‹ Blida, récits selon la légende, la tradition & l'histoireChapitre 15 sur 41 · TA ESS · texte numérisé non relu

TA ESS

trefois qui servaient de repaire à l'ennemi, et qu’ils abattaient avec tant d’ardeur, sont remplacés par une splendide végétation apportée de tous les coins du monde : des fleurs partout sur ce Sol jadis jonché de cadavres; des eaux de cristal courant autour des arbres que la guerre arrosait avec du sang; au lieu du cri sec et vibrant du fusil se mêlant à la parole sévère et brutale du canon, de délicieux concerts où les musiques de nos régiments nous charment et nous transportent en interprétant les œuvres des grands maîtres ; au lieu des bruits discordants de la bataille et du râle des mourants, les voix argentines et joyeuses de ravissants enfants frais et rosés se poursuivant en riant dans les bosquets, ou les admirations enthousiastes de leurs mères groupées harmonieusement entre

elles comme les fleurs d’un bouquet. Aujourd’hui, la paix avec ses joies, ses sourires, ses douceurs, a remplacé la guerre avec ses regrets, ses larmes, ses horreurs. Et pourtant, le 24°, en se rappelant ces grandes époques africaines, vous dira encore : « C'était le bon temps alors! »

Les Abattoirs des bêtes et des gens. — L’ouad Sidi-El- Kbir. — Le pays des Bni-Salah. — Les Turks et les gens de cette tribu. — Coup de main des Français dans leur montagne. — La Koudiet-Ameur-ou-Ammar, —

L’obstacle continu. — Un Nzaâ. — Les Kabils dans la

nuit des temps. — Origines de la tribu des Bni-Salah.

— Les Bni-Salah et leurs voisins les Mouzaïaä. — Les

Bni-Salah et les gens de Blida.

Le Jardin public a pour vis-à-vis l’abattoir dé la ville: on prendrait volontiers cet établissement, avec Sa riante, gaie et blanche facade, avec son allée plantée de verts platanes, on lé prendrait, dis-je, ou pour un frais ét calmé cottage, où pour un pensionnat de jeunes filles, si, Sur ses flancs, d’infects ruisseaux vomissant

eg

des caillots de sang ne révélaient, en vous prenant à la gorge, son horrible destination.

A deux pas à gauche de cette maison des sacrifices, nos chevaux trébuchent contre un petit tertre assis sur la rive droite de louad Sidi-El-Kbir ; des éclaboussures de cervelle desséchée tigrent hideusement les feuilles d'un bouquet de nérions : c’est là où l’on abat les condamnés à mort. Par grâce, et au nom de la dignité humaine, allez tuer plus loin les malheureux que la loi vous a ordonné de frapper !

Nous descendons dans l’ouad Sidi-El-Kbir.

Cette rivière doit son nom à l’illustre marabouth Sidi Ahmed, que sa qualité d’ainé de la famille avait fait surnommer, selon la coutume arabe, el-Kbir (le grand, le plus âgé). Nous reparlerons plus loin de ce saint musulman, objet d’une profonde vénération parmi les gens de Blida et des tribus environnantes.

L’ouad Sidi-Ahmed-el-Kbir, dont le cours ra pourtant que huit kilomètres environ, est, en quelques endroits, plus large que la Seine ; mais, rassurez-vous ; à l’époque où nous le traversons, on peut à peine s’y mouiller les chevilles. Quelques intrigants, salariés, sans doute, par la haute colonisation pour faire croire à la présence de l’eau dans les rivières de l'Algérie, ont, cependant, trouvé le moyen de s’y noyer. Par quel procédé? On l’ignore,; car ils ont emporté leur secret dans la tombe.

Pour le moment, la rivière est représentée par un maigre filet d’eau courant capricieusement

Hore Us

entre les deux rives comme un ivrogne poursuivi par des polissons, et titubant dans les rues d’une muraille à l’autre. Hâtons-nous de L déclarer cependant que, si l’ouad Sidi-El-Kbir est pauvre en eau, il est, en revanche, d’une richesse rare en cailloux. Malgré notre profond amour pour lPAlgérie, nous n’oserions pourtant pas soutenir que ce fût une compensation.

Nous avons atteint la rive gauche de l’ouad, et nous mettons le pied sur l’orteil d’Atlas. Nous voilà dans le pays des Bni-Salah, de ces intrépides Kabils avec qui nous eûmes si souvent maille à partir de 1830 à 1841.

Attention! nous sommes en territoire militaire (1), et, conséquemment, sous l’odieux régime du sabre. Je m’attends bien à trouver au sommet de quelque mamelon la casquette du commandant supérieur hissée au bout d’une perche. Je déclare d'avance qu’à l’imitation de Guillaume Tell, je me refuse à saluer cette coiffure si l’autorité n’est pas dessous. C’est vraiment singulier comme l'air vif des montagnes pousse à la haine des {yrans et au mépris des puissants de la terre. Que sera-ce donc, mon Dieu ! quand nous serons à dix-huit cents mètres au-dessus du niveau de la mer? J'en frémis pour le Gouvernement!

Avant d'aller plus loin, disons quelques mots de la topographie générale du pays dans lequel

(1) La tribu des Bni-Salah a été rattachée depuis quelques années au territoire civil.

er 8) =

nous allons nous engager, nous réservant d’en peindre les détails au fur et à mesure que nous les rencontrerons.

Le massif des Bni-Salah s’élève en pyramide sur une base rectangulaire dont le périmètre est baigné, au nord, par une portion de l’ouad Sidi- Ahmed-el-Kbir, à l’est, par l’ouad Abarer’ (du Renard), qui prend successivement les noms d’El-Djelatha (des Gauchers) et des Bni-AZza; au sud, par louad El-Guethran (du Goudron) et Pouad El-Merdja (du Marais); à l’ouest, par l’ouad Ech-Cheffa (de la Lèvre).

Chacun de ces cours d’eau marque également les frontières des Bni-Salah, et les sépare administrativement de leurs voisins, qui sont: eu nord, les Blidiin (gens de Blida); à l’est, les R'’ellaï; au sud, les Bni-Msàäoud, et à l’ouest, les Mouzaia.

Les deux principales arêtes du massif s’allongent dans la direction générale du système oro graphique de l'Afrique septentrionale, c’est-à-dire du nord-est au sud-ouest; ces arêtes se nouent à un Sommet commun qui s'élève de dix-huit cent quarante mètres au-dessus du niveau de la mer, et de quinze cent quatre-vingts mètres au-, dessus de Blida.

Le pays s’étage en trois degrés gigantesques qui ont chacun une végétation particulière : au premier étage, les céréales, les jardins, les vergers, au deuxième, les chênes des diverses espèces et les plantes aromatiques; au troisième, les cèdres.

Dia

Le massif des Bni-Salah est, généralement, boisé; des ravins encaissés, des dépressions et des crevasses profondes le ridant et le hachant en tous sens, en rendent l’ascension difficile, dangereuse même, ainsi que nous le verrons, d'ailleurs, en le parcourant.

Nous débutons par l'escalade d’une rampe tortueuse inclinée à 45 degrés. Nos montures semblent comprendre que la journée sera rude; elles hésitent un instant; mais les braves bêtes, après avoir exhalé un long soupir, en prennent bien vite leur parti, et se lancent courageusement dans un chemin raboteux s’enroulant autour du pied du porte-ciel comme un rdif à la jambe d’une Musulmane.

Cette route, que les Arabes appellent Thrik et- Trab-el-Ahmeur (chemin de la Terre rouge), à cause de la nuance rougeâtre du sol, a été ouverte par nos troupes, dans le courant de l’année 1840, pour faciliter les communications entre Blida et le poste qu’on venait de créer à Tala-Izid, point situé dans la montagne à douze kilomètres de la ville. Cette route, si singulièrement tourmentée aujourd’hui, était pourtant, en 1840, praticable pour les voitures légères : c'était, certainement, le temps des cochers téméraires et des gens ne tenant que médiocrement à la vie. Cette voie de communication fut, l’année suivante, poussée

jusqu’à l’ouad El-Merdja, dans la direction de

Médéa; mais les mulets seulement pouvaient s’y aventurer.

Nous tournons bientôt à gauche, et nous péné-

trons dans une dépression ravinée, au-dessus de laquelle s’élève à droite la koudiet (mamelon) Ameur-ou-Ammar.

C'était, habituellement, par ce col que les Turks envahissaient le pays des Bni-Salah lorsqu'ils avaient à y punir quelque mutinerie, ou à y réprimer quelque résistance aux ordres de Par’a des Arabes, de qui ces montagnards relevaient directement.

Ces démèlés entre les Turks et les Bni-Salah : naissaient le plus ordinairement à propos des corvées que le gouvernement exigeait des tribus. Ces corvées étaient une sorte d'impôt en nature auquel il était toujours imprudent de chercher à se soustraire. Parmi ces impôts, figurait en première ligne la fhouiza, culture gratuite, par corvée, des terres du Baïlek (1).

Le gouvernement turc possédait dans la Mtidja, avant la conquête, un grand nombre de haouch (fermes) dont il faisait cultiver les terres par les tribus qui en étaient voisines. Les Bni-Salah, dont le pays s’étendait autrefois, dans la Mtidja, jusqu’au haouch El-Mebdouû (2), reçurent, un jour, l'ordre de faire les moissons du haouch Ben-Khelil, à l’ouest de Bou-Farik, et du haouch El-Ar’a, situé sur la route de Médéa, au pied des

(1) Le Baïlek est, proprement, le gouvernement d’un baï (bey); mais, en Algérie, ce mot exprimait autrefois l’État, le Gouvernement, l'Administration, l'autorité.

(2) La ferme ruinée connue aujourd’hui sous le nom des Cinq-Cyprès.

me de

montagnes des Mouzaïa. Les Bni-Salah s’assemblent, discutent, s’exaltent, et finissent par décider qu’ils ne feront pas les moissons du Baïlek. C'était grave. Quelques anciens, effrayés d'une résolution aussi nettement formulée, cherchent à rouvrir la discussion, et s’efforcent de faire entendre aux rebelles que la résistance ne leur a jamais été bien profitable, qu’elle n’avait amené, au contraire, sur leur tribu, que ruine et désastres. Ces sages remarques ébranlent quelques esprits; enfin, on lève la séance en s’arrêtant à une demi-résistance : on répondra aux Turks qu’on ne peut moissonner que les blés d’un seul haouch, de celui qu’ils désigneront.

Il n’est rien de plus pitoyable que les demimesures.

Les Turks, pour sauvegarder le principe d’autorité qui fait toute leur force, rejettent la proposition des Bni-Salah et persistent à exiger la moisson des deux haouch; ils s’étonnent que des mangeurs de glands (1) comme les Bni- Salah osent se permettre de marchander avec leurs maîtres. Nouvelle réunion de ces Kabils; ils sont plus tumultueux que jamais : les orateurs pérorent ; les masses s’échauffent; les exaltés jurent par Dieu qu’ils refusent désormais toute obéissance à ces maudits Turks qui, après

(1) Mangeurs de glands : c’est l’injure adressée le plus ordinairement aux Kabils par les Arabes. Le fruit du chêne compose, on le sait, presque exclusivement la nourriture de ces montagnards, des Bni-Salah particulièrement,

NE

tout, sont l'ennemi. Les anciens essaient encore quelques timides remontrances; mais leur voix se perd dans le bruit, et la majorité décide qu’on refusera net de faire la moisson des deux aouch, puisque Pautorité se montre si brutalement exigeante.

Les Turks qui, pour le moment, ne sont pas en mesure de faire une expédition chez les Bni- Salah, paraissent fermer les yeux sur la désobéissance de ces montagnards. Il n’en est plus question. Les étourdis et les gens sans expérience se réjouissent et prennent de la fierté d’avoir résisté à leurs maîtres. Ces Kabils, disonsle, étaient devenus d’un orgueil insupportable. Les hommes sages en gémissaient; ils savaient bien que les Turks n'avaient jamais laissé la rébellion impunie, et ils ne cessaient de recommander aux jeunes gens de se tenir sur leurs gardes.

En effet, quinze jours après cet acte de désobéissance, l’autorité faisait arrêter sur le marché de Blida, où ils avaient eu limprudence de reparaitre, huit de ces Kabils pris parmi les « notables du pays, et les jetait en prison. Les Bni-« Salah courent aux armes, descendent de leurs 4 montagnes, et délivrent les détenus après avoir A4 brisé les portes de leur prison.

Il n’y avait plus dès lors à reculer, et les Bni-4 Salah ne devaient plus songer qu’à se préparer à combattre.

L’ar’a des Arabes convoque sur-le-champ les | contingents des Zouetna, des Arib etdes Mâdna, 4

OR

qui, le premier jour, viennent camper chez les Oulad-lâich (1).

Ces fantassins, commandés par des chaouchs, escaladent, dès le matin du lendemain, par le bordj Ez-Ziiat (2), les premières pentes du pays des rebelles. Les Bni-Salah les attendent sur les mamelons boisés des Bni-Chebla (3) (fraction des Bni-Salah) : embusqués dans les broussailles de chènes et de genèts, ils laissent arriver jusqu’à eux, et sans donner signe de vie, les éraris (fantassins) requis par le Gouvernement; puis ils sortent tout à coup des maquis qui les cachent, et se précipitent sur eux avec une grande ardeur. Surpris par la brusquerie et l'énergie de l'attaque, les requis ne peuvent tenir nulle part; ils se retirent en laissant une dizaine des leurs sur le terrain.

Quelques jours après, les contingents tentent une nouvelle attaque; ils trainent, cette fois, derrière eux une pièce de canon dontils tirent, sans beaucoup de succès, quatre ou cinq coups. Ils sont encore forcés de se retirer.

Les attaques ouvertes ne leur réussissant que médiocrement, les traris essaient de la guerre de

(1) Sur l'emplacement où est établi le village de Dalmatie.

(2) Bordj Ez-Ziïïat (la maison de campagne du marchand d'huile) se trouvait sur la rive gauche de louad Sidi-El- Kbir, à hauteur du blockhaus qui s'élève à l'entrée du Champs-de-Mars.

(3) Le territoire des Bni-Chebla a toujours été le champ de bataille des Bni-Salah dans leurs démêlés avec les Turks.

ni —

surprise : par une nuit bien sombre, ils montent, forts de 600 hommes, chez les Bni-Salah. Leur but est de faire une r’azia (incursion, coup de main) qui amène les révoltés à composition. Ils surprennent, en effet, une garde de trente hommes et lui coupent quinze têtes; le reste du poste peut s’enfuir à la faveur des ténèbres.

La guerre se fut éternisée sans l'intervention pacifique de Sid Mahammed, fils de lillustre marabouth d’'El-Koleïâa (Koléa), Sidi Ali-ben- Mbarek, qui engagea les Bni-Salah à demander la paix. Elle leur fut généreusement accordée, à la condition qu’ils payeraient une rmia (amende) de 900 boudjhou (16,200 francs).

On ne pouvait guère, réellement, se donner le plaisir de la révolte à meilleur marché.

Les Bni-Salah eurent encore, avec les Turks, quelques affaires de ce genre dont ils se tirèrent avec le même succès, c’est-à-dire en leur cédant quelques-unes de leurs têtes et en leur payant l'amende.

La Koudiïet Ameur ou-Ammar a encore d’autres souvenirs de sang.

Depuis la fin d'octobre 1839, les Bni-Salah inquiétaient Blida d’une manière incessante : postés sur les pentes les plus rapprochées de la ville, ils tiraient sur tout ce qui paraissait dans la citadelle, qu’ils dominaient complètement. Le 13 novembre, ils nous blessèrent ainsi trois hommes de la garnison.

Le général Rullière, commandant supérieur du Camp de Bou-Farik, informé de cet état de cho-

ei OR

ses, résolut sinon d’y mettre un terme, du moins de faire payer cher aux Réguliers et aux Kabils leurs agacantes attaques. Cette expédition ne pouvait être tentée par les garnisons de Blida ou du Camp-Supérieur (1), lesquelles se trouvaient dans l'impossibilité la plus absolue de dérober le moindre de leurs mouvements aux Bni-Salah, qui les observaient; il devenait donc indispensable, pour mettre toutes les chances de succès de notre côté, de confier cette opération à des troupes étrangères aux garnisons de Blida et de son Camp.

Le 4 décembre, une colonne de deux bataillons, venant de Bou-Farik, arriva, vers sept heures du soir, au Camp-Supérieur; le commandant de cette colonne prit immédiatement ses dispositions pour surprendre les grand’gardes des cantonnements (2) de Mohammed-ben Allal, qui, depuis quelque temps, paraissaient se relàcher de leur vigilance habituelle. L’ennemi puisait sa confiance et sa sécurité dans la faiblesse numérique de nos garnisons, qui ne pouvaient guère songer à l'offensive. Ben-Allal ignorait

{1} On n’a pas oublié que le Camp-Supérieur occupait l'emplacement où s'élève aujourd’hui le village de Joinville.

(2) Dans les Bni-Salah, les Réguliers n'étaient pàs sous la tente; on les avait établis pêle-mêle dans les villages ou sous des gréba (gourbis) de roseaux couverts en dis, qu'ils faisaient construire par les Kabils. Les grand'gardes et les postes avancés, qui ne changeaient que très rarement de position, étaient abrités sous des dchaïch (cabanes de feuillage).

Page 1