OU
Si l’amour te possède, Comment vois-je encore tes os couverts de chair? Non, il n’y a pas d'amour en toi
Aussi, ma tristesse est tombée sur mon cœur, Et j'ai bu mes larmes!
Écoutons cet autre soupirant qui pousse la témérité jusqu'à s’avancer sous le kebou de la maison de Mouina :
0 la plus svelte des gazelles!
Toi, dont les joues effacent la fraîcheur des roses! Toi, dont la taille est aussi élancée Qu'un palmier du Djerid !..….
Depuis lPamreud (imberbe) jusqu’au chaïb (celui qui à les cheveux gris), tous les hommes dont l’œil rencontre l’œil de Mouïina ne peuvent dérober leur cœur à son influence. Ainsi, voyez ce vieillard accroupi dans un enfoncement; il a cependant dépassé l’âge des passions, et pourtant il chante en la couvant des yeux :
Béni soit le Dieu qui a créé sur la terre Ma gazelle à la démarche lascive!
C’est ma pleine lune à la taille élégante et flexible! Allons, que le violon module ses sons tendres et voluptueux ! Allons, négresse, remplis ma coupe avec abondance, Et mêle à ce breuvage un peu de sa salive!
Regarde, ami, comme ses grands yeux noirs Noyés de keuhoul Brillent d’un éclat lumineux!
Ce sont des étoiles regardant à travers les déchirures D'un nuage noir comme le muse, Et les Ctoiles sont les yeux des anges!
LE gapt =
Mais quelle est donc cette femme suivie d’une négresse portant sur sa tête le mahbès el-hammam (1)? Bien qu’elle soit enveloppée des pieds à la tête d’une blanche Æsa de fine laine, qu’elle ramène sur son visage de manière à ne laisser voir qu’un de ses yeux, cette bou-àouina (2) est bientôt reconnue : cette démarche pleine d’une gracieuse mollesse, ce voluptueux mouvement des hanches ont trahi la belle Mouina. D’ailleurs, cette longue file de mâchoukin échelonnés sur son passage, et débitant avec de gros soupirs toute la litanie des invocations amoureuses exprimant la passion arabe, suffi-
‘ait pour ne pas laisser l’ombre d’un doute à cet égard. C’est un concert de tendresses dites de la façon la plus caressante, la plus flûtée, la plus sensuellement sollicitante : « Za âini, Ô mon œil! — ia korret ini, à prunelle de mon œil! — ia rouhi, à mon âme! — ia r’zalti, à ma gazelle! — ia kalbi, d mon cœur! — ia ämri, Ô ma vie!
— ia habibli, Ô mon amie! » Mais, c’est en vain; leur répertoire est épuisé, et pas un d’eux n’a encore obtenu une simple r’eumza (œillade) de insensible Mouïina. Allons, il faut essayer des diminutifs, lesquels, dans le langage amoureux de tous les peuples, ont tant de puissance sur le cœur de la femme : «ia kbidti, Ô mon petit foie! — ca âouinti, à mon petit œil! — ia rou-
(1) Nécessaire pour porter les ustensiles de bain. (2) On désigne ainsi la femme qui, enveloppée dans sa ksa, ne laisse voir qu’un œil.
hiali, à ma petite âme! — ia oumimili, Ô ma petite mère! — ia oukhili, Ô ma petite sœur! » Les diminutifs sont sans succès. Les murs sont attendris; mais Mouïna reste froide et indifférente devant l’exaltation de ses ardents poursuivants.
Il faut dire aussi que ces mâchoukin ont, aux yeux de Mouina, deux grands défauts : ils sont, comme elle, de cette vile race arabe si méprisée des Turks, et, de plus, ils sont pauvres comme Sidna Aïloub (notre seigneur Job). Or, ils devraient savoir, ces infortunés soupirants, mais la passion raisonne-t-elle? — ïils ne devraient pas ignorer, dis-je, que, chez la femme arabe, l’amour désintéressé est un mythe; que, chez elle, le cœur est un simple viscère exerçant sa fonction matérielle au mème titre que le foie et la rate, et n’ayant aucun rôle dans le mystère des affections. Après cela, nous aurions peutêtre tort aussi de trop nous apitoyer sur le sort des poursuivants de Mouïna : dans leurs r’niat (chansons), les Arabes parlent souvent du cœur, nous lavouons; mais cela n’a pas plus de conséquence que lorsque, dans la conversation, ils parlent du Dieu unique. En effet, chez les Arabes des deux sexes, le mot amour n’est et ne peut ètre que le synonyme du mot accouplement. Ne leur en faisons pas trop un crime; c’est une affaire d'éducation et de latitude. Quant à la femme arabe, c’est une marchandise qu’on achète de confiance (puisque l’acheteur, le futur ne la voit qu'après l'avoir payée), et qui, dans
LE
quelque position qu’elle se trouve placée, n’oublie jamais qu’elle est une valeur.
Au temps des Turks, devenir l'épouse ou simplement la msana (concubine) d’un iouldach (soldat de la Milice) était le rêve de la femme arabe; ces sortes d’alliances étaient surtout l’ambition des parents de la jeune fille, lesquels s’assuraient ainsi la protection des Turks. Souvent même, contrairement aux lois et coutumes musulmanes, le mari n’était pas tenu de payer le sdak (dot); il recevait, au contraire, les cadeaux du père de sa femme.
Nous voyons, d’après cela, que les efforts insensés des Blidiens amoureux de Mouina devaient nécessairement rester stériles. Ces {Charaktchita (rivaux) n’étaient donc point dangereux pour l’ouda-bachi Ismâil; d'ailleurs, dès qu’il paraissait dans le Bokâa, les poursuivants de Mouiïina s’enfuyaient comme une volée de zouaouch el-haramiin (oiseaux rusés, les moineaux) devant un oiseau de proie.
Mais revenons au boudoir de Mouina, et voyons si l’idole est bien digne de tout lencens qu’on lui brûle sous les narines.
Mouiïna parait avoir vingt ans; elle a déjà cet embonpoint, délices des Orientaux, qu’amène, de bonne heure, chez la femme arabe, la vie renfermée et assise; le bas de sa jambe n’est pas sans reproche; il est fort, empâté, et laisse deviner une prédisposition au djedam (éléphantiasis), cette affection des Moresques et des Juives algériennes, Le teint de Mouina est blanc mat,
on ne voit point la vie courir sous cet épiderme de plâtre que le sang ne vient pas colorer. On se demande, en présence de Mouina nonchalamment étendue sur ses tapis, les bras relevés audessus de sa tête qu’ils couronnent, les lèvres entr'ouvertes et laissant voir deux rangées de perles paraissant soudées l’une à l’autre, l’œil calme et atone; on se demande, disons-nous, s’il y a un cœur dans cette poitrine que ne soulève aucun battement. On ne sent pas autour de cette statue l'effet de ce chaud rayonnement, atmosphère de la femme amoureuse, qui transporte et enivre quand on lapproche. Après tout, à quoi lui servirait ce cœur? Mouïina, comme toutes les femmes arabes, n’est et ne peut être que l'instrument passif des plaisirs de son seigneur.
Mouïina est jolie; mais son visage est tellement badigeonné de blanc et de fard, qu'on a peine à déchiffrer ses traits sous les couches qui les recouvrent. Du moment que cela convient ainsi à son ouda-bachi, nous aurions mauvaise gràce à nous montrer plus difficiles que lui.
Les cheveux de Mouïna sont plus noirs que le ciel par une nuit d'orage; par-devant, ils tombent en soualef (mèches) plats le long de ses joues, dont les pommettes sont allumées par une pointe de keummair (fard) posée sur un fond de biadh el-oudjh (blanc); ses lèvres sont empourprées par le souak (écorce de noyer); ses sourcils, reliés entre eux, voûtent ses yeux d’un point d'orgue disgracieux et de mauvais goût,
pe
Ce harkous (1) modifie désagréablement l’œuvre du Créateur. Des chamat (signes) de zarkoun (carmin) ponctuent bizarrement le visage de Mouïna sans l’éveiller. Ses paupières, filetées de keuhoul, ouvrent démesurément ses yeux, dont la prunelle semble un clou de jais enfoncé dans une amande d’onyx. Une ouchma (tatouage) bleue, dessinée au milieu de son front, donne quelque chose de fatal à sa physionomie. Ses mains sont teintes de henna jusqu’au poignet, et ses ongles sont noircis au moyen du seubbar” el-adhafeur ; ses pieds sont aussi hennisés jusqu’à la cheville, et des fieurs fantastiques sont tatouées au-dessus de ses talons.
Ainsi peinte, Mouina séduit tous ceux qui lapprochent ; elle est surtout irrésistible quand elle sourit; car la nature a creusé chacune de ses joues de cette ravissante fossette que les Arabes appellent si poétiquement bouikiet oumm el-hacen (2) (godet du rossignol). Sa r”’eumza (œillade) — on le savait dans Blida — avait fondu, comme la chaleur fond la cire, le cœur d’un grand nombre d’iouldach rentrant de r’azia, et cette fusion lui avait souvent valu une forte part du butin. Se mirer, enfin, dans son feuss el-din (chaton de l’œil, la prunelle) suffisait pour faire succom-
(1) Harkous, coloration des sourcils en noir, sourcils artificiels.
(2) Oumim el-hacen signifie littéralement mère de la beauté. C’est ainsi que les Arabes désignent le rossignol.
ber les plus chastes marabouths des Oulad Sidi- Ahmed-el-Kbir.
Mouina ajoutait encore à la puissance de ses charmes par un ésdbir (1) chargé de séduction, et, bien qu’en pays arabe, la Mode, cette changeante déesse des femmes civilisées, fût aussi immuable que le Dieu unique, la msana avait cependant un talent tout particulier pour s’attifer élégamment, et mettre en évidence sa riche star” a (les bijoux).
Mouina porte, d’ailleurs, à ravir le délicieux costume moresque; elle a de plus au suprême degré, comme toutes les femmes qui ne se contentent pas d’un paquet de plumes pour tout vêtement, le sentiment inné de l'harmonie des couleurs. Voyez-là, rien ne hurle dans cette mosaique de splendides étoffes, de pierres précieuses, de bijoux d'or et d'argent: une mahrma (foulard) de soie jaune brochée d’or la coiffe coquettement,; les fioul (franges) tombent gracieusement sur Son cou d’albûtre; une dssaba (diadème) d’argent constellée de diamants cercle son front pâle; ses oreilles sont torturées par six paires de mekfoul (2) d’or. Un seroual (culotte large) de brocart bleu à fleurs d’argent, serré à la taille par une heuzsa (coulisse), et tombant au-dessous du genou, renferme dans ses larges plis les hanches un peu trop prononcées de la belle Mouïna. Une kmidjdja (chemisette)
(1) Coquetterie dans les habits.
(2) Mekfoul, boucles d'oreilles d’une seule pièce.
de tchenbir (gaze), fendue sur la poitrine et descendant jusqu’à la ceinture par-dessus le seroual, voile, sans prétention de les cacher, des charmes qui, déjà, n’ont plus rien de menaçant, et qui obéissent sensiblement aux 16is impitoyables de la pesanteur. Une Jjrimla, espèce de corset problématique, passe sous les zouaiz (seins) de la msana, mais sans les tyranniser, et sans paraître avoir l'intention de réprimer leur vagabondage. Mouïna porte par-dessus la frimla un élégant djabadholi (veste) grenat, à manches longues et plates fermées par une rangée de petits boutons dorés montant jusqu’au coude; de gracieuses arabesques d’or s’entrelaçant capricieusement rehaussent l'élégance et la richesse de ce vêtement. Un heuzam (ceinture) soie et or, s’appuyant sur la hanche gauche sans emprisonner la taille, laisse tomber gracieusement ses franges sur le côté droit. Ses reins sont ceints d’une foutha (foulard) de soie jaune rayée d’or qui descend jusque sur ses talons. Gette disgracieuse foutha paraît avoir pour but l’indication plus précise des formes de la femme.
Une cheurka (collier) de rbià solthani (1) d’or orne le cou de Mouïna; des msais (2) de même métal cerclent ses bras; des kheulkhal (3) d'or, (1) Collier de pièces d’or.
(2) Msaïs, bracelets fermés; les femmes en portent deux à chaque bras.
(3) Kheulkhal, anneaux ouverts et creux se portant au bas de la jambe. Les femmes y introduisent du gravier pour les faire résonner en marchant.
que les coquettes savent faire résonner avec tant d'art en marchant, s’enroulent au bas de sa jambe comme l’anneau de fer au pied du forcat. Ces anneaux et ces bracelets rappellent, en effet, à la femme arabe qu’elle est l’esclave de son mari, de son maitre. Sespieds sont chaussés deravissantes rihiia (1) de velours rouge brodé et pailleté d’or.
Une meskia (2) de djeld el-filali (maroquin) brodée d'argent et ayant la forme d’un cœur est suspendue à sa ceinture; elle renferme les parfums préférés de Mouïna.
Ses doigts sont ornés de Æhouatem (3) et de braim (4) garnis de pierres précieuses, cadeaux de riça (capitaines de navire) ayant fait d’heureuses r’ouazt (courses) sur les Espagnols.
La réputation de Mouina en matière d’élégance s'étend d'Alger jusqu’au fond du Tithri; ce n’est ni une Mmethseunnäa (mijaurée), ni une soukmiia (prude); elle n’est pas précisément une düna (femme de mœurs pures); l'espèce en est rare en pays arabe; mais ce n’est pas non plus une mraa faceda (femme corrompue). Experte en ha (minauderie); savante dans l’art de rendre son din medebbela (œillangoureux); possédant à fond la science du mouvement des hanches en marchant, elle séduit infailliblement qui Papproche; aussi, compte-t-on, parmi ceux à qui
(1) Pantoufles d'intérieur de maroquin ou de velours,
(2) Meskia, de mesk, muse, sachet à parfums.
(3) Khoualem, bagues à plusieurs pierres.
raim, bagues à une pierre.
elle a mis les vers à la tête, un Baï d'Oran portant à Alger le denouch (1) (impôt) de son Baïlik, deux Kheraça (grands dignitaires), un Ar’a, le Hakem de Blida, et un grand nombre de Riça (corsaires) et de Xiïad (kaïds). Aujourd’hui, il est vrai, elle estentre les mains d’un ouda-bachi, etla position de cet enkchairi dans la Milice n’a rien de splendide; mais Ismâïl est Turk, et, nous l'avons dit, la protection d’un Turk n’est pas précisément à dédaigner. On ne peut, évidemment, mettre sur le compte du vil intérêt, de la soif des richesses, les relations qu’entretient Mouïina avec Ismäil, puisque ce membre de l’oudjak ne recoit, tous les deux mois, de la munificence de son souverain le Pacha, que la chétive somme de dix-sept riala-boudjhou (31 fr. 60 c.), et, de loin en loin, quelques maigres étrennes. Ah! tous les barchaouat (pachas) ne sont pas aussi généreux que l’était Mosthafa-Pacha, qui, un jour, au Com mencement du siècle, fit donner à chaque soldat de la Milice cinquante saëmai (2) (9 francs) de gratification! Jamais Hoçaïn, le dernier Pacha, enfermé dans la Kasba d’Alger depuis 1818, n’avait songé à faire de pareilles largesses.
En définitive, à part les brutalités de son oudabachi, si Mouïna n’était pas la plus heureuse des msain, elle en était, du moins, la plus recherchée.
(1) Tous les trois ans, les Baïat (beys) des trois provinces étaient tenus d'apporter eux-mêmes à Alger lPimpôt de leur Bailik.
(2) La saïma valait dix-huit centimes.
Dans la crainte d’assister à une de ces scènes
‘amour où le bâton du Turk intervient si souvent, quittons le boudoir de Mouïina puisque, d’ailleurs, nous connaissons le temple et l’idole.
Nous disions plus haut que le Dieu de Mahomet, — habituellement, pourtant, assez tolérant pour son peuple, — irrité de l’impiété, des débordements et de l’incorrigibilité de la population blidienne, laquelle, ayant perdu de vue et négligé depuis longtemps la pratique des vertus de ses ancêtres, les Mores andalous, en était arrivée à représenter aujourd’hui la gamme de tous les vices; nous disions, répété-je, que, fatigué de prècher dans le désert par la voix de ses prophètes et de ses envoyés, Dieu, à bout de patience, avait résolu de punir d’un châtiment terrible cette abominable population, que les Turks avaient tout à fait pervertie; il avait décidé, dans sa colère, de détruire ces impies maudits en les écrasant sous les ruines de leurs demeures.
Nous allons faire le récit de cet épouvantable désastre (1), et montrer jusqu'où peut aller la colère d’une divinité qui se venge. Nous croyons
(1) Nous tenons les faits que nous allons raconter de la bouche d’un témoin oculaire très digne de foi, et nous les avons contrôlés sérieusement auprès de plusieurs des contemporains de notre narrateur, lesquels ont fait partie du petit nombre des Blidiens qui ont échappé au désastre. Du reste, ces faits sont d'hier, et l’on trouverait certainement encore à Blida plus d’un témoin du tremblement de terre de. 1825,
nécessaire, avant de donner la parole à notre narrateur, de dire quelques mots de la situation de Blida et de sa population au moment du tremblement de terre de 1825, et de faire faire au lecteur la connaissance de leur prophète de malheur, Sidi Mohammed-ben-Bou-Rekâa, le marabouth vénéré des Bni-Menad.
En 1895, Blida, remise des pertes que lui avait fait éprouver la peste de 1817 — 1818, fléau quilui enleva jusqu’à soixante-dix personnes par jour, comptait une population de 6 à 7,000 habitants, formée de Mores, de Kouloughlis, de Turks, d'Israélites et de quelques Arabes du dehors. La ville avait 1,300 maisons, dont quelques-unes seulement réunissaient à l’intérieur les élégances, la grâce et le confort de l’habitation moresco-algérienne. A l'extérieur, c'était ce que nous voyons encore aujourd’hui : des cubes blanchis à la chaux, et piquetés de quelques rares et jalouses ouvertures treillissées de fer jouant le rôle de fenêtres, une sorte de dé à jouer dont la face la plus prodigalement pointée ne dépassait jamais le double-deux.
La population de Blida, celle qui ne se livrait pas au négoce, vivait du produit de ses jardins et de ses vergers; très peu agricole, elle ne faisait de blé et d’orge que pour sa consommation. Les quelques Turks qu’on y trouvait étaient surtout des khezourdjia (1), qui, soit qu’ils fussent ma-
(1) Le service de la Milice turke, nous le répétons, se divisait en trois positions, dont chacune avait un an de
! riés, soit qu'ils y eussent des intérêts, avaient | choisi Blida pour y passer leur année de khezour, où de disponibilité.
Si l’on en croyait certains auteurs pleins de penchant pour les mœurs de haut goût de É l'Orient, Blida, avant nous, nous l'avons dit plus ; haut, n'aurait été qu’un lupanar, une ville de petites maisons où les grands de la Régence venaient oublier les soucis de l'Administration turke, et profiter joyeusement de la longanimité du Pacha qui, un jour ou l’autre, pouvait leur ôter la disposition de leur tête. Ces auteurs, et nous Pavons répété servilement après eux, ainsi que cela se passe toujours quand il s’agit de calomnie, ces auteurs, disons-nous, ont été jusqu’à prétendre qu’à l’époque fortunée dont nous pàarlons, Blida n’était jamais désignée que par l’épithète infâme de KAHBA, prostituée.
Il est délicat, pensons-nous, de rectifier cette erreur qui à fait plus que son temps. La vérité, c'est que Blida ne valait ni moins ni plus queles autres villes de la Régence. Ses mœurs, nous lavouons, étaient loin, certainement, d’avoir la pureté de son ciel; mais on pouvait en dire tout autant de Koléa, que les auteurs dont nous nous plaignons ont essayé de faire passer pour une sainte, et cela dans le but inavouable de donner plus de saillant, plus de relief à l’'échevèlement
durée : service de garnison, service d'expédition, repos ou disponibilité. Pendant son année de repos, le Khezourdÿji avait droit à la solde seulement.
oriental dont on accusait la Petite Rose de la Miidja. Ce n’est pas bien. Évidemment, nous le répétons, Blida n’a jamais été confondue avec Nanterre, — d’ailleurs, cela ne se prononce pas de la même facon, — mais il faut dire aussi que la température africaine et le parfum des orangers ne paraissent rien moins que favorables à la culture et au développement des rosières.
Nous ne devons pas laisser ignorer pourtant qu'aux yeux de quelques hommes pieux, de Sidi Mohammed-ben-Bou-Rekâa, entre autres, marabouth vénéré des Bni-Menad, les gens de Blida étaient mürs pour le châtiment. Pour lui, il n’était guère possible d'aller au delà en fait d'impiété, d’incrédulité et de corruption, et Dieu, qui y avait mis de la patience, ne pouvait manquer de s’en lasser bientôt, et de les en punir par quelque affreuse catastrophe. C'était imminent. Depuis longtemps déjà, ce saint homme, qui avait, sans doute, une mission d’en-haut, s’évertuait à les prècher, à les exhorter pour tâcher de les ramener à la foi musulmane, dont ils avaient même oublié jusqu’à la formule; ses avertissements, il est inutile de le dire, avaient toujours été accueillis par les rires et le mépris. Pourtant, Mohammed-ben-Bou-Rekàa passait pour posséder le don des miracles et de prophétie; mais, quand une population est aveuglée, tarée par l'impiété, il est reconnu qu'il n’est point d'autre remède à lui appliquer que la destruction. La Bible et le Koran en fourmillent d'exemples.
Ceci dit, nous laissons la parole au narrateur. Nous sommes en redjeb de lPannée 1240 de
Phégire, et le mercredi 7 de ce mois, de notre
ère, le 2 mars 1825. Dès le matin de ce jour, Mo-
hammed-ben-Bou-Rekâa (1), vêtu d’un bernous en haïillons, et un long bâton à la main, parcourait la ville, la menace à la bouche, et, comme le
prophète Jonas, qui prédit la chute de Ninive, il
s’en allait par les rues en criant ces terribles pa-
roles : « Écoutez, Ô les corrompus! 6 les gâtés! encore trois jours, et je vous le jure par Dieu!
Blida sera détruite! Allons! ajoutait-il ironi-
quement, qui est-ce qui veut m'acheter Blida
pour un els? (2) »
Bien qu’il n’attachât qu’une médiocre importance aux paroles de Sidi Mohammed-ben-Bou- Rekâa, regardé généralement comme un derouich ne jouissant pas de toute sa raison, le Halkem (3) de Blida, qui était alors le Turk Hacen- Eth-Thouïl (Hacen-le-Long), n’en fit pas moins arrêter ce prophète de malheur, qui répandait l'effroi parmi les femmes et les enfants, etil l’enferma dans la prison de la mehakma (4). Il n’y avait pas un quart d'heure que le Hakem l'avait mis sous les verrous, que Ben-Bou-Rekâa venait
* lui donner le salut au moment où il buvait à
(1) Sidi Mohammed-ben-Bou-Rekäâa a son tombeau près des eaux thermales de Hammam-Rir’a.
(2) Pièce de monnaie de la valeur d’un centime à peu près. (3) Le gouverneur de la ville, celui qui y commande. (4) Mehakma, tribunal du kadhy.
petites gorgées le contenu d’une tasse de café que venait de lui servir son kahouadiji.
Hacen-Eth-Thouïl, qui, en sa qualité de Turk, était pas un Croyant bien accentué, supposa, en voyant Ben-Bou-Rekâa dehors, qu'il avait mal fermé la porte de la prison, et il se disposait à le réincarcérer. Mais le marabouth des Bni-Menad lui ayant affirmé que ce serait là une peine inutile, attendu qu’il se riait au même degré et de ses verrous et de ses fers, Hacen se le tint pour dit, et il ne chercha pas à en recommencer lépreuve; il le laissa donc libre, en lui recommandant toutefois d'éviter de jeter l’alarme dans la population blidienne par de ridicules prédictions.
Ben-Bou-Rekâa se contenta de lui répondre :
« Dieu séul est grand et puissant, et ce qu'il a décidé dans la nuit d’'El-Kadr (1), il n’est point au pouvoir des hommes de s’y opposer. Je te le répète, Ô Hakem! encore trois jours, et-Blida sera détruite!» Et Sidi Mohammed-ben-Bou-Rekâa se retira en répétant ce cri sinistre : « Qui est-ce qui veut de Blida, la Petite Rose (2), pour un fels?.:. »
(1) C’est dans la nuit d'El-Kadr, qu’on croit être celle du 23 ou du 24 du mois de Reumdhan, que sont résolues et fixées, pour toute l’année, les affaires de l'univers. Dans cette nuit, les anges et l'esprit descendent dans le monde, avec la permission de Dieu, pour y régler toutes choses. (Le Koran, chapitre XCVIT, vers. de 1 à 5.)
(2) Sidi Ahmed-ben-Ioucef, l’auteur présumé dé Dictons satiriques sur les principales villes et tribus de l'Algérie,
Quelques vrais Croyants — Blida n’en renfermait guère alors — se hâtèrent pourtant, .
le doute, d'abandonner leurs demeures et de s construire des gourbis dans leurs jardins.
Pendant (Ras jours, limpitoyabte marabouth cria sa terrible menace par la ville, et les impies se disaient en lPentendant : « Maudit soit linsensé avec sa sotte prédiction! » D’autres lui jetaient ce souhait : « Que Satan le lapidé te cloue ta langue de chien dans la bouche, maudit hurleur! » Et sans prendre garde à ces injures, Mohammed-ben-Bou-Rekâa répétait, en les psalmodiant, ces paroles du Koran : « Nous envoyâmes chez ceux qui s'étaient égarés des avertisseurs, et ceux qui n'étaient point nos serviteurs fidèles, et les incrédules les traitèrent d’imposteurs. Écouterons-nous, disaient-ils, un homme comme nous? En vérité, nous serions plongés dans l’égarement:et dans la folie... C'est un imposteur insolent!.…. Les Madianites et les Temoudites
et dont le tombeau est à Miliana, aurait dit, nous le répétons, à propos de Blida :
« En-nas kaloulek El-Blida ; » Ana semmitek Ourida. »
« On t’a nommée La Petite Ville; » Moi, je t'ai appelée une Petite Rose. »
Si Sid Ahmed-ben-Ioucef est mort, comme on le prétend, le 10 de safar de l’année 931 de l’hégire (1521 de notre ère), le dicton sur Blida est nécessairement apocryphe, puisque cette ville n’a été fondée qu’en 942 de l’hégire (1535 de notre ère).
ont aussi traité les envoyés Choâïb et Salah d’imposteurs..… Quelle a été la fin de ceux qu’ils avertissaient? Une violente commotion de la terre les surprit, et, le lendemain, on les trouva gisants, morts et la face contre terre, sous leurs demeures bouleversées. »
« Tu leur annonceras, Ô Mohammed-ben-Bou- Rekâa! le châtiment terrible, et ils te diront : « Tais-toi, chien, tu mens! »
« Malheur à quiconque tourne le dos et ne croit pas! Malheur aux gâtés, aux pourris, aux corrompus! »
Et tous ceux qui rencontraient Mohammedben-Bou-Rekâa sur leur chemin haussaient les épaules, ou lui jetaient une injure.
Et les enfants — les fils de Turks principalement — suivaient le derouich en le huant.
Le lendemain et le surlendemain, quelques Mores, que la persistance de Sidi Ben-Bou-Rekàa avait fini par effrayer, quittèrent leurs demeures et allèrent dresser des gourbis dans les orangeries, bien que, pourtant, le prophète ne se füt pas expliqué sur la façon dont Blida serait détruite.
Blida ne s'était, en somme, que médiocrement préoccupée de la menace du derouich des Bni- Menad : Blida s’amusait, et chacune de ses nuits était une fête; le quartier El-Bokâa surtout, la région des houris tarifées n’était que joie et plaisir : le jeu, la musique et l'amour, cette trinité des voluptés terrestres, y avaient élu domicile, et Turks de la Milice rentrant de razia sur quelque tribu rebelle, et Raïs rentrant de la course
sur les navires des Chrétiens, galvanisaient avec une poignée de solthanis d’or ces corps sans âme, ces filles marmoréennes dont la suprême félicité est la nonchalante mollesse et le repos. Écoutons, et de ces maisons, tristes au dehors et pareilles à des sépulcres blanchis, nous entendrons s’exhaler tous les bruits du plaisir : bruits de guitares et de derbouka soutenant des voix de femmes roucoulant un chant d'amour sur un rhythme inarticulé et plein de langueur, bruits de dés à jouer agités frénétiquement dans les cornets'et précipités brutalement sur la table du jeu, bruits de baisers mêlés aux vibrations heurtées et fébriles des instruments de musique, bruits de voix rauques et gutturales chargées d’injures, auxquelles répondent des voix d’une douceur extrème et d’un timbre harmonieux comme un chant d'oiseau : Turk et Moresque, c'est taureau et gazelle!
Blida s’amuse : mais ses mosquées sont désertes, et les mouedden s’égosillent en vain à rappeler aux Blidiens les heures de la prière : plus de prières, plus d’ablutions : âmes et corps crasseux; plus d’hospitalité, plus d’aumônes, les préceptes du Livre oubliés, les marabouths conspués, les avertisseurs emprisonnés et traités d'insolents imposteurs ou d’'insensés !
Nous sommes au mercredi, et le septième jour du mois de redjeb de l’année 1240 de l’hégire, de notre ère, le 2 mars 1825: le ciel est splendide; il a la pureté du cristal : c’est une de.ces belles matinées de l’hiver algérien où tout renaît, tout
revit; les amandiers sont fleuris; lès orangers sont en fieurs et en fruits; tout bourgeonne, bourdonne et dit son chant de résurrection et d'amour. On se sent heureux de vivre, et il semble que la vie n’aura pas de fin.
Le soleil marque ce moment de la journée que les Arabes appellent edh-dheha (1), c’est-à-dire de huit à neuf heures du matin. Mohammed-ben- Bou-Rekâa, qui n’a point cessé, depuis le fedjeur (le point du jour), de glapir, comme un dellal (2) sur un marché, son ironique proposition : « Qui donc m’achètera Blida pour un fels? » le terrible marabouth, disons-nous, lassé, sans doute, de son infructueux encan, s’est arrêté devant la mosquée de Sidi Ahmed-el-Kbir. Une volée d’enfants a poursuivi le derouich de ses huées; des hommes se sont mêlés à cet insolent cortège; ils écoutent, la raillerie sur les lèvres, les menaces de l’élu de Dieu.
Méprisant, évidemment, les insultes de ces insensés, Mohammed-ben-Bou-Rekâa semblait s’isoler au milieu de cette tourbe hurlante; le marabouth n’était plus qu’une voix, mais une voix. terrible, implacable, avertissant et menacant : « Malheur, dans ce jour, aux incrédules! disait-il; car bientôt, aujourd’hui, dans un ins-
(1) Le dheha c’est le moment de la matinée où le soleil est élevé au-dessus de l'horizon de la hauteur d’une lance: c’est l'instant medial entre le lever du soleil et son passage au méridien.
(2) Crieur public.
tant peut-être, ils verront la terre trembler de son tremblement, et lorsqu'elle secouera sa charge, ils demanderont terrifiés : « Qu’a-t-elle? » et elle dira pourquoi elle tremble! »
Continuant sa sinistre prophétie, le derouich Ben-Bou-Rekâa ajoutait sardoniquement : « Malheur aux corrompus etaux gâtés! car, aujourd'hui, nous les châtierons d’un châtiment terrible! Aujourd’hui, les montagnes, qu’ils croient solidement fixées, marcheront comme marchent les nuages, la mer bouillonnera, les tombeaux seront bouleversés et la terre les rejettera de son sein! Malheur aux impies! Aujourd’hui, la peur contorsionnera leurs visages! Aujourd'hui, la nourrice laissera tomber l'enfant qu’elle allaite; toute femme enceinte avortera; il n’y aura plus de liens de parenté; le fils ne reconnaîtra plus sa mère; les hommes seront ivres, non de vin, mais d’épouvante! Aujourd’hui, je le jure par Dieu! il y aura des visages poudreux couverts de poussière! il y aura des crânes écrasés, des seins pétris, des membres brisés! car c’est aujourd’hui le jour du châtiment ! »
Une bouffée de chaleur souffia sur la ville.
Puis, portant son regard sur le minaret de la mosquée devant laquelle il s'était arrèté, Mohammed-ben-Bou-Rekâa s’écriait d’un ton plein de : raillerie : « Par Dieu! Ô minaret! tu.es bien le chef-d'œuvre des hommes! Par Sidi Abd-el-Kader, le sultan des justes! jamais je ne vis une plus merveilleuse chose! Ta taille, qui s’élance gracieusement dans les airs, est celle de l’élé-
gant palmier, et pourtant ton front orgueilleux va rouler en débris à mes pieds! »
— « C’est là, en vérité, un misérable imposteur! se mit à dire un des hommes du groupe, et s’il ne cesse ses prédictions insensées, par
ATOnS|!
Ô prophète de malheur! si tu es véridique, prouve-le-nous par un signe : fais tomber, par exemple, sur nos têtes une portion du ciel! » ajouta cet homme.en raillant.
— « C’est vrai! continua un autre, que ce braillard nous donne une preuve de sa mission, ou qu'il se taise! »
— « Hahou! hahou! hahoul! » hurlèrent les gens qui entouraient le derouich.
Les colombes désertèrent leurs nids en abandonnant leurs petits, et plongèrent dans le Nord.
Mohammed-ben-Bou-Rekâa ne répondit à ces huées que par cette terrible malédiction : « Malheur aux incrédules qui demandent à l’envoyé des signes de sa mission! Ils ne les attendront pas lontemps.…. Mais il sera trop tard; car l’heure du châtiment est proche! l’heure du châtiment est venue! »
Mohammed-ben-Bou-Rekâa avait à peine achevé ces paroles, qu’une épouvantable détonation souterraine se faisait entendre du côté du Sud, dans la direction des gorges de lPouad Sidi-Ahmed-el-Kbir, puis une secousse d’une violence extrême venait ébranler la ville. Le minaret dont lenvoyé avait prédit la chute sembla se soulever de sa base; il tourna sur lui-même comme par
un brutal mouvement de torsion, il oscilla, chancela, se disloqua; une dernière poussée le précipita sur le sol où il s’abima avec un grand fracas, en écrasant sous ses débris le groupe d’impies qui avaient méconnu la mission du saint et terrible marabouth.
Mohammed-ben-Bou-Rekâa avait disparu dans l’épais nuage de poussière jaunâtre qui, pareil à une trombe livide, s'élevait des ruines du minaret.
En même temps, chaque maison, frappée dans ses fondations comme par un bélier, se déchausse sous les coups redoublés du fléau; la terre paraît vomir les constructions et les rejeter de son sein; les murs de pisé, gauchis par ces soulèvements, chevauchent par planches (1), perdent leur aplomb, et s’écroulent lourdement en. entraînant les terrasses dans leur chute. Les chiens hurlent, les femmes qui ont pu s’échapper fuient en emportant leurs enfants. C’est un bruit, un tumulte effroyable : craquements sinistres, éboulements sourds, ruptures, fractures, déchirures grinçantes, déboîitements de poutrelles, heurtis de vases vibrant leur note métallique; tout se lézarde, s’émiette, s’affaisse ou s'effondre; tout se culbute, se renverse, s’aplatit, se brise, s’écrase, s’abime. Chaque maison, chaque chambre devient un tombeau qui se re-
(1) Les Arabes appellent louha, planche, l'ensemble des
couches de pisé nécessaires pour remplir une fois le moule. La planche est ce que nous nommons la banchée.
ferme sur des vivants et sur des morts. Les plaintes, les cris, les râles se confondent avec les grondements de la terre, et forment un concert discordant, terrible, rappelant celui des damnés. Quelques-uns de ces enterrés vivants essaient de prier; mais l’avertisseur l’a dit : «II est trop tard! » Ils se verront mourir; ils seront les témoins de leur agonie, puis le Dieu wngeur leur fera goûter au fruit amer de la mort; mais avant ce terme, le supplice les enveloppera pardessus leurs têtes et par-dessous leurs pieds; car il est dit que les incrédules et les corrompus porteront le fardeau de leur incrédulité et de leur corruption.
Les secousses continuent implacables, terribles; les minarets des mosquées Et-Terk, de Sidi Mohammed-ben-Sâdoun et de Bab Ed-Dzaïr essaient de se défendre sur leurs basés; mais, comme celui de la mosquée de Sidi Ahmed-el- Kbir, ils sont précipités sur le sol pareils à un cavalier que désarçonne un cheval vicieux. Les dômes des onze mesdjed (1) de la ville s’effondrent sur les ruines de leurs murailles disloquées.
Un immense nuage de poussière s'élève, comme la fumée des sacrifices, au-dessus de la
(1) Le mesdjed est le lieu où l’on se prosterne pour prier Dieu. On appelle ainsi une petite mosquée sans minaret affectée à la prière de tous les jours. La prière du vendredi — le jour consacré — se fait dans le djamd, qui est le lieu de l’assemblée, de la réunion hebdomadaire des fidèles.
ville, et l'enveloppe d’un suaire de nuance terreuse. Blida, la Petite Rose de la Mtidja, pleine de rire et de vie il n’y a qu’un instant, Blida n’est plus qu’un monceau de ruines, quelque chose deffroyablement informe, fouillis hideux qui, quoi qu’en dise Mohammed-ben-Bou-Rekâa, ne saurait être l’œuvre de Dieu, du Créateur des harmonies de l'univers; mais bien plutôt celle de la matière brutale, aveugle, inintelligente. Et quel temps a-t-il fallu à l'auteur de cet infernal désordré pour le consommer? Mohammed-ben- Ed-Debbah, un poëte fils de Bey, va nous le three
« C’est en redjeb, et le mercredi, en l’an douze cent quarante, » Que le tremblement de terre accourut sur le pays; » Ïl lui suflit d’un instant pour en consommer la ruine, » Le temps de lire la sourate « El-Ikhelass (1) » deux fois au plus ! »
Cest donc de dix à douze secondes qu’aurait
(1) La sourate du Koran que les Musulmans désignent sous le nom d’El-Ikhelass — la Sincérité — est celle qui a pour titre « la reconnaissance du dogme de l'unité de Dieu. » Nous en donnons le texte :
Au nom du Dieu Clément et Miséricordieux!