‹ Blida, récits selon la légende, la tradition & l'histoireChapitre 13 sur 41 · D AT · texte numérisé non relu

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bien informé, s’expliquât catégoriquement sur le moment de l’apparition de ce messie.

Vous verrez que le saint fera encore la sourde oreille, et qu’il ne répondra que trop vaguement à l'interrogation du déguenillé. Tout porte à croi-

re, du reste, que Sidi Ilakoub manque de ren-

seignements précis sur l’époque où se produira cet événement, si impatiemment attendu par tout bon musulman. Nous pouvons donc encore respirer, et il me semble que nous aurions tort de nous presser de faire nos malles.

Deux ou trois oulad:el-blaça (1) — enfants de la place, — assis à la manière arabe, et manquant complètement de cette pieuse attitude que réclame tout saint lieu, s'occupent de tout autre chose que de prières : l’un fait sa toilette en se passant les doigts des mains dans ceux des pieds ; un autre détresse les franges d’or du drapeau qui est devant lui, et parait être à la recherche du meilleur moyen de se procurer, comme talisman, bien entendu, quelques fragments de cette précieuse ouäda (ex-voto). Espérons que ses efforts finiront par être couronnés de succès.

Après un séjour plus ou moins long sur le tombeau du saint, les fidèles se retirent en jetant à l’oukil ou à l’oukila quelques pièces de monnaie pour l'entretien de la koubba. Nous devons dire cependant que quelques pèlerins négligent

(1) C’est ainsi qu'on désigne les enfants indigènes qui exercent toutes les petites professions de la rue sans en avoir aucune.

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complètement ce pieux détail; mais l’oukil n’y prend pas trop garde. On ne trouve point, dureste, chez les employés du culte musulman cette âpre cupidité qu’on remarque ailleurs : chez eux, pas de ces hommes-troncs qui, dans nos temples, prélèvent sur la bourse des fidèles, sous prétexte de besoins plus ou moins sérieux, des sommes qui, répétées, finissent par faire à ces parasites dassez jolis revenus.

Les zairin continuent d'arriver: ici, c’est un vieillard perclus qui rampe jusqu’au tombeau du saint: il lui demande d’être son intercesseur auprès du Tout-Puissant pour qu’il lui rende les forces de sa jeunesse, perdues dans les débauches sans doute ; là, c’est une femme qui se traîne péniblement, les pieds nus, dans l’une des allées qui débouchent sur la koubba. Que demande:t-elle ? Que Dieu la rende féconde, peutêtre ? C’est bien tard ; mais il n’est rien d’impossible à Dieu. Et cette autre zaira qui, se trouvant, probablement, dans une période d’impureté, se tient en dehors de la chapelle, le visage tourné dans là direction de la Xïbla, les mains jointes et ouvertes comme un livre ?..… Sa demande paraît urgente à en juger par la volubilité qu’elle met dans sa pieuse requête. Elle est jeune encore : C’est, sans doute, la partialité de son mari dans la distribution des faveurs conjusales qui l'amène aux pieds du saint; elle désire que cette irrégulière situation soit au plus tôt modifiée, et, pour mettre Sidi Iakoub dans ses intérêts, elle jette deux sous à son oukila.

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Les saints portiques s’encombrent de plus en plus ; les Croyants se bousculent pieusement pour arriver plus vite au tombeau de l'illustre marabouth. En pays arabe, la galanterie n’est que très imparfaitement pratiquée, et les femmes auront leur tour (1) quand les hommes qui viennent d’envahir la sainte demeure n’auront plus rien à demander à Sidi lakoub.

Que peuvent désirer ces deux femmes qui pénètrent sur les terres du saint en riant, et en fouillant les massifs du seul œil dont elles se servent habituellement dehors ? Est-ce bien à l'élu de Dieu qu’elles en veulent, et leur pieuse démarche auprès de son tombeau ne cacheraitelle pas plutôt quelque escapade dangereuse pour le front de leurs maris ? En effet, les deux zairat longent la koubba sans s’y arrêter, et le Hasard, qu'on traite d’aveugle, mais qui n’est que myope, les fait se rencontrer avec deux pèlerins qui paraissent avoir beaucoup plus à demander à la créature qu’au Créateur. Des mères, portant amarrés sur leurs dos des enfants souffreteux,viennent implorer le saint pour qw’il fasse rentrer dans ces pauvres petits corps la vie qui semble vouloir s’en échapper.

Les visiteurs vraiment pieux ont quitté leurs

(4) Dans les fêtes ou réunions, les femmes arabes sont toujours séparées des hommes, et ce n’est qu’accidentellement, ou lorsqu'elles sont classées dans la catégorie des ddjaïz (vieilles femmes), qu’on les rencontre avec des hommes,

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sbaboith ou leurs chebarel (1) à à l’entrée du jardin ; quelques-uns les tiennent à la main ; d’autres, dont la chaussure ne présente rien de tentant à la cupidité des voleurs, l’ont laissée à hauteur des premiers oliviers. Il faut dire que le plus ou moins de chemin parcouru sans souliers n’est pas indifférent pour obtenir lintercession du Saint, et les Croyants savent parfaitement que Sidi Iakoub tient exactement compte aux va-nupieds du trajet fait dans telle ou telle condition. Il est bien entendu que les faveurs de l’intercesseur ne sont acquises qu'aux musulmans qui, habituellement, marchent les pieds chaussés.

Dans quelques heures, Sidi Iakoub aura recu la visite de la plupart de ses ;hoddam qui habitent Blida ou les env irons ; le sanctuaire deviendra silencieux, et l'oukil, après avoir classé ses

ex-vo{o, et compté l’argent provenant de la générosité des fidèles (2), donnera un coup de balai dans la chapelle, et il en fermera la porte jusqu'au vendredi suivant. Les Croyants, remis à huitaine, rentreront soulagés dans leurs demeures, où se dirigeront, en remontant la rivière, vers le tombeau de Sidi Abmed-el-Kbir.

(1) Sbaboth, souliers d’hommes, et chebarel, souliers de femmes.

(2) Les Xbab des marabouths qui n’ont pas de descendants sont, ordinairement, entretenues aux frais de l'État ; dans ce cas, les oukla versent entre les mains de nos fonctionnaires les sommes provenant des fidèles, et reçoivent une rémunération qui, généralement, est fixée à 30 francs par an pour l’oukil, et à 15 francs pour l’oukila.

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S'il faut s’en rapporter à Sid Mohammed-ben- EÉl-Aabed, un vieux khedim (serviteur) de Sidi Iakoub, qui nous a fait le récit suivant, les oliviers qui entourent le tombeau du saint avaient été condamnés, au commencement de notre occupation de Blida, à tomber sous la hache de nos soldats. « Après s’être attaqués inutilement, nous disait-il, à la koubba, les Nsara (Chrétiens), sous le pauvre prétexte que les senboudj favorisaient approche des Kabils, voulurent abattre ces vénérables compagnons du saint marabouth ; mais, cette fois encore, ils furent obligés de reconnaître leur impuissance et de s’avouer vaincus. Quand Dieu le veut, il ne ménage pas ses prodiges. Tu vas en juger.

» Quand les Français eurent décidé loccupation de Blida, ils songèrent à l’entourer de murs pour s’y renfermer; la ville s'élevait alors blanche et coquette au milieu d’une forêt d’orangers, qui lenveloppait de toutes parts comme un turban vert cerclant la tête d’un cherif. La nouvelle muraille pénétra brutalement en serpentant au travers de nos jardins. Lorsqu'elle fut achevée, le commandant de la ville, — c'était le djeninar Doujifi (le général Duvivier), — trouva que Blida étouffait dans sa robe de verdure; il lui fit donner de Pair en prescrivant de détruire impitoyablement tout arbre qui serait en dedans des limites qu'il avait fixées. La scie et la hache eurent bientôt raison de nos pauvres orangers, et, au bout de quelques jours, Blidà paraissait une pestiférée dont on n'ose approcher dans la

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crainte de la contagion. Ce ne fut pas encore assez: Douffi ordonna de faire des trouées pour relier la ville aux camps extérieurs, particulièrement avec celui que nous nommions Mehalletel-Kbira (1). Le chemin par lequel on communiquait avec ce camp passait tout près des Zenboudj de Sidi Iakoub, qu'il laissait à gauche. II arriva, dit-on, — Dieu seul sait la vérité, — qu’un jour, des troupes sorties de Blida par Bab-el- Kebour (2), furent attaquées par des Kabils qui s'étaient embusqués dans les oliviers. Cette attaque servit de prétexte pour décider la destruction de ces senboudj. Cent zouaves, armés de haches, conduits par Doufifi lui-même (3), se dirigèrent joyeux et en chantant vers les arbres de Sidi Ilakoub : chacun de ces infidèles choisit sa victime, et s’apprêta, heureux de détruire, à

frapper ces respectables témoins du passage du

(1) Mehallet-el-Kbira (le Grand Camp) était établie sur l’emplacement occupé aujourd’hui par le village de Joinville.

(2) Bab-el-Kebour (porte des Tombeaux) se trouvait sur la place de la Citadelle, à hauteur et à droite du quartier de cavalerie qui fait face aux anciens bureaux de la Place.

(3) Dans l'intérêt de la vérité, nous devons dire qu’à la reprise des hostilités, en octobre 1839, Blida, dont l’occupation s'était effectuée le 7 février de la même année, était restée entourée d’un faible mur en pisé, et masquée par les bois d’oliviers et d'orangers qui l'enveloppaient. Nous ajouterons que le respect de la propriété avait été poussé si loin par l'autorité militaire, qu'aucune voie de communication nouvelle n'avait été percée dans les jardins pour arriver à la ville.

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saint, — que Dieu soit satisfait de lui! — sur la terre. Cent haches menaçantes allaient s’abattre en sifflant sur ces vieux troncs crevassés, ridés par le temps; rien ne paraissait pouvoir les sauver de la destruction, et quelques khoddam de Sidi Iàäkoub, qui avaient suivi les Zouaves à distance, pleuraient et priaient tout en espérant cependant qu’il ne laisserait pas se consommer un pareil sacrilège. A l'approche des dévastateurs, le saint tressaillit en effet dans son tombeau, et, bien que le temps fût extrèmement calme, un frisson sinistre courut dans les feuilles frémissantes des zenboudj comme si elles eussent été soumises au souffle d’un vent violent du R’arb (ouest). Les Zouaves ne parurent pas prendre garde à ce prodige qui, sans doute, ne fut sensible que pour les Croyants. Il devenait dès lors évident que l'intervention divine se manifestait. Aussi, quand chacun des Zouaves, brandissant sa hache dans les airs, allait l’abaisser pour frapper, une hache, qui paraissait être ombre de la sienne, et que tenait une main invisible, s'élevait menaçante au-dessus de la tête de ces impies en suivant opiniâtrement tous leurs mouvements. Les Zouaves de ce temps, assez incrédules et peu faciles à intimider, cherchèrent à plaisanter sur cette karama (miracle), et ils s’apprêtèrent, en jurant, à mener à fin leur œuvre de destruction; mais la merveilleuse hache persistait à imiter si impitoyablement les mouvements de la leur, qu’ils durent renoncer à cette dangereuse besogne. Doufifi, pour qui les &

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haches enchantées étaient invisibles, ne comprenant pas que ses ordres restassent inexécutés, se mit à reprocher aux Zouaves ce qu’il appelait, je crois, de l’indiscipline. Ces soldats lui ayant expliqué la cause de leur inaction, il pensa qu'ils voulaient se moquer de lui; il en fut très irrité, et, pour leur prouver, d’ailleurs, son peu de foi dans les sortilèges et les miracles, il s’empara furieux d’une hache tombée des mains d’un Zouave : l'air gémit terrifié sous le brutal élan qu’'imprima Doufifi à son terrible chakour (hache), et un éclair livide raya l’espace en suüivant la courbe décrite par le tranchant du redoutable instrument. Cen était fait du vieil olivier, mais Dieu, — qu’il soit exalté! — ne permit point que le djeninar (général) fût plus puissant que ses soldats : une hache étincelante s’éleva en même temps que la sienne menaçant de s’abattre sur sa tête. Doufifi n’insista pas. Or, comme, bien que chrétien, c'était un homme sage, il reconnut qu’il y avait là quelque chose de surnaturel, et que ces arbres étaient sous la protection d’un pouvoir supérieur au sien. Il donna donc l’ordre de les respecter. II se vengea, pourtant, de cet échec en faisant couper un grand nombre d’orangers et de figuiers qui ne firent aucune difficulté pour se laisser abattre. Il est vrai que ce n’était pas Sidi Iàkoub qui les avait plantés.

« La main protectrice du saint s’étendit toujours visiblement sur les lieux où il repose et sur ses serviteurs. Je veux t’en donner encore une preuve.

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« Dieu, quelquefois, nous rendait invisibles aux yeux des Chrétiens, ou les frappait d’aveuglement. C'était un samedi; un détachement de Zouaves bivouaquait sous les zenboudj pour observer les Bni-Salah qui, chaque nuit, descendaient de leurs montagnes pour rôder autour des postes français. On ne pouvait approcher du bois d’oliviers sans risquer d'entendre aussitôt siffler à ses oreilles les balles que ne manquaient jamais d'envoyer les sentinelles. J'avais juré de faire ma ziara au tombeau de Sidi Iàkoub; je sentais bien que cette pieuse visite n’était pas sans danger; mais je savais aussi que Dieu peut tout, et j’espérais que Sidi Iàkoub veillerait sur son serviteur.

« Je sortis de ma demeure, située dans les jardins de Blida, avant l'heure de la prière du /edjeur (point du jour), et je me dirigeai, en suivant le sentier que vous avez conservé (1), vers la koubba du saint. Avant de pénétrer dans les zenboud], je récitai le dikeur (2) de Sidi Iàkoub et je m'enfonçai dans le massif. Un feu de bivouac jetait ses dernières lueurs et éclairait en rouge les murs de la koubba. Quelques hommes, ac- | croupis autour du foyer, riaient comme rient les Français, et sans songer que la mort était à deux pas, peut-être, sous la forme d’un de nos Kabils.

(1) C’est le sentier qui, de l’abreuvoir de la porte de la Citadelle ou Bizot, conduisait au Jardin public.

(2) Dikeur (mention, souvenir), prière particulière à un marabouth fondateur d’un ordre religieux.

Je passai à le heurter auprès d’un factionnaire dont un arbre m'avait caché la présence; je me crus perdu, et il me semblait déjà entendre le bruit sec d’un fusil qu’on arme. Il n’en était rien; la sentinelle ne m'avait pas aperçu, sans doute, car elle ne répondit à notre rencontre, que par un murmure que je compris devoir être un juron au ton énergique dont il fut articulé : le Zouave avait certainement cru s'être heurté à l’arbre. Il y avait là un prodige manifeste. Je continuai mon chemin en croisant plusieurs autres sentinelles qui ne me virent pas davantage, bien qu’elles parussent regarder de mon côté. Une sueur froide perlait Sur mon front; je l'avoue, mon énvisibilité me faisait peur. Au moment où je passais près du feu, un jet de flamme vint m'éclairer tout entier, et, cependant, aucun des hommes de garde ne m’aperçcut. Je me précipitai dans la koubba, et, me prosternant sur sa tombe vénérée, je remerciai Sidi Iàkoub de la protection évidente dont il me couvrait; je le priai aussi de retenir dans mon cerveau mon esprit qui semblait vouloir s'envoler.

« Je sortis, et traversai une seconde fois les gardes et les sentinelles sans qu'ils fissent attention à moi. Quand je fus hors des se2boudj, la peur me prit de nouveau, et je me mis à courir comme un Mmedjnoun (possédé) tourmenté du démon. J’étais obsédé par une crainte vague d’être invisible pour ma famille comme je avais été pour vos soldats, et mon esprit ne reprit sa place que lorsqu'un de mes cousins, Ali-ben-

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Joucef, qui allait en ztara au tombeau de Sidi Ahmed-el-Kbir, me cria: — « Où cours-tu donc ainsi, à Mosthafa ? Ne reconnais-tu donc plus le fils de ton oncle? » Je laccompagnai dans son pèlerinage à Sidi Ahmed, et quand, rentré chez moi, mes enfants vinrent me saluer, je louai Dieu du fond de mon cœur.

« Quelques jours après, continuait le Blidi, vers minuit, et par un ciel noir d'orage, un Zouave indigène qui avait été mis en faction non loin de la koubba de Sidi Iäkoub, se précipitait vers le feu du bivouac sans fusil, sans chachia, l'œil hagard, les vêtements en désordre comme à la suite d’une lutte, la guetthaïa (1) flottant sur ses épaules. Interrogé sur la cause de sa terreur, il répondit qu'une rouhania (revenant), sortie de la koubba de Sidi Iàkoub, avait cherché à l'envelopper dans un immense linceul blanc, en lui reprochant de servir les Chrétiens. C’est en s’efforçant de se débarrasser de ce suaire, dont il sentait déjà le froid sur son corps, qu’il avait perdu son fusil et sa chachia. Ce malheureux, qu’on nommait Mohammed-ben-Merouan, mourut dans la matinée du même jour sans avoir pu recouvrer sa raison.

« Je pourrais, ajoutait le Æhedim de Sidi Iàkoub, te citer mille exemples où l'intervention du saint s’est fait plus ou moins directement et aussi visiblement sentir. »

(1) La guelthaïia est la touffe de cheveux laissée sur le sommet de la tête rasée des Arabes.

Affaires de sang. — Brahim-ben-Khouïled dans louad Sidi-El-Kbir. — Le commandant Raphel et un parti de Hadjouth. — Déclaration de guerre de VÉmir. — Les Réguliers chez les R’ellai et les Bni-Salah. — La batterie de la Koudiet Mimich et celle de la Koudiet Ameurou-Ammar. — Le blockhaus de Sidi Iäkoub et le lieutenant Gœury. — Sortie des troupes du Camp-Supérieur. Beau combat dans les Zenbouj. — Le blockhaus est dégagé. — Combat entre Blida et le Camp-Supérieur. — Combat dans les orangeries. — Le commandant Khan. — Combat dans l’ouad Sidi-El-Kbir. — Les Réguliers et les Kabils essuient une défaite complète.

Nous allons raconter quelques-unes des affaires de sang dont furent témoins les Zenboudj de Sidi Iàkoupb.

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Dès le mois de juillet 1839, il était visible qu'Abd-el-Kader se sentait mal à l'aise dans les limites que lui avait données le traité de la Thafna, et qu’il saisirait avec empressement tout prétexte qui lui permettrait de recommencer les hostilités. Les tribus campées au delà du maigre périmètre que nous nous étions réservé dans la province d’Alger, n'étaient pas moins impatientes que l’Émir de reprendre leur existence de combats et de pillage. On sentait déjà dans lair comme une odeur de poudre et de Sang ; la guerre était proche, imminente, et la première étincelle devait l’allumer. Les Hadjouth surtout, ces hardis pillards, ces écumeurs de la Mtidja, frémissaient de rage de l’autre côté de la Cheffa, et maudissaient l’Émir qui les tenait inactifs quand, à deux pas de leurs campements, il y avait du butin à faire et des têtes de Chrétiens à couper : supplice de Tantale. Un jour, c’était le 22 juillet 1839, quinze cavaliers de cette tribu, à bout de patience, se mettent sous les ordres de Brahim-ben-Kouïled, Pun des plus remarquables coupeurs de route de la Mtidja, et lancent leurs chevaux dans l’ouad Ech-Cheffa ; ils traversent les Bni-Salah, qui leur livrent passage, et fondent comme l'ouragan sur les conducteurs de deux prolonges du Train qui chargeaient des pierres dans le lit de l’ouad Sidi-El-Kbir. Surpris par cette brusque agression en pleine paix, les conducteurs n’ont pas le temps de se mettre en défense ; quelques-uns sont blessés, et les Hadjouth poussent vigou-

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reusement devant eux les seize mulets composant les attelages des prolonges. Le commandant du blockhaus de Pouad Sidi-El-Kbir (1) se met, avec dix hommes, à la poursuite des maraudeurs, et parvient à leur reprendre huit mulets. En revenant, il s'empare de vingt bœufs appartenant aux Bni-Salah, pour punir les gens de cette tribu d’avoir laissé passer les Hadjouth sur leur territoire.

S'appuyant sur le traité de la Thafna, Pautorité française demande au khelifa de l’'Émir à Lt Miliana, Sid Mohammed-ben-Allal (2), la restitu- | tion des mulets volés et la punition des agresseurs. Le Khelifa, qui, sans doute, a déjà reçu les instructions de son maître, répond qu’il ne fera rendre cette prise que lorsque les Français auront eux-mêmes prescrit la restitution de celles faites par les tribus placées sous leur protection. C'était, en même temps qu’une fin de non recevoir, un accroc manifeste au traité du 30 mai 1837. L'Émir complète cet acte d’hostilité en défendant aux tribus de la rive gauche de la Cheffa de labourer leurs terres.

| A partir de Ce moment, les incursions hostiles, prodromes de la guerre, deviennent fréquentes : après une trève de deux ans, nos soldats vont laisser la pioche pour reprendre le fusil, et recommencer le pénible service des embusca-

(1) Le blockhaus de l’ouad Sidi-El-Kbir est celui qu'on voit encore à l’entrée du Champ-de-Mars actuel. (2) Plus connu sous le nom de Sid Mbarek.

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des : rasés toutes les nuits dans les touffes de palmier-nain ; rampant, le fusil armé, de buisson en buisson ; écoutant l'oreille à terre, et cherchant à surprendre soit les battues lointaines du galop des chevaux, ou le tintement métallique du chabir sur létrier, soit le bruissement sec et cassant produit dans les broussailles par le passage d’un affamé de butin et de sang, nos soldats n’auront plus, désormais, que des nuits sans repos ni sommeil. Souvent, derrière ces bouquets de jujubiers sauvages, se dérouleront des drames sanglants, des luttes sourdes, impitoyables, terribles : par une nuit sombre et pluvieuse, un conscrit qui rève à sa mère, à son pays, à sa fiancée, sentira passer sur Son visage, au détour d’un buisson, l’haleine brûlante d’un ennemi ; il verra dans l’ombre des yeux de feu allumés par le fanatisme, et, stupéfié, annihilé, fasciné, il ne songera pas même à faire usage de son arme; l’Arabe, avant de lui laisser:le temps de: jeter -un cri, aura bondi sur sa proie, et son kheudmi (couteau) aura bientôt séparé la tête du tronc. Parfois, pillards et embusqués se rencontreront comme ces mineurs cheminant souterrainement sous les murailles d’une ville assiégée. L’ennemi, heureusement, n’aura pas toujours affaire à des conscrits ; il pourra tomber dans une embuscade de vieux soldats que ses cris, que son impétuosité, que l’étrangeté de sa manière de combattre r’effraient plus ; il y aura alors lutte à outrance, corps à corps, blasphèmes, injures,

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râlements, puis, peu à peu, ces bruits s’éteindront, le silence se fera, et le calme de la nuit ne sera plus troublé que par le glapissement des chacals accourus à la curée. Aux premières lueurs du jour, il ne restera de tout cela que sol piétiné et maculé de sang, fleurs meurtries, branches brisées et haillonnées de lambeaux de bernous, et quelques cadavres cloués à terre par des baïonnettes françaises, et mâchonnés par les hyènes ou les chacals.

Les mois d'août et de septembre 1839 se passent à surveiller les Hadjouth qui, de jour en jour, deviennent plus audacieux : le 2 octobre, El-Bachir-ben-Khouïled (1), l’un des plus intrépi-. des cavaliers de la Mtidja, traverse la Cheffa, sous le prétexte de bœufs enlevés, à la tète d’un soum nombreux et armé, et vient fondre sur les Bni-Khelil. Craignant, avec quelque raison, les conséquences de cette agression, les Hadjouth abandonnent en masse la rive gauche de la Cheffa, et transportent quatre cents de leurs tentes au delà de l’ouad Es-Sebt. Rassurés par la distance qu’ils ont mise entre eux et nous, ils. se ruent dès lors presque impunément sur nos tribus alliées, qu’ils razent impitoyablement.

Cette guerre d’escarmouches prend chaque jour des proportions plus considérables ; lPennemi nous étreint comme dans un cercle de feu; nous sommes littéralement bloqués entre les montagnes, l’ouad El-Harrach et l’ouad Ech -

(1) Le cousin du fameux Brahim-ben-Khouïled.

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Cheffa. Le 12 octobre, et c’est de ce jour que date la reprise sérieuse des hostilités, les Hadjouth enlèvent un troupeau sur notre territoire à un Khelili revenant du marché du Sebt. L’intrépide Commandant du camp de l’ouad El-Allaïg (1), le chef de bataillon Raphel, du 24° de ligne, s’élance à la poursuite des pillards à la tête de quatorze Chasseurs d'Afrique ; tombés, au détour d’un bois, dans une embuscade de deux cents Hadjouth, nos cavaliers sont bien vite entourés, cernés, enveloppés. Malgré leur valeur, ils succomberont ; ils le savent, mais ils vendront chèrement leur vie. Déjà trois Chasseurs, atteints mortellement, ont roulé sous le ventre de leurs chevaux, et trois Hadjouth ont mis pied à terre pour leur couper la tête. C’en était fait de notre poignée de braves si le piquet du 24 de ligne, qui a sauté sur ses faisceaux aux premiers Coups de feu, ne s'était porté rapidement au secours des cavaliers. À la vue des baïonnettes de nos fantassins, les Hadjouth, qui ne paraissent pas se soucier de les attendre, làchent leur proie et s’enfuient dans la direction de la Cheffa.

Vers la fin d'octobre, cédant à l’entraînement général, les Bni-Salah commencent à inquiéter Blida, en tirant sur la ville du haut des premiers mamelons qui dominent la rive gauche de l’ouad Sidi-El-Kbir.

(1) L’ouad El-Allaïg, la rivière des Ronces, dont nous avons fait, avec notre déplorable habitude d’estropier les noms, l’ouad El-Aleug, la rivière des Sangsues.

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Ce n’est que le 19 novembre que la guerre fut officiellement déclarée par l’Émir : un brillant cavalier, montant un cheval richement harnaché, se présente au blockhaus de l’ouad Sidi-El-Kbir porteur d’une lettre, dans laquelle Abd-el-Kader cherche à démontrer que le bon droit est de son côté. À partir de ce jour, nos tribus alliées font défection et nous découvrent; nos convois sont poursuivis, traqués, harcelés, attaqués, et nos détachements souvent massacrés; C’est, désormais, une guerre sans merci, et dans laquelle nous paierons cher notre incorrigible mépris du danger.

Le 1°" novembre, le khelifa de Médéa, Sid Mohammed-ben-Aïca-el-Berkani, était venu, avec son bataillon régulier et les contingents kabils de son khelifalik, prendre ses bivouacs chez les R’ellaï, sur les crêtes en face de Soumâa. De ce point, il embrassait la plaine, et aucun convoi ou détachement ne pouvait sortir de Blida ou de Bou-Farik sans être aperçu. Les espions, qu’il avait dans nos camps le tenaient, d’ailleurs, au courant de tous nos mouvements.

Le Kkhelifa, qui brûülait du louable désir de combattre dans le sentier de Dieu, avait pris position, le 20 novembre, sur l’ouad Bni-Azza avec huit cents Réguliers, six cents fantassins de ses contingents, et un millier de cavaliers de goum; il attendait là au passage, embusqué dans la rivière et dans les bouquets de bois qui avoisinent Mered, un convoi considérable qui, de Bou- Farik, Se dirigeait sur Blida; contingents et Régu-

liers ne tardèrent pas à être sabrés, hachés, culbutés par les Chasseurs d'Afrique, qui n’arrêétèrent leur poursuite que dans les broussailles qui couvraient alors le pays des Oulad-lâich (1).

Après cet échec, le khelifa éprouva le besoin d'aller refaire, au chef-lieu de son khelifalik, ses Réguliers et ses contingents si fort maltraités dans cette journée du 20 novembre; il fallait les réarmer et remplir les vides qu’avaient faits dans leurs rangs les sabres de nos Chasseurs; il était urgent, en un mot, de les remettre en état de continuer la guerre. C’est dans ce but qw’El- Berkani quittait, le 29 novembre, son bivouac des R’ellaï et se dirigeait sur Médéa.

Le 2 décembre, le khelifa Sid Mohammed-ben- Allal arrivait, avec son bataillon régulier, de Miliana où il commandait, et s’établissait, sous des gourbis, dans les montagnes des Bni-Chebla, fraction des Bni-Salah. Les contingents de son outhen (district), qu’il venait de convoquer pour trois mois, lPavaient suivi, et dressaient leurs achaich (cabanes faites de branchages, de roseaux) auprès du Camp des Réguliers.

Jaloux de venger l’affront que nous avions fait subir à ses armes, le khelifa El-Berkani ne s’était arrêté que quelques jours à Médéa: le 7 décembre, il arrivait chez les Bni-Salah, et occupait, avec son infanterie régulière, un village abandonné des Säouda.

(1) Sur l'emplacement où, depuis, fut établi le village de Dalmatie.

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