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témoigner encore qu’il n’est pas d’autre divinité que Dieu, et que Mohammed est l’apôtre de Dieu. Les Croyants attendaient, couchés auprès de leur intercesseur Sidi Iakoub, le jour où le Tout-Puissant redressera les ossements et les couvrira de chair; ces squelettes blanchis, qui croyaient pouvoir attendre en repos la résurrection, ont été dispersés, et leur poussière a été jetée au vent. Sidi lakoub seul a obtenu grâce devant les profanateurs, bien que, si l’on en croit les khoddam du saint marabouth, la destruction de sa koubba eût été dans les projets des Chrétiens, — que Dieu maudisse leur religion ! — mais aucun outil n'ayant pu mordre la pierre de son tombeau, force leur avait été de renoncer à cette impie dévastation. Tant mieux! car c’eût été réellement un crime de renverser cette élésante chapelle funéraire, si gracieusement placée au milieu des vieux oliviers.
Cette koubba, qui s'élève élégante et blanche comme la robe d’une vierge, renferme les restes mortels de Sidi lakoub-ech-Cherif, le noble, le pieux, le savant, la lumière de l'Islam. Si vous désirez savoir à quelle époque vivait ce grand saint, adressez-vous à son oukil (1); il vous
(1) L'oukil est, à proprement parler, un mandataire, un administrateur, un individu chargé des intérêts d’un autre. | L'oukil d'une koubba est une sorte de sacristain qui, moyen- | nant rétribution, est chargé de certains détails, tels que | ceux d'ouvrir la chapelle aux khoddam du saint les jours de ziara, d'allumer le réchaud sur lequel doivent être brûlés les bkhourat (parfums), de recueillir les offrandes des fidè-
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répondra invariablement : « Demande leur âge à ces senboudj (oliviers sauvages). » Nous expliquerons plus tard le sens de cette réponse sibylline, qu’on pourrait ne pas trouver satisfaisante.
Il n’est point de peuple qui commette l’anachronisme avec un plus candide aplomb que le peuple arabe ; aussi, est-ce une difficulté sérieuse de démêler l’histoire du conte, et le vrai du faux. Est-ce là un bien grand mal après tout? Nous ne le pensons pas; car la fiction a, généralement, plus d’attraits que la vérité. Néanmoins, emporté par la curiosité, par Pesprit d'investigation, nous avons voulu savoir ce qu'était Sidi lakoub, en quel temps il vivait; nous avons voulu connaître les causes de la profonde vénération dont il est encore l’objet autour de Blida. Il nous a donc fallu, à défaut d'histoire écrite, fureter dans les coins du passé, interroger les vieillards, ces conservateurs de la tradition, et c’est en nous accrochant tenacement à certains détails qui nous paraissaient mieux éclairés que certains autres, que nous avons pu, par déduction, nous convaincre que l’oukil exagérait sensiblement, et que le passage du saint sur la terre devait être fixé vers l’époque où le corsaire Baba-Aroud) fondait la Régence d’Alger, c’est-à-dire vers le
les, de maintenir la koubba dans le meilleur état de propreté, etc. Chaque koubba dont le saint a un peu d’importance a aussi une oukila, qui remplit, auprès des pieuses femmes fréquentant la koubba de ce saint, les fonctions dont est chargé l’oukil auprès des hommes.
commencement du XVIe siècle. Ne voulant ce-
pendant pas briser les illusions des Croyants
en général, et celles de l’oukil en particulier, nous sommes tout disposé, si cela peut leur être agréable, à faire de Sidi Iakoub un contemporain du Prophète.
Comme la plupart des illustrations religieuses
| de PAfrique septentrionale, Sidi Iakoub-ech-Che-
rif a vu le jour dans le R’arb (Ouest) ; il appartenait, ainsi que l'indique son nom, aux Cheurfa (1) du Marok.
Depuis longtemps, Sidi Iakoub brülait du pieux désir d’aller visiter les Villes Saintes ; car Dieu a dit : « Accomplissez le pèlerinage de Mekka et la visite des Lieux Saints. » On allait entrer en choual, le premier des trois mois sacrés (2) dans lesquels doit être accompli el-heudjdj (le pèlerinage); Sidi Iakoub fit ses préparatifs de voyage, et, suivi de nombreux serviteurs, il quitta Meurrakech (Marok), et se dirigea vers le Cheurg (Est). Après quinze jours de marche, il avait atteint l’ouad Ech-Cheffa (Chiffa), qu’il coupait à son débouché dans la Mtidja, et remontait la rive droite d’un ouad qui descendait de l’est sur un lit de cailloux. Cette rivière est celle qui, plus tard, prit le nom de Sidi Ahmed-el-Kbir. Il était Pheure de la prière de l’äceur (trois heures de
. (1) Cheurfa, pluriel de cherif, qui signifie noble, et, spécialement, descendant du Prophète Mohammed.
(2) Le pèlerinage à Mekka doit être accompli dans les trois mois de choual, dou el-käda, dou el-hadjdja.
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Paprès-midi); Sidi Iakoub se décida à poser son camp sur là rive droite de cet ouad, à quelque distance du point où il sort de la gorge qui le verse dans la plaine.
S'il faut en croire la tradition, cette rive et l'emplacement qu’occupe Blida aujourd’hui n’avaient point, alors, cette riche végétation qui, de nos jours, fait à la ville une si gracieuse ceinture : ce n’était qu’une vaste prairie où paissaient les troupeaux des tribus voisines. Sidi lakoub fit dresser ses tentes en cercle sur ce tapis de verdure, qu'émaillaient les fleurs des champs, écrin de la terre; ses chevaux mis au piquet, et ses chameaux entravés de manière à ne leur laisser l’usage que de trois jambes, pouvaient brouter autour d’eux une herbe fine comme le duvet de la lèvre d’un adolescent. Le lieu plut à Sidi Iakoub, et il se promit de revenir y camper si Dieu lui faisait la grâce de lui accorder le retour des Villes Saintes.
Sidi [akoub et ses compagnons étaient arrivés heureusement à Mekka ; après y avoir accompli toutes les pieuses cérémonies du pèlerinage, c’est-à-dire fait sept fois le tour de la Kàba, la station sur le mont Arafat, et les promenades entre les collines Safa et Meroua; après avoir bu de l’eau du puits de Zemzem, et lancé sept cailloux dans le lieu où le diable fut lapidé par Abraham qu’il avait voulu tenter, les pieux pèlerins avaient repris, purifiés, le chemin du R’arb (Ouest).
Sidi Iakoub n'avait point oublié son campe-
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ment sur les bords de l’ouad; aussi, lorsqu'il n’en fut plus qu’à une petite distance, avait-il ordonné à quelques-uns de ses serviteurs de prendre les devants pour y aller de nouveau dresser ses tentes. Les serviteurs exécutèrent la volonté du maître ; mais ils cherchèrent en vain | l'emplacement de leur ancien campement: il n’y avait plus de trace de la prairie dont le saint homme avait gardé un si agréable souvenir.
Sidi lakoub arriva bientôt avec le reste de sa suite. Les serviteurs qu’il avait envoyés en avant | ne laissaient pas que d’être un peu confus de ! linsuccès de leur mission ; ce fut pis encore quand ils virent Sidi Iakoub mettre tranquillement pied à terre, et ordonner à ceux qui Île | suivaient d’en faire autant. — « Par Dieu! 6 mon- | seigneur, Se hasarda de dire l’un des serviteurs,
ce ne peut être ici que nous avons posé nos
tentes; car le sol était nu, et, aujourd’hui, il est
couvert d’une forèt d’oliviers. À moins que je
ne sois le jouet des djenoun (génies), je ne puis | croire cependant que ces arbres n’existent que dans mon imagination. »
Un sourire de béatitude ravina la figure du saint, qui affirma que c'était pourtant bien là qu’ils avaient campé. — « On ne peut s’y tromper, ajouta-t-il, car les piquets de nos tentes sont encore fichés en terre, et disposés dans lordre où vous les avez placés. »
| — «Que Dieu m’aveugle, Ô monseigneur! sije vois autre chose que des arbres à l’endroit que tu indiques ! »
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— « Dieu, — qu’il soit exalté ! — peut ce qu’il veut, reprit le saint homme: ces oliviers sont les piquets de nos tentes, que le Tout-Puissant a transformés en arbres pour que les fidèles Croyants pussent trouver sous leur feuillage un abri contre l’ardeur du soleil. Certes, Dieu est grand et généreux, et c’est par ces signes qu’il se manifeste! Heureux ceux qui les comprennent! »
Après avoir reconnu que les oliviers, par leur disposition, marquaient exactement l’emplacement qu'avaient occupé leurs tentes, les gens de Sidi Iakoub, ne doutèrent pas que ce miracle ne fût dû à l'influence du saint homme qu’ils avaient accompagné dans sa visite aux Villes nobles et respectées, Mekka et El-Mdina, — que Dieu les garde !
Sidi Iakoub était aussi chargé d’ans que rempli de vertus ; il comprit que ce signe par lequel Dieu se manifestait était un avertissement, et que le Maître des mondes ne tarderait pas à l’appeler à lui. Le soir de ce jour, il assembla ses gens dans sa tente, et leur dit qu’il était évident pour lui que Dieu avait marqué sous ces oliviers le terme de son voyage ici-bas: — « Je sens la vie m’échapper, ajouta-t-il; je laisserai mon corps loin des tombeaux de mes saints ancêtres; Dieu le veut ainsi, et ses desseins sont impénétrables. Quant à vous, Ô mes enfants ! retournez vers votre R’arb chéri, et dites à notre seigneur, notre sultan, notre maître, le prince des Croyants, l'ombre de Dieu sur la
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terre, le chef de la troupe victorieuse, le bouclier de la religion, dites-lui que ma dépouille mortelle repose ici; mais que mon esprit a pris avec vous le chemin du R’arb. » Et il les congédia en les bénissant.
Ils se retirèrent dans leurs tentes en fondant en larmes ; car ils ne doutaient pas de la prescience du saint ; ils se consolèrent cependant en pensant qu’ils auraient un protecteur de plus auprès du Tout-Puissant, ce qui, dans les cieux comme sur la terre, n’est nullement à dédaigner.
Dieu avait depuis longtemps déjà allumé ses mondes, que le sommeil n’avait pu encore appesantir la paupière des serviteurs de Sidi Iakoub. Vers le milieu de la nuit, la tente du saint marabouth parut tout à coup resplendissante de lumière, tandis que les ténèbres devenaient plus épaisses autour d'elle. Les disciples du saint se hâtèrent de quitter leurs nattes, ne doutant pas qu’ils allaient être témoins d’un nouveau miracle : en effet, un chemin lumineux, qui semblait un rayon détaché du soleil, s’étendait comme un tapis de la tente de Sidi Iakoub au lit de la rivière , le saint homme le suivait lentement ; il glissait plutôt qu’il ne marchait. Bien que les berges fussent, comme elles le sont aujourd’hui, hautes et escarpées (1), il ne parut pas s’en
(1) Le point de l’ouad Sidi-El-Kbir où la tradition place la rencontre de Sidi Iakoub et de Sidi Ahmed-el-Kbir, serait un peu au-dessous de la koubba du premier de ces saints.
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inquiéter, et il les descendit avec une sérénité qui arracha de la bouche de ses serviteurs d’ardentes louanges adressées au Dieu unique. Sidi lakoub s'arrêta au milieu de la rivière, et y fit ses ablutions. Un autre point lumineux apparut en même temps à l’endroit où la rivière sort de la gorge, et descendit le cours de l’ouad: c'était comme une grosse étoile qui jetait des rayons jusque dans les ravins qui débouchent dans la rivière. On put bientôt reconnaître, à l’éclat de cette lueur, le pâle et austère visage de Sidi Ahmed-el-Kbir, saint marabouth qui avait sa Æheloua (solitude, retraite) au fond de la gorge qui, depuis, à pris son nom. Lorsqu'il fut à hauteur de Sidi Ilakoub, qui avait cessé ses ablutions, il lui baisa silencieusement l’épaule. Ils conversèrent pendant quelques instants ; leurs voix arrivaient jusqu'aux serviteurs de Sidi Iakoub comme le doux murmure de la nesma (zéphyr) dans les cordes d’un rbab (espèce de lyre). Un hibou passa rapidement au-dessus des saints personnages, en jetant un cri aigu que les échos de la montagne répétèrent trois fois. Soudain, les lueurs s’éteignirent, et tout rentra dans l'obscurité.
Les gens de Sidi Ilakoub comprirent que ce prodige cachait un mystère dont ils n’osèrent pas chercher immédiatement l’explication ; ils craignaient aussi d’avoir été le jouet d’une illusion. Ils résolurent néanmoins d'attendre, en priant, le retour du jour pour éloigner l'esprit du mal qui avait interrompu si brusquement la
conversation des deux saints ; car pour eux, le hibou qui venait de fendre l’air comme une fièche ne pouvait être autre chose qu’un djenn (démon) de la pire espèce.
Le lendemain, au fedjeur (point du jour), dès que lPaurore eut effacé les étoiles, ils pénétrèrent respectueusement dans la tente de Sidi Iakoub : le saint homme était dans l’attitude de la prière, c’est-à-dire prosterné le front sur le sol et les mains étendues de chaque côté de la tête. Ils attendirent qu’il Se relevât pour le saluer de leur «es-salam âlik, ia Sidi! » que le salut (de Dieu) soit sur toi, Ô monseigneur | Sa prière se prolongeant au-delà du temps ordinaire de la prosternation, ils s’approchèrent du saint, et ils reconnurent qu’il avait cessé de vivre. Le reste de chaleur que conservait son corps prouvait que sa mort avait dû coïncider avec le passage du hibou dans la rivière.
Après avoir versé d’abondantes larmes, les gens de Sidi Iakoub s’apprêtèrent à lui rendre les derniers devoirs : ils le déshabillèrent et létendirent sur une natte, puis l’un d’eux le lava avec de l’eau froide au moyen d’un linge qu’il passa sept fois sur tout le corps du saint; après la dernière lotion, il l’aromatisa avec du camphre, le revêtit d'une chemise, lui enveloppa la tète d’un turban, et le recouvrit d’un kÆfen (suaire). Ainsi que l'avait désiré le saint marabouth, une fosse fut creusée à l'endroit même où était dressée sa tente ; on l’y descendit, eton l’y coucha sur le côté droit, la tête tournée du
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côté de la Kibla (1). De larges pierres plates recouvrirent ensuite le corps du saint; puis l’un de ses serviteurs jeta trois poignées de terre dans la fosse, que les autres se hâtèrent de combler avec leurs mains. On placa deux mchahad à la tête et aux pieds du mort, et des djenabiat (2) sur les flancs. Cette tombe n’était que provisoire ; les serviteurs de Sidi Iakoub se proposaient de lui faire élever une koubba digne de lui ; lun d’eux devait ramener de Figuig des macons ayant la spécialité de ces sortes de constructions. Mais qu’on juge de la surprise des gens du saint! Le lendemain matin, au moment où ils se disposaient à reprendre le chemin du R'’arb, ils virent avec admiration que, pendant la nuit, Dieu avait chargé ses génies de cette pieuse mission: en effet, une élégante koubba (celle que nous voyons encore aujourd’hui) recouvrait les restes vénérés de Sidi Iakoub-ech-Cherif. Ses serviteurs louèrent Dieu, qui venait encore de se manifester d’une manière si merveilleuse, et ils répandirent dans les tribus des environs la nouvelle de ces prodiges. Tout le Tithri l’apprit comme par enchantement, et le bruit en courut avec la rapidité de l'éclair jus-
(1) La Kibla est la direction de la prière ; c’est le point vers lequel tout musulman doit se tourner pour prier. Cette direction est celle de la Kâba, temple situé à Mekka.
(2) Les djenabiat (de djenb, flanc, côté) sont les larges pierres qu'on place le long des grands côtés des tombes pour y maintenir les terres.
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qu’à Blad Bni-Mezr’enna (1). Le Cheurg (Est) et le R’arb (Ouest) en eurent si promptement connaissance, qu'il est à croire que Dieu y avait envoyé ses messagers. De tous les points du pays on vint en pèlerinage au tombeau du saint, et, dans toutes les tribus, un grand nombre de pieux musulmans se déclarèrent ses khoddam (serviteurs religieux).
Depuis cette époque, ce zèle ne s’est pas ralenti, et, tous les samedis, dès le fedjeur, la foule des fidèles venus en ziara encombre les abords de la koubba où reposent les restes mortels du saint.
(1) Blad Bni-Mezr'enna (pays des Bni-Mezr’enna), dénomination par laquelle les indigènes de Pintérieur et les poètes arabes désignaient souvent la ville d'Alger, laquelle aurait été construite sur l’emplacement d’une tribu de marabouths nommés les Bni-Mezr enna.
Les zaïrin. — L’oukil. — Le tombeau de Sidi Iakoub. — Un jour de ziara. — La hache miraculeuse. — L’'invisibilité des khoddam du saint. — La rouhania (revenant).
S’il faut en croire la tradition, Sidi Iakoub-ech- Cherif aurait été le chikh (maître) de l’illustre Sidi Ahmed-el-Kbir, dont nous parlerons plus loin, aussi, plein de respect et de vénération pour son ancien maitre, ce saint marabouth aurait-il dit à ses derniers moments : « Que celui qui veut que sa ziara soit agréable à Dieu visite Sidi Ilakoub avant moi. » Nous ajouterons que les vrais Croyants se conforment scrupuleusement à cette recommandation de Sidi Ahmed: