RANCE
sâtre des anciens : c’est la fête de la vieillesse; ce sont les bergers et les bergères d’Arcadie parant de pampres le vieux Silène. Et ces arbres étrangers groupés respectueusement autour des oliviers, on les dirait venus en pèlerinage de tous les points du monde pour saluer les rois de la végétation : ils réunissent toutes les couleurs, tous les tons, toutes les nuances de verdure, délices de la vue; ils embaument les airs de toute l’enivrante parfumerie de Dieu.
Nous sommes au mois de juin; il est quatre heures du matin, le ciel est splendide, et l'air d’une limpidité si parfaite qu’on pourrait compter les arbres sur les crètes; les oiseaux saluent le lever du soleil de leurs chants mélodieux; Pastre s’est déjà fait annoncer par des rayons qui poursuivent la nuit et qui balayent les étoiles sur leur passage. On se sent heureux de vivre; on voudrait s'établir sous ces parasols de verdure, et l’on est tenté de dire comme Pierre à Jésus : « Seigneur, il est bon de demeurer ici; si vous l’agréez, nous y ferons trois tentes, une pour vous, et deux autres pour Moïse et Élie. » Avec leurs grands bras qui se cherchent, les oliviers encadrent de ravissantes échappées, tableaux sublimes dont la peinture ne saurait donner une idée : à l’ouest, ce sont des montagnes rosetendre festonnant sur un ciel d'azur; plus à droite, c’est le lac Halloula (1), vaste miroir dans
(1) Cette partie de l'ouvrage était écrite avant le dessechement du lac Halloula.
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lequel le Djebel-Chennoua, aux cimes dorées, fait sa toilette; au nord, ce sont les collines boisées du Sahel semées de villages, de haouch (fermes arabes), de maisons de campagne, et paraissant un champ émaillé de marguerites.
Dirait-on que ce jardin est d'hier, que ces fouillis de verdure, ces massifs impénétrables comme une forêt vierge, n’ont que quatre ou cinq ans d'existence? Ah! c’est que notre terre d'Afrique est une terre de baraka (bénédiction), une bonne mère dont le sein ne tarit jamais, et qui est toujours disposée à le donner à ceux de ses enfants qui prennent la peine de le lui demander. C’est vraiment merveilleux ce que peut ici l'alliance de quelques grains de sable et de quelques gouttes d’eau avec un rayon de soleil!
Il est bien difficile de retrouver la trace du cimetière et du vieux bivouac d'autrefois au milieu de cette luxuriante végétation, avec ces corbeilles de fleurs, avec ces eaux qui s’enroulent au pied des arbres comme des colliers d'argent, avec ces poissons dorés qui mendient quelques miettes de pain aux promeneurs. Au lieu de roses, de romarins, de verveines, le sol était autrefois hérissé de pierres sépulcrales ; des chouahed (1) se dressaient sur les tombes pour
(1) Les chouahed (de chehed, témoigner) sont les pierres qu'on dresse sur les tombes à la tête et aux pieds du mort. On les nomme chouahed parce qu’on y fait inscrire, ordinairement, la profession de foi musulmane. Le plus souvent, les chouahed sont tout simplement des pierres brutes.