‹ Blida, récits selon la légende, la tradition & l'histoire (volume 2)Chapitre 2 sur 21 · HOT · texte numérisé non relu

HOT

gnait la grammaire, la géographie, la dialectique, et une théologie qui, il faut bien l'avouer, manquait presque absolument de clarté. Dans les sciences, on y voyait l'astronomie, la médecine, la chimie et les mathématiques. La calligraphie y était aussi poussée à un haut degré de perfection, et l’on y compta beaucoup d’éleves qui, s'ils ne parvinrent pas à surpasser dans cet art les Ebn-El-Bououab etles Nouaïri, en approchèrent d’assez près pour pouvoir, Sans trop d’exagération, être comparés à ces maîtres.

Mais la réputation de cette zaouya ne se soutint pas; les descendants des Andlès avaient perdu le goût des lettres, et cherchaient, dans le commerce et l’industrie, des ressources que ne pouvait leur donner l'étude. Cet état de choses devait amener infailliblement le manque de {holba-professeurs, et l’abaissement du niveau de l'enseignement. C’est, en effet, ce qui arriva. Aussi, la zaouya ne fut-elle plus guère fréquentée que par des élèves des tribus voisines qui se contentaient des premiers éléments de la science, et de vagues notions de droit musulman.

Aujourd’hui, la zaouya de Sidi El-Kbir n’est plus qu’un msid, une école primaire, où l’on ne rencontre que quelques élèves appartenant soit au douar des Oulad-Sidi-Ahmed-el-Kbir, ou aux autres fractions des Bni-Salah, soit à la ville de Blida ou à sa banlieue.

Mais nous voulons dire au lecteur ce que sont, en général, les zaouya de nos jours, et le régime

qu'y suivent les étudiants, les chercheurs de la science.

On donne, en Algérie, le nom de zaouya, qui signifie angle, coin, à une petite mosquée ou chapelle renfermant le tombeau d’un saint marabouth où l’on vient en pèlerinage à certains jours de la semaine. Ces sortes de chapelles ont, généralement, dans leur dépendance un cimetière et une école. C’est là où, sous les auspices de la religion, les élèves-fholba viennent compléter l’instruction dont ils ont pris les éléments dans les écoles primaires de la ville ou de la tribu, et se préparer à l’exercice des fonctions judiciaires et religieuses. Dans la plupart des zaouya d'aujourd'hui, on se borne à donner aux enfants du voisinage une instruction tout à fait élémentaire, qu’ils ont bientôt oubliée.

Autrefois, les professeurs ou maîtres d'école étaient entretenus aux frais de la mosquée ou chapelle sur le produit de la zekka. C'était à la zaouya que siégeait le kadhi, et sa juridiction en matière civile s’étendait à toutesles tribus du ressort religieux. Quelquefois aussi, la zaouya était habitée par des eulama ou docteurs, vrais puits de science, que venaient consulter les kadhis pour en obtenir la lumière, ou l'interprétation de quelque passage de la loi enveloppé de ténèbres.

En outre, le voyageur qui se présentait à la Zaouya y trouvait la nourriture et le gite; le pauvre des vêtements et du pain. C'était encore le budget de la zekka qui pourvoyait à cette double dépense. De cette sorte, la tribu religieuse ren-

fermait en elle la plupart des établissements nécessaires à la vie sociale : la paroisse et le clocher, l’école et le tribunal, le bureau de bienfaisance et l'hôtellerie, mais lhôtellerie gratuite pour le voyageur et pour le pauvre; le point central autour duquel se groupaient ces divers établissements était presque toujours, nous le répétons, la tombe d’un homme de bien.

Aujourd’hui, la plupart des zaouya vivent de leurs propres ressources, c’est-à-dire de leurs biens, d’offrandes ou d’aumônes, et de la rétribution que paient les élèves soit en argent, soit en nature.

C’est de dix-huit à vingt ans que les jeunes gens qui se destinent au barreau se font admettre à la zaouya: le prix de la pension y varie de 30 à 150 francs par an, selon la position de fortune des étudiants ; lPinstruction y est donnée gratuitement à celui qui n’a pas le moyen de la payer. Il lui suffit de se présenter devant le cheikh (professeur), et de lui dire : «Je tombe du ciel, et viens te demander tes leçons. » Le cheikh répond toujours : « C’est bien; sois le bienvenu! » et l’étudiant est admis.

Les études durent généralement trois ou quatre années. Au bout de ce temps, les étudiants en droit sortent de la zaouya avec un diplôme de capacité, indiquant qu’ils sont en possession de tout ce qu’il faut de science pour occuper Îles emplois judiciaires d’éadel (1) ou de kadhi.

(1) Addel, assesseur du kadhi, de ddel, équilibre, justice, équité. <

Les locaux m'ont rien de somptueux : ils se composent habituellement d’un bâtiment servant de mosquée et de salle d’études, de deux chambres, dont l’une est affectée au logement du cheikh, et l’autre à celui du directeur (oukil elhobous) ; une troisième chambre sert de dortoir aux élèves; un local commun reçoit les voyageurs qui viennent réclamer l’hospitalité de la zaouya. Ces bâtiments sont couverts en tuiles ou en dis. Une fontaine, servant aux besoins de l'établissement et aux ablutions, est attenante à la mosquée. Des nattes de jonc ou des tapis garnissent le sol de la mosquée, et servent de moyens de couchage.

Les lecons commencent avec le jour et cessent à onze heures: déjeûner et repos jusqu’à une heure; reprise des études jusqu’à trois heures.

Le cheikh dirige les cinq prières du jour.

Malgré l’âge des étudiants, leurs fautes sont cependant réprimées et punies de châtiments corporels: c’est à l’aide d’une baguette longue et flexible, qu'il tient toujours menaçante, que le cheikh, placé sur une estrade, envoie ses avertissements aux élèves inattentifs; c’est par ce moyen qu’il peut, à tout instant, se mettre en relation avec eux, leur donner ses conseils, et les éclairer sur un point obscur du Sahih de l’imam Abou-Abd-Allah-Mohammed-el-Bokhari. Quand Pétudiant se montre tout à fait réfractaire aux avis du cheikh, ce dernier a recours à la falaka (1), espérant que cet instrument de torture

(1) La falaka est un instrument composé d’une corde et

parviendra à entr’ouvrir Pintelligence de Pobtus élève.

L'alimentation des étudiants manque autant de recherche que de variété : le matin, du pain et des figues, ou du leben (lait aigre). Chaque élève, à son tour, prépare le repas du soir — qui Se compose invariablement de kousksou — pour toute la communauté.

Chaque zaouya possède, généralement, quelques vaches et deux ou trois mulets.

Les approvisionnements se font, chaque année, soit par les étudiants, soit par les serviteurs religieux du saint patron de la zaouya. Quand vient le printemps, les fholba, à l'instar des frères de nos anciens ordres mendiants, se répandent dans les tribus ou fractions de leur ressort religieux, et vont recueillir, dans chaque maison, gourbi ou tente, le beurre frais, le semen (beurre salé), et le miel que donnent les fidèles pour Pamour de leur saint. Ils se mettent de nouveau en quête au moment de la moisson pour faire les provisions de blé, d'orge et de figues sèches. Les thoiba se partagent les fermes; ils se dressent un gourbi de feuillage, ou un simple abri dans le voisinage de l'aire à battre le grain, et s’y établissent sans rien demander au propriétaire; là,

d’un bâton: elle sert à entraver les pieds du patient de manière à donner toutes facilités au cheikh pour appliquer sur la plante des pieds du condamné, à laide d’une petite baguette, le nombre de coups auquel le professeur à estimé sa faute.

absorbés dans la lecture du Koran, ils attendent que leur part soit faite. Habituellement, ils sont servis les premiers; il s’agit, en effet, pour le Jellah, de mettre le saint dans ses intérèts.

Imdépendamment de la quête qui est faite par les étudiants, les serviteurs religieux du saint patron de la zaouya se dispersent, à leur tour, après la moisson, sur le territoire de la tribu, et ils y recueillent du blé et de l’orge dont is font offrande à la zaouya.

En résumé, la zaouya tient surtout du séminaire et du monastère; il ne faudrait pas croire pourtant que, parce qu’on y prie régulièrement cinq fois par jour, la règle y soit d’une bien grande austérité, la vie particulièrement exemplaire. Tout, dans ces établissements, se fait machinalement, et comme une besogne quelconque qui exige ni le concours de l'intelligence, ni celui de l'esprit. On y prie comme on y mange, à heure fixe, et l'étudiant a la conscience parfaitement en repos quand, à la fin de la journée, il a rempli les faciles obligations que lui impose la religion, quelle qu'’ait été, d’ailleurs, sa conduite en dehors des pratiques du culte extérieur. En somme, chez les Musulmans, faire son salut n’est point une difficile affaire, et les gens qui se font damner sont réellement impardonnables ; ils l’ont bien mérité.

Soit que les Oulad-Sidi-Ahmed-el-Kbir aient manqué de piété ou de vertus, soit qu'ayant oublié les exemples de leur saint ancêtre, ils aient négligé de s’occuper des choses du ciel,

ce qu’il y a de certain, c’est que nous voyons le don des miracles cesser brusquement de se manifester dans la descendance de Sidi Ahmed, et que la tradition, en nous laissant la longue liste de sa lignée, ne nous transmet aucun fait saillant attestant que cette puissance surnaturelle qui, selon la foule, est virtuellement affectée au chef de la famille, se soit maintenue intacte chez les Oulad-Sidi-Ahmed-el-Kbir.

Pourtant, après une période de près de deux cent cinquante ans, ce précieux don qui, apparemment, n’était qu'en sommeil, semble se réveiller tout à coup chez l’un des descendants du saint, Sidi Kouïder-el-Arouci (1), et se continue jusqu’à nos jours dans sa famille par son petit-fils Ahmed.

Bien que ce fût un saint homme, Sidi Kouïderel-Arouci n’en avait pas moins de fréquents démèêlés avec la justice du hakem (2) de Blida. Un jour — c'était du temps de Hacen-el-Gritly — Sidi Kouïder avait été appelé devant le tribunal de ce hakem pour y répondre sur des faits manquant de limpidité, et n’ayant rien de Commun avec ce que nous appelons délicatesse et probité.

Très fier de sa qualité de cherif, il se présentait devant Hacen-el-Gritly — qui était Turk — d’un air insolent qui, bien que dans ses habitudes,

(1) Kouïider, diminutif de Xader, Tout-Puissant. Kouïder se traduirait par l’humble serviteur du Tout-Puissant. (2?) Le commandant, le gouverneur de la ville,

n’en déplaisait pas moins souverainement à ce hakem; de plus, ce haut fonctionnaire passait pour être complètement dépourvu de patience.

Interrogé sur les faits qui lui étaient reprochés, Sidi El-Arouci répondit dédaigneusement au hakem que, d’abord, il ne reconnaissait pas sa juridiction, et qu’ensuite, il ne lui convenait pas, à lui descendant de la fille du Prophète, de se disculper devant un impie tel que lui.

Nous l’avons dit, Hacen-el-Gritly était d’un caractère peu endurant; or, malheureusement pour le cherif, ce hakem avait précisément sous la main un bâton qui lui servait habituellement à faire la lumière dans les causes obscures ; mis hors de lui par l’insolence du saint homme, il se laissa aller à le rouer de coups sans même avoir songé un seul instant à lui ôter (1) préalablement son turban vert, marque par laquelle affectent de se distinguer les prétendus descendants du Prophète.

Le marabouth chercha tout naturellement à se soustraire par la fuite à la réprimande du hakem ; il se précipita dans la rue la tête nue — son turban était tombé pendant l'affaire — en

(1) Le titre de cherif valait autrefois à ceux qui en étaient revêtus certains égards et quelques prérogatives. Ainsi, quand un cherif avait mérité la bastonnade, le chaouch chargé de l'administration de cette justice distributive lui Ôtait respectueusement son turban vert avant l'opération, et il le lui remettait sur la tête quand le coupable avait payé sa dette à la socicté.

jetant les hauts cris, et en maudissant Hacenel-Gritly.

La malédiction lancée par Sidi Kouider ne devait pas tarder à être suivie d'effet: le soir même de cette aventure, le malheureux hakem était frappé d’une paralysie du pied et du bras, celui avec lequel il avait bâtonné le cherif; de plus, une sorte d'incendie s’était allumé dans son estomac, et l’eau qu’il ne céssait de demander à grands cris et dont il absorbait d’effrayantes quantités, semblait, au lieu d’éteindre le feu qui le consumait, développer, au contraire, l’intensité de la combustion, et agir comme si Pon se fût servi d'huile.

Frappé si soudainement, le hakem ne douta pas un seul instant que le mal qui l’atteignait ne fût le résultat de la bastonnade qu’il avait si malencontreusement infligée au cherif-marabouth; aussi, avait-il compris que c'était le moment ou jamais de s’en repentir et d’en exprimer ses regrets à Sidi Kouïder.

On l’envoya chercher à la zaouya de Sidi . Ahmed-el-Kbir, et, pour le décider à se rendre à

cet appel, on lui promit de somptueux cadeaux. Le saint voulut bien se déranger. A son arrivée

| à la demeure du hakem, ce fonctionnaire était | déjà dans le plus piteux état. Sa femme se jeta | aux genoux du marabouth en limplorant pour qu’il pardonnât à son époux ; il avait eu les plus orands torts — elle le reconnaissait et lui aussi

__ d'avoir cédé à un mouvement de colère, et de s’ôtre oublié jusqu’à oser frapper un homme de

son caractère et de sa valeur. « Pardonne-lui, Ô monseigneur ! et fais cesser les atroces douleurs que tu as appelées sur sa tête! Par la vérité de Dieu ! si tu as pitié de lui, le nègre du hakem et ma négresse sont à toi! »

Pendant ce temps, le malheureux hakem se tordait de douleurs sur sa natte; on eût dit qu’il avait mangé du fruit du Zakkoum, de cet arbre qui pousse au fond de l'enfer, et qui sert de nourriture aux damnés, détestable aliment qui bouillonne dans leurs entrailles comme un métal en fusion.

Mais le marabouth fut impitoyable. « Il était bon, pensait-il, de faire de temps en temps un exemple pour rappeler à ces Turks -- que Dieu les maudisse! — qu’il pouvait y avoir quelque danger à malmener, ce à quoi ils étaient trop disposés, les cherifs et les marabouths. »

À peine le saint était-il sorti de la maison du hakem, que ce dernier éclatait comme un projectile creux, et se fendait en deux parties.

ses entrailles ne présentaient plus que des débris brûlés et torréfiés ; une matière grasse et fétide se répandait sur le sol, et une suie puante et pénétrante tapissait les parois de cette dépouille humaine. Une flamme légère et bleuâtre courait à la surface du cadavre comme ces feux follets qui se produisent dans les marécages : c’était un spectacle horrible, et les gens de Blida en ont longtemps gardé le souvenir.

Ceci se passait vers la fin du siècle dernier, dans la maison moresque qui porte aujourd’hui le numéro 5 de la rue Abd-Allah.

+ En

Il est inutile d’ajouter que, de ce jour, les hakem de Blida y regardèrent à deux fois avant d’infliger la bastonnade à un cherif-marabouth, et ils ne perdirent plus de vue que le Prophète a dit: « Épargnez le châtiment aux personnes de considération, à moins qu’il ne s’agisse de peines prononcées par la loi de Dieu. »

Cette affaire, qui fit grand bruit dans le pays, avait valu à Sidi Kouïder-el-Arouci le surnom de Bou-Châala, l’homme à la flamme, à cause de l'incendie qu’il avait allumé dans le corps du hakem Hacen-el-Gritly.

On eût pu croire qu'après un châtiment aussi terrible, personne n’oserait se frotter à un saint si vindicatif ; mais il estici-bas des endurcis qui ne craignent ni Dieu, ni diable, et qui, s'ils le pouvaient, iraient décrocher les étoiles du ciel pour les vendre à un Juif.

Un voleur émérite, et, qui avait fait ses preuves, le fameux Abd-er-Rahman-Tchoulak, conçut, un jour, le dessein de s’introduire pendant la nuit dans la maison de Sidi Kouïder, qu’il savait possesseur d'un vieux vase en terre rempli de dourow bou-medfà (1). Or, Tchoulak avait appris, on ne sait trop comment, que ce trésor était enfoui au pied d’un cyprès qui s’élevait dans la cour de l'habitation de Sidi Kouïder.

Tchoulak attendit donc une nuit bien obscure

(1) Douro au canon, monnaie espagnole de la valeur de 4 francs 45 centimes à 5 francs 50 centimes, à cette époque, et ayant cours dans les Etats barbaresques.

pour tenter son opération. Se laisser glisser de la terrasse d’une maison voisine dans la cour du Saint marabouth, se diriger à tâtons vers le cyprès, y fouiller la terre autour du pied de arbre, tout cela ne fut l'affaire que d’un instant; mais, Ô désappointement ! la caisse fut introuvable ; cependant, si les renseignements de l’indélicat Tchoulak étaient exacts — et ils devaient l'être — le trésor était encore là l’'avant-veille. 11 eut beau remuer la terre avec la petite pioche dont il s'était muni et y enfoncer les bras jusqu'aux coudes, il ne lui fut pas possible de metire la main sur la tirelire de Sidi Kouïder.

Force fut donc au voleur de renoncer à une expédition qui s'était annoncée si bien. Il venait d’ailleurs d'entendre du bruit dans la maison du Saint, et il avait jugé prudent de reprendre au

plus vite le chemin par lequel il s’y était introduit.

Le lendemain matin, Sidi Kouïder-el-Arouci remarqua que des fouilles avaient été pratiquées autour de son cyprès; comme il n’était pas supposable que ce fût dans lintention d’énlever cet arbre qu’on avait pénétré chez lui, le saint comprit de suite que son trésor l'avait échappé belle. Fort heureusement, Sidi Kouïder avait eu un placement à y faire la veille, et le temps lui ayant manqué pendant la journée, il avait remis au lendemain l’inhumation de son précieux vase. Le Saint marabouth remercia Dieu — dont la main était visible dans cette affaire — d’avoir préservé son trésor des atteintes des larrons.

Bien qu’il ne püt fixer sûrement ses soupcons, Sidi Kouïider crut devoir ajouter à sa prière du Jedjeur le souhait suivant : « Que Dieu brise les jambes de celui qui s’est introduit cette nuit dans ma maison! — Ma foi! s'était dit le saint intérieurement, cela tombera où cela pourra. »

Le jour même où fut lancée cette malédiction, Abd-er-Rahman-Tchoulak se sentit pris de douleurs atroces dans les membres inférieurs ; les vers, qui n’attendent pas sa mort pour commencer leur œuvre, se sont emparés de lui et lui fouillent les chairs. Vers le soir, ses jambes tombaient en pourriture et se détachaient de son corps. Pendant la nuit, la mort vint terminer les souffrances de l’infortuné Tchoulak.

Ce malheureux voleur, qui avait conservé sa connaissance jusqu’à sa dernière heure, s’était bien douté de la cause du terrible châtiment qui lui était infligé. I ne pouvait s'empêcher cependant de trouver que le saint punissait bien sévèrement un vol qni n’avait pas réussi.

Le terrible Sidi Kouïder possédait un fils qui faisait sa joie quelquefois, et son désespoir souvent. Sidi Abd-el-Kader — c'était le nom de ce fils — avait de fréquentes velléités d’indépendance, et il ne faisait plus le moindre cas des ordres de son vertueux père. Il lui vint un jour à l’idée — l’idée n’était pas absolument mauvaise — d'aller en pèlerinage à Mekka ; le titre de « el- Hadj » (le Pèlerin) lui souriait, et il brülait du désir de pouvoir en faire précéder son nom. Il fit part à son père — pour la forme seulement —

de son intention d'aller visiter les Villes saintes, et il lui demanda les fonds nécessaires pour entreprendre ce long voyage. Sidi Kouïder, qui, apparemment, ne tenait pas à exhumer la marmite dans laquelle il tenait ses douros, répondit à la demande de son fils par un refus nettement articulé. « Penses-tu donc, Ô mon fils ! ajouta-til, que j'aie les richesses de Karoun? Je suis pauvre, au contraire, et je ne m'en plains pas ; car la pauvreté est l’une des clefs qui vous ouvrent le plus facilement les portes du ciel.

Renonce donc à ton projet jusqu’à ce que Dieu t'en permette l’accomplissement. »

Sidi Abd-el-Kader voulut insister: mais son père lui fit comprendre que ce serait peine perdue, et que ce qu’il avait de mieux à faire était de ne plus penser à ce voyage.

Sidi Abd-el-Kader fit, malgré cela, ses préparatifs de départ, et, sans en prévenir son père, sans lui faire ses adieux, il se rendit à Alger où, quelques jours plus tard, devait avoir lieu l’embarquement des pèlerins pour les Villes saintes. Le fils de Sidi Kouïder prit passage avec eux sur une galère commandée par un vieux raïs. qui écumait depuis longtemps la Méditerranée avec le plus grand succès. A peine la galère était-elle sortie du port, qu’un grand vent de nord-ouest s'élevait tout à coup et venait tourmenter la mer qui sommeillait: elle semble frissonner et s’agiter dans un long tressaillement; ses eaux se troublent jusqu’au fond de ses entrailles, et, de bleues qu’elles étaient, elles deviennent livides ; sa sur-

face, tout à l’heure unie comme un miroir, .se fait rugueuse et raboteuse. Sa colère monte toujours sous les flagellations du vent; les lames commencent à se déchaîner; elles écument de rage comme des épileptiques dans leurs moments de crise. Le vent fouette sans pitié; la mer se soulève et retombe lourdement en poussant un long gémissement, puis les vagues se réunissent et s’élancent frémissantes, et en roulant les unes sur les autres, à l’assaut des falaises. On dirait qu’elles ont à se venger de la terre, mais leurs forces s’épuisent en chemin, et elles vont expirer impuissantes sur la grève. La mer paraît changer de tactique ; elle veut, sans doute, essayer de la douceur: de molles lames viennent lécher le pied des rochers ; mais les rochers sont inflexibles. Cette déception augmente ses‘fureurs ; elle devient clapoteuse; ses lames sont courtes, abruptes et très agitées; elles se précipitent en fourrageurs sur les obstacles et viennent s’y heurter en jaillissant ; puis elles retournent au large comme pour prendre leur élan; la lutte en est à son moment suprème ; les lames s’assemblent de nouveau — c’est par le nord qu’elles attaquent — et fondent impétueuses sur la jetée de Kheïr-ed-Din; mais elles se brisent encore une fois contre des obstacles qui ne veulent pas céder, et elles volent en écume jusqu'aux CIGUX.

Pendant trois jours la mer renouvela ses efforts impuissants; la galère, balottée, secouée, tourmentée sur cette surface qui tantôt fuit sous

elle, pareille à une outre gonflée de vent sur laquelle on piétinerait, et qui tantôt semble vouloir la lancer dans les airs, la galère, disonsnous, n’a pu réussir à prendre le large; cependant, le vieux raïs a voulu lutter avec cette mer dont il connait les fureurs ; il ne lui à jamais cédé, et ce n’est point aujourd’hui que, pour elle, il aura des faiblesses.

Il comprend pourtant qu’il y a dans cette persistance de colère quelque chose d’extraordinaire, quelque chose qui lui échappe. Cela vientil de Dieu? Cela vient-il du diable? Il n’en sait rien. Un passager, Mohammed-ben-Brahim, voit son embarras, et lui dit en le tirant à part: « O raïs ! je sais la cause de lirritation de la mer du Milieu (1), et je vais te la dire: le fils de Sidi Kouïder-el-Arouci, Sidi Abd-el-Kader, s’est embarqué à ton bord contre la volonté de son père; mets-le à terre, et, par Dieu! la tempête cessera. »

Bien que le vieux raïs n’ajoutât qu'une foi médiocre aux paroles de Mohammed-ben-Brahim, il essaya pourtant de son moyen, et cela d'autant mieux qu’il connaissait de réputation le terrible marabouth de Blida. Il rentra dans le port d’AIger, et y débarqua Sidi Abd-el-Kader-el-Arouci.

Le vent cessait de souffier comme par enchantement; la mer tombait sans laisser trace de ses convulsions, et la galère du raïs filait dans l’est comme un trait.

(1) C’est ainsi que les Arabes désignent la mer Méditerranee.

La tradition ne rapporte aucun miracle opéré par ce fils désobéissant de Sidi Kouïder, ce don précieux ne se manifeste de nouveau qu’en la personne de Sidi Ahmed-el-Arouci, le fils de Sidi Abd-el-Kader. Ce fut dans les circonstances suivantes : Un jour, un Blidien se rend au douar des Oulad-Sidi-El-Kbir, et se présente à Sidi Ahmed: « Ma femme, Ez-Zohra-bent-Aïouaz, à la suite d’une querelle que je reconnais avoir provoquée, a quitté le domicile conjugal, et s’est retirée chez ses parents. Je viens donc te prier, Ô monseigneur! d'user de ton pouvoir pour la faire revenir auprès de moi; tout ne t’est-il pas possible, à Sidi ! en ta qualité de marabouth? »

— «C'est bien, je ferai ce que tu me demandes, répondit Sidi Ahmed, et, s’il plait à Dieu, ta femme te reviendra. »

Mais Sidi Ahmed avait trop préjugé de son pouvoir, Ez-Zohra, auprès de laquelle il s’était rendu, refusa obstinément, malgré les conseils du marabouth, de rentrer au domicile con) ugal.

— « Puisque tu es sourde, à femme! à mes exhortations, s’écria Sidi Ahmed-el-Arouci, je te jure, par Dieu! que tu mourras aveugle. »

Trois jours après, la malheureuse Ez-Zohra perdait la vue.

C’est là tout ce que la tradition nous à conservé des miracles des Oulad Sidi-Ahmed-el-Kbir.

Les Oulad-Sidi-Ahmed-el-Kbir reposent du sommeil éternel autour de leur saint ancêtre; c’est là, touchant à leur village, que, depuis plus de trois cents ans, ils viennent dormir, pressés

sous l'aile de leur protecteur, cette longue nuit de ténèbres qui ne cessera qu’au jugement dernier. :

Le site de ce champ de repos est délicieux ; la mort y est doucement mélancolique ; au lieu de ce hideux squelette, par lequel le réalisme la représente chez les Chrétiens, elle est ici belle et parée comme une fiancée.

Les arbres lui font un lit de verdure et Pombragent de leur épais feuillage. Ces vieux micocouliers, ces oliviers tant de fois séculaires ont vu successivement naître, vivre et mourir toutes ces générations qui dorment à leurs pieds.

Les sépulcres des descendants de Sidi Ahmed sont nombreux et serrés les uns contre les autres à ne savoir où poser le pied. Ceux des chefs de la famille du saint sont généralement élevés au-dessus du sol, et présentent une forme bizarre rappelant pourtant celle du tombeau de leur ancètre; ce sont des sortes de cippes quadrangulaires se terminant en pyramide. Une petite niche munie d’une porte a été ménagée dans l’une des faces du cippe ; on y dépose les lampes, les bougies et les parfums dont les fidèles font usage les jours de ziara ou de pèlerinage au tombeau des saints; quelques-uns de ces tombeaux ont pour mchahad une stèle surmontée du turban à petits plis des eulama ; d’autres, et c’est le plus grand nombre, n’ont que le mchahad d’ardoise portant la profession de foi. Une épitaphe de la même forme que

le nchahad s'élève aux pieds du mort, etrappelle

son nom, la date de sa mort et l’âge auquel il cessa de vivre; ces indications sont généralement précédées de souhaits appelant sur le défunt les effets de la miséricorde divine. Deux djenabyat renferment latéralement chacune de ces sépultures.

Les tombeaux les plus remarquables de ce cimetière sont ceux .de Sidi Bel-Kacem, le père de Sidi Ahmed-el-Kbir, de Sidi Abd-el-Aziz et de. Sidi Bel-Abbas, fils de Sidi Ahmed, de Sidi Ben- Joucef-Abou-Izar, de Sidi El-Hadj- Ahmed et de Sidi Mohammed- el- Moueffok.

Tous ces tombeaux sont, chaque de SOIgneusement blanchis à la chaux.

En dehors de la portion de terrain réservée à la sépulture des Oulad-Sidi-Ahmed-el-Kbir, les serviteurs religieux du saint gnarabouth, Blidiens pour la plupart, ont choisi, au nord de ce cimetière, un coin de terre pour y reposer après leur mort. Une barrière sépare les deux cimetières.

C’est le samedi qu’a lieu la 46ara ou visite au tombeau de Sidi. Ahmed-el-Kbir. Après avoir visité préalablement Sidi Iàäkoub-ech-Cherif, qui son ancienneté donne la priorité sur Sidi Ahmed (1), les fidèles partent du Bois des Oli-

(1) Sidi Ahmed-el-Kbir a lui-même, quelques jours avant sa mort, prescrit à ses khoddam de donner la priorité de ziara à Sidi Iâkoub. Sidi Iäkoub-ech-Cherif est le saint marabouth dont la koubba est dans le Jardin public.

viers (1), et remontent par sa rive droite l’ouad Sidi-El-Kbir.

De nombreuses indulgences sont attachées à ce pieux pèlerinage: ainsi, le Croyant qui le ferait, avant le lever du soleil, pendant quarante samedis conséculifs, et en remontant nu-pieds le lit rocailleux de l’ouad Sidi-Ahmed-el-Kbir, gagnerait autant de bonnes actions que s’il eût fait le pèlerinage de Mekka.

Ce pèlerinage est surtout suivi par les femmes: dès le matin du samedi, la rive droite de l’ouad est encombrée de Croyantes trainant après elles des grappes d’enfants morveux mordant dans des halaouat (douceurs, pâtisseries), ets’en mettant jusque par-dessus les yeux. Quelquesunes de ces femmes marchent nu-pieds; c’est évidemment pour rendre leur action plus méritoire ; Car elles ont leurs souliers à la main.

On rencontre quelquefois des Croyants faisant ce pèlerinage à reculons ; d’autres l’accomplissent en portant leur père ou leur mère sur leur dos. Cette pieuse corvée n’est même pas nouvelle; car on cite un trait semblable de la part d’Amallas, lequel aurait fait le pèlerinage de Mekka en portant sa mère sur ses épaules. Les malades, les infirmes, les perclus s’y rendent comme ils peuvent, les uns à mulet ou à bourriquet; les autres s’y trainent en faisant de fréquentes stations durant le trajet. Tous ont la foi,

(1) Les Zenboudj de Sidi läkoub-ech-Cherif, aujourd’hui le Jardin public de Blida.

et la foi c’est souvent la guérison ou, tout au moins, le soulagement.

Mais l’oukil (1), Mohammed-Ouadia, est à son poste depuis la pointe du jour: tout a été préparé autour du tombeau du saint pour recevoir les pèlerins; les quatre drapeaux ont été arborés aux angles du catafalque. La journée Ss’annoncé

| bien : la recette sera bonne, sans doute.

Les bougies sont allumées; la fumée des parfans s'élève en spirale au-dessus des réchaudscassolettes ou des tessons de faïence, la foule se presse autour du tombeau du saint; un deroueuch malade, à l'œil creux et chargé de fanatisme, est couché en travers de la tombe, et murmure du ton d’un fébricitant des paroles saccadées qui ressemblent beaucoup plus à un reproche qu'à une prière; il gourmande, sans doute, le saint du peu d'efficacité de son intercession. Il a l'air de dire : « Si cela continue, je m'adresserai à un autre. » Une pauvre vieille à pu se trainer, en s’aidant d’un bâton et en gelienant comme un boulanger, jusqu’au tombeau de Sidi Ahmed; là, à bout de forces, elle s’est

(1) L’oukil est une sorte de mandataire, de fondé de pouvoirs chargé de recueillir les offrandes, et de pourvoir aux divers soins de propreté et d'entretien de la chapelle sépulcrale d'un saint marabouth. L'oukil de la famille de Sidi Abmed-el-Kbir reçoit un traitement fixe de 50 francs par mois; sa femme, l'oukila, ne touche mensuellement que 30 francs. Elle remplit auprès des pieuses femmes qui visitent le tombeau du saint les fonctions dont est charge l'oukil auprès des pèlerins.

affaissée haletante contre le mchahad. Chaque fois que la malheureuse ouvre la bouche, on craint que son âme n’en profite pour s’échapper de ce corps débile, à moitié cadavre. « O Sidi Ahmed! Ô Sidi Ahmed! aie pitié de moi! guérismoi! » Eh bien! souvent, après deux heures de cette prière, il semble que la foi a galvanisé la malade et lui a rendu ses forces; elle se relève plus facilement qu’elle ne s’est accroupie, et elle regagne, on ne sait par quel prodige, son gourbi juché parfois sur un piton, ou sur des pentes où les myriapodes n’ont pas trop de leurs vingtquatre paires de pattes pour se tenir accrochés. Là, c’est une mère, jeune encore, qui a couché son enfant malade sur le tombeau de Sidi Ahmed pour faciliter la pénétration, dans ce pauvre petit corps, des effiluves vivifiants qui s’échappent des restes mortels du saint. A côté, c’est une autre femme qui, la tête appuyée contre la balustrade qui S’élève en catafalque au-dessus du tombeau, semble mettre beaucoup de ferveur dans sa prière. Comme sa demande est faite à demi-voix, il est facile de se mettre au Courant de la nature de son vœu : la malheureuse est stérile, et elle donnerait tout au monde pour voir se modifier cette situation qui lui vaut le mépris de son mari, en attendant, elle promet au saint une vache, un mouton ou une chèvre, à son choix, s’il consent à intervenir dans cette affaire. Il est bien entendu que ces dons ne se feront qu’autant que sa prière sera suivie d'effet. C’est un marché sous condition.

Quand le Croyant ou la Croyante pense avoir assez prié le saint intercesseur, quand les fidèles

| croient la fumée de leurs encens parvenue jus-

qu’à lui, ils remettent leur offrande à l’oukil, et se retirent soulagés, ou persuadés que le saintse . sera laissé toucher. A la fin de la journée, le mandataire, l'administrateur fait ses comptes, et va effectuer son versement entre les mains du chef de la famille des Oulad-Sidi-Ahmed-el-Kbir, lequel, quand la recette a été bonne, ne manque pas de se féliciter de la bonne idée qu’a eue son ancêtre vénéré de se faire, de son vivant, une réputation de sainteté qui, longtemps encore, vaudra de l’or pour ses descendants. En pays musulman, quiconque compte un saint dans sa famille, a du pain sur la planche, surtout quand ce saint a eu le bon esprit d’être rempli de vertus, et de se procurer le don des miracles pendant sa vie terrestre.

L'oukil ne dédaigne pas absolument l’argent des Chrétiens, il accepte, il provoque même leur offrande de ziara; peut-être, soumet-il les valeurs qu’ils lui donnent à une purification sérieuse avant de les mêler avec celles des orthodoxes.

Les offrandes au saint ne se font päs seulement en argent ou en bestiaux; on peut offrir à l'ami de Dieu un drapeau qui parera son tombeau, ou que porteront fièrement ses khoddam le jour de l’ouàda.

Une fois par an, les serviteurs des marabouths morts en odeur de sainteté célèbrent, sur les

tombeaux de ces amis de Dieu, une fête dont la somptuosité est en raison directe de la réputation du saint. Cette cérémonie a beaucoup d’analogie avec les fêtes patronales qui ont lieu annuellement dans nos campagnes.

C’est le troisième jour de l’Aïd-es-Sr’ir (la petite fète), qui commence aussitôt après le Reumdhan, que les serviteurs religieux de Sidi Ahmed-el-Kbir fêtent leur saint patron.

Dès la pointe du jour, — la veille pour les fanatiques, — une longue file de femmes à pied ou montées sur des mules, et d'enfants à dos de bourriquets, remontent la rive droite de l’ouad Sidi-Ahmed-el-Kbir, et, après avoir traversé deux fois ce cours d’eau, s'engagent, comme une émigration de fourmis, dans l’étroite gorge qui mène au tombeau du saint. Celles de ces Croyantes qui ont entamé leur pèlerinage dès la veille, ont emporté leurs vivres; elles passeront la nuit soit dans des gourbis vides, soit dans quelque famille des Oulad-Sidi-Ahmed-el-Kbir.

Mais il est neuf heures du matin; les hommes vont, à leur tour, accomplir le pieux pèlerinage : on s’assemble, on se réunit autour des grands, des chefs spirituels; toute la Blida musulmane est en fête; les uns sont à cheval; les autres — les fonctionnaires du culte particulièrement — sont à mulet; les bourriquets ont été mis en réquisition par la jeunesse pauvre; comme cela se passe chez tous les peuples à privilèges, les misérables sont à pied. Le cortège s’est massé devant le Bureau arabe, — aujourd’hui la Mairie;

} nuances, depuis le blanc de neige jusqu’au jaune | terreux; le gracieux costume du citadin indigène

— jl forme un pêle-mêle de bernous de toutes

__ trait d'union entre la civilisation et la barbarie — vient émailler de ses couleurs tendres la teinte fauve dont est placardée la foule.

À un signal donné, toute cette masse se dévide et prend sa direction vers Bab Er-Rahba; le mufti, le kadhi et les notables tiennent la tête du cortège; les grands — ceux qui Sont à cheval. — brillent par la splendeur du harnachement de leurs montures; les gens de religion ont chargé le dos de leurs mules de cette selle monumentale qui est déjà toute une charge, et qui soumet le cavalier aux tortures du grand écart; quelques fidèles de qualité médiocre se partagent à deux la colonne vertébrale d’un bourriquet qw’ils mettent en mouvement en le flagellant de leurs tibias. Derrière cette échelle des puissants, viennent les va-nu-pieds, qui suivent en désordre les possesseurs des biens de ce monde. Mais leur peine a ses compensations, Car celui qui fait son pèlerinage sur une monture n’a, pour son compte, que soixante bonnes actions pour Chaque pas de la bête qui le porte, tandis que celui qui va à pied voit inscrire à son compte courant, par l'ange chargé de la comptabilité céleste, sept cents bonnes actions pour chacun de ses pas.

Les musiciens, montés sur des mulets, précèdent les notables et le clergé: ils soufflent et battent, les r’iathin, avec leurs clarinettes-cornemuses, les gueçabin, avec leurs flûtes de ro-

seau, les thobbalin et les dfafin, avec leurs. tambours, et les frappeurs de éhebilat avec leurs timbales. Derrière les grands de la terre, viennent les drapeaux des mkoddemin (administrateurs, représentants) des ordres religieux de Sidi Abd-el-Kader-el-Djilani, de Sidi Moulaï-Eth- Thaïyeb, de Sidi Mohammed-bou-Zeyan, et de Sidi Mohammed-ben-Abd-er-Rahman-bou-Kobel'in. |

Ce n’est point un mince honneur que celui de porter ces étendards aux couleurs vertes, jaunes et rouges, mais c’est un honneur qui s’achète, et la vertu pauvre ne saurait y prétendre; tout le monde, en effet, n’a pas les moyens d’en payer le prix, d'offrir une lila (1) au mkoddem du saint, ou aux fokara (2) khoddam de son ordre.

La remise des drapeaux s’est faite avec un cer-

tain cérémonial; les compétiteurs au droit de porter l’étendard se sont rendus à la demeure du mkoddem, et lui ont exposé leur pieux désir. Cette faveur, plus ou moins marchandée, a été accordée au plus offrant des candidats, lequel a

(1) La Zila se paie par l'hospitalité (le dîner et le coucher) donnée à l’un des frères pauvres de l’ordre, ou par une offrande en argent (de 10 à 20 francs), que fait au mkoddem le Croyant qui désire jouir du droit de porter les étendards sacrés.

(2) Le mot fokara, pluriel de fakir, pauvre, indigent, est pris ici dans le sens mystique: il s'applique aux membres d’une sorte de confrérie religieuse dont la règle est le renoncement aux biens de ce monde. Un fakir est un pauvre devant Dieu.

été immédiatement admis à payer le droit qu’il vient d'acheter. Après avoir compté et recompté la somme, le mkoddem, entouré des fokara de l’ordre, a dit à l’un de ses serviteurs : « Prends ce drapeau, et remets-le entre les mains d’un tel fils d’un tel. » Dès que cet ordre est exécuté, le mlkoddem dirige, à lintention de lélu, une prière qu’il commence en disant : « Fatah! » Les assis- } tants ont répété « Fatah! » en joignant les mains

et en les ouvrant comme un livre. Le mkoddem | a ajouté ensuite — et les fokara ont répété : — | « Que Dieu lui pardonne! Que Dieu le rende | » heureux! Que Dieu le fasse mourir en témoi- |» gnant!.… Fatah!.. Louange à Dieu, Maître de » l'univers, le Clément, le Miséricordieux, Sou- » verain au jour de la rétribution. C’est toi que » nous adorons,; c’est toi dont nous implorons » le secours. Dirige-nous dans le sentier droit, » dans le sentier de ceux que tu as comblés de » tes bienfaits, non pas de ceux qui ont encouru » ta colère, ni de ceux qui s’égarent (1). »

Cette prière terminée, les assistants se passent les deux mains sur le visage en disant:

« Louange à Dieu, Maitre de Punivers! »

Les porte-drapeau, avons-nous dit plus haut, à cheval, à mulet ou à pied, suivent pleins de fierté les notables et les ministres de la religion; ils ne donneraient certainement pas leur place

(1) Cette prière est la première sourate du Koran, celle qui ouvre (le Livre); de ià son nom de /atah ou faliha. Elle se récite dans toutes les circonstances de la vie.

pour un empire. Leur orgueil ne connaît plus de bornes quand, au sortir de la ville, les fidèles commencent leur {haraka ; l'odeur de la poudre leur a monté à la tête; le bruit les a enivrés; porter le drapeau n’est plus pour eux dès lors une pieuse corvée; c’est une sainte mission qu’ils semblent accomplir; ils se sentent, en ce moment, assez d'équilibre pour passer, si Dieu les rappelait à lui, le pont le Sirath sans craindre un faux pas.

Mais la poudre a appelé la poudre; les fusils, les mousquetons, les carabines, les tromblons, les pistolets ont été décrochés et bourrés jusqu’à la gueule; il y a là des armes de tous les àges, de tous les temps, de tous les modèles, de tous les peuples, de tous les calibres : arquebuses à rouet, arquebuses à mèche, fusils à silex, Lefaucheux de la civilisation, espingoles à bouche de goinfre, pistolets à canon de fer-blanc, à garnitures en ficelle, ou en peau de mouton, à batteries impossibles, crasse et nacre, argent et rouille, plus dangereux pour le tireur que pour le tiré. Les Mzabites, bien que peu guerriers pourtant, sont en ce jour remplis d’effervescence, ces schismatiques chlorotiques, et qui semblent, quand ils ont fait leurs ablutions, infiltrés de cire rance fondue, ont abandonné leurs petits capharnaüms specico-pharmaco-légumineux pour aller solliciter de Sidi El-Kbir la perpétuité de la prospérité commerciale dont ils jouissent à l’ombre de notre bourse. Il leur fallait une occasion comme celle-là pour s’extraire

de cette arche de Noé qui, en même temps qu’elle leur sert de bazar, donne asile à des spécimens de tous les produits des règnes végétal et minéral.

La foule a fait la boule de neige; la tiraillerie devient de plus en plus intense; les armes, remplies à triple charge, grondent comme des canons. Ce tohu-bohu de fidèles a plutôt l’air de s’en aller en guerre qu’en pèlerinage. Il faut du bruit, d’ailleurs, à toutes les enfances, à celle du commencement comme à celle de la fin. Les musiciens, électrisés, sans doute, par l’odeur et par la voix de la poudre, souffient dans leurs instruments comme des Renommées, et tapent sur la peau de leurs tambours comme le verset 38 de la sourate IV du Koran leur permet de le faire sur leurs femmes; c’est l'ivresse du tintamarre et de l’étourdissement élevée à son paroxysme. Comme ils sont heureux!

Le cortège est enfin arrivé au douar des Oulad- Sidi-Ahmed-el-Kbir; les gens du culte et les notables se dirigent, à travers la foule qui encombre déjà les abords du cimetière, vers le tombeau du saint, où les attendent les descendants de Sidi Ahmed. Les drapeaux des différents ordres religieux ont été arborés autour du about (catafalque); la cérémonie va commencer; on fait ranger la foule, qui se répand dans le cimetière, et qui va s’asseoir sur les tombes, ou se grouper sur les rochers qui en ferment les abords. Les femmes, arrivées de la veille, ou dès le matin, se Sont installées sur leurs morts. L'arrivée des mdadha, ou chanteurs spirituels, est annoncée

par les aigus toulouil des femmes; les accompagnateurs, munis de leurs instruments, bendair, dfouf, thebilat, kseub et anoudj, c’est-àdire tambours de diverses formes et dimensions, timbales, flûtes de roseau et petites castagnettes, suivent gravement les chanteurs, dont quelques-uns, musiciens jusqu'au bout des ongles, sont eux-mêmes porteurs d'instruments à peau.

Chaque meddah dit Son chant religieux; contrairement à ce qui se passe chez nous, en pays arabe, le libretto est le principal; la musique n’est que l'accessoire; nous ne craignons même pas d'avancer que, quelle que soit la valeur phonique du virtuose, il n’est pourtant que médiocrement apprécié si les paroles ne répondent pas aux goûts poétiques de la foule. Au reste, Mahomet l’a dit: « Les plus belles voix sont celles qui viennent du nez. » Il est regrettable que les commentateurs ne nous aient pas dit la raison de cette préférence du Prophète. Au meddah aimé, les you! you! les plus aigus et les plus prolongés — les hommes n’applaudissent pas. — Pour lui, ce n’est pas de la tête que les femmes tirent leurs notes; c’est bien au-dessus, région des alouettes.. Au reste, — j'en suis bien fâché pour nos artistes, — les Arabes rangent les musiciens dans la section si méprisée des ddjadjebiya, des saltimbanques. Un Arabe de qualité qui aurait le malheur de se laisser surprendre par un de ses coreligionnaires à jouer de la clarinette ou du sax-horn, serait à jamais déshonoré. Aussi, n’en cite-t-on aucun exemple.

Quand chaque meddah y a passé, et que les derniers you! you! sont arrivés dans notre satellite doré, la lune, le mufti se lève, dit : « Fatah!» et se passe les mains sur le visage; tous les assistants limitent et prient à voix basse; ceux dont la mémoire n’a pu retenir les sept versets dont se compose le fatah se bornent à dire : Que Dieu me pardonne! Que Dieu me rende heureux ! Qu’il soutienne, qu’il adoucisse mon existence! Que Dieu guérisse mes enfants! Que Dieu me fasse mourir en témoignant! c’est-à-dire, qu’il ne me fasse pas mourir sans confession!

Les hommes quittent ensuite les tombeaux et se réunissent sur le terrain de la dhifa, au nord du cimetière. Les femmes ne sont point admises au festin que vont donner, et servir eux-mêmes aux khoddam de leur saint ancêtre, les Oulad- Sidi-Ahmed-el-Kbir. Les invités se forment donc par groupes de dix; un plat de bois chargé de ber’rir (1) est apporté au centre de chaque groupe par les marabouths qui donnent la fète. Dès que le ber’rir est absorbé, ce qui n’est pas long, on sert à chaque groupe, dans des soupières de bois (mtared) un plantureux kousksou-reguig chargé de viandes succulentes. Le kousksou a bientôt pris le chemin des pâtes emmiellées.

La dhifa terminée, il faut passer à l’offrande : comme chez tous les peuples, c’est le quart-

(1) Le ber'rir est une sorte de gâteau-éponge enduit de miel ou saupoudré de sucre.

d'heure le plus pénible de la cérémonie. Le mufti place une serviette devant lui et donne le premier l’ouâda (1), tous — ceux qui possèdent, bien entendu — viennent, à leur tour, déposer leur offrande sur la foutha au mufti. Quand, à l’alanguissement de la recette, le mufti reconnaît que tous les donneurs ont donné, il clôt la séance en remettant 30 francs de gratification à l’ouleil et 10 francs à sa pieuse moitié, puis il va déposer entre les mains du chef de la famille des descendants de Sidi Ahmed-el-Kbir la somme restant après ce prélèvement, somme qui sert à l’indemniser de ses frais de dhifa.

Les pèlerins reprennent le chemin de la ville en brûlant, tant qu’il leur en reste, la poudre qu’ils ont consacrée à cette pieuse cérémonie.

Mais les femmes ont aussi leur tour: deux jours après le pèlerinage des hommes, c'est-àdire cinq jours après la fin du mois de Reumdhan, elles se rendent en foule, avec leurs enfants, et accompagnées de mdadha et mdadhaé, chanteurs et chanteuses, sur le tombeau du saint; les instrumentistes sacrés, inséparables du meddah, sont là flanqués de leurs bruyants instruments.

Les femmes se répandent sur les tombeaux, avec lesquels se confondent leurs vêtements blancs suffisamment immaculés; pendant que chanteurs et chanteuses font entendre, en alter-

(1) L'ouâda est une promesse, un vœu fait à Dieu pour en obtenir quelque faveur; c’est aussi l’ofrande elle-même.

nant, leurs cantiques en l'honneur du saint qu’ils fêtent, les enfants se bourrent de pâtisseries au miel dont ils se tatouent des pieds à la tête. Mais les chants sacrés ont cessé, et les musiciens ont changé leur rhythme; les molles filles de l'Orient ont senti que c’est l’appel à la danse; quelques-unes se lèvent nonchalamment, prennent un foulard soie et or de chaque main, saisissent la cadence au passage, et entament, lentement d'abord, ces mouvements d’ondulations en spirale, de molles torsions qui sembleraient devoir visser les danseuses dans le sol; la cadence s'accélère progressivement, et atteint, par un crescendo poussé très haut sur la gamme des voluptés, une sorte de spasme artificiel que les adultes comprennent sans autre explication. N'oublions pas que c’est une fête religieuse.

La musique s’est tue, et la femme de Poukil a étendu devant elle le foulard qui doit recevoir les offrandes; chacune des pèlerines a donné selon ses moyens, sa générosité, ou l'importance qu’elle attache à la demande qu’elle a faite à son saint intercesseur Sidi Ahmed-el-Kbir. Souvent l’'ouäda se paie en nature; elle se tarife de la facon suivante : « O Sidi Ahmed! donne-moi un fils, je te donnerai un bœuf! O Sidi Ahmed!

ramène mon mari vers moi, je te donnerai un bouc! O Sidi Ahmed! fais que mon mari me donne ma part, je te donnerai un veau! O Sidi Ahmed! rends-moi l’amour de celui que j'aime, je te donnerai une vache! »

A des prières si ferventes, Sidi Ahmed, pour-

rait-il, raisonnablement, rester sourd? Jamais. Devant la sainteté du but, et la somptuosité des promesses, est-il possible qu'il r’intercède pas pour ses clientes? Nous ne le pensons pas. En résumé, personne ne se plaint du saint patron de Blida, et voilà pourtant près de trois cent cinquante ans que cela dure.

Douze jours après la fin du mois de Reumdhan, les Nègres vont faire leur pèlerinage au tombeau de Sidi El-Kbir. La gent noire a le bonheur bruyant, la joie fréneétique; sa musique est féroce; sa danse est de Ia convulsion; ses amours et ses croyances — ce qui est à peu près la même chose — sont de l’épilepsie. Cette disposition naît-elle de la propriété dont jouit le sang du Nègre d'atteindre la température de celui du passereau, 44 degrés centigrades? Doit-il cette faveur à l’organisation de son système nerveux? Nous ne chercherons même pas à résoudre cette épineuse question. Quoiqu'il en soit, si le bonheur est en raison de la violence de ses démonstrations, nous n’hésiterons pas à classer le Nègre parmi les animaux les plus heureux de la terre.

Les Nègres montent donc au tombeau de Sidi Ahmed-el-Kbir ; ils suivent de toute la vitesse de leurs tibias parenthétiques la trace d’un des leurs qui porte fièrement un drapeau rouge.

Après s'être dhifés à leurs frais sous les vieux oliviers qui ombragent les tombeaux des descendants du saint, les Nègres entament leur danse : elle est bientôt portée à son maximum d’'inten-

sité par l’énergie de l'accompagnement; c’est à vous décrocher les entrailles et à les faire tomber sur vos talons. Le bruit infernalement strident des kral:eb — une double paire d’armets de Mambrin en tôle reliés par un trait d'union de même métal — donnerait des perturbations intestinales à un chaudronnier. Je ne sais pas pourquoi nous avons traduit le mot krakeb par le gracieux diminutif de castagnettes ; il me semble que l’augmentatif castagnasses conviendrait mieux à cet immense instrument de percussion qui, sans aucun doute, doit avoir ses luthiers à Saint-Flour.

La manifestation acrobatico-religieuse des Nègres finit pourtant par lasser ces mammifères ulotriques ou lainés; ils la cessent à leur grand regret et vont, suant de l'huile, déposer leur ouâda entre les mains de l’oukil. Ce pieux devoir accompli, ils reprennent le chemin de la ville, joyeux de s'être approvisionnés, par le fait de ce pieux pèlerinage, d’une réserve de bonnes actions pour passer leur année.

Et nous voudrions éclairer ces gens-là! Ce serait un crime, car la civilisation est aussi incapable de donner aux Nègres de ces bonheurs-là, que de leur enlever l’odeur caractéristiqne par laquelle ils se distinguent et se révèlent dans la société.

Le versant oriental du Djebel des Bni-Salah. — Sidi El- Verib et le Taureau du Misraoui. — La région des Cèdres et le Pic de Sidi Abd-el-Kader-el-Djilani. Le Mekam de Sidi Abd-el-Kader-el-Djilani. — Le Tombeau de Lella Imma-Tifelleut,

Si, partant du télégraphe d'Enzaten, où nous nous sommes arrêté pour décrire la vallée de lPouad Sidi-Ahmed-el-Kbir, nous voulons étudier le versant oriental du Djebel des Bni-Salah, il nous faudra suivre la grande crête qui, se soudant au point culminant de ce massif, s’allonge comme le bras d’un crucifié qui montrerait l’orient. Il ne nous restera plus ensuite, pour terminer la description de ce curieux et pittores-

que pays, qu'à parcourir son versant méridional, qui tombe à pic sur lPouad Sidi-Abd-el-Kader, lequel jette ses eaux dans l’ouad El-Harrach, et sur l’ouad El-Merdja, qui verse les siennes dans l’ouad Ech-Cheffa.

Cette longue arête orientale, affilée comme un rasoir, et ridée comme le visage d’une ädjouza (1), passe d’abord sous le pic de Sidi-Abdel-Kader, en laissant à sa droite et à sa gauche de nombreuses têtes de ravins qui déchiquètent en patte d’oie les flancs de la crête; à gauche, ce sont les affluents de l’ouad Tesmoumet, du Gueththara, du Bou-Geurdjoumen, d’El-Blath et Abarer’; à droite, ce sont les ouad El-Guethran, El- Ouâda, Tala-Aïya, Ouchchen, Euchch-Bni-Misra, et Tala-Izan. La crête se termine par une nodosité, la Koudiet-el-Fortaça, qui semble un bastion défendant, avec le piton de Djamà-el-Draà, cette longue courtine que nous venons de parcourir. Descendant la Koudiet-el-Fortaca, qui tombe à pic sur le profond encaissement au fond duquel serpente l’ouad Abarer’, limite entre les Bni-Salah et les R’ellaï, et, rencontrant les silos à neige et la belle glacière de Laval, nous nous engagerons, en marchant vers le nord, dans le bois de chènes-ballotes qui se termine auprès du tombeau de Sidi El-R’erib.

De deux choses l’une, ou Sidi El-R’erib n’est qu’un saint de médiocre réputation et de peu d'influence, ou les Bni-Salah et les R’ellaï, qui

(1) Vieille femme.

sont ses serviteurs religieux, ne sont que de piètres Croyants. La cause qui détermine dans notre esprit la germination de cette pensée, c’est l’état de délabrement dans lequel ces Kabils laissent la chapelle funéraire de ce saint marabouth. Les Bni-Mâmeur, qui ont leurs khiam (gourbis) etleurs morts autour du tombeau de Sidi El-R'erib, et à qui revient plus particulièrement le soin de l'entretien de cet édifice, prétendent qu’ils ne sont pas riches. Nous ne cacherons pas que cette excuse nous à paru faible.

Le gourbi-chapelle qui renferme les restes mortels de Sidi El-R’erib est une construction extrêmement grossière : pierres, boue et dis sont les seuls matériaux qui entrent dans sa composition. L’absence de porte permet aux moutons et aux chèvres d’y venir faire la sieste; les preuves matérielles de cette infraction tigrent le sol à ne pas laisser le moindre doute sur cette profanation; la haie de ronces desséchées qui entoure le gourbi funéraire ne suffit pas pour garantir le saint lieu contre l’abus que nous Signalons. A l’intérieur de la chapelle, quelques lampes ébréchées et une demi-douzaine de pots à eau félés, attestent la mesquinerie des agapes annuelles que viennent faire, dans le mois de moharrem, sur le tombeau du saint, ceux dont il est l’intercesseur. Un lambeau de natte recoit une portion du fidèle qui, venant y prier, désire le faire proprement. Il est pourtant des Croyants qui regardent ces précautions comme superflues; car le coin où repose Sidi

EI-R'’erib est lissé et vernissé comme la chachia d’un Kabil.

La ziara de Sidi El-R’erib se fait le lundi et le vendredi.

Quatre chênes superbes, qui s'élèvent devant l'entrée du gourbi sacré, ont profité de la protection du saint pour prendre des proportions auxquelles ne peuvent prétendre ceux qui ne jouissent pas de la même faveur. Nous lavons déjà dit plus haut, le tombeau d’un saint est un brevet de conservation pour les arbres qui l’avoisinent. Dans le Tell, d’ailleurs, il est peu de saints marabouths qui n’aient leur arbre ou leur bois. Nous avons raconté maint accident terrible dont furent victimes des impies qui avaient porté une cognée sacrilège sur des arbres consacrés. Cette croyance est encore dans toute sa force chez les Bni-Salah, et ils vous citeront très sérieusement l'exemple d’un Espagnol du nom de Juan, qui perdit un œil pour avoir tiré un oiseau perché sur un arbre consacré à Sidi Abd-el-Kader-el-Djilani, près du mekam qui lui a été élevé sur le point culminant de leur tribu. Tout près du tombeau de Sidi EI-R'’erib, on vous montrera un immense éboulement dont la cause est encore un crime de ce genre, un délit forestier. Par exemple, la répression fut plus que sévère, attendu qu’elle s’est soldée par un cataclysme qui engloutit toute une fraction des Bni-Salah, celle des Bni-Sbiha.

Deux de ces Bni-Sbiha eurent, un jour, la malencontreuse idée d’aller couper un chêne

magnifique tout près de la kÆheloua (ermitage) de Sidi Mbarek, le célèbre marabouth d’El-Koleïa (Koléa), et de le vendre quatre dinars à un meunier. Or, les Bni-Sbiha avaient alors leur douar sur les pentes de la rive droite de l’ouad El-Blath, tête du Taberkchant. Le lendemain du crime, toute la portion de terrain sur laquelle était assis le douar se détachait subitement, et se précipitait avec fracas, maisons et habitants, dans le ravin d’El-Blath. On reconnaît parfaitement l'emplacement où était ce douar; la pente où il était accroché est tonsurée comme la tête d'un prêtre, et le rocher est à nu sur une étendue circulaire assez considérable.

Mais revenons à Sidi EI-R’erib.

On ne sut jamais rien de l’origine de ce saint. Comme celle de la presque totalité des marabouths qui ont laissé leur dépouille mortelle chez les Bni-Salah, l’arrivée de Sidi El-R’erib dans cette tribu peut être fixée au commencement du X° siècle de l’hégire, vers l’époque de l'expulsion d’Espagne des Mores-Andalous. C’était un homme d’une grande piété et d’une probité considérable; il montrait surtout une répugnance très marquée à l'endroit des voleurs, et, il faut bien le dire, cette catégorie de criminels n’était pas alors d’une rareté excessive dans le pays.

C’est l'ignorance dans laquelle on fut toujours du nom de ce saint marabouth qui le fit désigner sous celui d’El-R’erib (l'Étranger). Il vivait dans une Æheloua (ermitage) qu’il avait adossée au

gros rocher qui est à gauche de sa chapelle funéraire, et que les fidèles ne manquent pas de blanchir tous les ans à la chaux.

On ne cite de lui qu'un miracle qui vaille la peine d’être rapporté; il vient à l'appui de ce que nous disions plus haut au sujet de l’horreur que professait le saint pour les larrons.

Un homme des Bni-Misra convoitait depuis longtemps le taureau d’un de ses voisins de la tribu des R’ellaï, et, tous les jours, il se creusait la tête pour trouver un moyen de se l’approprier, sans courir le risque de se faire prendre, bien entendu. L'occasion tant désirée se présenta enfin, et le Misraouï se hâta de la saisir par son unique.cheveu : par une nuit bien sombre, il s’achemina, muni d’une bonne corde, vers létable du R’allaoui ; après avoir préalablement corrompu le chien au moyen de débris d’entrailles d’un mouton, il écarta sans bruit les broussailles épineuses qui fermaient l’entrée de la zriba (haie), et pénétra dans l’enceinte au milieu de laquelle se trouvait la maison. Enlever avec précaution les quelques pierres bouchant la partie de cette habitation qui servait d’écurie, mettre sa corde au cou du taureau et lui faire prendre le chemin qui venait d’être préparé, tout cela fut pour le Misraoui l'affaire d’un instant. Le succès fut complet, et il ne serait pas étonnant que cet honnête indigène des Bni-Misra eût cru que le Dieu unique bénissait ses efforts, quand il se vit dehors avec un taureau se laissant conduire aussi docilement qu’un agneau.

Le Misraoui prit donc sans délai le chemin du marché avee l'intention d’y écouler le produit de

} son larcin. Il descendit dans l’ouad Abarer’, passa } sous la Koudiet-el-Forthaca, et suivit la crête qui

serpente dans la forêt de chênes des Bni-Màmeur. Tout allait donc pour le mieux; aussi, le Misraoui avait-il déjà, tout en marchant, fixé l'emploi des quinze rial-boudjhou (1) qu’il comptait tirer de son taureau.

Encore quelques pas, et le Misraouï allait déboucher de la forêt de chênes, et s'engager à gauche dans un sentier courant sur la crête d’un contre-fort, et venant se noyer dans l’ouad Sidi- EI-Kbir, à l'embouchure de la Châbt-Bou-R'’far. L'homme des Bni-Misra a atteint la lisière du bois; sur la gauche et à quelques pas du chemin, une lumière rougeâtre tremblotait dans

| les ténèbres à travers le branchage. Il n’y avait | pas à s’y tromper, — Sidi El-R’erib était le seul

être humain qui habitât cette solitude, — le Misraoui était à hauteur de la kheloua de ce saint. Cette circonstance, à laquelle l’homme au {aureau n’avait pas songé d’abord, jeta quelque trouble dans son esprit; il savait que ce vertueux marabouth ne pouvait supporter les voleurs, et que, plus d’une fois, il leur avait joué d’assez mauvais tours. Il le redoutait, certes, plus que la loi elle-même, bien qu’elle fût très sévère pour les gens qui aimaient outre mesure le bien

(1) Vingt-sept francs de notre monnaie : c'était, avant

| l'occupation française, le prix moyen d'un taureau.

d'autrui; d’ailleurs, El-Misraoui possédait son code; il savait très bien que le Prophète a dit au verset 42 de la Ve sourate : « Quant à un voleur ou à une voleuse, vous leur couperez les mains comme rétribution de l’œuvre de leurs mains, comme châtiment venant de Dieu ; » mais aussi il n’ighorait pas qu’on ne coupait la main au voleur que lorsque la valeur de l’objet volé dépassait quatre dinars (environ cinquante francs); or, nous l’avons dit, il s’en fallait de moitié que le prix du taureau volé atteignit cetie somme. Le Misraouïi était donc rassuré sur les risques que pouvaient courir ses extrémités; son délit se soldait par la bastonnade.

Le Misraouiï, que ces pensées avaient tout décontenancé, n’osa pas franchir la ligne des derniers arbres de la forêt; soit qu’il craignit que le saint qui, évidemment, était en prières, pieuse besogne à laquelle il consacrait toutes ses nuits, rentendit le bruit de la lourde marche du ruminant, et ne sortit de sa kheloua pour en reconnaître la cause; soit qu’il redoutât qu’à l’aide de sa double vue, le saint ne devinât sa présence; quoiqu'il en soit, le Misraouï était loin d’être rassuré, et il regrettait fort que son étourderie l’eût jeté précisément sur le chemin de Sidi El- R'’erib. Le remords n’entrait pour rien dans les regrets de Misraouï. Ce reproche violent de la conscience n’est point à l’usage des criminels, et, s’il est une chose qui les gêne, c’est seulement la crainte du châtiment.

Le Misraouï, qui s'était arrêté, avait le choix

entre deux périls : descendre dans l’ouad Abarer” par la Chàbt-Ilougui et risquer de se casser les reins, ou passer carrément par le Tizi-Ouâdou, entre le gourbi du saint et le plateau de MSalla, et affronter audaciéeusement sa colère S'il venait à en être aperçu. Le Misraouï, qui manquait de résolution, ne savait à quel parti s’arrêter.

La nuit, avons-nous dit, était bourrée de ténèbres épaisses à pouvoir les couper au couteau; le calme était extrème; les eaux de l’ouad Abarer” Se plaignant dans les rochers troublaient seules ce silence, qui donnait froid au Misraouï ; la lampe de Sidi El-R’erib brillait toujours dans l'obscurité : « C’est peut-être l'œil du saint, » se disait l’homme des Bni-Misra, qui commençait à perdre la tête.

Le taureau, qui, jusque-là, avait montré la plus grande docilité, commença à prendre de linquiétude; de sa queue il se battait les flancs comme un lion en fureur; ses yeux s’allumaient très vi- Siblement comme deux tisons tourmentés par haleine d’un souffiet. « Pourvu qu’il ne se mette pas à mugir, » pensa le Misraouï tout tremblant. Il fallait pourtant que le voleur se décidât.Il avait enfin opté pour le chemin de Tizi-Ouâdou, et il allait se mettre en mesure, en tirant sa bète par le licou, de franchir le col qui s’ouvrait devant lui, lorsque tout à Coup il se trouva nez à nez avec une montagne inconnue qui s'était placée en traverse sur son chemin : « Je me serai trompé de route, » pensa le Misraouï, et il A

appuya à gauche sur la Chàbt-Tizi-Ouàdou. Il venait à peine d'y pénétrer, qu'il rencontrait encore un obstacle de même nature que le premier. « C’est singulier, se dit le Misraoui, par Dieu! c’est singulier! » Il prit alors à droite avec l'intention de descendre sur louad Abarer’; mais, de ce côté encore, il trouvait une montagne à pic. Une sueur froide commençait déjà à perler au front du Misraoui. Ce qui l’épouvantait le plus, c’est que, de quelque côté qu'il se tournât, il avait toujours devant lui la lumière de la lampe de Sidi El-R’erib. Le malheureux voleur sonsea à retourner sur ses pas et à remonter dans le bois; il essaya donc, mais il se heurta encore à la fatale montagne, qui se dressait obstinément sur son passage.

L’intensité de la lumière que projetaient les yeux du taureau permit au Misraouï de constater qu’il était emprisonné au milieu d’un massif de montagnes dont il ne pouvait apercevoir les sommets, parce qu'ils se confondaient avec les ténèbres. Il se douta bien que Sidi EI-R’erib devait être pour quelque chose dans cette affaire ; aussi, faisant effort sur lui-même, se disposa-til à tenter une démarche auprès du saint pour en obtenir son pardon, dût-il même lui faire cadeau, comme offrande de ziara, du taureau volé. Il s’y dirigeait lorsque, tout à coup, la lampe du saint et les yeux du taureau s’éteignirent comme par l'effet du même souffie, et le Misraouï et son taureau noir restèrent plongés dans la plus profonde obscurité.

Ce qui se passa alors entre l’homme et la bête nul ne le sait. Le lendemain matin, le R’allaouï, qui n’avait pas tardé à s’apercevoir qu'on lui avait volé son taureau, s’était mis de suite à sa recherche, Grâce aux pluies récentes, il avait pu Suivre pendant quelque temps les traces du ruminant, dont il savait le pied par cœur; il les perdit dans l’ouad Abarer”, puis les retrouva dans le bois de chênes; il avait tout naturellement poussé jusqu’à la kheloua de Sidi El-R'erib. Là, un spectacle affreux s’offrit à sa vues: un homme dont le bernous était littéralement en lambeaux gisait sur le dos dans une mare de sang; ses entrailles s’échappaient par deux profondes blessures placées à la même hauteur dans la région abdominale, et qui paraissaient avoir été faites par un épieu ou un bâton ferré. Le reste du corps était aussi labouré de coups qui rendaient le cadavre méconnaissable. A une dizaine de pas sur la gauche, le R’allaouï reconnaissSait Son taureau qui, couché devant la porte de la kheloua de Sidi El-R’erib, mâchonnait le vide par un mouvement machinal de ses mâchoires. Ses cornes ensanglantées expliquaient au R’allaouï la cause de la mort de l'homme dont il venait de découvrir le cadavre.

Il comprit que ce malheureux devait être son voleur, et le voisinage de la kheloua (ermitage) de Sidi El-R’erib lui donna à penser que ce saint marabouth devait ne pas être resté étranger à cette mystérieuse et dramatique affaire.

Comme le saint était, en ce moment, en con-

TRES PCT STRESS TARN CEE

versation avec Dieu, le R’allaouï ne voulut pas le troubler; il fit lever son taureau, et le ramena chez lui tout joyeux de l'avoir retrouvé.

Le R’allaouï allait dès le lendemain en 4tara chez Sidi El-R’erib pour le remercier de son intervention dans l'affaire de son taureau ; mais le saint ne lui répondit que par ces paroles tirées du Livre : « Dieu pardonne ou châtie à son gré; il est puissant et sage. »

Le R’allaouï sut depuis que son voleur était Mohammed-ben-Zeïan, le plus hardi coupeur de route des Bni-Misra.

Cet événement qui fit grand bruit en pays kabil, augmenta considérablement la réputation de sainteté et de puissance de Sidi El-R’erib.

Les tombes qui entourent le gourbi où reposent les restes mortels de Sidi El-R’erib sont de date récente; les Bni-Mâmeur, qui, de nos jours, occupent cette portion du pays des Bni-Salah, n’ont commencé à y enterrer leurs morts qu’à l'époque de la peste de 1817-1818 (1232-1233 de l’hégire), celle qui tua tant de monde, et dont mourut le pacha-dey Ali-ben-Ahmed le 1° mars 1818.

Le versant oriental du massif des Bni-Salah baigne son pied dans l’ouad Abarer’, qui, à partir de la Châbt-Taber’rout, change son nom en celui d’ouad Bni-Azza, cours d’eau qui va se perdre dans la Mtidja, à hauteur de Sidi-Redhouan.

Les cèdres mhabitent guère, en général, des régions inférieures à 12 ou 1,400 mètres au-dessus du niveau de la mer. Aussi, dans les Bni- Salah, ne les rencontre-t-on en massifs purs

qu’à cette altitude ; s’ils descendent dans les gorges au-dessous de ce niveau, c’est isolés, ou mélés avec des chênes à glands doux.

Si, partant de l’ancienne baraque-caserne de Tala-Izid, nous gravissons la crête qui court en ligne de faite et de partage des eaux entre les bassins de l’ouad Sidi-El-Kbir et de l’ouad El- Merdja, nous atteignons, à deux kilomètres de cette construction, le rocher où s’élevait autrefois le télégraphe d’Enzaten: c’est en ce point qu’on rencontre les premiers cèdres; mais ils y sont clair-semés et sans force.

Au fur et à mesure qu’on s'élève, les massifs se forment et s’épaississent; la végétation devient plus trapue. Le chemin court dans le sudest au milieu de ces cèdres qui tapissent les versants nord et sud; il quitte la crête pour appuyer légèrement sur ce dernier versant en franchissant les têtes de ses ravins; puis il s’élance, après avoir laissé se précipiter à droite le chemin d’Amchach, à l’escalade d’un pic épaissement boisé qui dresse hardiment sa tête chevelue dans les airs. Nous sommes sur le point culminant du massif des Bni-Salah, du Petit-

Atlas, comme nous l’avons nommé avec plus ou

moins d’exactitude ; nous sommes sur le pic de Sidi-Abd-el-Kader-el-Djilani, c’est-à-dire à 1,640 mètres au-dessus du niveau de la mer.

Je ne sais si c’est parce que le cèdre nous rappelle les temps bibliques, l’époque salomonienne et ses merveilleuses constructions, qu’il. se présente toujours à notre esprit comme le

PS PR ED RTS RTE TPS A ER RS ST PS SE RSR ET RTS TP

Page 1