‹ Blida, récits selon la légende, la tradition & l'histoireChapitre 19 sur 41 · ART AE · texte numérisé non relu

ART AE

mais, pour consoler un peu l’auteur de la propo-

sition, il n’y eut qu'une voix pour louer l'effet imposant et gracieux en même temps qu’eût produit ce mode de clôture. Enfin, au commencement de 1841, le général Bugeaud venait de succéder au maréchal Valée; on se décida définitivement pour un fossé-obstacle continu fianqué de blockhaus distants de 500 mètres l’un de l’autre. C’était beaucoup de blockhaus! L'armée se mit immédiatement à l’œuvre. Il fut convenu ensuite que, pour compléter ce système défensif, on bâtirait un certain nombre de villages sur les flancs de l'enceinte, villages qu’on peuplerait de colons militaires, ou que, tout au moins, on organiserait militairement.

Deux centres de population furent commencés par le Génie d’après ces principes : Pun à Fouka, au bord de la mer ; l’autre à Mered, à l’extrémité nord de enceinte continue du territoire de Blida; car Blida avait aussi la sienne : elle commençait sur la rive droite de louad Sidi-El-Kbir, au-dessus des moulins actuels, escaladait la montagne des R’ellaï en festonnant à l’est, piquait au nord en descendant sur l’ouad Bni-Azza, qu’elle franchissait à son débouché dans la plaine, filait ensuite Sur le blockhaus des Oulad-lâïch, et, de là, sur le village de Bni-Mered, où elle rencontrait la branche gauche, laquelle se dirigeait à l’ouest en coupant de nouveau l’ouad Bni-Azza ; arrivée au-dessus de Blad-el-Djedida (1), elle

(1) Blad-el-Djedida, la ville nouvelle, C’est le nom qu'après

Po es

pointait directement au sud sur la corne nord-est du Camp-Supérieur, auquel elle se reliait; elle s’en échappait par le bastion du sud en devenant commune avec l’obstacle continu, se dirigeait sur Pouad Sidi-El-Kbir, où elle rencontrait, sur la rive droite, le blockhaus du même nom, traversait la rivière, et remontait les hauteurs des Bni-Salah en passant par le blockhaus d’Ameur-ou-Ammar; elle reprenait une direction est en courant audessus de la Koudiet-Mimich, et retombait sur la rive gauche de louad Sidi-El-Kbir, en rencontrant le blockhaus qui nous assurait la possession des eaux employées à Palimentation de la ville. Ce fossé d'enceinte du territoire de Blida renfermait une superficie d'environ 3,000 hectares. Le territoire que nous voulions mettre à l’abri des pointes de l’ennemi était beaucoup plus restreint que celui que nous donnait le traité de la Thafna ; nous savions alors toute la valeur du proverbe : « Qui (trop embrasse mal étreint ; » puis nous ne voulions pas que les Hadjouth nous accusassent d’avoir empiété sur leurs terres, et nous reprochassent d’être de mauvais voisins. Le territoire réservé fut donccompris entre l’ouad Ech-Cheffa et l’ouad El-Harrach (1). On commenca Pobstacle continu par le côté le plusmenacé, c’està-dire par l’ouest ; au lieu de lui faire suivre le cours de la Cheffa, notre frontière naturelle, on

le tremblement de terre de 1825, on avait donné à J’emplacement sur lequel on devait rebâtir Blida.

(1) De harach, rude au toucher, äpre.

en

le traca en dedans; nous perdions du terrain, mais, comme compensation, nous trouvions un point d'appui sur le Camp-Supérieur. C'était tout simplement un travail gigantesque : nous n’avions pas moins de 30 kilomètres de fossé à creuser de Blida à la mer, et chaque homme avait à remuer, pour sa part, 25 mètres cubes de terre. Il fallait, de plus, préparer lemplacement des cinquante-deux blockhaus flanquant l'obstacle.

Cette colossale besogne fut souvent interrompue par les Hadjouth, qui ne pouvaient se lasser d'admirer notre habileté à manier la pioche, et qui tenaient, sans doute, à nous dérober notre secret en voyant cela de plus près ; le plus souvent, ils employaient la violence pour satisfaire leur insatiable curiosité. Le fait est que, pour des populations auxquelles le travail est antipathique, l’opération de creuser 30 kilomètres de fossé ne devait pas laisser que d’avoir quelque chose de prodigieux.

On travaillait en même temps à l’obstacle continu qui devait couvrir PEst. Cette portion de l'enceinte, commencée à hauteur de la Maison- Carrée, suivait la rive gauche de l’ouad El-Harrach dans. une longueur de dix kilomètres, puis elle quittait la rivière et s’enfonçait par le sudouest, dans des marais couverts de joncs, jusqu’à Bir-Touta (le puits du mürier), où elle se terminait brusquement. On comptait vingt-sept blockhaus sur cette partie de Pobstacle, qui avait environ seize kilomètres de développement. On ne rencontrait plus le fossé qu’au village des Bni-

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Mered : c'était celui d'enceinte du territoire de Blida dont nous avons parlé plus haut, et qui présentait, de ce côté, huit kilomètres de longueur défendus par douze blockhaus.

Cet immense travail, qui avait occupé l’armée pendant dix-sept mois, fut suspendu en mai 1842; lexpérience n'avait pas tardé, d’ailleurs, à révéler les vices de ce système de défense ; en effet, il immobilisait nos troupes éparpillées par petits paqueis sur tous les points de ce gigantesque retranchement. Condamnés à linaction, emprisonnés dans les mille redoutes et blockhaus qui couvraient 720$ possessions ; soumis à l’action délétère qu’amenait le remuement des terres dans la Mtidja; exposés sans cesse aux fièvres qu’engendrait l’état marécageux des parties basses de cette plaine ; subissant des privations de toute nature, nos soldats eussent, certainement, préféré l’offensive, qui est leur spécialité, à l’atroce existence qu’ils menaient derrière les parapets de l'obstacle continu. Mais nous rêvions alors, malgré les exemples que nous avait laissés l’histoire, cette ridicule impossibilité de l’occupation restreinte, et les Chambres marchandaient mesquinement les hommes et les subsides qui nous eussent été nécessaires pour sortir de cette misérable situation. Pendant ce temps, la Mtidja, devenue un immense cimetière, engloutissait, sans gloire el sans profit pour le pays, beaucoup plus de monde que ne l’eût fait l'offensive entreprise dans les plus défavorables conditions.

On abandonna définitivement ces ceintures de

postes isolés qui ne protégeaient rien, quand le général Bugeaud, renonçant à ce qu’on appelait alors La grande guerre, adopta le système des colonnes mobiles rayonnant autour des places importantes que nous possédions déjà. Il put ainsi poursuivre et atteindre Îles Arabes qui le bloquaient naguère entre la Cheffa et le Harrach. En 1842, il portait la guerre dans la vallée du Chelef, et forçait à la soumission les turbulentes tribus de la Mtidja.

Revenons à la Koudiet Ameur-ou-Ammar. Nous avons dit qu’elle servait d’assiette à l’un des blockhaus qui furent construits autour de Blida en 1840 pour nous assurer la possession de cette ville. Ce blockhaus se reliait à celui de l’ouad Sidi-El-Kbir, établi sur la rive droite de ce cours d’eau, par un fossé qui existe encore, et qui marqua plus tard l'enceinte du territoire de Blida, enceinte qu’on rattacha en 1841, comme nous l’avons dit, à l'obstacle continu de la Mtidja.

Comme tous les blockhaus, celui d’Ameur-ou- Ammar s'élevait au centre d’une redoute qui en défendait l'approche. On voitencore, dans l'intérieur de cette redoute, les ruines de ce blockhaus, qui avait été construit en maconnerie. Cet ouvrage, que nous nommions redoute des Bni- Salah, se fortifiait d’une maison crénelée assise, entre le blockhaus et l’ouad Sidi-El-Kbir, sur le bord du fossé-obstacle.

A vingt-cinq mètres à l’ouest du blockhaus d’Ameur-ou-Ammar, il existe encore quelques traces de la batterie que fit construire le khelifa

mn AOb e

Mohammed-ben-Allal, le 25 décembre 1839, pour canonner le blockhaus de louad Sidi-El-Kbir, situé, nous l’avons dit, sur larive droite de ce cours d’eau.

Notre guide, El-Misraoui, nous fait remarquer un #22aû (1) dans une broussaille d’olivier à quelques pas de la redoute. Le nzad est un tas de pierres amassées successivement par les parents L de la victime sur le lieu théâtre d’un meurtre qui | n’a pas été vengé, ou pour lequel la dia (2) n’a | pas été payée. Le motnzad, par lequelon exprime cet appel à la vengeance, signifie gémissement, | lamentation, plainte: il vient de cette croyance qu’à chaque anniversaire du crime, et à l'endroit même où il a été commis, la victime rappelle par un long gémissement qu’elle n’a pas encore été vengée.

Le nzaû de la Koudiïet Ameur-ou-Ammar date de l’année 1839 : un vieux Salhi (3) aurait été tué par une balle française dans le combat que nous

(1) Il ne faut pas confondre le nzad avec le mkam, qui se | compose également de pierres amassées en tas. Le nkam, qui rappelle une station de quelque saint marabouth, se distingue, généralement, du nzad par de petits drapeaux, faits de loques, pavoisant l'endroit consacré. Chaque khedim (serviteur religieux) du saint homme, quand il passe à proximité du mhkam, lui doit un ex-voto dont il s’acquitte | soit en ajoutant une pierre au tas, soit en contribuant de h sa loque.

(2) Dia, prix du sang payé par le meurtrier à la famille

du mort.

(3) Salhi, homme de la tribu des Bni-Salah.

avons raconté plus haut. Son fils, en l’emportant sanglant du champ de bataille, aurait juré d’immoler autant de Français que son père avait de fois dix ans; or, par ce serment, il s’engageait à détruire six Français, puisque son père passait pour avoir une soixantaine d'années. Cet excellent fils chercha, pendant deux ans, avec un zèle extrêmement louable, l’occasion de tenir sa promesse, et il ne se tirait pas un coup de fusil contre nous dans les environs de Blida sans que le Salhi ne fût de la fête.

Si nous nous en rapportons à El-Misraoui, le vindicatif Kobaïli aurait été tué avant d’avoir pu compléter sa demi-douzaine de victimes.

Avant de nous engager plus loin dans le pays des Bni-Salah, nous voulons dire quelques mots sur le passé de cette tribu kabile.

Que le lecteur se rassure! nous n'avons pas l'intention de reprendre la discussion sur les origines kabiles : nous avouons humblement que nous n'avons aucun fait nouveau à apporter à l'appui de telle ou telle opinion. Il ne faut donc pas compter sur nous pour faire le jour sur cette ténébreuse question. Nous nous hâtons d'ajouter que notre ignorance n’est pas de nature à jeter la moindre perturbation dans la walse annuelle de la Terre autour du Soleil.

Nous dirons donc, à peu près comme tout le monde, que les Kabils sont des Berbers; queles Berbers habitent les montagnes; que le mot Æabil vient de l’arabe kebil ou kebila, qui signifie {r'ibu ; que nous avons donné le nom de Grande-

Kabilie à la principale des agglomérations berbères, celle du Djerdjra; que tous les massifs de montagnes sont peuplés de Kabils, ou mieux, de KXebail (au singulier Kebaili); qu’il y a, en conséquence, autant de Kabilies que de massifs ; que toutes ces fractions kabiles sont indépendantes l’une de l’autre, et que, malgré leur communauté d’origine, elles n’ont, pour les rattacher au faisceau berber, d’autre lien que leur idiome qu’ils nomment berberia où kebaïlia; que la berberia se divise en quatre dialectes principaux : la zenatia, la chellaïa, lachaouia, etla souaouta; que la langue arabe a fortement déteint sur la langue kabile par suite des relations des montagnards avec les gens des plaines; que l’alphabet berber étant perdu (on Pa retrouvé), les Kabils se servent, pour écrire, des caractères et de la langue arabes; qu’enfin, ils n’ont pas de littérature. Nous ajouterons que le Kabil ne ressemble à l’'Arabe ni physiquement, ni moralement; que ces deux races sont antipathiques l’une à l’autre, et que l’amour du douro, qui leur est commun, a pu seul les maintenir dans des relations à peu près supportables.

Suivant l'opinion la plus accréditée, les Kabils, qui (c’est convenu) ne sont autre chose que des Berbers, constitueraient la population aborigène, et auraient occupé autrefois toute la surface de l'Afrique septentrionale.

Envahis en l’an 40 de notre ère par les Romains, et, à la fin du VII: siècle, par les Arabes, les Berbers se refugièrent dans les montagnes

pour échapper au joug des vainqueurs : pareils à des naufragés qui se sont réfugiés sur un rocher battu par les flots, ils s'élèvent au fur et à mesure que l'invasion monte et devient menacçante. Aux conquérants, dès lors, les plaines fertiles où la vie est aisée; aux Berbers refoulés les contrées abruptes, les pics rocheux et sauvages où la vie est rude, mais la défense facile.

C’est là où les trouvèrent les Turks en 1516 quand deux aventuriers, Baba-Aroudj (le père boiteux) et son frère Khir-ed-Din (le bien de la religion) fondèrent la Régence d'Alger; c’est également là où uous les trouvèmes en 1830, dispersés par grandes fractions dans les montagnes, et formant des agglomérations devenues étrangères l’une à l’autre, et n’ayant avec les Arabes que des rapports purement commerciaux.

Si, comme certains auteurs nous l’affirment, les Kabils d'aujourd'hui ont exactement les mœurs et le caractère des Kabils qui vivaient il y a deux mille ans, le pays qu’ils habitent paraît, en revanche, s'être sensiblement modifié au point de vue de la production. Nous ne parlerons que de la partie de l’Atlas comprise dans la Mauritanie césarienne. Ainsi, au temps de l’occupation romaine, la chaîne atlantique était boisée de forêts impénétrables qui alimentaient en bêtes féroces les jeux sanglants du Cirque. Solin parle des éléphants de l'Atlas, contrée que Pline peuple, en même temps, d'êtres surnaturels, tels qu’égipans, satyres, etc. Pour l’extraordinaire, le règne végétal ne le cédait en rien au règne

animal. Strabon prétend que la vigne y acquérait une grosseur prodigieuse; que deux hommes suffisaient à peine pour en embrasser le pied; que les raisins avaient une coudée de long, et que les arbres mesuraient des diamètres tellement majestueux, qu’on pouvait faire des tables d’une seule pièce (monoxyles) avec leurs branches. C’était singulièrement le bon temps!

Si l’on en croit Ammien-Marcellin, les Kabils qui habitaient, à l’époque où il écrivait, les montagnes au sud de la Mtidja, auraient eu des noms aussi surprenants que les produits de leur pays : ils se seraient appelés les Baiuræ, les Cantauriani, les Avastomates, les Casaves et les Davares. Nous comprenons qu’ils se soient empressés, lors de Pinvasion arabe, de changer ces noms dont les Romains les avaient affublés,

On ne sait que peu de choses sur l’origine des Bni-Salah; sont-ce les descendants des peuples dont parle Ammien-Marcellin? C’est probable, puisque le premier refoulement des aborigènes dans les montagnes avait été amené, assure-t-on, par l'invasion romaine. Pour suppléer à la discrétion absolue de lhistoire sur cette question, nous aurons recours à la tradition, bien qu’elle professe le plus profond dédain pour la chronologie.

Il est utile d’avertir le lecteur que, pour les Arabes illettrés, tout fait historique antérieur à la domination turque a eu, invariablement, les Romains pour contemporains. Nous n’hésiterons donc pas, faute de mieux, à faire remonter au

temps du peuple-roi, avec le vieux Salhi que nous interrogions sur son pays, l’origine de la tribu berbère des Bni-Salah.

Selon ce conteur éraditionnaire, le père des Bni-Salah se nommait Sâad : il avait deux fils, dont l’un portait son nom, et l’autre celui de Salah. La mort était venue frapper le vieillard avant qu’il eût pu prendre des dispositions au sujet de son héritage. Cette fin prématurée de leur père mit les deux frères dans un grand embarras : il s’agissait de partager en deux portions égales le territoire que leur laissait le fondateur de la tribu; il y avait là une difficulté sérieuse: le pays était excessivement accidenté; les diverses parties dont il se composait étaient loin d’avoir la même valeur, et, pour tout au monde, les deux frères n’eussent consenti à ce que l’un fût avantagé au détriment de l’autre. Exemple rare entre frères qui ont à se partager un héritage! Mais cela se passait du temps des Romains... Il fallait pourtant en finir. Ce fut Säad qui trouva la solution. Son frère et lui, en leur qualité de Kabils, étaient d'excellents marcheurs; il fit donc à Salah la proposition suivante : « Partons à la même heure d’un point opposé que nous déterminerons, et marchons l’un vers l’autre; au point de rencontre, chacun de nous sera définitivement le maitre du pays qu’il aura parcouru.» Cette proposition parut tellement raisonnable à Salah, qu’il n’hésita pas à répondre : — «C’est chose convenu.» Aujourd’hui, les deux Kabils eussent commencé par plaider.

L'héritage du père des Bni-Salah ne se bornait pas seulement au massif limité par l’ouad Sidi- EI-Kbir, l’ouad Ech-Cheffa et l’ouad El-Merdja ; il s’étendait encore, dans la Mtidja, jusqu’à l’Aïn- Oumm-el-Hamara (la source mère de l’Anesse).

Säad devait partir de ce dernier point, et Salah, de l’ouad El-Guethran, qui, aujourd’hui, sert de frontière aux Bni-Salah et aux Bni-Msâäoud.

C’étaient les extrémités opposées du territoire en litige.

Säad avait déjà parcouru plus que sa part d'héritage, et pourtant il n'avait pas de nouvelles de son frère Salah. Comme, après tout, leurs conventions étaient formelles, il continua sa route. À la pointe du jour (la marche avait eu lieu la nuit, à cause de la chaleur sans doute), les deux frères se rencontrèrent à Djamà-ed- Draû (la mosquée (1) du contre-fort, du pic). Il y avait longtemps déjà que la portion de Salah était entamée. Säad, dont le cœur était bon, s’informa avec bienveillance du motif qui avait

| retardé la marche de son frère. La cause était

des plus légitimes : au moment où Salah se disposait à se mettre en route, sa femme avait été prise subitement des douleurs de l’enfante-

ment, et il n’était parti qu'après sa délivrance.

(1) Les Kabils étendent l'expression de mosquée aux cha-

| pelles où repose la dépouille mortelle de leurs saints marabouths. Ces chapelles ne sont généralement que des cons-

tructions faites de pierres sèches et couvertes de dis ; quelquefois, ce ne sont que de simples gourbis.

Trouvant l’excuse valable, Säad ne voulut pas profiter de la circonstance qui le rendait maitre de plus des trois quarts de l'héritage paternel ; il donna en cadeau à son frère, à l’occasion de la naissance de son fils (car c'était un fils), tout le pays compris entre Djamà-ed-Draû et l’Aiïnel-Gueththara (la source coulant goutte à goutte). Les descendants de Salah prirent depuis le nom de Bni-Salah, et ceux de Säouda furent appelés Säouda. Cette division existe encore aujourd’hui. Voilà cependant comment se fondent les empires !

La tradition ne dit rien des Bni-Salah pendant la période arabe. Ce n’est que vers le commencement du XVI: siècle qu’il se fait une éclaircie dans leur passé. Voici dans quelle circonstance:

L'illustre marabouth Sid Ahmed-El-Kbir avait été grossièrement insulté par quelques incrédules des Bni-Bou-Nsaïr, tribu qui occupait autrefois la rive droite de l’ouad Ech-Cheffa, depuis l’ouad Sidi-El-Kbir jusqu’à la mer. Le vénérable marabouth, transporté d’une sainte colère, avait jeté à la face de ces impies cette terrible prédiction: « Vous serez dispersés comme des fèves » jetées par la main du semeur, et le dernier des » vôtres ira mourir misérable sur les plateaux » stériles du Seressou (1); puis je repeuplerai » votre pays avec des gens dont le premier à été

(4) Le Seressou, portion rocailleuse cet aride des Hauts- Plateaux de la province d'Oran.

» des Bni-Salah (1), et dont le dernier sera des » Bni-Ferah. »

Cette prédiction tendrait à prouver qu’au temps de Sid Ahmed-El-Kbir, les Bni-Salah jouissaient d’une assez bonne réputation.

Pendant la période turque, les Bni-Salah et les tribus établies entre l’ouad Ech-Cheffa et louad El-Harrach étaient placées sous les ordres du kaïd des Bni-Khelil, qui les administrail par l'intermédiaire de leurs cheikh. Ce kaïd résidait habituellement à Blida. à

La tribu des Bni-Salah était alors, Comme aujourd’hui, divisée en huit ferka ou fractions : 1° les Sâäouda ; 2° les Ferdjouna et les Bni-Annas; 3° Les Bou-R’eddou ; 4° les Amchach; 5° les Kerracha ; 6° les Menchar ; 7° les Hamlelli et Tizza; & les Tazerdjount. Six cheikh, nommés par l’ar’a des Arabes, étaient chargés de transmettre à ces fractions, et de les leur faire exécuter, les ordres de l'autorité turke. Chaque année, ces cheikh étaient obligés de faire renouveler leur nomination au moyen d’un droit de 100 bou-

(1) Malgré sa colère, le saint marabouth fait ici une sorte de jeu de mots rimé portant sur le nom de Salah, qui signifie bon, loyal, sincère, et celui de Ferah, qui se traduit par gaité, joie. L’intention de Sid Ahmed-El-Kbir est la suivante: « Je repeuplerai votre pays avec des gens dont le » premier a été un homme bon, loyal, sincère, et dont le » dernier sera un homme gai, joyeux, c’est-à-dire n'ayant » connu ni le malheur, ni la misère. »

djhou (180 francs) qu'ils payaient à l’ar’a des Arabes à Alger.

Nous lavons vu plus haut, les Bni-Salah eurent, à l'endroit des Turks, quelques velléités de résistance, qui se terminèrent invariablement par la décapitation ou la pendaison de quelques-uns de ces” montagnards ; l’amende complétait toujours le plaisir qu’ils s'étaient donné de déranger les tribus makhzsen ; car les Turks, peu nombreux d’ailleurs, ne daignaient pas prendre la peine de châtier eux-mêmes ceux qu’ils appelaient des mangeurs de glands.

Depuis bien longtemps, les Bni-Salah sont en vendetta avec leurs voisins de la rive gauche de la Cheffa, les Mouzaïa. Quelle est l’origine de cette querelle que le temps, qui use tout pourtant, n’a pu réussir à éteindre? Personne ne le sait. Chez les montagnards Kkabils, les haïines se transmettent fidèlement de génération en génération, et s’éternisent ainsi par suite de la difficulté des relations entre gens qui ne se rencontrent que sur les marchés, et qui, là, peuvent se retrouver encore en rivalité de commerce et d'intérêts. Aujourd’hui, que nous sommes les maîtres du pays, les inimitiés ne se soldent plus en coups de fusil; mais les rancunes n’en sont pas moins vivaces et moins énergiques qu’autrefois.

Il faut cependant reconnaître que les Bni-Salah et les Mouzaïa savaient, en véritables Kabils, subordonner leurs haines à leurs intérêts; ainsi, pour rien au monde, et quelque pressant qu’eût

été leur désir de se fusiller, ils n’eussent pris les armes avant la rentrée de leurs moissons, ou la récolte de leurs olives ; mais, aussitôt ces opérations terminées, les deux tribus ennemies s’occupaient de chercher des alliés chez leurs voisines : les Bni-Mnadetles Bni-Mnaceur marchaient volontiers avec les Bni-Salah ; le succès était alors certain quand ces derniers avaient pu, à force de diplomatie et de promesses, mettre de leur côté ce puissant appoint. Quant aux | Mouzaïa, ils se grossissaient des tribus qui | entourent leur massif.

Les traités d’alliance signés, il ne s'agissait plus que d'entamer la question du sang ; c'était aussi simple et aussi élémentaire que possible : un Salhi ou un Mouzaoui quelconque s’embusquait dans l’ouad Ech-Cheffa, et commençait les hostilités en faisant feu sur le premier adversaire venu qui se présentait dans la portée de son fusil. La guerre était dès lors déclarée ; on courait aux armes; le plus fort envahissait le pays du plus faible, le razait le mieux possible, et regagnait ensuite ses montagnes chargé des | dépouilles de lennemi. Le battu, qui ne doutait | jamais que sa défaite ne fût dans les desseins |

de Dieu, en prenait facilement son parti dans l’espoir d’être plus heureux une autre fois.

Quand la lutte durait trop longtemps, et que les tribus ennemies paraissaient y mettre de l’entètement, les marabouths s’en mêlaient et employaient l'influence de leurs saints et sages conseils pour apaiser les combattants. Leur

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parole fut quelquefois impuissante, et il arriva à diverses reprises que la lutte, commencée chez les Bni-Salah, se communiqua dans toute la montagne, comme une trainée de poudre, jusqu'aux confins du R’arb (1).

En revanche, les Bni-Salah vécurent toujours en assez bonne intelligence avec les gens de Blida, dont ils fréquentaient assidûment les marchés : ils y apportaient du bois, du charbon, de l’huile et des substances tinctoriales. Cependant, de 1830 à 1839, c’est-à-dire depuis la conquête jusqu’à l’occupation définitive de Blida par les Français, ces montagnards pesèrent sérieusement sur la ville, laquelle, durant cette période, fut livrée à la plus complète anarchie. Bien souvent, ils se placèrent entre nous et la population de Blida, qui n’aurait pas mieux demandé que de vivre en paix sous le commandement des hakem (2) que nous lui donnions, et que notre présence seule aurait pu maintenir et faire respecter.

Pendant onze années, c’est-à-dire de 1830 à 4841, il ne s’est pas livré une affaire de sang autour de Blida sans que les Bni-Salah n’y prissent part; bien que ces montagnards fussent toujours battus, nos braves fantassins et nos

(1) Par le R’arb (le couchant), les Arabes désignent l'empire du Marok.

(2) Le mot hakem signifie commandant, gouverneur. C'était le titre donné au chef, à la première autorité, au commandant de la ville.

intrépides cavaliers ne les retrouvaient pas moins, à Chaque combat, au bout de leurs baïonnettes, ou devant la pointe de leurs sabres.

Nous allons rappeler succinctement les principales affaires de guerre dans lesquelles les Bni-Salah jouèrent un rôle de quelque importance. Nous verrons, en même temps, comment, au moyen de la terreur qu'ils étaient parvenus à inspirer aux Blidiens, ils réussirent à retarder la soumission de ces derniers en les poussant à l’émigration.

L'histoire de Blida étant, d’ailleurs, intimement liée à celle des Bni-Salah, nous passerons rapidement sur les faits que nous aurons à retracer quand nous nous occuperons de cette ville.

Affaires de guerre entre les Français et les Bni-Salah. — Le bey de Tithri, Mosthafa-bou-Mezrag. — ‘Première expédition de Blida. — Expédition de Médéa. — Attaque par les Bni-Salah d’un détachement français laissé à Blida. — Deuxième expédition de Médéa. — Razia sur les Oulad-Ahmed-Sidi-El-Kbir. — Tentative d'installation d’un bey à Médéa. — Reconnaissance du général Damrémont, sur Blida, en vue de son occupation. — Conscquences du traité de la Thafna.

L'histoire de nos démèêlés avec les Bni-Salah remonte, nous l’avons dit, aux premiers jours de la conquête.

Le général de Bourmont désirait ajouter à la gloire d’avoir pris Alger celle d’arborer le drapeau francais sur l'Atlas. Le bey de Tithri, Mos-

thafa-bou-Mezrag (Mosthafa à la lance), l'avait engagé, à plusieurs reprises, à s’avancer jusqu’au pied des montagnes qui bornent la Mtidja au sud, et à visiter la ville de Blida, dont ce bey espérait arrondir Son gouvernement.

Bou-Mezrag, passé maître en fourberie, assurait que la présence du chef de l’armée suffirait pour amener la soumission des populations dont il traverserait le territoire. Malgré les représentations que lui firent, sur les dangers de cette expédition, les cheikh du district d'Alger; malgré les efforts de Ben-Zamoum, le chef des Fliça, pour l’engager à s'abstenir de s’avancer dans l'intérieur du pays avant d’être certain de la facon dont il y serait accueilli, le général de Bourmont, qui avait résolu d’aller à Blida, persista dans sa détermihation.

Depuis quelques jours, la situation s’était modifiée sensiblement à notre désavantage : informé de l'intention du général en chef de conférer le gouvernement du district de Blida à un ar’a particulier, le bey Bou-Mezrag, qui, le 15 juillet, avait prèté solennellement, à Alger, le serment de fidélité à la France, et qui avait été maintenu à la tète de son gouvernement du Tithri, le bey Bou-Mezrag, disons-nous, trompé dans ses espérances, mit tous ses soins à entretenir parmi les tribus kabiles voisines de Blida le mécontentement que la mesure projetée par le général y avait excité. Il devenait donc urgent de prévenir l'effet des intrigues de ce bevy; aussi, le voyage de Blida, qui, dans le principe, ne devait se faire

que dans l'intérêt de la gloire, prit-il les proportions d’une opération de guerre sérieuse et ayant sa raison d’être.

Le général de Bourmont part d'Alger le 23 juil. let à la tête de 1,500 hommes d'infanterie, d’un escadron de Chasseurs et d’une demi-batterie de campagne. Cette petite colonne passe par le pont de l’ouad El-Kerma, fait une longue halte à Bou- Farik, et arrive le 24 devant Blida. Toute la population vient au-devant de nos soldats, et leur offre des fruits et des rafraichissements qui sont payés généreusement.

Séduit par cet accueil, le général consent à loger en ville, où il ne fait entrer qu’un seul bataillon. Son camp a été établi en dehors dela porte d’Alger, au nord du Tapis-Vert actuel.

Dans la matinée du 25, quelques coups de fusil sont tirés par les Bni-Salah sur une reconnaissance qui à été envoyée à l’entrée des gorges de Pouad Sidi-El-Kbir. Dans la journée, le général procède à linstallation de l’ar’a qu’il a amené d'Alger, et lui donne une garde more. Vers le soir, les Bni-Salah, qui n'avaient encore montré aucune disposition hostile, descendent de leurs montagnes et se répandent en assez grand nombre dans la ville, mais sans armes apparentes. Cette invasion inusitée donne de l'inquiétude à la population. Les officiers et les soldats ont, en grand nombre, quitté le camp pour visiter la ville : avertis par quelques démonstrations partielles trahissant de mauvaises intentions de la part des Bni-Salah, ils se hâtent de rejoindre

leur poste. Vers onze heures, quelques coups de fusil se font entendre autour de la maison occupée par le général en chef; M. de Trélan, son premier aide-de-camp, sort pour s’enquérir de la cause de cette fusillade; cinq minutes après, il était rapporté mortellement blessé. Nos postes en ville et notre bivouac sont aussitôt attaqués par les Bni-Salah. Leur nombre augmente à Chaque instant. Les tribus kabiles, voisines de Blida, ont aussi pris les armes, et roulent de leurs montagnes comme une àvalanche sur le camp francais. Embusqués dans les orangeries et les jardins, les Kabils ne se décident cependant qu'avec une grande timidité à se découvrir devant des soldats qui ont pris Alger.

Bien que fusillées par un ennemi invisible, nos troupes font néanmoins bonne contenance. Il est une heure du matin; mais la nuit est splendide et permet de se former et de prendre des dispositions de défense. Le général en chef, qui a reconnu dans cette attaque inopinée l'effet des intrigues du bey de Tithri, et qui ne se sent pas en mesure de lutter avantageusement contre un ennemi dont le nombre va toujours croissant, ordonne de commencer le mouvement de retraite sur Alger.

Notre petite colonne est instantanément entourée ; les Kabils, sortis enfin des jardins, se ruent avec de grands cris sur nos troupes, que le général Hurel à formées en colonne pour les recevoir. Les Hadjouth, ces rudes cavaliers que nous aurons souvent l’occasion de revoir, Sont accou-

rus nombreux à la curée; ils tournoient comme des oiseaux de proie autour de notre poignée de braves qui, de temps en temps, s’arrète pour envoyer du plomb et de la mitraille dans cette volée de vautours, laquelle se disperse et s’éparpille pour revenir ensuite plus serrée et plus acharnée à la charge.

La colonne se retire lentement en laissant derrière elle une trainée sanglante. L’escadron de Chasseurs, qui marche sur les flancs, sabre quelques Kabils qui s’approchent de trop près, c’est tout ce que peuvent faire ces braves soldats avec leurs lourds chevaux de France. Nos pertes sont sérieuses; les cavaliers ennemis lancent leurs rapides montures jusque sur la ligne de nos tirailleurs, et tirent leur coup de pistolet ; en quelques bonds, ils sont hors de portée.

Les Kabils ne lâchent prise qu'aux ponts (1) de Bou-Farik, où ils se mettent en retraite pour regagner leurs montagnes.

Les Hadjouth n’abandonnent pas la partie; leur nombre se grossit, au contraire, sur le parcours de la colonne; ils s’excitent au combat par des cris qui n’appartiennent pas à la voix humaine; leur acharnement augmente avec la résistance; ils harcèlent la colonne avec fureur; à diverses reprises, elle est obligée de former le Carré et d'employer l’artillerie pour faire du jour autour d'elle. L'État-major, qui a mis l’épée à la main, charge avec les Chasseurs : le général Desprez,

(1) Ponts en branchages dans les marais.

emporté par son ardeur, va tomber entre les mains de lennemi; il est, fort heureusement, dégagé par deux de nos cavaliers.

Les Hadjouth ne cessent leur ardente et opiniâtre attaque qu’à hauteur de l’ouad El-Kerma.

Cette longue et pénible marche nous avait coûté 150 hommes tués ou blessés.

La colonne alla coucher à Bir-Touta. Ce fut là que M. de Bourmont reçut son bâton et son brevet de maréchal de France.

A leur retour sur Blida, les Bni-Salah pillent la ville pour punir, prétendent-ils, les Mores et les Juifs du bon accueil qu’ils ont fait aux Français.

Il est inutile d'ajouter que l’ar’a installé, la veille, par M. de Bourmont, avait repris le chemin d'Alger avec la colonne.

Le général Clauzel venait de remplacer le maréchal de Bourmont; il veut venger le guet-apens de Blida en allant attaquer le bey de Tithri, Mosthafa-bou-Mezrag, dans la capitale de son baïlek.

Le corps expéditionnaire, présentant un effectif de 7,000 combattants, quitte Alger le 17 novembre 1830, et vient bivouaquer à Bou-Farik; il se trouve, le lendemain 18, en présence de 1,800 Kabils et Hadjouth, qui ont pris position à Blad-el-Djedida dans l'intention évidente de nous refuser l'entrée de Blida. Le général envoie vers eux un jeune homme qui, plus tard, comptera parmi nos généraux les plus illustres (1), et fait

(1) On a déjà compris qu’il s’agit ici du général de division Yusuf, que ses brillants et éminents services ont clevé

arrêter la colonne. Le jeune interprète revient bientôt avec l’homme qui paraissait être le chef de cette troupe; le général en chef lui ayant fait connaître son intention d’aller coucher ce jour-là même à Blida, le cavalier répond fièrement que la sienne est de s’y opposer. L’audacieux parlementaire reçut l’ordre de se retirer, et la Colonne est remise en marche sur-le-champ.

Kabils et Hadjouth commencent aussitôt leur feu; mais la 1° brigade (général Achard) les pousse imperturbablement devant elle; quelques obus vont jeter l’effroi dans les masses confuses de l’ennemi, et fantassins et cavaliers s’enfuient dans toutes les directions.

Vers la fin du jour, le général Achard se présente devant Blida, qui a fermé ses portes; un officier et quelques voltigeurs en escaladent les murs, et ouvrent celle d'Alger que le général se préparait à enfoncer à coups de canon.

Pendant ce temps, la 2° brigade (général Munck-d'Uzer) se :jetait à droite, à travers champs, pour arriver devant Bab El-Kebour (1); en approchant de Pouad Sidi-El-Kbir, elle essuie le feu des Bni-Salah, qui se sont refugiés sur les hauteurs dominant la rive gauche de cet ouad. Le général envoie contre eux quelques compaonies qui les en débusquent et s’y établissent.

sur les sommets de notre hiérarchie militaire, et qui est mort en 1866. £

(1) Bab El-Kebour se trouvait sur la place de la Citadelle, en avant de l’Etat-Major de la place.

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