SERA
BAD de
grand-pontife des arbres, comme un arbre sacré. Ainsi, en présence de ces vieux témoins des âges écoulés qui ont vu passer tant de générations, qui ont assisté impassibles à ces scènes grotesques, à ces tueries, à ces perfidies que les hommes appellent leurs grandes époques, qui ont vu Se dérouler sous eux les sanglantes péripéties de ces luttes implacables dans lesquelles des Éginètes éphémères se disputent un lambeau de terrain; en présence de ces patriarches deux ou trois fois millénaires qui ont vu naître, durer et sombrer vingt peuples et vingt religions ; en présence de ces forts vêtus de mousse — la barbe des vieux arbres — qui se tiennent encore fièrement debout malgré les coups et les mutilations de la hache de l’homme et de la foudre de Dieu, on se sent saisi de respect, et l’on est tenté de se découvrir. Qu'est-ce, en effet, qu’une existence d'homme comparée à la pérennité de ces abiétinées? :
Il est quelques-uns des cèdres des Bni-Salah qui ne le cèdent en rien à ceux d’Édn, qu’Ezechiel disait être les plus beaux du Liban, et si l’Éternel, pour les punir, sans doute, de leur orgueil, ne les eût cent fois décapités, ils auraient aujourd’hui la tête dans le ciel.
Les Kabils professent pour ceux-là une sorte de vénération traditionnelle, et ils vont même jusqu’à leur attribuer une force végétative quiles ferait vivre éternellement. Selon ces montagnards, ces vieux meddad (cèdres) jouiraient d’une sorte d'instinct qui leur permettrait de prévoir et
d'annoncer les variations atmosphériques, soit en remuant ou en agitant leurs rameaux, soit en étendant ou en resserrant leurs coudes, soit, enfin, en élevant leurs branches vers le ciel, ou en les inclinant vers la terre. Ce serait surtout quand la neige se prépare à tomber ou à fondre que ces phénomènes se feraient plus particulièrement remarquer. Les cèdres ont, en outre, aux yeux de leurs corégionnaires, le mérite de prendre racine bien au-dessus de la région où toute grande végétation expire, et c’est là un signe incontestable de supériorité végétale.
Mais si les conifères sont remplis de noblesse au physique, ils sont moins parfaits au moral; ainsi, par exemple, ils manquent complètement de générosité : ils ne tolèrent, en effet, à l'ombre de leurs rameaux, qu’un gros gazon épineux, le chebreug, — un hérisson sur la défensive, — qui Se cramponne de ses vigoureuses racines au sol brisé et émietté des pentes.
La forêt de cèdres des Bni-Salah présente une vigoureuse population végétale qui a ses élégants, ses grossiers, ses élancés, ses trapus; elle a aussi ses tourmentés, ses contrefaits, ses tordus, ses noués, ses estropiés, ses culs-dejatte : tantôt affaissés sur eux-mêmes, ou rampant bassement sur le sol, ils tendent leurs longs bras décharnés comme pour solliciter l’aumône des passants; tantôt, au contraire, fiers et orgueilleux, ils balancentleurs cimes dansles nues, ou ils donnent l'assaut aux crêtes avec la gravité et la raideur méthodique du soldat anglais.
Quelques-uns de ces cèdres sont de véritables colosses, des monstres de végétation. Leurs parasols étagés se déploient comme les ailes d’un oiseau; la nuit les poudre de diamants de rosée et bleuit leur verdure un peu sombre. Un grand nombre de ces vieux arbres ont perdu pied sous le poids des neiges et ont glissé le long des pentes; d’autres ont été entraînés jusqu’au fond des ravins. Avec leurs cônes plantés perpendiculairement aux branches, les cèdres semblent des lustres préparés pour éclairer une fête de géants.
Un grand nombre de cèdres sont morts debout; d’autres jonchent le sol de leurs squelettes blanchis; des troncs, dépouillés de leur écorce, affectent des postures de damnés, de torturés ou d’épileptiques; quelques-uns ressemblent à ces animaux apocalyptiques enfantés par limagination bizarre des tailleurs de pierre de nos vieilles cathédrales. Le soir, quand l’ombre teinte la nature en gris et ronge ses formes, ces troncs de cèdres semblent des morts troublés dans leur sommeil éternel par quelque évocation puissante, et qui chercheraient à se dépouiller de leurs linceuls : nous sommes au jour de la résurrection, et la terre, d’un coup d’épaule, a secoué sa charge; elle se débarrasse des cadavres dont on la bourre depuis le commencementdu monde; on croirait entendre ce cliquetis dossements vides et xyloïdés, ce bruit bois et métal que produira le coudoiement de ces squelettes, pressés de comparaître devant le tribunal
de l'Éternel pour savoir définitivement à quoi s’en tenir sur le sort de leurs âmes.
Nous avons déjà dit que Sidi Abd-el-Kader-el- Djilani (1) est le plus grand saint de l'Islam. Quel miracle n’a-t-il pas opéré? Quelle misère n’a-t-il pas soulagée? Quelle femme n’a-t-il pas rendue féconde, ou secourue dans les douleurs de l’enfantement? Quel malade ou infirme n’a-t-il pas guéri? Quels bons tours n’a-t-il pas joués aux malfaiteurs? Aussi, Sidi Abd-el-Kader-el-Djilani est-il le Solthan Salehin, le sultan des parfaits, le prince des justes. À chaque pas, en pays musulman, on rencontre un mekam (2) dédié à ce saint vénéré, et cela n’a rien d'étonnant, puisqu’il n’est pas un seul point du globe où il n’ait posé son pied: de l’ouest à l’est, du nord au sud, son nom est dans toutes les bouches. Son existence terrestre n’est qu’une suite de miracles attestant sa merveilleuse puissance et son crédit auprès du Dieu unique.
Sidi Abd-el-Kader a son tombeau à Bardad, où il mourut, sept chapelles funéraires à dômes dorés y ont été élevées à sa mémoire. Un grand
(1) El-Djilani est le nom ethnique du saint, qui naquit au Djilan, dans le Marok. Sidi Abd-el-Kader-el-Djilani est le fondateur d’un ordre religieux très répandu, surtout dans l'Ouest de l'Algérie.
(?) Le mekam, nous l’avons déjà dit, est un monument commémoratif élevé pour perpétuer, sur un lieu consacré, le souvenir du passage ou de la station d’un saint personnage. C’est ou une koubba, ou un gourbi, ou tout simplement un tas de pierres pavoisé de loques éraillées,
nombre de pèlerins s’y rendent annuellement de tous les points du monde musulman pour fêter ce grand saint, particulièrement illustre, en ce sens qu’il tient l’univers dans sa main, qu'il a prié pendant quarante années, qu’il a un pied sur la terre et l’autre sur la mer, et que Dieu lui a fait dire par un de ses anges : « Si je n’avais pas envoyé Mohammed avant toi, c’est toi que j'aurais choisi pour mon apôtre. »
Quelques Croyants prétendent qu’il n’est pas mort, et que des anges seraient venus l’enlever, et l’auraient transporté entre le troisième et le quatrième ciel, où il résiderait habituellement. Nous courons grand risque de n’ètre jamais fixés d’une manière positive sur la valeur de ces deux opinions, qui placent à la fois le saint à Bar’dad et entre le troisième etle quatrième ciel.
S'il est un point qui, par son altitude, ait eu incontestablement droit à recevoir la visite du pied de Sidi Abd-el-Kader-el-Djilani, c’est, sans contredit, le sommet dénudé du piton qui termine dans les airs le massif des Bni-Salah.
Aussi, le saint de Bar’dad se donna-t-il bien garde de l'oublier : une cheräa (1) en maçonnerie élevée sur les faces d’un carré, et blanchie à la chaux, y marque le point où s'arrêta Sidi Abd-el-
(1) Petite construction polygonale élevée habituellement d'un mètre environ au-dessus du niveau du sol, et dans laquelle on a laissé un passage pour y pénétrer. La cherda, qui est souvent un mekam, sert surtout à la prière individuelle. Cheréa signifie proprement toit, terrasse.
Kader : c’est là où l’on arbore les drapeaux des divers ordres le jour du pèlerinage qu’y font annuellement les tribus voisines des Bni-Salah. A quelques pas de la cheräa et à l’ouest, ces montagnards ont construit un djamd (1) en commémoration du passage du saint sur leur territoire.
Les Bni-Salah ont mis dans cette construction toute leur science architecturale; l’aplomb des murs en pierres sèches de cette chapelle n’est certainement pas irréprochable; cela ne grimace pourtant pas trop. D'ailleurs, la robe blanche dont on vêt tous les ans le monument dissimule assez habilement ses infirmités. Une couverture de dis, maintenue intérieurement par des bottes de roseaux, donne au djamd tout l’air d’une chaumière. Un cèdre desséché, qui semble placé en sentinelle à la porte de la chapelle, s’élance en deux tiges jumelles vers le ciel; il paraît implorer le saint pour qu’il intervienne dans son affaire, et qu’il lui fasse rendre la vie.
On entre dans la chapelle par une petite porte d’un mètre de haut qui regarde l’est, et qui se ferme par un loquet primitif. À gauche, en entrant, un dôme ovoïde, précédé d’une msalla (2)
(1) Nous répétons que, dans les Kabilies, celles des chapelles consacrées à la sépulture des marabouths qui ne sont pas surmontées d’un dôme ou d’une coupole (koubba), sont appelées djamd, lieu de réunion (pour la prière), mosquée.
(2) Lieu où l'on fait la prière, oratoire. La msalla est souvent une petite construction en pierres sèches établie, ordinairement, sur une ligne circulaire, et oriéntée dans la
tapissée d’une natte de palmier nain, indique le point où se place l’imam qui dirige la prière. D'autres nattes sont fixées à la poutre du faitage : elles servent aux Croyants le jour de louäda (1). A droite, un grand nombre de pots et de marmites de terre sont renversés pêle-mêle dans un coin : ce sont les vases qui, chaque année, au jour de la fête, contiendront l’eau et le kousksou que le mekoddem du saint offrira aux Æhouan (frères) de l’ordre.
L’ouâda de Sidi Abd-el-Kader-el-Djilani a lieu au printemps; les prières qui s’y font ont surtout pour but d'obtenir du Dieu unique de belles et abondantes récoltes.
Nous avons déjà dit que, dans les Kabilies, les hommes ne jouissent pas exclusivement du privilège de devenir des saints, et que les montagnards admettent parfaitement les femmes au partage de cette faveur.
Aussi, dans les montagnes, rencontre-t-on, à chaque pas, soit une chapelle funéraire élevée par la piété des fidèles sur le tombeau de quelque sainte femme, soit un mekam rappelant un point de station ou de prière de quelque amie de Dieu. Cette particularité s'explique par la différence de situation sociale entre la femme kabile et la femme arabe. Au reste, de tout temps, la Berbère a été appelée à jouer un rôle important. Cest
direction de la Kibla, c'est-à-dire vers le lieu où les Musulmans se tournent pour prier.
(1) Sorte de fête patronale,