‹ Blida, récits selon la légende, la tradition & l'histoireChapitre 14 sur 41 · D AE · texte numérisé non relu

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On sentait que l’ennemi se préparait à frapper un grand coup : les forces qu’avaient rassemblées, dans les Bni-Salah, les khalifa Ben-Aïlal et El-Berkani se composaient, au 20 décembre, de deux mille Réguliers et de six mille hommes des contingents de leurs commandements de Miliana et de Médéa. Les garnisons de Blida et du Camp- | Supérieur, qui n'avaient à opposer à ces forces que | trois mille hommes affaiblis par les maladies, par | les misères et par toutes les privations, devaient, | nécessairement, etc’est ce dontellesenrageaient, | borner leur action à une fatigante défensive.

Outre ses fantassins, l’ennemi disposait encore d’une nombreuse cavalerie irrégulière, et d’une centaine de Spahis réguliers campés habituelle- | ment à Zenboudjet-el-Iabsa, au delà d’El-Afroun. | Au premier signal, toute cette cavalerie pouvait traverser la Cheffa et prendre, au besoin, sa part dans l'attaque.

Pour se compléter, El-Berkani avait fait venir de son arsenal de Médéa trois canons de 4, dont Ben-Allal avait espéré les plus foudroyants effets. Pressé de détruire Blida, ce dernier s'était hâté de faire établir une batterie dans le jardin de Baba-Mouca, sur un petit mamelon situé à cinq cents mètres au sud-ouest de la Koudiet-Mimich, et, le 18 décembre, ses canonniers ouvraient leur feu sur ia ville. Mais cette artillerie ne répondit que médiocrement à l’attente de Ben-Allal, et ce lieutenant de l’Émir reconnut avec douleur que ses boulets allaient mourir essouffiés au pied des murailles de la place.

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Nous ajouterons que, malgré sa parfaite innocuité, cette canonnade avait pourtant fini par donner sur les nerfs aux artilleurs de la garnison de Blida; ils sollicitèrent du général Duvivier l’autorisation d’aller lui imposer silence. Le général y ayant consenti, nos canonniers profitèrent de la nuit suivante pour établir, sur la Koudiet- Mimich, une batterie qu’ils armèrent de deux pièces. Le matin, dès l’aurore, Les canons ennemis gisaient sur le dos avant même que les canonniers d’El-Berkani se fussent aperçus de l'établissement de la batterie française.

Chaque jour du mois de décembre 1829 fut marqué par un combat : la proximité de l'ennemi, la position dominante qu’il occupait au-dessus de la ville et du Camp-Supérieur, position qui ne nous permettait ni de lui cacher la faiblesse de nos effectifs, ni de lui dérober la connaissance de nos mouvements, cette situation, disonsnous, devait nécessairement enhardir lennemi et le disposer à l’attaque. C’est, en effet, ce qui arriva : dès que les Kabils voyaient le moindre mouvement indiquant une sortie, ils descendaient en masse de leurs montagnes, franchissaient la rivière, s’embusquaient dans les oliviers et les orangers de la rive droite, et, de là, invisibles à nos troupes, ils pouvaient les fusiller à peu près impunément. Nos gardes, nos travailleurs étaient journellement attaqués dans leur trajet entre le Camp-Supérieur et Blida, et c'était toujours dans les fourrés du Bois-Sacré que commençait la lutte; aussi, nos soldats,

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sans respect pour Sidi Iàkoub, avaient-ils décidé à l'unanimité que l’épithète Sacré serait placée, dorénavant, avant le substantif Bois.

Sid Mohammed-ben-Allal, fatigué de Pinefficacité du feu de son artillerie contre les ouvrages de la Koudiet-Mimich, et ce que nous appelions pompeusement la citadelle de Blida, avait chargé El-Berkani d'établir ses batteries sur la Koudiet- Ameur-ou-Ammar (1), à cinq cents mètres du blockhaus de l’ouad Sidi-El-Kbir (2). Le but de Ben-Allal était de ruiner ce blockhaus qui, avec le Camp-Supérieur, gardait Blida à l’ouest contre les incursions des Hadjouth, et des autres tribus hostiles de la rive gauche de l’ouad Ech-Cheffa. L’artillerie ennemie se composait de deux des pièces de 4 que le khelifa El-Berkani avait fait venir, nous l’avons dit, de Médéa depuis huit jours.

Le 25 décembre 1839, vers huit heures du matin, l'ennemi, fort de deux mille hommes, se développait sur les pentes étagées des Säouda : les Réguliers d’El-Berkani sont là; car leur drapeau rouge à croissant blanc enfermant une étoile, flotte sur un mamelon en arrière d’une foule pelotonnée en désordre dans les brous-

(1) La Koudiet-Ameur-ou-Ammar est le mamelon situé sur la rive gauche de l'ouad Sidi-El-Kbir, derrière l'Abattoir. On y avait établi, en 1840, un blockhaus qui, depuis, a disparu.

(2) Les Arabes désignaient ce poste sous le nom de blockhaus de Sidi-Iäkoub.

Sailles de chêne. La teinte terreuse et gris-sale du bernous des {raris (1) donne au sol en gradins sur lequel ils sont groupés, un aspect bizarre, étrange : c’est comme un amas de rochers superposés en vue d’une escalade titanique. Quelques cavaliers parcourent ces masses qui s’entr’ouvrent devant eux : ils donnent, sans doute, les derniers ordres pour le combat. Les deux pièces, la gueule dirigée sur le blockhaus, sont en batterie sur la Koudiet-Ameur-ou-Ammar ; les canonniers, tous Mores d’Alger, sont à leur poste attendant le signal de faire feu.

Le blockhaus de Sidi-Iàkoub, misérable bicoque de bois, a une garnison de trente hommes du 23° de ligne commandés par le lieutenant Gœury ; ils voient, par les créneaux, et sans trop paraître s’en préoccuper, ce formidable déploiement de forces; ils ne restent point inactifs pourtant : les armes sont chargées, les pierres à fusil examinées avec soin, et les cartouches placées dans un mouchoir noué en ceinture autour du corps.

Un convoi de vivres et de munitions, parti du Camp-Supérieur vers trois heures du matin sous la protection d’une forte escorte, a pu, heureusement, être jeté dans le poste, qui manquait de tout; or, à cette époque, un ravitaillement était une sorte de fète pour les garnisons enfermées, pendant huit ou dix jours, et quelquefois plus, dans des blockhaus de quatre mètres carrés ; à

(1) Traris, fantassins des contingents.

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défaut d'air, on avait des vivres frais et des cartouches, et la joie reparaissait sur tous les visages. Aussi, nos trente fantassins, sous l’influence de cet évènement capital, paraissent-ils, malgré la gravité de la situation, pleins de gaîté et de bonne humeur. Ils savent par expérience que les Arabes sont incapables de s'emparer de la plus faible bicoque défendue par des Français ; cependant, aujourd’hui, ils doivent être attaqués avec du canon, et la proximité de la batterie ennemie modifie sensiblement, à leur désavantage les conditions ordinaires du combat.

Ils attendent néanmoins avec insouciance, et tout en lui lançant des quolibets, que l’ennemi veuille bien entamer la conversation.

L’intrépide commandant du poste leur donne ses dernières instructions dans un langage qui, pour ne pas être exactement celui de Xénophon, n’en à pas moins sa valeur militaire : — « Camarades, leur dit-il, ils sont deux mille et nous sommes trente ; il ont du canon et nous n’en avons pas ; donc la partie est égale! La danse va commencer; ouvrons l’œil; surtout pas de gaspillage ; attendons tranquillement que ces pouilleux descendent dans la rivière, ce qui ne tardera pas, et ne tirons qu’à coup sür. Ne nous emportons pas ; soyons calmes; voyons venir, et visons la poitrine: c’est l'endroit sensible du Bédouin ! »

A peine le lieutenant a-t-il achevé son éloquente allocution, qu’un boulet vient s’enterrer en rugissant dans la berge de la rivière, au-des-

sous du blockhaus. Une immense clameur, qui n’a rien des notes de la voix humaine, sort de deux mille poitrines ennemies en même temps que le canon crache son premier projectile de fer; la garnison y répond par des huées qu’accompagne le tambour du poste en battant un joyeux rigodon. Les boulets de l’ennemi se succèdent lentement, et toujours avec le même succès ; ils passent en sifflant au-dessus du blockhaus, ou ils viennent mourir en decà. Chaque coup est accueilli par les mêmes huées de la garnison et par le rigodon moqueur du tambour. L’ennemi a déjà lancé quinze houlets, et le blockhaus est encore intact.

Furieux de la maladresse des thobdjia, les Réculiers d'El-Berkani leur prodiguent les sarcasmes et les insultes ; lamour-propre de ces maladroits canonniers est piqué sans doute, car un seizième boulet enlève la toiture du blockhaus. Les huées de l’impitoyable garnison n’en redoublent pas moins, et le tambour, voulant cependant féliciter l'ennemi sur son adresse, bat cette fois gravement aux champs. Fiers à juste titre de leur seizième coup, les artilleurs lancent encore, mais sans succès, trois boulets qui vontse perdre on ne sait où. Irrités de leur impuissance et du mépris qu’elle excite parmi les nôtres, les sens d’El-Berkani s’arment de poutres, de madriers, de fascines, et se ruent, en poussant des cris féroces, à l’assaut de la redoute qui défend les approches du blockhaus.

— « À nous, enfants! s’écrie le lieutenant

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Gœury d’une voix qui domine le bruit de Pavalanche humaine qui va fondre sur le poste; du calme, et visons juste! »

Les Kabils roulent plutôt qu’ils ne descendent de leur montagne: c’est un torrent, un ouragan brisant, renversant tout sur son passage; les broussailles s’en vengent en se pavoisant de lambeaux de bernous qui restent accrochés à leurs branches. Les assaillants s’excitent par des cris, par des injures et des menaces terribles adressées aux assiégés.

Les défenseurs du blockhaus décapité sont à leur poste : chaque créneau, chaque mâchicoulis montre un canon de fusil à l'ennemi, et trente hommes, le doigt sur la détente, se tiennent prêts à choisir leur victime.

Le bataillon régulier du khelifa de Médéa, aux ordres de l’ar’a (1) de l’infanterie El-Hadj-Mahammed-el-Ammali, est resté en réserve dans louad Bou-Arfa.

Les contingents d’El-Berkani se précipitent

(1) L'infanterie régulière de l’'Émir était divisée en compagnies : chaque compagnie, commandée par un siaf (porteépée), se composait, habituellement, de 100 hommes, ce qui la faisait désigner sous la dénomination de miia (centurie). Chaque khelifa de l’'Émir avait auprès de lui un bataillon (8 compagnies) d'infanterie régulière recrutée dans son commandement. Ces compagnies étaient placées sous les ordres d’un ar’a, où commandant supérieur de Pinfanterie, qui recevait les ordres du khelifa pour tous les mouvements de troupes. L'emploi d’ara de l'infanterie répondait à notre grade de chef de bataillon.

dans louad Sidi El-Kbir et le traversent en désordre. Le blockhaus se tait toujours. L’ennemi, arrèté un instant par la berge à pic de la rive droite, se masse et s’entasse au-dessous de la redoute; quelques Kabils, qui, à la faveur des oliviers et des figuiers de Barbarie, ont pu tourner le blockhaus à droite et à gauche, accourent pour tenter le passage du fossé en se faisant un pont de leurs madriers, ou en comblant l’obstacle avec des fascines; quelques têtes apparaissent, en même temps, au-dessus des berges. Le blockhaus est toujours silencieux. Les masses s'élèvent etenveloppent la redoute pareilles à des vagues envahissant un écueil. Il n’y a pas de temps à perdre; le lieutenant l’a compris : — « Feu partout! s’écrie-t-il; c’est le moment... » Le blockhaus se cercle d’une couronne d’éclairs et de fumée, et vingt Kabils vont rouler en bondissant dans les fossés de la redoute ou pardessus les escarpements de la rivière. Ce ne sont déjà plus que des cadavres. Pas une balle n'avait été perdue.

Cet accueil amène un temps d’arrêt dans l’attaque; les assaillants se pelotonnent, se regardent et reculent. Les défenseurs du blockhaus en profitent pour recharger leurs armes. Honteux de leur mouvement rétrograde, les fantassins ennemis se précipitent de nouveau, excités par quelques-uns des leurs, à l’assaut de la terrible redoute; mais toute poitrine qui se présente sur le bord du fossé est une poitrine trouée. Vingt fois ils reviennent à la charge en

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poussant des cris sauvages, et vingt fois leurs efforts viennent se briser sur la lèvre du fatal fossé.

L'attaque mollit sensiblement ; il n’y a plus œuère que quelques fanatiques qui viennent se faire tuer, sans profit pour leur cause, sur les parapets de la redoute. Les assaillants finissent par se retirer en emportant leurs morts et leurs blessés à l’abri des escarpements sinueux de l’ouad Sidi El-Kbir.

Les défenseurs du blockhaus peuvent entendre les fantassins ennemis crier, discuter, s’injurier. Le silence se fait cependant ; ils préparent, sans doute, une nouvelle attaque ; mais la petite garnison est toujours sur ses gardes. Chaque homme a glissé deux balles dans son fusil, et s’apprète à bien recevoir l’ennemi, s’il revient à la charge.

Vers deux heures, de grands cris s'élèvent du fond de la rivière ; puis, tout à coup, huit cents Kabils, porteurs, pour la plupart, d’un fagot de nérions qu'ils ont coupés dans l’ouad, se ruent avec l’impétuosité du fanatisme à l’assaut de la redoute; ils vont atteindre le fossé et le combler en y jetant leurs fascines. Les assiégés recommencent leur feu, qui produit des effets terribles ; cependant, il n'arrête pas l'ennemi : le fossé est franchi sur plusieurs points; les parapets sont escaladés. Malheur aux téméraires qui pénètreront dans la redoute! ils n’en sortiront pas vivants. Mais il faut que les assiégés rechargent leurs armes ; pendant ce temps, la redoute s’en-

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vahit. Quelques Kabils sont parvenus à amasser au pied du blockhaus des fagots de broussailles sèches : leur projet est clair; ils veulent y mettre le feu.

La position des défenseurs du poste est on ne peut plus critique ; il n’y a pas un instant à perdre : le lieutenant fait hisser le signal de détresse convenu. Le Camp-Supérieur court aux armes, et prépare une sortie pour dégager la garnison du blockhaus. Le colonel Gentil, du 24° de ligne, organise deux colonnes : l’une, composée d’un bataillon de ce régiment, doit opérer, par la gauche, dans la direction du bois d’oliviers de Sidilàkoub ; l’autre, formée d’un bataillon du 23° de ligne, se portera par la droite sur le blockhaus menacé, en traversant les figuiers de Barbarie dEl-Hamada (1); le colonel du 24, avec deux obusiers de 12, se placera au centre. Les colonnes se mettent en marche dans cet ordre.

Comme on l'avait prévu, dès que les fantassins des contingents voient les troupes sortir du Camp-Supérieur, ils abandonnent l'attaque du blockhaus pour marcher à la rencontre des colonnes. Le bataillon régulier d’El-Berkani, tenu jusqu'alors prudemment en réserve, descend enfin dans la plaine formé en colonne par peloions : ses tambours battent ; son drapeau rouge

(1) Él-Hamada est le terrain dont on a fait le Champ-de- Mars actuel ; il était, en 1839, couvert de keurm en-Nsara, figuiers des Chrétiens, que, par esprit de contradiction, sans doute, nous appelons figuiers de Barbarie.

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flotte au-dessus des baïonnettes. L’ar’a de l’infanterie, El-Hadj-Mahammed- el-Ammali, commande le bataillon fort de huit cents hommes environ , il fait valoir, en av ant de sa troupe, un admirable cheval noir, présent de l’émir Abd- el- Kader; les siiafin (1), également montés, caracolent sur le flanc de la colonne. Ge bataillon, d'assez bonne mine, marche droit au 23° de ligne, dont il imite, d’ailleurs, tous les mouvements. À l'exemple de ce dernier, il à jeté une compagenie en tirailleurs dans les figuiers de Barbarie.

Les forces irrégulières d’'El-Berkani se tiennent en arrière de ses Réguliers ; elles semblent attendre, pelotonnées en groupes, que l'attaque des Français se dessine.

Le 23° est heureux de la part qui lui échoit; il a devant lui un ennemi qui l’attendra, peut- ètre; un ennemi saisissable enfin. Il compte bien profiter de cette bonne aubaine, et se venger sur ces Réguliers des incessantes et irritantes attaques, au moyen desquelles les Kabils des contingents le tiennent constamment sur un qui-vive fatisant ; le 23° veut leur faire payer ses jours sans repos, ses nuits Sans sommeil, ses repas avortés ou remis au lendemain, et cette guerre de chicane et d’embüûches où, le plus souvent, on reçoit le mal sans pouvoir le rendre, cette guerre où manque presque toujours la voluptueuse satisfaction de diriger un projectile qu’on serait Si heureux de caser dans une poitrine ennemie.

(1) Les siafin étaient les commandants des compagnies.

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C’est atroce, mais c’est dans la nature. Le 23e est bien aise aussi de tâter sur le terrain l’instruction militaire des fantassins dEl-Berkani, de ce bataillon qui, le 7 décembre, est venu prendre position chez les Sâouda en affectant, pour prouver qu’il était bien régulier, d'exécuter toutes nos manœuvres au son de nos batteries réglementaires, provocation que, du reste, nos troupiers s'étaient bien promis de punir à la première occasion.

Les tirailleurs des Réguliers, embusqués dans les figuiers de Barbarie, commencent le feu ; les nôtres, qui ont reçu le mot, y répondent pour la forme, mais sans avancer. Le bataillon du 23° a fait halte: il ne veut pas s'engager dans les figuiers, et ses efforts vont tendre à attirer les Réguliers sur un terrain plus découvert, à hauteur de la route actuelle de Médéa. Cette sorte de timidité qu’affectent nos tirailleurs et le bataillon massé derrière eux enhardit les gens d’El-Berkani, qui avancent toujours. Le 2% simule, enfin, un mouvement de retraite que les Réguliers attribuent à sa faiblesse numérique (ce bataillon avait à peine 400 hommes) ; l’ennemi accélère son allure ; ilest hors des figuiers. Le colonel du 24, sortant des oliviers de Sidi- Iäkoub, débouche tout à COUP Sur son flanc droit avec ses deux obusiers, et jette en un clin d’œil le désordre chez les Réguliers, lesquels n’ont pu vaincre encore la terreur superstitieuse que leur causent les projectiles creux ; le 23e fait alors demi-tour et fond sur l'ennemi à la baïonnette

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avec une impétuosité irrésistible. Les siiafin et l'ar’a El-Hadj-Mahammed-el-Ammali essaient de rallier leur troupe ; mais les injures, les coups de sabre sont impuissants à arrêter la déroute; les officiers, enroulés dans les groupes pelotonnés des fuyards, sont entraînés par ce torrent d'hommes qui se précipite, dans une course vertigineuse, vers l’ouad Sidi-El-Kbir. Le 23° est sur les talons des Réguliers ; ses baïonnettes boivent du sang ; il n’y a qu’à frapper dans cette cohue affolée qui jalonne sa route de cadavres, d'armes, de lambeaux d’uniformes, d'effets d’équipement, de blar’i(1), de caisses de tambours.

Les troupiers du 23°, qui s’en donnent à cœur joie, semblent vouloir prouver que la vengeance n’est pas un plaisir exclusivement réservé aux dieux. Ils sont, du reste, fixés sur Pinstruction

pratique des dçakeur (soldats) d’El-Berkani, qui,

le 7 décembre, paraissaient si forts en manœuvres lorsqu'ils vinrent prendre leurs cantonnements chez les Säouda. — «Décidément, ils ont encore besoin de travailler, » pensent nos fantassins en les poursuivant.

Les Réguliers, heureusement pour eux, finissent par atteindré l’ouad Sidi-El-Kbir ; ils Sy précipitent comme une avalanche, et disparaissent dans les ravins boisés des Bni-Salah.

Dès le commencement de Paction, le colonel Gentil avait donné l’ordre au commandant du

(1) Blar’i (pluriel de belr'a), pantoufles jaunes dont étaient chaussés les fantassins réguliers,

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piquet, le capitaine Duga, du 24 de ligne, de se mettre en communication avec le lieutenant commandant le poste de Sidi-Tàkoub, et de l’autoriser à faire sauter le blockhaus dans le cas où la garnison serait compromise, ou croirait ne pouvoir S'y maintenir. Ce brave capitaine, blessé en cherchant à remplir cette dangereuse mission, est obligé de céder son commandement au Sous-lieutenant d’Alton, qui se fait jour à la baïonnette jusqu’au blockhaus, au travers des groupes de fantassins restés embusqués dans les jardins et les oliviers de Sidi-Iàkoub. Informé de l'autorisation qui lui permet d’évacuer son poste endommagé par le canon de lennemi, l’intrépide lieutenant Gœury répond au sous-lieutenant d’Alton : — « La position est encore tenable, et j'y reste. »

L’infanterie des contingents n’a pas suivi le mouvement de retraite du bataillon régulier ; une grande partie de cette troupe s’est établie, nous venons de le voir, dans le bois d’oliviers de Sidi-läkoub, et n’a pas tardé à en venir aux mains avec le bataillon du 24° de ligne formant la colonne de gauche.

Grâce aux orangeries couvrant les approches des Zenboudj, ce bataillon, aux ordres du commandant Carbuccia, a pu arriver inopinément jusqu’à l'ennemi, et nos hommes se sont élancés à la baïonnette sur les groupes surpris, qui, tout d’abord, lâchent pied. Ils se ravisent cependant ; ils sentent que le terrain sur lequel ils combattent est particulièrement propre à la résistance ;

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ils savent aussi qu’ils sont quatre contre un : ils se rallient, se groupent et tiennent bon. Le bois d’oliviers est néanmoins pris et repris. Tantôt les Kabils, cédant sous les emportements dun effort suprême, sont rejetés au delà des zenboudj ; tantôt nos soldats, fléchissant à leur tour sous le choc des masses qui se ruent impétueusement sur eux, reculent dans les jardins qui enveloppent les vieux oliviers. C’est, pendant quelques instants, une fluctuation furieuse, un va-et-vient de vagues humaines qui se pénètrent, se rejettent, et se confondent de nouveau dans une sanglante mêlée avec des bruits sourds, étouffés, sinistres ; chaque arbre devient le témoin d’une lutte atroce; c’est un bouclier dont se servent tour à tour et Français et Kabils. Les fantassins indigènes combattent avec une opiniâtreté, un acharnement extraordinaire ; il y a plus que de l’amour de la patrie derrière cette férocité; on sent qu’il y a surtout de la religion. Ge n’est plus seulement l’Arabe combattant le Français : c’est surtout la guerre du Musulman contre le Chrétien, c’est cette vieille haine, aussi vivace aujourd’hui qu’elle l'était au VII siècle, quand Moucça-ben-Naceur vint poser aux Chrétiens d’Afrique, à la pointe de son cimeterre, ce brutal dilemne du massacre ou de la conversion.

Le bataillon du 24°, lancé vigoureusement une dernière fois par le commandant Carbuccia, se rue avec une ardeur impétueuse sur l’ennemi, et le précipite dans l’ouad Sidi-El-Kbir.

Nous avons laissé le bataillon du 23° achevant la poursuite des Réguliers d'El-Berkani, lesquels s'étaient empressés de se mettre à l'abri des coups de nos soldats en regagnant leurs montagnes. Entraïîné plus loin que la prudence ne l’eût permis, ce bataillon avait été, à son tour, vigoureusement attaqué, avant qu’il se füt reformé, par un gros parti kabil qui s'était tenu caché dans la rivière. Le 28e fait là des pertes très sensibles. Il parvient cependant à se rallier et à tenir tête à l'ennemi.

Le bruit du canon avait donné l’éveil dans la montagne; en un clin d'œil, les crêtes, les mamelons s'étaient couverts de Kabils armés S’apprètant à défendre leur pays, qu’ils croyaient menacé. La défaite des Réguliers leur avait fait craindre que nos colonnes ne voulussent compléter leur succès en envahissant la montagne. Nous étions numériquement trop faibles pour songer à tenter une semblable opération. Ce déploiement des forces kabiles enhardit cependant les fantassins d’El-Berkani, qui se lancent de nouveau avec beaucoup de résolution sur nos deux petites colonnes ; le bataillon du 24, qui les avait chassés des Zenboudj, les recoit au bout de ses baïonnettes ; ils n’insistent pas ; mais ils se jettent en masse sur le bataillon du 23°, qu’ils cherchent vainement à entamer.

Le nombre des Kabils augmentant toujours, et le colonel Gentil ne voulant pas prolonger un combat meurtrier désormais sans utilité, puisque le blockhaus de Sidi-Iäkoub était dégagé

sinon pour longtemps, du moins pour la journée, il ordonne la retraite, qui Se fait en bon ordre, malgré les attaques acharnées de quelques centaines de fanatiques, qui osent s’avancer jusquà trois cents mètres des parapets du Camp- Supérieur, sous le feu de deux pièces de 8 qui leur envoient quinze coups à boulet et huit à mitraille.

Pendant le combat, la garnison du blockhaus avait pu déblayer les fossés et l’intérieur de la redoute, où les assaillants avaient jeté des fascines et amassé des broussailles sèches; elle se tenait prête à soutenir une nouvelle attaque ; mais la nuit étant venue, les contingents d’El- Berkani, qui, d’ailleurs, avaient fait des pertes très sensibles dans l'attaque de la redoute et dans les combats de la journée, s'étaient décidés à regagner leurs cantonnements des Säouda.

Six jours après, le 31 décembre 1839, le brillant combat de Haouch Et-Mebdoua (1), qui eut pour résultat immédiat la levée du blocus de Blida et du Camp-Supérieur, débarrassa, pour le moment du moins, le blockhaus de Sidi-Iâkoub de toute crainte d'attaque sérieuse.

Les premiers jours de l’année 1840 furent marqués par des combats qui eurent toujours pour

(1) Le Haouch El-Mebdou& est la ferme que nous appelons les Cinq-Cyprès. C’est dans les environs de ce haouch qu’eut lieu, le 31 décembre 1839, le fameux combat désigné improprement dans les rapports officiels sous le nom de combat de l’Oued-el-Aleg.

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théâtre le terrain compris entre Blida et le Camp- Supérieur. Nos gardes, nos détachements, nos convois de ravitaillement, nos travailleurs étaient sans cesse attaqués par des partis ennemis qui s’embusquaient, pendant la nuit, dans les oliviers de Sidi-Iàkoub. Ce genre d’attaque était surtout réservé aux fantassins des contingents des Khalifa Mohammed-ben-Allal et Mohammed-ben-Aïca-el-Berkani, établis, nous l'avons dit, chez les Bni-Salah.

Depuis leur échec du 25 décembre et leur déroute du 31, les Réguliers n’avaient pas osé repasser l’ouad Sidi-EI-Kbir, bien qu’en vue d’une attaque prochaine, sans doute, les spahis de Ben- Allal eussent quitté, depuis une quinzaine de jours, leur bivouac d’Ez-Zenboudjet-el-Iabsa pour se rapprocher de l’ouad Ech-Cheffa. Ce khelifa, le plus remarquable des hommes de guerre d’Abdel-Kader, brûlait d'envie de venger les deux défaites successives éprouvées parles Réguliers, défaites qui lui avaient valu de durs reproches de la part de l’'Émir. Il résolut donc, de concert avec El-Berkani, de tenter un dernier coup qui, en lui livrant Blida, rétablirait, en même temps, la réputation des fantassins réguliers, sérieusement compromise.

Le 28 janvier 1840 ayant été choisi pour tenter de ramener la fortune sous les drapeaux de l’Émir, Ben-Allal arrête les dispositions suivantes : le khelifa El-Berkani, à la tête de seize cents Réguliers, quittera Son camp des Bni-Salah vers trois heures du matin, et viendra se poster

dans les oliviers de Sidi-Iàäkoub pour tomber, à la pointe du jour, sur les travailleurs militaires employés à couper les arbres qui masquent la nouvelle citadelle. Le but principal de cette attaque est de chercher, à la faveur du désordre qu’amènera infailiblement cette surprise, à pénétrer dans la place défendue — Ben-Allal le sait — par une faible garnison de 1,523 hommes, dont 400 indigènes.

Les fantassins réguliers seront soutenus par deux mille irréguliers des tribus campés dans les Bni-Salah.

Il est trois heures du matin, la nuit est sombre et pluvieuse; les ar’a de l'infanterie El-Hadj- Mohammed-el-Ammali, des dâçakeur d’El-Berkani, et Kada-oulid-El-Kououach, de ceux de Ben-Allal, réunissent leurs bataillons en silence, et se portent, sous les ordres supérieurs du premier de ces khalifa, dans les Zenboudj de Sidiläkoub. Ces seize cents Réguliers arrivent sur louad Sidi-EI-Kbir par les ravins des Hamilelli (fraction des Bni-Salah) sans donner Péveil à la garnison du blockhaus de la Koudiet-Mimich. A trois heures et demie, ils pénètrent dans le bois Wd'oliviers.

El-Berkani divise ses forces en deux détachements : sa droite s'embusque derrière les murs de clôture des orangeries, à hauteur de Pemplacement occupé aujourd’hui par l'Abreuvoir de la porte de la Citadelle; sa gauche est masquée par les oliviers de Sidi-Iàkoub. Cinq cents fantassins des Bni-Salah et des Bni-Msâoud ont suivi les

Réguliers; mais ils ne doivent passer louad Sidi- EI-Kbir qu’autant qu’on aura besoin de leur concours.

Deux mille Kabils des contingents, répandus dans les jardins entre Bab Er-Rahba (1) et Bab Ed-Dzair (2), doivent faire une fausse attaque sur ces deux portes pour déguiser l'attaque véritable qui aura lieu à Ez-Zrafia, et à Bahiret-el-Baï (jardin potager du Bey), entre Bab El-Kebour (3) et Bab Es-Sebt (4).

A la diane, une compagnie d'élite du 24° de ligne, commandée par le lieutenant Maurons, était sortie de la place par Bab El-Kebour, ainsi que cela se pratiquait depuis quelques jours, pour couper les orangers et les figuiers qui se trouvaient en dedans de la zone de défense; cette compagnie venait de former les faisceaux en

arrière de ses chantiers, et se disposait à faire tomber sous la hache tout arbre dépassant la limite déterminée.

(1) Bab Er-Rahba (porte du Marché aux Grains, aux Bestiaux) était situé à 20 mètres environ de la porte actuelle de ce nom.

(2) Bab Ed-Dzair (porte d'Alger) s’ouvrait sur l’ancienne mosquée de la porte d'Alger, à l’entrée de la rue Kour- Dour’li, que nous appelons des Coulouglis.

(3) Nous avons dit plus haut que Bab El-Kebour (porte des Tombeaux) était situé sur la place actuelle de la Kasba, vis-à-vis de la porte du Boulevard.

(4) Bab Es-Sebt (porte du Marché du Samedi) était situé sur l'emplacement où nous avons établi le marché européen, à l'entrée de la rue Mered.

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Le jour paraissait à peine. Tout à coup, six cents Réguliers, qui, à la faveur des arbres, ont rampé jusqu'aux chantiers, se lèvent de tous côtés en poussant de grands cris et fusillent les travailleurs. Ceux-ci se précipitent sur les faisceaux que quelques Réguliers atteignent déjà, se forment promptement, et répondent de leur mieux au feu de ennemi. Malheureusement, les forces qui les assaillent augmentent à chaque instant, et le canon de la Citadelle ne peut rien contre les Réguliers, qui combattent à couvert dans les arbres.

La position de la compagnie devient critique; mais le brave commandant Khan, du 24, qui se rendait, avec trois cents hommes, à‘la pointe d’'Ed-Denneg (1), a entendu la fusillade; il fait brusquement tête de colonne à gauche et se porte au pas de course dans la direction du feu. L'éveil est également donné au Camp-Supérieur. Il était temps! La compagnie, entourée de toutes parts, et fusillée presque à bout portant par les Réguliers embusqués dans les orangers et les maisons en ruine d’Ez-Zrafia, fait des pertes très sensibles ; elle est au centre d’un cercle de feu qui se rétrécit peu à peu autour d'elle. Le lieutenant Maurons se dispose à faire une trouée dans ces remparts de chair qui l’étreignent et le

(1) La pointe d'Ed-Denneg était l'angle formé, du côté de la porte Es-Sebt actuelle, par le quartier de l'Orangerie, à quelques pas au-dessous du corps-de-garde qui est à l’entrée de la rue de ce nom.

pressent, et à gagner, comme il le pourra, la porte d’'El-Kebour. Mais, Ô fortune! des tambours battant la charge se font entendre : c’est le commandant Khan et ses trois cents hommes qui débouchent sur la gauche de l'ennemi. Les Réguliers surpris abandonnent l’attaque de la compagnie ‘pour répondre à ces nouveaux assaillants : — « A la baïonnette, enfants! et frappez fort! » s’écrie le commandant Khan d’un voix qui domine le bruit de la fusillade et des tambours. Et les trois cents hommes se précipitent comme des lions sur les Réguliers, qui reculent terrifiés ; n’ayant plus le temps de recharger leurs armes, les âçakeur esaient quelques retours offensifs à la baïonnette; mais la baïonnette c’est l’arme française par excellence, et cette nouvelle manière de combattre des Réguliers ne saurait retarder leur défaite. Chaque soldat français a choisi son ennemi, et le combat n’est bientôt plus qu’un duel terrible dans lequel neuf cents hommes luttent la baïonnette au fusil et l’injure à la bouche.

El-Berkani, qui sent que le succès va lui échapper encore, fait appel aux cinq cents Irréguliers qu’il a laissés sur la rive gauche de l’ouad Sidi- EI-Kbiîr et les lance, avec les mille Réguliers qui lui restent, sur l'infanterie du commandant Khan, dont, heureusement, il ne peut estimer la force numérique; mais l’ardeur de nos soldats est irrésistible, et ce renfort de l'ennemi ne paraît pas devoir modifier ses destinées. Il recule toujours. Il voudrait se maintenir dans les oliviers de Sidi-

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làäkoub, à l'abri desquels il essaie de se rallier. C’est en vain; nos troupes ne lui laissent point de répit.

Les officiers sont magnifiques d’élan et de bravoure : un grand diable de lieutenant, d’une force herculéenne, avise dans un groupe ennemi le terras (1) Bou-Alam qui, embusqué derrière un olivier, s'apprête à abattre un Français luttant à la baïonnette contre un Régulier. C’eût été la deuxième victime de Bou-Alam. Le lieutenant se précipite sur le fantassin, le désarme et l’enlève sur ses épaules. Le Régulier Regueb, voulant délivrer Bou-Alam (2), tire sur l'officier, qu’il manque ; le lieutenant jette son fardeau dans un groupe de tirailleurs français, se retourne, et, d’un coup de pointe, envoie Regueb au paradis de Mahomet.

L’ennemi se grossit à chaque instant de Bni- Salah, qui descendent de leurs montagnes pour venir prendre leur part du combat; mais les soldats du commandant Khan, renforcés de la compagnie qu’il a délivrée, ne paraissent pas s’en inquiéter; ils font des prodiges : les gens d’El- Berkani sont successivement délogés de tous les arbres derrière lesquels ils se retranchaient. Ils ne peuvent plus tenir, bien que cinq fois supérieurs en nombre au demi-bataillon du commandant Khan; ils roulent, tourbillonnent sur

(1) Terras, fantassin des contingents.

(2) Bou-Alam, qui fut fait prisonnier dans cette affaire, habitait encore, il y a quelques années, la ville de Blida.

eux-mêmes comme frappés de vertige. Deux boulets, qui viennent tracer leur sanglant sillon dans des groupes qui s'apprêtent à repasser la rivière, apprennent à l’ennemi que sa ligne de retraite est menacée.

Le général Duvivier a pu, à grand’peine, disposer de deux pièces de canon, et de deux cents hommes qu’il a lancés par Bab EIl-Kebour sur le sentier qui longe la rive droite de l’ouad Sidi-El-Kbir; car bien qu'éventée, la tentative sur Bab Er-Rahba et Bab Ed-Dzair n’en avait pas moins obligé le commandant supérieur de la ville à laisser du monde à la garde de ces portes.

Le canon de la redoute de Koudiet-Mimich n'avait pu résister au plaisir d'envoyer aussi quelques boulets à l'ennemi à son apparition

dans la rivière. Dès lors, Réguliers et éraris ne tiennent plus nulle part, et leur retraite se change définitivement en déroute.

Emportés par leur ardeur, nos soldats se lancent à la poursuite de l’ennemi; ils ne laissent point de répit à cette masse qui fuit la baïonnette aux reins. À chaque pas, c’est un ennemi qui tombe pour ne plus se relever. L’étendard rouge du bataillon d’El-Berkani est aperçu en tête des fuyards; toutes les poitrines françaises battent à cette vue : prendre un drapeau, c’est la gloire; c’est cette récompense tant enviée, la croix de la Légion d'Honneur, pour celui qui s’emparera du précieux trophée. Dès lors ce n’est plus de l’élan qui anime nos soldats, c’est de la fougue, de la

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furia, du fanatisme. Il ny a pas un instant à perdre : si le sendjak-dar (porte-drapeau) atteint la rivière, il est sauvé; tous l'ont compris : la masse des fuyards est aussitôt trouée, renversée, foulée aux pieds; elle est pénétrée comme la bûche que fend le coin de fer frappé de vigoureux coups de marteau. Un groupe de Réguliers, qui sent l'ouragan proche, se serre autour du portedrapeau; il est trop tard: le fusilier Bacular à mis la main sur la hampe; il s’y accroche, il s'y cramponne avec frénésie. Quelques âçakeur voient le péril: ils veulent faire tête aux Français et dégager leur étendard; mais ils n’ont pas le temps de recharger leurs armes, et ils sont serrés de trop près pour pouvoir faire usage de leurs baïonnettes. Quelques crosses de fusil se lèvent pourtant, et menacent la tête de l’intrépide fusilier Bacular, qui lutte toujours avec le portedrapeau; mais le flot monte et grossit sans cesse. Il faut cependant trancher la question : dix de nos baïonnettes s’en chargent en perçant à jour le sendjak-dar,eten le précipitant dans larivière. L’étendard rouge des Réguliers reste définitivement entre les mains de l’héroïque fantassin Bacular.

Oubliant leur faiblesse numérique, les soldats du commandant Khan se lancent à la poursuite de l’ennemi dans l’'ouad Sidi-El-Kbir ; Ben-Allal, qui l’avait prévu, sans doute, avait ordonné à l’ar’a de sa cavalerie, Sid Bel-Kacem, de se poster dans le lit de la rivière avec ses deux escadrons de spahis. Le gros du

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goum (1), sous les ordres de Mohammed-Bou- Chareb (2), se tenait au fond d'El-Hamada, prêt à fondre sur nos fantassins.

Outre ses armes, chaque spahis porte à l’arcon de sa selle une keuzzoula (massue) de fer, terminée par un échangal (croc) destiné à harponner nos fantassins par quelque partie de l’habillement ou de équipement.

Nos intrépides troupiers arrivent pêle-mèêle dans l’ouad avec l’ennemi, qui regagne la rive gauche en toute hâte. Sid Bel-Kacem lance ses escadrons sur les cailloux de la rivière; mille étincelles jaillissent du silex sous les pieds des chevaux ; les spahis, vêtus de rouge, roulent sur ce Sol fuyant pareils à un nuage de sang. Ils brandissent leur terrible keuzsoula qui siffle dans l'air; leurs chevaux aspirent bruyamment l'odeur de la poudre et celle des chairs pétries, piétinées. En quelques bonds, ils sont sur nos trois cents héros, qui cessent leur poursuite pour répondre à ce nouvel ennemi. Leur position est d'autant plus critique, que, voyant le petit nombre de leurs vainqueurs, les contingenis d’El-Berkani se ralliaient sur les premières pentes de la rive gauche, et les menacaient d'un retour offensif. Ils se groupent instincetivement

(1) Goum, cavalerie irrégulière marchant en cas de réquisition.

(?} Le surnom de Bou-Chareb (homme à la lèvre) avait été donné à l’ar’a de la khïïala à cause d’une cicatrice profonde qu'il portait à la lèvre inférieure.

par petits paquels dans la rivière, et présentent une multitude de carrés hérissés de baïonnettes que les spahis de Ben-Allal ne peuvent entamer.

Néanmoins, le péril est grand : ils sont enveloppés par ces farouches cavaliers, qui tournoient autour d’eux comme une volée de rapaces autour d’une proie qui ne saurait leur échap- Der.

Il ne reste d’autre ressource à nos soldats que celle de chercher à regagner le Bois des Oliviers, qui n’est qu’à quelques pas.

Au moment où le commandant Khan se dispose à tenter ce mouvement, une sonnerie francaise se fait entendre sur la droite : c’est le colonel Changarnier, commandant du Camp-Supérieur, qui accourt, à la tête d’un bataillon du 2° léger, dans la direction de la fusillade. Craignant d’être pris entre deux feux, les spahis de Ben- Allal abandonnent leur attaque, et s’enfuient dans la direction de l’ouad Ech-Cheffa. Les goums de l’ar’a Sid Mohammed-Bou-Chareb, qui n’ont pas pris part à l’action, tournent bride également et plongent dans l’ouest. Les fantassins du commandant Khan peuvent dès lors se retirer Sur Blida sans risque d’être inquiétés.

Cette belie journée, au commencement de laquelle nous fimes quelques pertes, coûta aux Arabes deux cents tués et un grand nombre de blessés. La déroute des contingents d’El-Berkani avait été si précipitée, surtout à la fin de

| l’action, que la route qu’ils avaient parcourue.

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de Bahiret-el-Baï à l’ouad Sidi-El-Kbir, était littéralement jonchée de bernous, de chachias, de cordes de chameau et de haïks. Les Réguliers y avaient laissé leurs caisses de tambours, des armes en grand nombre, des effets d’habillement et d'équipement. Pour fuir plus vite, sans doute, ils avaient, généralement, abandonné leurs blar”i (pantouftes jaunes) sur le chemin de la poursuite.

Le théâtre du combat était piétiné, foulé et couvert de débris sanglants ; les arbres étaient criblés de balles ; les figuiers de Barbarie, les seubbarat (1), malgré leurs puissantes défenses, étaient renversés, écrasés, broyés comme les plus faibles arbustes ; des branches d’orangers, chargées de fruits, couvraient le sol, brisées, tordues, dépouillées par le torrent humain qui venait de passer. Deux cents cadavres ennemis, le dos troué par la terrible baïonnette de nos fantassins, marquaient, sur une longueur de cinq cents mètres à peine, la direction de la lutte. Un grand nombre de blessés aux Æbaboth (2), aux bernous maculés, souillés de sang, atten-4 daient leur sort avec cette admirable résigna-# tion que donne au caractère musulman le dogme 4 de la fatalité, avec cette placidité nerveuse natu-4 relle qui permet aux sectateurs de l'Islam de

(1) C’est l’agave d'Amérique, que nous appelons impro- 4 prement aloës.

(2) Kbaboth (pluriel de kabboulh), espece de veste avec capuchon dont étaient vêtus les fantassins réguliers.

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supporter, sans se plaindre, les plus intolérables douleurs. Il faut dire aussi qu’ils savent que, pour nous, un blessé n’est plus un ennemi, et que nos fusils et nos haines se taisent à la sonnerie de « Cessez le feu!»

Nos soldats firent, dans cette mémorable journée, un grand butin d'armes, de bernous, de haiïks et d'effets de toute nature.

Après cette affaire, où les Réguliers furent encore une fois si maltraités, Ben-Allal et El- Berkani semblèrent désespérer de s'emparer de Blida ; ils ne risquèrent plus autour de la ville que quelques attaques timides et insignifiantes, qui n’eurent d’autres résultats que la perte de quelques hommes de part et d'autre. Nous allions, d’ailleurs, prendre l'offensive et déblayer la Mtidja en occupant Médéa et Miliana.

Nous retrouverons les Réguliers des khalifa de ces deux villes à la Tniya (1) des Mouzaïa.

Les temps sont bien changés! et les braves troupiers du 24 de ligne auraient de la peine à retrouver aujourd’hui (2) leur champ de bataille journalier de 1839 et de 1840. Ces orangers d’au-

(1) Une {niya est un col, une dépression, un point de passage d’une route sur une crête. Au commencement de l'occupation, les rédacteurs des rapports officiels prenant le mot ténia (selon l'orthographe du temps) pour un nom de lieu. écrivaient, à propos de la iniya des Mouzaia, le co/ du Ténia, ce qui signifiait /e col du col.

(2) Nous rappelons que ces récits ont été écrits de 1860 à 1865.

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