture créée par le

grain de plomb est donc une porte d’entrée par où pénétreront facilement les germes. L’état des voies lacrymales joue un grand rôle dans l’évolution des accidents, et la gravité du pronostic dépendra beaucoup de la présence ou non, dans le système lacrymal, de bacilles pathogènes. N’avons-nous pas souvent de beaux exemples de ce processus chez les opérés de cataracte, dont l’état septique des voies lacrymales infecte si souvent la plaie.

L’infection reconnaît encore d’autres causes : le temps qui sépare le moment de l’accident de celui où le premier pansement est appliqué n’est pas à négliger, et c’est bien souvent pendant ces quelques instants, durant lesquels la plaie se trouve exposée à l’air, que les germes s’introduisent dans les milieux oculaires.

Il est donc d’une grande importance de protéger l’œil contre l’accès des germes, et M. Fornatella, dans la seconde partie de son travail, prétend « que la réaction inflammatoire qui suit la blessure est moins intense, et quelquefois nulle, selon la sollicitude avec laquelle on protège l’œil contre les agents extérieurs ». Dans les expériences qu’il fit sur des lapins, il trouva que, dans les cas où avant la blessure, la conjonctive avait été bien désinfectée, et s’il avait bien fermé les paupières après (avec des points de suture et du collodion), pour empêcher l'infection de l’œil à travers la petite plaie, il est arrivé huit fois sur dix à conserver les yeux. En s’abstenant, au contraire, de ce traitement, quatorze fois sur vingt l’œil blessé devint phtisique, cinq fois il suppura, et une fois il resta normal comme forme, dimension et conleur. Et l’auteur ajoute :

« L’étude des 22 cas cliniques que j’ai observés et de mes expériences m’a prouvé que l’irritation et l’inflammation qui, en général, succèdent à une lésion sont milles ou presque, quand le blessé peut être pansé de suite et protégé de l'infection extérieure ; elle est plus ou moins légère, plus ou moins intense, selon que l’antisepsie est plus ou moins rigoureuse -, elle est intense, quand, dès le premier jour, la blessure est exposée à l’air ; elle est très violente jusqu’à la vraie phtisie de l’œil par irido-choroïdite purulente, quand l’œil blessé reste longtemps exposé à l’air.

Nous avons beaucoup tenu à donner cette façon d’envisager les cas qui nous occupent, car nous avons remarqué le peu d’attention qu’on prête généralement à ces particularités. Nous n’avons pas craint de développer ainsi ce petit point, bien qu’il sorte un peu du chapitre de l’étiologie ou plutôt de la pathogénie pour entrer davantage dans celui du traitement. Il éclaire, en effet, bien des cas qui semblent inexplicables, étant donné l’aseptie des projectiles au sortir de l’arme, et nous pensons qu’il faut tenir un grand compte du temps qui s’est écoulé entre le premier pansement et l’instant de l’accident. Ce sont, en effet, les germes qui existent en abondance dans les voies lacrymales ou les culs-desacs conjectivaux, ou enfin, ceux apportés du dehors, qui sont les plus redoutables ; et Finlay (1) conclut de trente observations de blessures de l'œil, dont la plupart par pénétration de grains de plomb, que l’infection était le plus souvent due à des germes pyogènes quand elle était consécutive à la blessure ; ce sont, en

(1) Finlay, Archiv of Ophtalmology , 92.

général, le staphylococcus pyogène aureus, plus rarement d’autres germes.

Ce ne sont pas les seules considérations qu’inspire la présence de grains de plomb dans les milieux oculaires. Il est encore un fait dont nous devons tenir le plus grand compte, nous voulons parler de la forme du projectile.

Chacun sait que de la forme de la plaie dépendent beaucoup ses chances d’infection. Une plaie à bords nets et réguliers deviendra bien moins facilement septique qu’une plaie à bord irréguliers. Comparons en effet, les plaies faites par des copeaux de fer, de cuivre, etc., qui sont des plaies déchiquetées, d’une cotapature difficile dans lesquelles le vibrion septique est à l’abri de l’oxigène de l’air. (Arloing et Chauveau) et celles dues à un grain de plomb ; celle-ci alors marquent juste l’orifice d'entrée du projectile. Mais, parmi ces dernières, toutes ne se ressemblent pas ; il est bien des circonstances qui changent la forme du projectile. On sait en effet, qu'une charge de grains de plomb, dans le trajet qu’elle suit à travers le canon du fusil, subit des tassements, des chocs, qui modifient la forme de chaque grain ; il est facile de s’en convaincre par ceux que l’on trouve dans les animaux tués à la chasse ; ce ne sont plus des petites sphères, ils affectent toutes les formes, ont des facettes, des angles ; ils peuvent donc, eux aussi, produire des plaies déchiquetées ; d’autres fois, ils peuvent se souder entre eux ; nous en avons trouvé dans Demours un cas curieux :

Obs. V. (Demours. Traité des maladies des yeux.) — M. H.., marchand devins, reçut à lâchasse, un grain de plomb

dans l’œil droit. On voyait ce corps étranger dans la conjonctive prés du bord externe de la cornée. Appelé le troisième jour, je le saisis avec des pinces, et, à mon grand étonnement, je ne pu pas d’abord l’extraire, quoiqu’il parut isolé: après plusieurs tentatives, un mouvement brusque du globe laissa après ma pince le grain de plomb, qui se trouvant double avait été embrassé dans son milieu par la sclérotique qu’il avait percée. De ces deux grains de plomb, qui se tenaient, l’un était dans le globe, l’autre était resté dehors.

L’ auteur en terminant son observation s’étonne du peu de réaction qu’avait produit le corps étranger. Mais là nous trouverions peut être une confirmation à ce que nous disions. En effet, les deux grains de plomb ainsi embrassés par la sclérotique, obturaient complètement l’orifice formé et empêchaient, ainsi l’accès des germes au niveau de la plaie.

Il est enfin une remarque à faire au sujet du genre de corps étrangers qui nous occupe. Mais elle a beaucoup moins d’importance que celles que nous avions faites précédemment : je veux parler de la nature du métal. Anciennement on recherchait avec le plus grand soin la nature du métal dont se composait le corps étranger ; doit-on aujourd’hui y attacher une aussi grande importance ?

Leber (1) d’abord et ensuite Laudman ont fait de très longues recherches sur ce sujet : 1° Leber avait trouvé que certains métaux oxydables produisent par leur altération dans l’œil des phénomènes inflammatoires, mais pas de suppuration ; 2° que les corps étrangers chimiquement purs, sans germes organiques, ne produisent

(1) Leber. Congrès de Londres.

pas d inflammation ; 3° que la suppuration est toujours due à la présence des microbes. Ce sont exactement les conclusions auxquelles arriva le Rolland qui refit avec des fragments de cuivre et d’acier les mêmes expériences qu’avec des grains de plomb. Cependant, dans des expériences plus récentes, Leber trouva que le fer et l’acier produisaient de la suppuration selon la partie de l’œil qu’ils occupaient. Il ajouta, et c'est là où nous voulions en venir, que le plomb ne produit presque jamais de la suppuration. Aquoi attribuer alors les cas dans lesquels s’estmontréelasuppuration? Une des premières conditions dont parle l’auteur pour qu’iln’yait pas d’accident, c’est que le métal soit chimiquement pur. Or les grains de plombs employés remplissent-ils cette condition? Il arrive souvent qu’ils sont faits d’alliages contenant de l’antimoine, de l’arsenic. Doit-on donner une part à la présence de ces métaux dans la production de ces accidents ? Nous n’avons trouvé aucune recherche faite de ce côté spécial (1) Scimeni (de Palerme) tire les conclusions suivantes :

1° La pénétration dans le bulbe de corps étrangers naturellement aseptiques, ou rendus tels artificiellement, n’y engendre aucune inflammation.

2° Il y a des corps qui, quoiqu’aseptiques engendreront l’inflammation par action chimique.

3° Les inflammations sont dues à la pénétration des micro organismes qui entrent dans l’œil avec le corps étranger, ou se fixent et se développent sur la plaie.

Cette étude des divers éléments qui interviennent

(1) Seimeni. Revista internazionale, 1892.

dans la production des accidents par grains de plomb ne serait pas complète si nous n’ajoutions un mot sur le volume du projectile. M. Bourgeois, dans les renseignements qu’il nous a donnés attribue une grande importance à cette dernière particularité. « Si le grain de plomb est petit, nous dit-il, les chances de conservation de l’œil sont bien plus grandes » et il nous ajoute l’observation d’un jeune homme de 17 ans, qui, il ya deux ans, reçut dans la figure une charge de cendrée, un grain de plomb pénétra dans l'œil gauche. Dans ce cas, il n’y eut aucune intervention, la vision est restée bonne depuis cette époque. Avec un verre sphérique de deux dioptries, l’acuité est de 2/3.

Là encore, il y a lieu de faire intervenir la forme spéciale de la blessure produite par les plombs. Ceux d’un petit calibre ne donnent lieu qu’à une ouverture très minime et les lèvres de la plaie, se coaptant vite, s’opposent à la pénétration des germes septiques. Quand le projectile est plus gros, il y a à compter avec la gravité du traumatisme, qui amène toujours un certain degré de désorganisation dans les milieux oculaires.

Telles sont les considérations que nous tenions à faire ressortir avant d’entrer dans les détails de notre sujet. Elles domineront l’étude de tous les cas que nous passerons en revue. Dès maintenant, nous pouvons donc admettre qu’un plomb aseptique ne produira, s’il n’y a pas eu infection de la plaie, que les phénomènes d’une cyclite traumatique, dus à un corps étranger aseptique. Ces phénomènes dépendront naturellement de la région qui aura été intéressée et surtout du lieu

dans lequel le projectile aura élu domicile. Le grain de plomb, s’il est septique, au contraire, amènera une cyclite suppurative : le phlegmon et la panophtalmite ne tarderont pas à produire, par leur terrible complication, la perte totale du globe oculaire

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