‹ Blida, récits selon la légende, la tradition & l'histoire (volume 2)Chapitre 4 sur 21 · VO NN ON I A PP AR ER EEE CPE · texte numérisé non relu

VO NN ON I A PP AR ER EEE CPE

ainsi qu’en 688, nous voyons la célèbre et héroïque prophétesse El-Kahena (1) grouper autour d'elle les montagnards de lAourès pour défendre leurs foyers menacés et leur indépendance, et lutter, d’abord avantageusement, contre l’armée arabe de Hacen-ebn-Nâman, puis, vaincue par le nombre, succomber vaillamment les armes à la main, en 693, à la tête de ses fidèles Djeraoua. La montagne des Bni-Salah est riche en saintes : outre la chapelle funéraire de Lella Imma Tifelleut, dont nous allons nous occuper, on y compte encore le gourbi-djamà, construit en dis d’une sainte inconnue que, dans lignorance de son nom, les Bni-Salah désignent par celui de Lella Taourirt, la Dame du Monticule, la haouïtha de Lella Imma Mr'ita, au milieu d’un cimetière, celle de Lella Imma-Oucâa sur la rive gauche de lPouad El-Guethran, et le chèêne-mekam de Lella Imma-Mimen sur la rive gauche de l’ouad Bni- Azza. Toutes ces saintes, qui ont été de pieuses femmes pendant leur existence terrestre, ont, comme les marabouths morts en odeur de sainteté, leur jour de ziara (pèlerinage) et leur fête annuelle; elles ont aussi leurs serviteurs religieux : ce sont, généralement, les gens de la fraction qui leur ont élevé soit une chapelle dans laquelle ont été déposés leurs restes, soit un

(1) Nous ferons remarquer que l’épithète El-Kahena, qui signifie {a prétresse, la prophétesse, la devineresse, et qui appartient à la langue hébraïque, n’est que le surnom de cette héroïne berbère; son nom était Dihya-bent-Tsabet-ben- Nifak.

mekam rappelant le lieu où elles ont prié ou séjourné.

Ces saintes ont, pour la plupart, possédé le don des miracles, mais pas au même degré que les saints. Le don des miracles est, en effet, une arme redoutable, et quelle que soit l'intensité de la vertu d’une femme, nous pensons qu'il est bon d’y regarder à deux fois avant de gratifier de cette puissance un sexe qu’on dit spécialement capricieux et d’une grande faiblesse de chair. Ce qu'il y a de certain, c’est que la tradition, qui n’a pourtant guère le droit de se vanter de sa discrétion, ne rapporte que très peu de miracles attribués à ces saintes femmes.

Mais arrivons à Lella Imma-Tifelleut.

A cinq cents mètres sud-ouest de la chapelle dédiée à Sidi Abd-el-Kader-el-Djilani, et à la tète d’un ravin jetant ses eaux dans l’ouad Er-Raha, s'élève un djamä renfermant la dépouille mortelle de la plus grande sainte des Bni-Salah, Lella Imma-Tifelleut.

À quelle époque vivait cette sainte femme? La tradition kabile, qui n’a jamais affiché de prétentions en matière de chronologie, garde le silence le plus absolu sur cette question. Il y a tout lieu de croire pourtant que ce fut avant l’apparition des marabouths dans le pays, c’est-à-dire antérieurement à la fondation du gouvernement des pachas,.

S'il faut en croire les Amchach (1), Lella Tifel-

(1) Fraction de la tribu des Bni-Salah. C’est sur son

leut fut d’abord la plus belle des vierges de la montagne, tout mortel dont la prunelle rencontrait la sienne était subitement frappé de folie, et devenait incapable de produire autre chose que des soupirs.

Les anciens de la tribu avaient fini par s’émouvoir d’une situation qui menacait de transformer les Bni-Salah en une tribu d’aliénés, et une députation s’était rendue chez le père de la ravissante Tifelleut pour l’engager à la marier au plus tôt, et cela avec un étranger qui, en l’emmenant loin de la tribu, mettrait un terme à la terrible affection dont souffraient, à son endroit, les trop inflammables Bni-Salah.

Mais marier la charmante Tifelleut était chose d'autant moins facile qu’elle semblait éprouver plus que de l’horreur pour la vie à deux; aussi, répondit-elle aux ouvertures de son père par un refus très net qu’elle ne prit même point la peine de motiver. Le père, tout décontenancé, s’en alla raconter Son insuccès aux notables de la tribu, et ceux-ci ne purent que gémir avec lui d’un entêétement qui menaçait d’éterniser la folle passion à laquelle étaient en proie tous les jeunes gens de la montagne. Si ce désordre des cœurs se füt localisé dans la tribu des Bni-Salah seulement, ce n’eût été que demi-mal; mais la terrible affection fit la tache d'huile et se communiqua aux tribus voisines. Chaque jour, c'était, autour

territoire que se trouve le tombeau de Lella Imma- Tifelleut,.

El

SERRES RSS T TEA

du gourbi qu’habitait la séduisante Tifelleut, un cortège de soupirants qui y venaient comme en pèlerinage, guettant avec une patience féline le moment où elle se rendait à la fontaine.

Pendant longtemps, cette manifestation se borna à des soupirs; pourtant, un jeune et fougueux Misraoui (1) s'était, un jour, hasardé à lui peindre dans une kacida (petit poème) échevelée toute l'étendue de sa souffrance; il terminait en lui demandant sa main :

Ja lelleti! ïa bedri!

Kouni cherikti fi âmri! »

O ma dame! Ô ma pleine lune (2)!

Sois mon associée dans la vie! »

Le Misraoui en fut pour ses frais de poésie : l’éblouissante Tifelleut resta inflexible aux accents de cet incandescent Kabil; celui-ci fut d’autant plus piqué de ce refus, que les filles des Bni-Misra ne lui avaient jamais rien refusé. Sa vanité de séducteur en souffrit horriblement, comme on doit bien le penser; la passion finit par l’aveugler à ce point qu’il résolut de prendre par la violence ce que la prière avait été impuissante à lui faire obtenir. C'était mal; mais soyons indulgents pour ceux qui aiment.

Il prit donc ses mesures pour enlever linsen-

(4) De la tribu des Bni-Misra.

(2) Comparer le visage d’une femme à une pleine lune est le suprême de la galanterie chez les Arabes.

sible Tifelleut. Cette opération présentait d’autant moins de difficultés dans l'exécution, que la jeune Kabile, trop naïvement candide pour soupconner le mal, n’avait rien changé à ses habitudes : elle allait, comme par le passé, deux fois par jour à la fontaine, et quelquefois elle s’y trouvait seule.

Le Misraouï, suivi d’un de ses serviteurs dans lequel il avait toute confiance, vint s’embusquer, un jour, dans les broussailles de chênes qui couvrent la rive droite de l’ouad El-Merdja, un peu au-dessus du douar des Amchach, et tout près du sentier par lequel passait habituellement la jeune fille pour se rendre à la fontaine. Deux mules, dont l’une portait un élégant palanquin, broutillaient, la bride sur le cou, quelques maigres touffes de dis tigrant le sol çà et là.

Il n’était pas loin de l'heure de la prière du mor’ reb (coucher du soleil), et, pourtant, la charmante Tifelleut ne paraissait pas encore dans le sentier qui menait à la source. Avait-elle pris un autre chemin? Ce n’était pas probable, puisque celui sur lequel le Misraouï attendait était le plus court et le plus commode. L’impatient Kabil ne savait que penser de ce retard, et mille suppositions plus ou moins sensées venaient le torturer et l'irriter. « Peut-être ai-je été aperçu par l’un de mes rivaux, pensa-t-il, ou bien, avec ce flair dont sont douées les femmes, la trop rusée Tifelleut a-t-elle deviné mon projet? »

Ce qu’il y a de certain, c’est que le Misraouï commençait sérieusement à désespérer, et que

les bouillonnements de la rage sourde à laquelle il était en proie se trahissaient déjà à l'extérieur de son individu par des plissements de front, par des grincements de dents et par des serrements de poings. Mais tout à coup le visage du Misraouï se déplissa et ses poings se desserrèrent : il venait d’apercevoir au tournant du sentier celle qu’il brülait de posséder.

En effet, la belle Tifelleut s’avançait, la cruche à la hanche, et avec ce gracieux balancement de l'assiette que les femmes kabiles ont évidemment emprunté aux femmes arabes. Bien qu’on ne lût pas encore couramment sur son pâle visage les signes par lesquels Dieu distingue ses élus, il n’en brillait pas moins déjà de ce rayonnement qui émane des êtres à qui Dieu a donné ici-bas une mission de charité ou d'amour. Ces marques étaient certainement lettre close pour le brutal Misraouï, il en ressentait les effets, mais la cause échappait à ses sens grossiers; il ne voyait rien d’ailleurs au delà de la possession charnelle de cette merveilleuse fille.

Sur un signe du Misraoui, son serviteur bridait les bêtes. Quant à lui, il s’apprètait à fondre sur la pauvre Tifelleut dès qu’elle aurait pénétré dans le chemin creux.

Avant de s’y engager, et comme si elle eût eu le pressentiment de ce qui allait se passer, elle s'arrêta et regarda autour d’elle. Le résultat de cette inspection fut sans doute satisfaisant; car elle entra dès lors sans hésiter dans le sentier raviné qui menait à la fontaine.

Quand elle fut à sa hauteur, le Misraouï bondit comme un tigre, et se précipita sur sa proie qu’il enleva comme il l’eût fait d’une plume; il est vrai que l’amour doublait ses forces. La charmante Tifelleut ne poussa pas un cri, ne fit pas la moindre résistance; elle avait compris, sans doute, qu’il était écrit que le Misraouï serait son ravisseur, et la résignation musulmane lui prescrivait dès lors de ne point chercher à lutter contre la destinée. Peut-être aussi, avait-elle pensé que le Dieu unique la tirerait de ce mauvais pas. Elle eut même assez de calme et de sangfroid pour poser sa cruche à terre sans la casser. Dans une famille kabile, le fait d’une cruche cassée a, de tout temps, été un événement; car cela y représente une perte relativement considérable. Cette cruche laissée dans le sentier était aussi une indication pour la famille de la victime, puisqu'elle permettait de déterminer l’endroit où sa disparition devait avoir eu lieu.

Le Misraouï, disons-nous, enleva la thofla comme si elle eüt eu la légèreté d’un oiseau, et la déposa dans le palanquin que portait la mule. Après avoir soigneusement fermé les rideaux de la litière et prescrit à son domestique de conduire la bête par la bride, le ravisseur monta sur la seconde mule et donna le signal du départ.

Comme il n’eüt pas été sans danger pour le Misraouï de rencontrer sur son chemin des gens des Bni-Salah, il se garda bien de suivre les sentiers qui reliaient entre eux les gourbis ou les

douars des Kerracha, lesquels font partie de la tribu des Bni-Salah; il escalada, au contraire, les hauteurs boisées de cèdres, qui s’allongent dans le nord-est, et suivit leurs crêtes en traversant le pays des R’ellaï. Il pénétra sur le territoire des gens de sa tribu, les Bni-Misra, par les Taoula, qui en sont une fraction, et descendit sur l’ouad El-Mokthâ, où étaient ses gourbis, par l’ouad Mermoucha. Il fallait à ses mules l’étonnante adresse et la sûreté de pied qui sont particulières à ces animaux, pour traverser sans accident un pays aussi affreusement tourmenté que celui qu’elles venaient de parcourir.

Pendant tout ce voyage, le Misraouï, abîimé dans des pensées qui, tour à tour, lui avaient montré le ciel et l’enfer, c’est-à-dire la possession de la ravissante Tifelleut, et le châtiment que devait, inévitablement, attirer sur sa tête Paffront qu’il venait d’infliger à la famille de la jeune fille et à la tribu des Bni-Salah tout entière, le Misraouï, disons-nous, n’avait point une seule fois adressé la parole à sa victime. Il avait pensé avec raison qu’elle devait être fort irritée contre lui, et qu’il en serait probablement très mal reçu. Il s'était donc borné, en tenant sa mule à quelques pas de celle de la jeune vierge, à surveiller, autant que le lui permettait une nuit splendidement étoilée, le palanquin qui la renfermait dans ses rideaux.

Il atteignit ses gourbis un peu avant l’heure de la prière du fedjeur (point du jour). Le serviteur arrêta la mule au palanquin devant un

groupe d'habitations disposées à peu près en douar, et renfermées dans une haie de figuiers de Barbarie, dont les solutions de continuité étaient remplies par des broussailles sèches de jujubier sauvage. Après avoir mis pied à terre, le Misraoui s’approcha de la mule qui portait l’objet de son fougueux et brutal amour, et il écarta les voiles du palanquin en disant d’une voix qu'il s’efforcait, mais vainement, de rendre tendre : « Nous sommes arrivés, Ô ma bienaimée! » et il s’apprêtait à la prendre dans ses bras pour la descendre de la litière. Mais, Ô miracle! une colombe avait remplacé la délicieuse Tifelleut, et les bras du trop passionné Misraouï s'étaient refermés sur le vide.

Dans sa fureur, le grossier Misraouï eut un instant la pensée de tordre le cou à la colombe; mais il réfléchit qu’il avait évidemment affaire à une élue de Dieu, et qu’il serait peut-être imprudent de s’y attaquer. D'ailleurs, l'oiseau s'était envolé, et avait repris la direction des Bni-Salah après avoir tournoyé, comme pour le narguer, au-dessus de la tête du ravisseur. Ce Kabil en fut pour sa honte, et, dans la crainte que son aventure ne s’ébruitât, et qu’il ne devint la risée des tribus voisines, il quitta les montagnes des Bni-Misra pour s’enfoncer dans celles du Djerdjera.

Ce miracle, on le pense bien, fit grand bruit dans toute la montagne, et il n’en fallut pas davantage pour établir la réputation de sainteté de la jeune vierge, et prouver aux incrédules qu’elle

était l’amie de Dieu. Lella Tifelleut, qui était remplie de modestie, ne prit point d’orgueil de cette manifestation du Très-Haut en sa faveur, elle continua à s'occuper de soins terrestres absolument commeé si elle n’eût été qu’une simple mortelle. Les Kabils n’en revenaient pas, ces grossiers ne pouvaient comprendre qu'avec un don pareil, la séduisante Tifelleut restât pauvre et ne battit pas monnaie. Ce désintéressement leur paraissait encore bien plus merveilleux que sa transformation en colombe; aussi, dès lors, fut-elle pour eux un objet d’admiration et de respect, et l'amour qu’elle inspirait naguère à tous ceux qui l’approchaient se changea-t-il en une sorte d’idolâtrie muette, qui se traduisait ordinairement par des hoquets pleins d’une éloquence passionnée. Personne, bien entendu, n’eut l’idée de renouveler la tentative du Misraoui.

Pourtant, s’il faut s’en rapporter à la tradition, l’aversion qu’éprouvait la sainte pour les hommes, cette sorte d’androphobie qui avait fait le désespoir des montagnards se serait singulièrement modifiée quand elle eut atteint l’âge des passions. S’était-elle brouillée avec le Dieu unique, qui lui aurait alors retiré le don des miracles? On ne sait pas, puisque Dieu est impénétrable dans ses desseins; ou bien, cette transformation morale de la belle Tifelleut répondait-elle à quelque plan caché du Maître des Mondes?

Quoi qu’il en soit, autant on avait aimé à la citer comme un modèle de chasteté, autant elle était devenue un objet d'horreur: pour la tribu -des

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Bni-Salah et pour celles qui l’avoisinaient. Elle, la pure parmi les pures, elle, la colombe timide, elle apportait aujourd’hui dans ses impudiques et redoutables amours toute la fougue, toute la frénésie de la panthère. La candide Tifelleut n’était plus, aux yeux des Kabils, qu’une sorte de r’oula, une goule, qu’il n’était au pouvoir d'aucun mortel de rassasier. On racontait d’elle les choses les plus effrayantes, et personne ne passait devant la porte de son gourbi sans se hâter de réciter la formule déprécatoire : « Au nom du Dieu clément et miséricordieux! »

Lella Tifelleut était d'autant plus dangereuse, qu’elle avait conservé sa merveilleuse beauté, et cette puissance fascinatrice à laquelle n’avaient jamais pu se soustraire ceux dont le regard s'était rencontré avec le sien. Son amour donnait la mort, disait-on, et tout homme qui avait franchi le seuil de la demeure de la trop séduisante fille pouvait être rayé du nombre des vivants. Les Kabils le savaient; ils nignoraient pas que, s’approcher dans le rayon d'influence de son regard de feu c'était fatalement la mort, puisque toute retraite leur devenait dès lors impossible; eh bien! malgré cela, d’imprudents jeunes gens, attirés irrésistiblement par nous ne savons quelle sorte de charme, allaient à chaque instant donner étourdiment dans les lacs invisibles que tendait à leurs cœurs l’impitoyable Tifelleut. C’est ainsi que disparurent successivement vingt-sept jeunes gens des Bni-Salah, la fleur et l'espoir de la tribu.

Il faut dire que personne ne doutait qu’elle ne possédât à fond l’eulm er-roukka, c'est-à-dire Part de préparer et d'employer les charmes et les enchantements, et ce n’était pas pour rien qu’elle portait des colliers d’endjalib, de hkemra et de kabala, coquillages dont les vertus fascinatrices sont, certes, assez connues pour qu’il soit besoin de les rappeler ici. Au reste, plusieurs femmes, qui s'étaient approchées de l’habitation de Lella Tifelleut, prétendirent lavoir entendue, et très distinctement, prononcer les formules des enchantements, surtout les suivantes : « Za hemra, ehmirih! » — à coquillage, fascine-le! — et « Za kabala, ekbalih! » — Ô charme, fais-le venir à moi! — Souvent aussi, elle usa de l'influence du kerar, boule ou coquillage dont la vertu est irrésistible, et à laquelle l’homme, même le plus indifférent, ne pourrait se soustraire, fût-il aussi âgé que Merted, ce roi de l Yémen qui vécut six cents ans. Tout malheureux dans l'oreille duquel tombaient ces paroles de l’incantation :

O boule, amène-le!

O boule, attire-le!

S'il vient, donne-lui le plaisir;

S'il se détourne, donne-lui la mort! »

Tout homme, disons-nous, qui entendait ces paroles tombait subitement dans une sorte de délire amoureux, et, pareil à l’oiseau qui subit le pouvoir fascinateur du serpent, il se précipitait attiré, aspiré vers le seuil fatal qu'il ne devait

plus repasser vivant... C'était terrible! on en conviendra.

On ne sait si cette effrayante attraction avait quelque rapport avec la lune; mais, ce qu’il y a de certain, c’est qu’elle ne s’exerçait avec toute son énergie que lorsque notre Satellite éclairait notre hémisphère. En somme, cette particularité était encore assez heureuse, puisqu’en leur laissant une sorte de répit, elle diminuait, pour les jeunes Kabils, les chances de mortalité.

Dès que l’astre des nuits remplaçait celui du jour, Lella Tifelleut apparaissait sur le seuil de son habitation, et là, assise devant une sorte de reddana (rouet à filer), elle filait de ses longs doigts, pareils à des ädfouth (1), une quenouille nue sur une bobine qui, en apparence, restait toujours vide. Tantôt la roue de la reddana tournait avec une rapidité extrème, tantôt son mouvement de rotation s’exercait avec une lenteur pleine de nonchalance. Lella Tifelleut s’accompagnait alors, dans sa mystérieuse besogne, par un chant monotone, un murmure inarticulé plutôt, qui semblait la plainte d’une mourante.

Quelques vieillards, qui avaient pu s'échapper du périmètre d'influence dans lequel ils avaient pénétré involontairement, expliquaient de la manière suivante, pour en avoir ressenti les effets, le funeste don d’attraction que possédait la ter-

(1) L'édfouth est une sorte de ver mince, long et doux au toucher, auquel les poëtes arabes comparent souvent les doigts de la femme.

rible Tifelleut : dès qu’un malheureux avait dépassé la zone enchantée, il sentait son cœur tourner et se tordre dans sa poitrine, puis se dévider comme s’il se fût enroulé sur la bobine d'une fileuse. L’infortuné devenait dès lors incapable de la moindre résistance, et il suivait machinalement son cœur, qu'il cherehait, mais vainement, à maintenir dans sa poitrine.

C'était donc à filer des cœurs que, si l’on en croit ces vieillards, s’amusait cette femme bizarre, et ils n’hésitaient pas à affirmer qu’ils n'avaient dû leur salut qu’à la rupture, dès les premiers tours du rouet, du fil cardiaque dont Lella Tifelleut comptait bien se faire une laisse pour les attirer sous son funeste toit. Cette hypothèse n’est pas absolument dépourvue de probabilité; car il paraît naturel que le cœur d’un vieillard présente moins de ductilité que celui d’un jeune homme.

Les Kabils en étaient arrivés à ce point, qu’ils ne savaient plus du tout si la puissance de Lella Tifelleut était d'attribution divine ou satanique ; cette singulière fille appartenait-elle au monde des humains ou à celui des esprits? Était-elle, enfin, femme ou démon? Quelques-uns disaient : « Par Dieu! il n’y a pas à en douter, c’est bien Loubaïna, la fille de Satan! » Les autres répliquaient : « Comment! grossiers que vous êtes, ne voyez-vous pas que c’est un ange?» Néanmoins, il y avait incertitude, et ce doute ne laissait pas que de plonger les Bni-Salah dans une grande perplexité, et il faut avouer qu’il y avait

bien de quoi; car, si Lella Tifelleut n’était ici-bas qu’un spécimen de ces hour el-ain (1) dont le Prophète a peuplé son paradis; si sa mission n'était que de mettre l’eau à la bouche des Croyants en leur donnant un avant-goût des jouissances célestes; s’il en était ainsi, les Kabils qu’elle choisissait pour ses expériences ne compromettaient pas leur salut. Mais, si, au contraire, Lella Tifelleut n’était qu'une sidana, un démon femelle, une r’oula, une goule envoyée par Satan, c'était une autre affaire, et il y avait lieu dès lors d’y regarder à deux fois avant de s’abandonner aux séductions de cette enchanteresse. Or, comme pas un des vingt-sept disparus n'avait raconté ce qu’il en était, les jeunes Kabils, et même ceux qui avaient conservé quelque virilité commencèrent à prendre des précautions contre les entrainements de leur cœur, de leurs sens, voulons-nous dire. Ainsi, ils firent usage de certains breuvages qui passaient pour avoir la vertu d’éteindre les feux de l'amour, et c’est inoui ce qu'ils consommèrent de salouana, ce calmant si souverain qui se compose d’un peu de terre enlevée d’un tombeau et délayée dans l’eau.

Malgré cela, quelques imprudents subirent encore les effets de l’étrange pouvoir de Lella Tifelleut : pareils à ces nachithat, à ces étoiles qui

(1) Hour signifie proprement qui a les yeux grands, d'un beau noir. Hour el-aïin, belles PASSE ot deux ru aux yeux noirs; de là houri.

passent rapidement d’un point du ciel à l’autre, et qui ne sont autre chose que les âmes des Croyants, ils couraient joyeux au-devant de la mort, mais d’une mort, pensaient:ils, pleine de délices. Voir leur funeste idole leur sourire de ses perles, se suspendre à ses lèvres pour s’y eñivrer de sa salive et y savourer des voluptés léthifères, sentir le poison se répandre dans leurs veines et leur embraser les sens, passer, en un mot, d’un paradis dans l’autre doucement, sans secousse, sans souffrance, tout cela n’étaitil point à leurs yeux une suprême félicité, et pouvaient-ils, franchement, souhaiter une autre mort? Non. Et puis, après tout, pourquoi le Dieu unique avait-il donné à Lella Tifelleut son incomparable beauté si ce n’était pour séduire? « D'ailleurs, se disaient-ils avec une apparence de raison, il n’est pas douteux qu’en exprimant cette maxime : « Fuyez les femmes laides et stériles, » le Prophète — que la bénédiction et le salut soient sur lui! — n’ait eu l'intention de sous-entendre : « Mais recherchez celles qui sont belles et fécondes. »

Cette situation ne pouvait évidemment durer, à moins toutefois que la destruction complète de la tribu des Bni-Salah n’eût été dans les desseins du Créateur; mais, heureusement, il n’en était pas ainsi; car on apprit, un jour, que Lella Tifelleut avait quitté sa demeure pour aller s'établir, au sommet du massif des Bni-Salah, dans un gourbi de branchages dont elle avait fait sa kheloua (solitude). Là, vêtue d’une mel-

hafa de laine grossière fixée à la taille par une corde de palmier nain, elle passait ses jours et ses nuits, couchée sur la terre, à prier et à s’entretenir avec Dieu. Jeunes et vieux pouvaient aujourd'hui l’approcher impunément et sans danger pour leurs cœurs; car elle avait perdu ce chaud rayonnement et cette puissance d’attraction qui la faisaient naguère si redoutable. Cette existence nouvelle, ce retour à la chasteté, ces dures privations que s'était imposées Lella Tifelleut étaient-ils l’effet du repentir ou les conséquences de l’âge? On en fut de tout temps réduit aux conjectures sur cette question, et la tradition s’est toujours tue obstinément là-dessus. Nous ferons comme elle, d'autant plus que ce point laissé dans l’obscurité n’est pas d’une importance capitale, même pour les personnes qui tiennent le plus à connaître le fond des choses. Nous l’avons déjà dit, nous nous sommes promis de n’avancer que des faits parfaitement admis, et nous nous ferions un cas de conscience de falsifier mème la tradition.

Malgré ce retour à la vie de privations et de prière, le Dieu unique s’obstinait pourtant à ne pas rendre à Lella Tifelleut le don des miracles que jadis il lui avait octroyé. Lui, qui voit jusqu'au plus profond des cœurs, s’apercevait-il que la conversion de cette sorte de Marie-l’'Égyptienne n’était pas sincère? Sentait-il qu’elle n’était pas encore suffisamment détachée des choses de la terre, et que le démon de la chair n’avait pas entièrement évacué ce corps qui

avait donné asile aux plus fougueuses passions? Nul ne le sait. Aussi, la kheloua de Lella Tifelleut n’était-elle que médiocrement fréquentée. En effet, pour les Kabils, une sainte qui n’a pas le don des miracles est à peu près sans valeur; car cela prouve qu’elle n’a pas l’oreille de Dieu. Alors ce n’est pas la peine de la prendre pour intermédiaire auprès du Tout-Puissant s’il doit rester sourd à ses prières. Ce serait de l’argent perdu, et l’argent est ce que les Kabils aiment le moins à perdre.

Lella Tifelleut souffrait visiblement de ce manque de confiance du Très-Haut; aussi résolutelle de sortir coûte que coûte de cette fausse situation. Elle dépouilla sa melhafa de laine, qu’elle remplaca par des haïllons qui ne couvraient que très imparfaitement son corps naguère si merveilleusement beau; elle avait à peu près oublié depuis longtemps déjà la pratique des ablutions; elle résolut de s’en abstenir dorénavant de la facon la plus absolue; elle laissa son opulente chevelure qui, jadis, avait eu pour peigne les doigts des grands de la tribu, s’embroussailler en nid d'oiseau; elle cercla ses jambes de khelkhal de fer, puis, ayant pris le bâton de voyage, elle s’en alla en mission dans les tribus kabiles pour essayer de raviver la foi plus que chancelante des montagnards, et leur expliquer les beautés de la religion mahométane, que ces grossiers n’entendaient que très imparfaitement, ou, pour mieux dire, pas du tout.

Lella Tifelleut savait bien qu’elle entreprenait là

une besogne difficile et qu’elle risquait fort de prècher dans le désert; mais elle n’en aurait que plus de mérite aux yeux du Dieu unique, lequel ne pourrait mieux faire que de lui rendre son oreille.

La deroueucha resta deux ans à semer çà et là la parole de Dieu dans les sillons qu’elle avait préparés; malgré le soin et le zèle qu'elle y mit, la récolte fut mince et le résultat insignifiant. Lella Tifelleut avait bien les signes auxquels ceux qui en ont l'habitude reconnaissent les saintes; mais, malheureusement, ils n'étaient pas perceptibles pour les Kabils; il fallait d’ailleurs à leurs sens grossiers autre chose que des apparences spirituelles; il leur fallait, en un mot, des miracles parfaitement caractérisés, et c’est justernent ce que Lella Tifelleut était impuissante à leur donner.

Désespérant d'obtenir du Dieu unique la faveur qu’elle en sollicitait, celle du don des miracles, Lella Tifelleut reprit le chemin des Bni-Salah, et regagna le pic qu’elle habitait avant son départ pour sa mission. Ce lieu, voisin du premier ciel, et particulièrement propre à la prière, lui parut on ne peut plus convenable pour y attendre la mort et y reposer dans l'éternité. Elle se dressa une dchoucha (cabane de branchages) au pied d'un cèdre, et là, elle se livra de nouveau aux pratiques les plus austères de la vie érémitique. Ayant cru que, dans un songe, Dieu lui avait reproché le luxe de son vêtement, Lella Tifelleut le dépouilla à son réveil, et se mit dans un état absolu de nudité. « Elle avait d’ailleurs dépassé

l’âge des séductions, ajoute le conteur traditionniste, et elle allait entrer dans celui où se clôt définitivement la phase de la fécondité; elle atteignait, en un mot, l’époque critique de la ménopause. » Ne vivant dès lors que des herbes et des racines qu’elle trouvait autour de sa kheloua, et que, dans la saison d’hiver, :elle était obligée de disputer aux neiges; sans autre feu sur ce pic glacial que celui dont elle brülaïit pour la cause de Dieu; seule dans cette solitude où le hasard n’amène que quelques rares gardiens de troupeaux de chèvres; c'était assez, il nous semble, pour rentrer en grâce auprès du Très- Haut. En effet, Lella Tifelleut s’aperçut un jour qu’elle avait le don de prophétie, et qu’elle pouvait lire dans l’avenir comme un thaleb dans un livre; il lui semblait, en même temps, qu'il était en son pouvoir de changer à son gré les lois qui régissent l'univers. Après quelques essais heureux de cette puissance, elle n’hésita plus à opérer devant la foule. Dès lors, son ermitage ne désemplit plus de solliciteurs, et sa cabane eût été bientôt insuffisante pour contenir tous les mezsoued (sacs de peau) de glands que lui apportaient les généreux Kabils, si elle eût voulu accepter ces dons; mais elle avait fait vœu de pauvreté, et nous ajouterons qu’intérieurement ces montagnards n’en étaient pas fâchés. A partir de ce moment, les Bni-Salah firent toujours précéder son nom des titres de « Lella, imma, » madame, ma mère, qu’on ne donne qu'aux femmes de condition ou de considération.

Le bonheur s'était abattu sur la tribu des Bni- Salah et s’y maintenait avec uue rare persévérance; tout réussissait à ces montagnards depuis que Dieu avait rendu sa puissance à leur sainte; aussi, ne mettaient-ils pas en doute que ce ne fût à son intercession qu’ils dussent les faveurs du ciel. Malheureusement, Lella Tifelleut était mortelle, et il arriva qu’un jour, des pèlerins, qui étaient venus la solliciter d’être leur intermédiaire auprès de Dieu pour qu’il rendît leurs femmes fécondes, la trouvèrent étendue sans vie au pied de son cèdre. Dieu lui avait repris son âme, ne laissant à la terre que sa dépouille mortelle.

Le bruit de sa mort se répandit bien vite parmi les Bni-Salah et dans les tribus voisines ; les premiers s’empressèrent d'exécuter les dernières volontés de Lella Tifelleut, qui avait exprimé le désir de recevoir la sépulture au pied du cèdre où elle avait vécu. Il était, au reste, de l'intérêt des Bni-Salah de conserver chez eux les restes d’une sainte qui, à l’occasion, pourrait toucher deux mots en leur faveur au Dieu unique, et il n’est pas indifférent d’avoir auprès de lui, qui en a tant à entendre, un intercesseur de plus.

On fit à la sainte des funérailles superbes, et son tombeau fut immédiatement renfermé dans un djamdà (chapelle) en pierres sèches, qu’on recouvrit d'un toit de dis soutenu par une charpente de roseau. Une Æbiba (petite coupole), construite dans l’intérieur du gourbi, indique le point où furent déposés les restes mortels de la mrablha (marabouthe).

Le lieu où elle avait établi sa première kheloua a été consacré par la construction, près d’un vieux cèdre, d’une haououitha (petite muraille en pierres sèches) que, tous les ans, les Amchach blanchissent à la chaux.

Le djamä qui renferme la dépouille mortelle de Lella Imma-Tifelleut est semblable au mekam qu’à cinq cents mètres plus à l’est, la piété des fidèles a dédié à Sidi Abd-el-Kader-el-Djilani. Ce djamä s'élève au milieu d’un fouillis de broussailles d’aoucedj (arbuste épineux) et de cèdres morts gisant sur le sol. Nous ferons remarquer de nouveau qu’il n’y a que les impies ou les esprits forts qui osent couper ou ramasser du bois autour des tombeaux des saints, et l’espèce en est encore rare en pays kabil, excepté là où la civilisation a déjà pénétré. Les montagnards croyants ne mettent d’ailleurs pas en doute que, s'ils commettaient ce sacrilège, quelqu'un de leur famille serait, dans l’année, frappé de mort ou de cécité. C’est ce qui explique le grand âge, et l’état de conservation des arbres qui sont dans le périmètre de protection d’un marabouth mort en odeur de sainteté.

Les œufs et les petits des oiseaux — des perdrix surtout — qui appartiennent à la zone sacrée renfermant le tombeau de Lella Tifelleut, jouissent de la protection dont elle couvre les cèdres qui entourent sa chapelle funéraire : quiconque y toucherait compromettrait sérieusement l'existence ou la vue de ceux qui lui sont chers, y compris la sienne, bien entendu.

Lella Imma-Tifelleut n’a pas cessé d’être excellente pour les Bni-Salah : un de ces Kabils a-t-il perdu une chèvre? eh bien! il lui suffit de promettre un chevreau à la sainte si elle consent à la lui faire retrouver. La sainte ne résiste jamais à une pareille promesse, et l’homme à la chèvre perdue ne manque pas de la retrouver dès le lendemain. Il élève alors le chevreau promis, et dès qu’il est devenu bouc, il loffre en ouäda (promesse, vœu) à Lella Tifelleut, ou plutôt à son oukil. Le propriétaire d’un troupeau de chèvres désire-t-il l’assurer contre la dent des chacals? eh bien! qu’il offre un bouc à la sainte, ét son troupeau n’aura rien à redouter — pendant un an — de la voracité des carnassiers.

La fête annuelle de Lella Imma-Tifelleut se célèbre au printemps : au jour fixé, toute la tribu des Bni-Salah, hommes, femmes et enfants, montent en pèlerinage au tombeau de la sainte. C’est à la fraction des Amchach, sur le territoire de laquelle se trouve la chapelle funéraire, qu’incombe le devoir de fournir le thäam (1); mais, en résumé, comme la sainte est fêtée par toute la tribu, les Amchach se sont mis préalablement en quête pour recueillir les éléments du festin, lesquels se composent habituellement de trente ou quarante boucs et de quelques jeunes bœufs

(1) Le mot fhéam signifie, proprement, nourriture, pitance, mets, chose que l’on mange habituellement; mais, en Algérie, cette expression s'emploie souvent pour désigner le kousksou.

qui n’ont pas encore labouré. Si le produit de la quête a dépassé la somme des besoins, l’excédant est vendu à la criée, et le montant de la vente est remis à l’oukil de la sainte, le gardien de son tombeau.

De nombreux vases de terre renversés pêlemêle dans l’intérieur de la chapelle composent le matériel servant à ces agapes annuelles des Bni-Salah.

Les pauvres, qui ne peuvent guère compter que sur ces sortes de fêtes pour se rassasier, se gardent bien d’y manquer. Ces jours-là, ils mangent comme s'ils ne devaient plus jamais en retrouver l’occasion.

La ziara (Visite) hebdomadaire au djamà de Lella Tifelleut a lieu le lundi. Ce jour-là, quelques rares fidèles vont prier sur le tombeau de la sainte. On sent bien qu'aujourd'hui la foi des Bai-Salah est loin d’être à la même altitude que la chapelle funéraire qui renferme la dépouille mortelle de leur illustre patronne.

Les Bni-Salah rapportent qu’en 1840, époque à laquelle les Réguliers de Mohammed-ben-Allal: et d’El-Berkani étaient campés dans leur tribu, l'Émir Abd-el-Kader s'étant endormi sur le tombeau de Lella Imma-Tifelleut, où il était venu prier, avait vu en songe un ange qui lui avait révélé que sa prière serait la dernière qu’il ferait dans le pays des Bni-Salah. « Il est écrit, aurait ajouté l’ange, que le jour des Français est arrivé, et Dieu, qui donne la terre à qui il lui plaît, Dieu, qui tantôt répand à pleines mains ses dons

sur ceux qu’il veut, et qui tantôt les mesure, Dieu, dis-je, a décidé qu’ils seraient les maîtres du pays. »

Quoiqu'il en soit de ce songe de l’Émir, ce fut, en effet, la dernière fois qu’il parut dans le pays des Bni-Salah.

Le Pic de Sidi Abd-el-Kader-el-Djilani. — Panorama des trois zones concentriques entre les Hauts-Plateaux et la mer. — L'Atlas dans la province d'Alger. — Les vallées de l’ouad Targa et de l’ouad El-Merdja. — Le bassin de l’ouad Cheffa. — Le pays et la tribu des Mouzaïa. — Les marabouths Mohammed-ben-Fekiyer et Mohammed-ben- Bou-Rekäa.

Nous voici donc sur lun des pitons les plus élevés du Petit-Atlas. Nous déclarons même que nous n’en sommes pas le moins du monde incommodé. Porter le ciel n’est décidément pas une tâche aussi difficile que voudrait le faire accroire le fils de Jupiter et de Clymène, et il n’y a vraiment pas là tant à faire le gros dos, et pourtant nous ne sommes ni un géant, ni le propriétaire d’une musculature exagérée. Ah! tout cela

prouve qu’il y a joliment à rabattre des choses de l'Antiquité.

Mais, par exemple, si Pascension a été rude, nous en sommes largement dédommagé par la magnificence du spectacle qui se déroule autour de nous.

Nous sommes au matin, l’univers est splendide! Lavée à grande eau la veille, la terre se montre sous ses plus ravissantes couleurs ; son vêtement, où les nuances tendres dominent, est d’une fraicheur exquise, et rien sur la palette de artiste ne peut aider à rendre ce tableau magique, qui semble avoir été peint par les génies.

Comme sur cette montagne au sommet de laquelle Satan transporta Jésus pour essayer sur lui sa troisième tentation, on découvre du piton de Sidi-Abd-el-Kader tous les royaumes de la terre, et nous avouons que ce n’eût peut-être pas été sans quelque hésitation que nous eussions rejeté les offres du tentateur s’il nous eût glissé, comme à l’'Homme-Dieu, cette proposition dans le tuyau de l'oreille : « Je te donnerai toutes ces choses si tu te prosternes devant moi pour m’adorer. » Eh! mon Dieu! il y en a tant qui, pour bien moins que cela, se prosternent, et à plat ventre, devant des gens qui ne valent pas même Satan |

Le piton de Sidi-Abd-el-Kader est, sans contredit, lun des plus beaux belvédères de l’Algérie, et celui dont, probablement, l’ascension est le moins pénible, puisqu'elle peut s’opérer de la base au sommet à dos de cheval ou de mulet. Le

pays à traverser est, en outre, remarquablement beau, et ses sites sont on ne peut plus pittoresques : sur les étages inférieurs et intermédiaires, c’est la Suisse avec ses précipices, ses abimes, ses escarpements, ses sentiers de chèvres, ses torrents, ses cascades, ses versants épaissement boisés, ses vallées pleines d'ombre et de mystère; sur les crêtes, c’est le Liban avec ses cèdres millénaires, ses rochers calcinés et ses arêtes dénudées.

Comme nous le disions plus haut, du sommet du pic de Sidi Abd-el-Kader, on découvre le monde : dans l’est et à l'horizon, c’est la chaîne du Djerdjera qui se découpe en lambrequins sur le ciel, qu’elle troue de ses quatre pics, ou aiguilles : Tirourda, Lella-Khedidja, Tamgout, En- Nadhor; au sud-est, c’est le Djebel Dira et ses contre-forts; voici au sud les montagnes des Adaoura, le Kaf-El-Akhdhar et le Kaf-Msaïl; puis la trouée du Chelef, qui laisse voir les soulèvements des Hauts-Plateaux. Toujours à l'horizon, ce sont les montagnes des Oulad-Anteur, le Djebel El-Hammouch, qui commande le poste de Bou-R’ar (Boghar), le Djebel Eth-Thaïg, qui est son prolongement, le Djebel Ben-Khellala, le Djebel El-Gueçâa, le Djebel El-Ksob, le Djebel Taguelsa, la Sra (1) Ech-Cheaou, c’est Taza, Tniyet-

1) Sur la gauche du Chelef (Chelif), et particulièrement dans le sud de Miliana, le mot sra est généralement employé dans le sens de djebel, montagne. La sra est surtout une crête mamelonnée, probablement la sierra (scie) espagnole. da

el-Ahd, le Bou-Zououar, le Djebel En-Nedat, et, à Pouest, le pic de l’Ouarsenis.

Refaisant le même tour d'horizon, nous voyons, au second plan, les montagnes des Aït-Ouaguennoun, des Flist-Oumellil, des Bni-Khalfoun, des Bni-Djâad, des Ahl-El-Aach, des Hacen-ben- Ali, des Houara, des Oulad-Helal, des Matmata, des Bni-Zougzoug et des Bni-Ferah.

Nous avons, enfin, Comme zone de premier plan, celle qui couronne la Mtidja : les montagnes des Icer, des Bni-Aaïcha, le pic d’Azla, le Djebel Bou-Zegra, les montagnes des Zima, des Bni-Djelid, des Bni-Zelman, des Bni-Ouatas, des Bni-Azzoun, des Bni-Misra, des Bni-Mecâoud, des Ouzra, de Médéa, des Mouzaïa, des Ouamri, la chaîne du Gonthas, Miliana, le Zakkar-ech-Chergui, le Zakkar-El-R’erbi, les montagnes des Bni- Mnaceur et celle des Chennoua,.

Nous le répétons, si, tournant le dos à la mer, nous parcourons du regard le triple hémicycle montagneux dont nous venons de nommer les points principaux, nous serons inévitablement frappés, quelle que soit notre indifférence devant les beautés de la nature, par la grandeur du spectacle qui se déroulera sous nos yeux. Nous ne savons, en effet, rien de plus remarquablement beau, de plus splendidement merveilleux : à chaque instant, et selon les jeux de la lumière, le décors change ou se modifie; c’est l’imprévu infini du kaléidoscope, ce sont des surprises sans fin, des changements à vue incessants :

tantôt c’est une vaste mer, dont les vagues au-

raient été figées par le refroidissement, ou immobilisées par quelque divinité que fatiguait leur éternel mouvement de va-et-vient; tantôt, quand la lumière allume les crêtes, c’est comme un immense moutonnement de montagnes. Làbas, à l'horizon, c’est un double piton qui, pareil à une tête de taureau, éventre le ciel de ses cornes; à côté, c’est une aiguille brune qui se profile, comme un clocher gigantesque, sur un fond bleu-clair vaguement vaporeux; plus loin, c’est un feston qui se découpe sur le ciel, une tenture d’azur éraillée, un rideau effiloché, un firmament enguenillé. Au dernier plan, dans l'est, ce sont des soulèvements pareils à la carcasse d’un vertébré démesuré, ou au dos d’un caméléon monstrueux; ce sont aussi des vagues vert-tendre roulant nonchalamment sur ellesmêmes comme si elles étaient poussées par une brise mollement caressante; dans le sud, des cimes bleu-tendre se fondent dans la teinte azurée du ciel.

Au second plan, les objets sont plus fortement accusés : ce sont des pics rocheux se dressant fièrement dans les airs; ce sont des contre-forts taillés en lame de rasoir; ce sont des cimes boisées qui semblent se. terminer en aigrette de huppe; ce sont des pitons dont le vêtement a glissé et dont on voit les os; ici, le versantest vert-sombre; là, il est tonsuré ou affecté de teigne décalvante. A droite, c’est un soulèvement presque perpendiculaire, on dirait la pierre soulevée d’un sépulcre prête à retomber sur un ca-

davre; à gauche, le mouvement est resté inachevé.

Si l’on fouille ce pèle-mêle d’arêtes qui s’allongent en rampant, de bras qui se tendent, qui se Saisissent, qui Ss’étreignent, qui se nouent, qui s’enchevêtrent, qui se tordent, qui se confondent, qui irradient d’un centre commun comme les tentacules d’un immense céphalopode; si l’on examine ce fouillis de dorsales, de costales, de brachiales, de digitales qui constituent le squelette, l’ossature des montagnes, on parviendra pourtant à déchiffrer ce mystérieux grimoire, qui estle grand livre de la nature. Quoi de plus sublime que cet apparent désordre qui n’est pourtant qu'harmonie! Quoi de plus magnifiquement terrible que cette nature tourmentée, bouleversée que les anthropopathes mettent au compte de la colère de Dieu, comme si le Tout- Puissant pouvait tomber dans ce péché capital!

Chacune des convulsions de la terre est écrite à sa surface, et s'y révèle en caractères ineffaçables : sommets abrupts, ravins béants, bassins déchirés, labourés de plis anfractueux, déversoirs à lèvres âpres, dénudés, laissant voir çà et là leur carcasse de rocher, escarpements coupés à pic, crêtes à arêtes vives, ou dentelées en lame de scie, étages bossués, torrents rocailleux jonchés de blocs roulés, fondrières sombres et sévères, abîmes vertigineux, gouttières profondément ravinées, terrasses en amphithéâtre auxquelles on arrive par des gradins gigantesques,

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