‹ Blida, récits selon la légende, la tradition & l'histoireChapitre 12 sur 41 · DAS · texte numérisé non relu

DAS

Cest aujourd’hui samedi; suivons les zairin (visiteurs, pèlerins), qui, déjà, se glissent dans les méandres du jardin aboutissant au tombeau du saint. Dès la veille, à l’heure de l’âceur (trois heures de l’après-midi), le vieil oukil a ouvert la porte de la koubba, et son premier soin a été d'allumer dans un réchaud de terre, à laide d’un lambeau d’éventail, le charbon sur lequel il a jeté à profusion le djaoui (benjoin) et l’euoud el-kmari (bois odoriférant d'Asie). L’oukil prétend que l’odeur de ces précieux parfums dispose le saint à écouter plus favorablement les prières de ses Æhoddam, et à les transmettre à qui de droitavec plus d’insistance. On comprend dès lors les prodigalités de ce sacristain, et l'excès que, tous les huit jours, il fait de ces aromates.

Approchons-nous, et furetons de l’œil dans le sanctuaire, puisqu'il n’est pas permis aux infidèles d'y pénétrer : l’'oukil, qui, sans doute, n'appartient pas au culte de Vesta, a laissé éteindre le feu sacré qu'il avait allumé la veille. Sans trop se préoccuper des conséquences qu’aurait entraînées jadis cette coupable négligence, il rallume ses charbons avec le calme d’un bedeau qui n’a rien à se reprocher, et il y jette les parfums : une colonne de fumée s’en échappe, et va s’épanouir en pahnier dans la concavité de la coupole. Après ce coup d’encensoir, l’oukil se retire, et va s'étendre sur un fragment de natte au pied d’un olivier.

L'intérieur de la koubba de Sidi Iakoub n’est

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rien moins que somptueux : les offrandes des fidèles ne seraient-elles point en rapport avec leurs demandes, ou bien l’oukil — que Dieu nous pardonne cette hypothèse — ne donnerait-il pas scrupuleusement aux dons des Croyants leur pieuse destination? En pays musulman, il y à tant de gens qui vivent grassement de leur saint, que notre supposition n'aurait rien d’exorbitant. Dans tous les cas, ce n’est pas en faveur de son tailleur que l’oukil de Sidi Iakoub dissiperait les fonds que lui confient les fidèles ; car ce respectable sacristain est médiocrement vêtu ; peutêtre n’est-il misérable qu'à la surface!

Des nattes de jonc, dentelées par l’usage comme le bernous d’un Derkaouï, paraissent avoir la prétention de dissimuler les inégalités du sol de la koubba, et de le rendre plus moelleux aux sgenoux des Croyants ; des lampes de fer-blanc, et des cierges de toutes les dimensions cerclés de papier doré pendent le long des murs du saint lieu, dont la nudité est dissimulée par de petits drapeaux de nnououeur (indienne, toile fleurie).

Le tombeau de Sidi Iakoub est surmonté d’une sorte de tdbout (châsse) recouvert de soie verte et rouge, et bordé de bandes d’indienne bleue: il présente la forme d’une gbiba (petite koubba) terminée par un croissant doré. Aujourd’hui, jour de ztara, quatre drapeaux aux couleurs rouge, jaune et bleue flanquent les angles du tombeau ; ces drapeaux, aussi bien que ceux qui tapissent les murailles de la koubba, sont des ouäâda (éx-voto) provenant des fidèles ayant

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eu beaucoup à demander au saint, ou considérablement à se faire pardonner.

La chapelle s’encombre ; les derniers venus attendent leur tour assis sur les bancs en maçonnerie construits de chaque côté de la porte ; un chapelet de Croyants entoure le tombeau ; ils sont là dans toutes les humbles attitudes de la prière. Les femmes sont en majorité: enveloppées dans leurs haïk et affaissées sur leurs talons, elles rappellent les saintes femmes au sépulcre du Christ. Un derouech (1), enroulé dans ses bernous rapiécés, dort couché en travers Sur le tombeau de Sidi Iakoub: il en attend, Sans doute, des révélations. Une mère, accroupie Sur la natte, présente au saint un enfant chétif et rabougri, en marmottant une demande de santé et de force pour ce pauvre avorton qui est tout Son espoir. Un déguenillé, prosterné la face contre terre, se maintient indéfiniment dans cette posture : il attend, évidemment, que le saint daigne lui faire connaître au juste le jour et l'heure où les Chrétiens — que Dieu les extermine ! — seront jetés à la mer. On l’a prédit tant de fois, et la prédiction s’est si peu réalisée jusqu’à présent, que les prophètes en sont sen- Siblement tombés dans le discrédit ; il serait temps que le saint, qui est du pays où doit poindre le Moula es-Sûa (Maître de l’Heure), et qui, indubitablement, a de grandes chances pour être

(1} Derouech (derviche), homme détaché des choses de ce monde, et ayant fait vœu de pauvreté.

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