Dis : Dieu est un
2. C’est le Dieu à qui tous les êtres s'adressent dans | leurs besoins.
3. Il n’a point enfanté, et n’a point été enfanté. . Al n’a point d’égal en qui que ce soit, »
(Le Koran, chapitre CXII, versets de 1 à 4.)
duré la première secousse, celle qui détruisit la ville.
La moitié de la population — les femmes surtout à cause de leurs habitudes sédentaires — est ensevelie sous ses demeures ruinées. La ville présente un spectacle affreux : ici, c’est une mère qui a été écrasée en cherchant à sauver son enfant; là, c’est un More dont le crâne a été brisé par un fragment de terrasse au moment où il essayait de fuir avec un vase de terre renfermant son trésor; plus loin, une tètê grimacante sort de dessous les débris d’un mur; à côté, c’est un bras ecchymosé, c’est une jambe meurtrie, c’est une moitié de corps bleuie. A chaque pas, des cervelles ont jailli en éclaboussures sur des murailles blanches qu’elles ont tigrées, des membres ont été broyés, des chairs ont été pétries; des mares de sang bues par les décombres ont formé une boue noirâtre et visqueuse; des orangers, chargés de fleurs et de fruits, ont été déracinés ou coupés en deux par la chute d’une terrasse.
Ces tombeaux renferment encore des vivants dans leurs flancs menaçants : par les fissures des terrasses, — couvercles de sépulcres, — s’échappent des plaintes, des gémissements, des cris étouffés. « Mais les secours viendront-ils? pensent ces vivants; la population tout entière a été engloutie peut-être! » Horrible incertitude!
Les animaux, effrayés, courent éperdus sur les ruines; des chiens, des chats juchés sur
quelque pan de mur resté debout, flairent inquiets dans l’espace, les oiseaux tourbillonnent au-dessus de la ville sans trouver où se poser.
Les Musulmans qui ont échappé au désastre regardent, avec cette résignation qui est le trésor de l'Islam, leurs maisons détruites. Cette attitude tranche fort avec celle des Juifs, qui, oubliant l'exemple de Job, troublent de leurs cris de désespoir le silence glacialement sinistre qui plane sur ces ruines. Les Turks blasphèment, les Kouloughlis et les Mores égrènent machinalement leurs chapelets.
De la ravissante Blida il ne reste plus que des pans de murs menaçants pareils aux dents branlantes de la mâchoire d’une vieille femme. Sous les secousses de la première journée, ces restes, sans cesse tourmentés, s’effondrent sur leurs bases, et achèvent d’encombrer les rues étroites de la ville ruinée. Les quartiers sud et ouest, c’est-à-dire ceux dont les constructions sont assises sur l’ancien lit de l’ouad Sidi-El-Kebir (1), sont particulièrement maltraités : ce n’est plus qu’un amas informe de décombres sous lesquels est enfouie toute une population; car là personne n’a pu échapper à la mort.
Le nuage de poussière qui voilait le ciel et l’étendue du désastre s’est affaissé sur la terre; l'air a repris sa diaphanéité, et le soleil, qui s’était levé
(1) La ligne principale de destruction rencontrerait aujourd’hui le Magasin à poudre, l’Arsenal, l'Eglise, la place d’Armes et la rue actuelle de Bab-es-Sebt, c’est-à-dire l’ancien quartier militaire.
Do
radieux sur une cité pleine de joie, n’éclaire plus que des ruines, des cadavres, et les restes atterrés d’une population qui, si elle était coupable devant Dieu, en avait été bien sévèrement et cruellement châtiée.
L'aspect de la ville esthideux,; c’est à s’y croire au jour de la désolation prédite par le Livre : des détonations, des grondements souterrains incessants, des chocs saccadés produisant des ébranlements intenses, la terre houleuse et convulsée ruguant sa surface de vagues solides, le sol fuyant sous les pieds et se soulevant par des renflements subits et imprévus. Les hommes paraissent ivres; ils chancellent ahuris, hébétés. Quand cela cessera-t-il? La divinité vengeresse n'est-elle donc point rassasiée de victimes ? Les corrompus et les impies n’ont-ils point encore été tous frappés? Quand Dieu répandra-t-il sur les entrailles bouillantes de la terre la goutte d’eau froide qui doit la calmer? « Si c’est notre dernier jour, le jour de la rétribution, disaient les justes, Ô Dieu! hâtes-en la fin! »
Quand les Blidéens purent se compter, ils virent avec effroi que la moitié de la population était enfouie sous les ruines de la ville; près de trois mille personnes avaient, dès la première secousse, été englouties sous les débris de leurs demeures. Des treize cents maisons que comptait Blida, une vingtaine seulement restaient debout, mais horriblement lézardées et menacantes à ne pouvoir être habitées. Le désastre avait été complet.
Revenus à eux, les survivants firent quelques tentatives de déblai, soit pour arracher à la mort leurs femmes ou leurs enfants dont ils entendaient les cris ou les gémissements, soit pour y retirer des décombres les objets précieux qui y étaient enfouis; mais de nouvelles secousses venaient à chaque instant inutiliser un travail que le manque d'outils ne permettait pas, d’ailleurs, de pousser activement. Épuisés, harassés de fatigue, sans ressources pour réparer leurs forces, ces malheureux cessaient, désespérés, une œuvre dont Dieu, apparemment, ne permettait pas l’accomplissement. Ils passèrent la nuit, une nuit d’'angoisses, sur les ruines de leurs habitations bouleversées.
Pendant toute cette nuit, la terre ne cessa de gronder et de tressaillir; des cris étouffés, des appels au secours inécoutés, ou ne pouvant être exaucés, se fondaient dans les bruits d’entrailles de la terre; chaque secousse diminuait, parmi les enterrés, le nombre des vivants et celui des plaintes, chaque ébranlement délivrait par la mort quelques-uns de ces enfouis désespérant du salut.
Les bordj (1) semés dans les orangeries de Blida avaient été aussi maltraités que la ville; ils n'étaient plus qu’un amas de décombres.
On dit que toutes les sources et fontaines qui donnaient de l’eau à la ville avaient tari quelques heures avant la manifestation du phénomène.
(4) Les Arabes appellent bordj les maisons construites dans les jardins,
La nouvelle de ce désastre était promptement parvenue à Alger, qui, d’ailleurs, avait ressenti, ainsi que Koléa et Cherchel, les effets de la commotion qui avait détruit Blida. Hoçaïin-Pacha, le souverain d'Alger, s'était ému de la terrible catastrophe qui ruinait la perle de la Mtidja, et il avait donné l’ordre à son Ar’a des Arabes (1), qui était alors le célèbre Yahïa (2), de porter des se-
(1) L’Ar’a des Arabes était un des principaux personnages de la Régence : il avait, en campagne, le commandement de la Milice turke. [Il administrait, avec le concours des kaïds et des hakem, la justice criminelle dans les districts qui relevaient directement du Gouvernement d’Alger. La ville de Blida, ainsi que nous le verrons plus loin, faisait partie de son commandement.
(2) Yahia était originaire des côtes européennes de Kara-Daniz (Mer Noire). Omar-Ar’a, qui, sous le nom d'Omar-ben-Mohammed, fut pacha de 1815 à 1817, le prit dans la Milice, où il était touldach (soldat de la Milice), et le nomma kaïd des Bni-Khelil. C’est à cette époque que Vahïa acheta à Blida, en dehors de la porte d'Alger, l'habitation connue plus tard sous le nom de Maison Saulière. C'est dans cette maison, située en face du Tapis- Vert, que fut étranglé, en 1828, cet homme remarquable, que le Pacha-Dey Hocçaïn avait élevé à la dignité d’Arabel-aghaci (ar'a des Arabes) à son avènement au pachalik de la Régence en 1818. Hoçaïn avait craint que l'influence de Yahïa sur les Arabes ne lui donnât l’idée de le renverser : il le destitua dans le courant de l’année 1828, et l’exila, en lui fixant Blida pour résidence. Deux mois plus tard, le Pacha, que cette mesure de rigueur n’avait pas rassuré, envoyait l’ordre au Hakem de Blida, Baba-Mosthafa, de le faire étrangler.
Nous dirons plus loin ce que fut cet homme remarquable, qui appartient à l’histoire de Blida.
cours aux Blidiens, et de prendre à leur égard toutes les mesures possibles d’aide et de salut.
Yahïa-Ar’a s'était hâté de réunir tout ce qwil avait pu de tentes, d'effets d’habillement, de vivres, d'outils. Une réquisition de bêtes de somme — chameaux, chevaux, mulets, ânes — fournissait les moyens de transport qui devaient
composer le convoi de secours destiné aux Bli-
diens. Yahïa-Ar’a le mettait en marche le soir même du 2 mars; il partait de sa personne, avec son escorte de spahis, pendant la nuit, il arrivait à Blida le lendemain 3 à la pointe du jour, et campait à la porte d’Alger.
Les gens de la montagne, Bni-Salah, Mouzaïa, Soumata, qui ont sentile fumet du butin, se sont abattus sur Blida, ils commencent déjà à rôder dans les ruines et à opérer des fouilles pour leur propre compte; les Hadjouth, que leur réputation de pillards oblige, se sont empressés de suivre l'exemple de ces montagnards. Malheusement pour ces gourmands du bien d'autrui, le premier soin de Yahïa-Ar’a avait été de faire publier par les rues de la ville la défense expresse de dépouiller les morts et de fouiller les ruines; tout infracteur à la décision de l’Ar’a devait être pendu sans autre forme de procès. Les spahis de Yahïa et la police du Hakem furent chargés d'assurer l'exécution des ordres de l’Ar’a. Et, en résumé, comme il était dans les us de PAdministration turke de prévenir pour avoir moins à punir, elle crut devoir appuyer la mesure dont nous parlons plus haut en faisant pendre aux
créneaux de la porte d'Alger quelques Kabils qui, peut-être, ne l’avaient pas encore tout à fait mérité; mais cela n'aurait pas tardé, fort probablement. Ce qui tendrait à le prouver, c’est que ces montagnards se laissèrent mettre la corde au cou avec une résignation admirable, et qu’au moment où le Juif-exécuteur (1) se disposait à leur ouvrir les portes de l’autre vie, ils édifièrent les Musulmans par leur pieuse attitude à réciter, l’index en l'air, la formule du té-
moignage.
Yahïa-Ar’a fit commencer sans délai les fouilles là où on espérait encore trouver des vivants. Quelques-uns de ces malheureux enterrés vifs purent être sauvés, bien que les secousses, qui ne discontinuaient pas, rendissent cette besogne de sauvetage fort difficile. La pluie, qui tomba le
3 et les jours suivants, amenait des éboulements et des effondrements qui mettaient les jours des travailleurs en danger. On s’occupa aussi de retirer les morts de dessous les décombres et de leur donner la sépulture.
Yahïa-Ar’a avait fait appel aux Kabils des tribus voisines de Blida pour cette opération de déblai et de désenfouissement ; ils recevaient par
(1) Les Juifs étaient habituellement chargés, dans les villes, de l'exécution des arrêts prononcés contre les Arabes ou les Kabils. A Blida, c'était par la pendaison qu’on se débarrassait des criminels qui avaient mérité la mort, et cette suprême opération avait ordinairement lieu à l’ancienne porte d'Alger.
jour un rbià boudjhou (1), et une ration de viande et de riz. Quatorze cents morts furent retrouvés pendant la journée du 3; les Musulmans furent inhumés dans les cimetières de Bab-ed-Dzer, de Bab-el-Kebour (2) et de Bab-er-Rahba, les Israélites reçurent la sépulture dans leur cimetière particulier de la route de Koléa (3).
Les restes de la population se réfugièrent dans les jardins, où ils se construisirent des gourbis qui les abritèrent tant bien que mal contre le mauvais temps. Pendant la journée, les échappés au désastre fouillaient les décombres de leurs demeures dans l’espoir de sauver ce qu’ils pourraient de leurs meubles ou effets.
Yahïa-Ar’a avait fait distribuer à cette population, réduite à la plus affreuse misère, des vêtements, des couvertures, de l’argent; des tentes furent dressées, en dehors de la ville, sur l'emplacement de la porte d’Alger d'aujourd'hui; des kazan (4) furent établis en même temps à
(1) Un quart de boudjhou, ou 0 fr. 45 centimes.
(2) L'emplacement occupé aujourd’hui par l'Hôpital militaire, la place de la Remonte et ses bâtiments, était un vaste cimetière hérissé de tombeaux; c’ctait le cimetière de Bab-ed-Dzer, de la porte d'Alger. Celui qui était désigné sous le nom de Bab-el-Kebour, porte des Tombeaux, était situé sur les emplacements où furent bâtis plus tard le quartier de cavalerie et ses écuries.
(3) Le cimetière des Israélites était au sud du poste de l’ancien Magasin à Fourrages, sur la route actuelle de Blida à Joinville.
(4) Kazan, vaste marmite en cuivre sans couvercle.
quelques pas de ce campement et de la chapelle funéraire renfermant la dépouille mortelle de Sidi Meçäoud (1); ces marmites sont destinées à la préparation du beurr’oul (2) qui doit servir à l'alimentation, sans distinction de culte, de la population blidienne.
Mais les colères de la terre ne se calment point; l’ébranlement est presque incessant; les bruits roulent sous les pieds comme, par un orage, roule la foudre dans le Biol chaque i instant, ce sont des chocs furieux qui impriment au sol un mouvement vibratoire intense amenant les étourdissements de l'ivresse. Tantôt l’agitation de la terre est à peine sensible, tantôt la commotion s’exerce avec des violences ‘prodigieuses, dans ses mouvements d’exhaussement et d’abaissement, sa surface se fendille comme
une peau desséchée trop tendue, et des phosphorescences bleuâtres se tortillent aux lèvres de ces rides comme de longs vers luisants et
(1} La chapelle funéraire de Sidi-Mecäoud s’élevait près de l’abreuvoir de la Rcemonte, qui est situé entre les écuries sud de cet établissement ct la porte d'Alger. On y re. marquait encore, il y a quelques années, un vieux micocoulier qui, jadis, avait prêté son ombre au tombeau du saint marabouth.
(2) Le beurr’oul se prépare de la manière suivante : on met du blé dans une marmite et on le sale; lorsqu'il est à moitié cuit, on l’ôte de la marmite et on le fait sécher; quand il est bien sec, on le concasse au moulin, et on fe fait cuire de nouveau avec de la viande. C’est une sorte de soupe de blé bouilli.
forment des moires lumineuses. A chacune de ces secousses, c’est un reste de mur qui Sécroule avec un bruit sourd; une colonne de poussière s’élevant au-dessus de cet effondrement indique le point où il s’est produit. La pluie, qui ne cesse de tomber fine et pénétrante, accélère la chute des ruines restées debout.
Le déblai continue le 4; ceux que le fléau n’a pas frappés suivent avec anxiété l’œuvre des travailleurs : leur préoccupation n’est pas exclusivement celle de retrouver leurs morts; les désenfouisseurs sont des Kabils, et ces montagnards, il faut bien le dire, ne jouissent que médiocrement de la confiance des infortunés Blidiens; aussi, ces derniers les surveillent-ils avec une grande opiniâtreté. Quant aux Juifs, ils en ont déjà pris leur parti : ils savent que leur destinée est d’être volés, et la pensée de chercher à s’y opposer ne leur est pas même venue.
On retrouvait encore des vivants le 4 au soir, des engloutis qu’une portion de terrasse, heureusement arc-boutée par le hasard, avait, jusque-là, préservés de la mort. On sent ce que devait être le supplice de ces malheureux qui, à chaque secousse de la terre, étaient menacés de voir leur prison se changer en tombeau.
Le fléau poursuit son œuvre de destruction les 5, 6 et 7 mars : toutes les trois ou quatre heures, une commotion se manifestant par des trépidations fougueuses vient bouleverser la surface du sol; à chaque secousse, ce sont des terreurs, des fuites, des déroutes, des cris d’insen-
sés ; les Juifs — un peuple que leur Dieu n’a jamais ménagé — paraissent frappés de folie, ils courent sans raison, les yeux égarés, dans les ruines boueuses, ou, assis sur des amas de décombres qui ont été leurs habitations, le regard fixé dans le vide, ils semblent abîmés dans une sorte d’hébétement anesthésique qui les insensibilise aux choses extérieures.
Un grand nombre de blessés succombèrent pendant les premières journées faute de moyens de traitement; d’ailleurs, la pénurie de djeurrahin (chirurgiens) obligeait ces opérateurs à n’exercer leur art problématique que sur des membres appartenant à des gens qu’ils savaient pouvoir les payer. Quant aux pauvres, c’est à Dieu qu’ils durent confier le soin de réparer le mal qu'il leur avait fait.
Mais Yahia-Ar’a avait songé à prendre des mesures pour abriter les restes de cette malheureuse population jusqu’au moment où elle pourrait relever ses demeures; il fit, en conséquence, établir une ville de gourbis, au nord de Blida, dans le quartier de Tazemmourt. Ces habitations provisoires formèrent une agglomération plus ou moins régulière entre la kebiba (petite koubba) de Sidi Mohammed-Moula-eth-Thrik, qui touche au mur sud du cimetière européen actuel, et le terrain sur lequel s'élève le village de Montpensier. Tout ce qui restait de la population, à l’exception des propriétaires de jardins, qui ne quittèrent pas leurs bradj, et de quelques familles qui se construisirent des gourbis de roseaux
capitonnés de loques sur les décombres qui avaient été leurs maisons, les débris de la population blidienne, disons-nous, s’établirent dans les misérabies huttes de Tazemmourt.
Pendant les huit premiers jours, les fouilles continuèrent assez activement : près de trois mille cadavres avaient pu être retirés des décombres, et recevoir la sépulture dans de vastes fosses qui avaient été creusées dans les trois cimetières de la ville. Ces corps, enterrés peu profondément, menacèrent les Blidiens de voir s'ajouter à leurs maux un autre fléau, la peste. Toutes les nuits, durant le premier mois, les hyènes, les chacals et les chiens firent chère lie de cadavres en putréfaction, et leurs glapissements sinistres, soutenus par des grondements souterrains, composaient un concert effroyable qui glaçait d’épouvante les âmes les plus fortes, et faisait remonter à la gorge les cœurs les plus solidement attachés.
Yahïa-Ar’a, qui sait que les travaux de déblai sont antipathiques aux Arabes, qu’ils manquent, d’ailleurs, de moyens matériels pour les exécuter, et qu’ils préfèrent construire à côté que de relever leurs maisons quand elles sont effondrées, Yahïa-Ar’a décide que la ville sera rebâtie sur un autre emplacement. Le terrain de Groumellal, situé à un mille (1) environ de Blida et en dehors des orangeries nord-ouest, lui paraît présenter des conditions de sécurité que la ville
(1) Le mille représentait 1,880 mètres.
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détruite ne possédait pas au même degré. Yahïa avait évidemment remarqué que les haouch et les constructions qui avoisinaient Groumellal avaient bien moins souffert que Blida; il choisit donc cet emplacement, et fit de suite tracer l’enceinte de la nouvelle ville; ses murailles s’élevèrent sur un rectangle dont les petits côtés avaient 1,100 coudées (1) et les grands 1,500.
Les travaux de l’enceinte marchèrent lentement; la pluie et les secousses semblaient avoir fait alliance pour s’opposer à la reconstruction de Blida sur l’emplacement désigné par Yahïa- AT’a : chaque jour, c'était une portion de l’ouvrage de la veille qui s’effondrait et qu’il fallait relever. La population ne paraissait pas, d’ailleurs, très disposée à s'éloigner de ses eaux et de Ses jardins; elle essayait même, timidement, il est vrai, quelques travaux de déblai et de restauration qui indiquaient assez son intention de ne pas abandonner la ville ruinée; c'était, au reste, une œuvre infructueuse, une besogne de Pénélope; car les Blidiens n’étaient pas plus heureux que les macons de Bled-el-Djedida (2), la Ville-Neuve, appellation sous laquelle devait être désignée la Blida de Yahïa-Ar’a; chaque jour aussi, des ébranlements du sol venaient détruire
(1) La coudée était de 0m47 c. Les côtés de l'enceinte avaient donc 517 mètres sur 705.
(2) Bled-el-Djedida signifie Ville-Neuve, et non pas a Nowvelle- Blida, POP UARON sous ie on désignait l’enceinte de Groumellal. Il n’en reste plus que quelques pans de muraille,
le travail de ces infortunés Blidiens. La Petite Rose de la Mtidja n’était plus, décidément, qu’une ville maudite à qui Dieu ne voulait pas pardonner.
Cette malheureuse population n'était pas au bout de ses épreuves : les gourbis de Tazernmourt venaient à peine d’être terminés, lorsqu'un incendie, allumé par limprudence d’une femme, vint dévorer en un clin d'œil tout ce que ces pauvres Blidiens avaient pu sauver de leur premier désastre, ou retirer des décombres de leurs habitations. Ils se remirent de nouveau à lœuvre avec cette admirable résignation que donne la croyance à la fatalité, doctrine qui porte le Musulman à mettre tous ses maux au compte du Dieu unique. Dieu Pa voulu!
Au lieu de réagglomérer leurs gourbis à Tazemmourt, les Blidiens les reconstruisirent sur les ruines de leurs demeures. Ces huttes enloquées donnaient à la ville une physionomie dépenaillée et misérable sous laquelle il eût été difficile de reconnaitre la joyeuse et ravissante Blida d’autrefois, la cité aux minarets immaculés et aux blanches murailles noyées dans des flots de soleil. La misère et le deuil trônaient sur ces ruines informes, et la musique et les chants d’amour y avaient fait place au désespoir et aux larmes.
Yahïa-Ar’a était resté pendant un mois dans son camp de Tazemmourt, et sa sollicitude active avait cicatrisé plus de plaies et calmé plus de douleurs qu’on n’était en droit de l’espérer du gouvernement de la Régence, si peu soucieux,
habituellement, du bien-être et de la vie de ses sujets arabes; aussi, le répétons-nous, Yahïa- Ar’a n’était point un homme ordinaire.
ses hautes fonctions l’avaient rappelé à Alger; mais il venait fréquemment visiter les travaux de Bled-el-Djedida, lesquels ne marchaient pas aussi rapidement qu’il l’eût désiré; à Dieu seul en était la faute, puisqu'il s’obstinait à renverser l’œuvre de sa créature.
Les maçons — tous Indigènes — mirent plus d’un an pour terminer l’enceinte de Bled-el-Djedida ; ce travail achevé, Yahïa fit commencer la construction d’une mosquée au centre du rectangle périmétrique de la ville nouvelle; il ordonnait en même temps aux habitants de se mettre promptement en mesure d’y faire construire leurs maisons. Quelques Blidiens allaient céder à cette injonction quand, par une nuit qu’il était venu passer dans sa maison de Blida, Yahïa-Ar’a vit en songe, assure-t-on, Sidi Ahmed-el- Kebir, le saint fondateur de la Blida détruite, qui lui dit : «O Yahïa ! c’est en vain que tu tentes de bâtir à Groumellal, et que tu exiges que mes enfants y élèvent leurs demeures! Relève, au contraire, les murs de leur ville ruinée ; car telle est la volonté de Dieu! »
Yahïa-Ar’a ne crut pas, dès lors, devoir persister dans sa détermination; il renonça à poursuivre un but qui paraissait aussi antipathique aux Blidiens qu’à leur saint et puissant patron. Bladel-Djedida resta vide, et les travaux de la mosquée furent abandonnés.
Comme nous le disons plus haut, les opérations de déblai de la ville marchèrent très lentement, et, au bout d’un an, quelques maisons seulement avaient été rebâties. Il est utile de dire que, pendant toute cette année, les commotions ne cessèrent de se faire ressentir, quelques-unes même avec violence. Durant les premiers mois, il n’y eut point un seul jour de calme’: on CARE jusqu’à seize secousses en une nuit,
Les mosquées de Blida avaient énormément souffert du tremblement de terre; toutes étaient hors de service. Hoçaïn-Pacha les fit restaurer et rendre au culte en 1827, ainsi que l’atteste une inscription placée au-dessus de la porte du Djamä-et-Terk, la mosquée de la rue du Grand- Café. Le Pacha avait aussi exempté de l'impôt pendant quatre années la malheureuse population de Blida.
La ville se releva avec beaucoup de lenteur : les maisons des familles qui avaient échappé au désastre furent reconstruites, mais sans étage, et quand, en juillet 1830, l’armée française fit sa première expédition sur Blida, certains quartiers de la ville n’étaient encore que des monceaux de ruines, des amas de décombres.
Pendant trois années, de 1240 à 1243 de l’hégire (1825-1828), on ressentit à Blida, et presque chaque jour, des secousses qui, bien que sans danger pour les constructions, ne faisaient pas moins, de cette ville un séjour insupportable, même pour des Musulmans. En 1838, la population blidienne atteignait à peine le chiffre de
trois mille âmes : c'était celui du lendemain du passage du fléau.
Nous voulons dire pourtant que, lorsque Sidi Ahmed-el-Kbir apparut en songe à Yahïa-Ar’a, il avait ajouté ces paroles à son avertissement de ne point bâtir à Bled-el-Djedida : « Il faudra à la terre bien des siècles encore pour reprendre son équilibre; mais, rassure mes enfants de Blida, et dis-leur que, si Dieu frappe, il ne frappe jamais qu'UNE FOIS. »
C'était rassurant!!!
Quant à Sidi Mohammed-ben-Bou-Rekäâa, il avait point laissé là son existence terrestre; car sa mission ici-bas n’était pas encore terminée : c’est ainsi que nous revoyons cet étrange avertisseur, quelque temps après le tremblement de terre de Blida, parcourir les rues d’Alger en criant : « O Turks! je vous en avertis, Alger ne tardera pas à avoir les Chrétiens pour maîtres! »
Cest encore lui qui, quelques années avant Poccupation française, était fréquemment rencontré dans la Mtidja traçant, à travers champs, avec une pioche, des sillons démesurés, et répondant à ceux qui lui demandaient la raison de son inexplicable besogne : « Je trace, à Musulmans! les chemins par lesquels passeront bientôt les canons des Chrétiens. »
« Et ce qui démontre péremptoirement que Ben-Bou-Rekâa était vraiment un prophète, nous disaient les Arabes, c’est que, dans la Mtidja, toutes vos routes passent par son tracé. »
Plus tard, de 1838 à 1842, dans toutes nos ren-
contres avec les Arabes soit dans la Mtidja, soit dans les montagnes qui séparent cette plaine de Médéa et de Miliana, on voyait Mohammed-ben- Bou-Rekâa brandir son eukkaza (long bâton ferré), et se précipiter au-devant de nos adversaires en leur criant : « C’est en vain, Ô Musulmans! que vous cherchez à lutter avec les Chrétiens! car vous êtes battus d'avance! » Ou bien, il leur tenait le langage suivant : « Retournez chez vous, Ô Arabes! et ne vous occupez pas des Infidèles; car, si la volonté de Dieu est qu’ils restent dans le pays, vos efforts sont impies. Si, au contraire, la volonté de Dieu est qu’ils repassent la mer, vos efforts sont inutiles. » |
On prétend qu’il n’avait pas craint de dire à l'Émir Abd-el-Kader, alors qu’il était à Papogée de sa puissance : « Pourquoi, Ô Ben-Mohy-ed- Din! persistes-tu à faire la guerre aux Chrétiens? Je te jure, par Dieu! que tu n’y trouveras pas le succès, et que, n’eussent-ils plus ni un fusil, ni une cartouche, tu ne réussirais pas davantage à les vaincre; car alors ils prendraient tes soldats à la main comme on prend un lièvre au gite. »
Sidi Mohammed-ben-Bou-Rekâa, qui a été le dernier des marabouths qui aient joui du don de prophétie et de celui des miracles, du moins dans l’étendue de nos possessions algériennes, rendit son âme à Dieu en 1845. Sa dépouille mor- : telle a été déposée sous un gourbi en maçonnerie qui lui a été élevé par la piété des fidèles Croyants près de Hammam-Rir’a, sur le terri- 610)
toire de la tribu des Rir’a, et non loin de Miliana.
La ziara (pèlerinage) hebdomadaire au tombeau de Sidi Mohammed-ben-Bou-Rekâa se fait le jeudi. Ce jour-là, un assez grand nombre de ses khoddam des tribus voisines de sa sépulture, et des Bni-Menad, ses contribules, viennent lui demander son intercession pour des intérêts qui n’ont rien de commun avec ceux du ciel. Des guérisons extraordinaires, des fécondités inespérées entretiennent la foi des serviteurs religieux du vénéré marabouth en leur démontrant que leur saint patron a toujours l’oreille de Dieu.