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La brigade Achard prend son bivouac en dehors de la porte d'Alger (Bab El-Dzair); la ville, qui est presque déserte, est occupée par des postes français, qui en gardent les points principaux; la 2e brigade vient bivouaquer en arrière de la 1°; la 3° (général Hurel), qui n'arrive que fort tard à sa position, s'établit entre Bab El-Dzair et Bab Es-Sebt (1).
La journée du 18 nous avait coûté 30 hommes mis hors de combat.
L'armée séjourne à Blida le 19. L’intention du général Clauzel est d'y laisser une garnison pour défendre la ville pendant qu’il se portera en avant. Cette journée est employée aux préparatifs que nécessite à l'établissement des deux bataillons qui doivent composer la garnison; on répare aussi à la hâte les conduites d’eau que les Bni-Salah ont brisées en plusieurs endroits.
Le mème jour, les Hadjouth viennent parader devant le front de la brigade Achard, pendant que les Bni-Salah tiraillent sur son flanc gauche. Une 4 charge de cavalerie disperse les premiers; les. 4 Kabils sont repoussés dans la montagne par le 20" erle 37°:de ligne:
Le 20, l’armée continue sa marche sur Médéa en longeant l’ouad Sidi-el-Kbir.
Le colonel Rullière a été laissé à Blida avec deux bataillons appartenant au 34° et au 35° de ligne, et deux pièces de canon. Redoutant de voir
(1) Bab Es-Sebt se trouvait alors au coin de la rue Mered, sur la place actuelle du Marché-Européen.
se renouveler les scènes de pillage de juillet si elle se montrait sympathique aux Français, la plus grande partie de la population avait quitté la ville le jour où nous y entrions pour se réfugier chez les Bni-Salah.
Le 26 novembre, les Bni-Salah, avec l’aide d'El-Hadj-Mohammed-ben-Zamoum, chef des Flicet-Oumellil, attaquent la ville, qui n’est défendue que par une muraille insignifiante, et y pénètrent soit par escalade (1), soit en pratiquant des ouvertures dans les murs, ou en se servant des brèches que le tremblement de terre de 1825 y a faites. Nos deux bataillons, malgré la difficulté de leur position et la supériorité disproportionnée des forces que leur oppose l'ennemi, font payer cher aux Kabils leur agression inattendue. Les rues par lesquelles nos postes se sont retirés sur le corps principal, sontlittéralement jonchées : de cadavres.
A lPannonce du retour sur Blida du corps expéditionnaire, les Kabils se sont hâtés de regasner leurs montagnes.
Nous reviendrons, plus tard, sur cette importante et dramatique affaire.
Dans le courant d'avril 1831, quelques assassinats furent commis dans l’intérieur de nos lignes ; des cavaliers de l’ar’a des Arabes furent
(1) Les murs de Blida n'avaient guère plus de deux mètres d’élévation : ils étaient, d’ailleurs, en 1830, en fort mauvais état, et présentaient de nombreuses brèches sur tout leur développement.
attaqués par les Bni-Salah etles Bni-Misra, leurs voisins ; l’un de ces cavaliers fut tué dans cette rencontre. Le général Berthezène, qui avait remplacé le général Clauzel, résolut d’aller châtier les tribus coupables. A cet effet, il part d’Alger, le 7 mai, à la tête de 4,000 hommes, et se porte sur les Bni-Misra, qu’il frappe d’une contribution de quelques bœufs ; de là, il se rend chez les Bni- Salah, et les somme de livrer les hommes qui ont attaqué les cavaliers de l’ar’a, les coupables, d'après ses renseignements, devant appartenir à leur tribu. Les Bni-Salah demandent du temps pour les rechercher; mais ils profitent du répit que leur accorde le général pour se retirer chez les Bni-Msâoud avec tout ce qu’ils peuvent emporter. Après avoir attendu vainement, pendant toute la nuit, le retour des Bni-Salah, le général - fait Saccager quelques-uns de leurs villages a | s'élève jusqu’à Tizza sans rencontrer de résistance ; là, seulement, il recoit quelques coups de fusil d’un groupe de Kabils soutenant la queue # de l’émigration. Nous y avons un homme tué.
Le général redescend ensuite la montagne sans ètre inquiété, et vient camper sous Blida, où nous M r’entrons pas. Les habitants envoient des vivres 4 à la colonne. Les troupes rentrent à Alger le 19-MaT. |
La position critique dans laquelle se trouve le 4 baï Mosthafa-ben-El-Hadj-Omar, que nous avions installé à Médéa l’année précédente, nécessite une nouvelle expédition sur cette ville, évacuée par nos troupes depuis le 4 janvier 1831.
Le 25 juin de cette année, le général Berthezène dirige un corps expéditionnaire sur la capitale du Tithri, où il arrive sans être trop inquiété. Mais, au retour, 6,000 Kabils lattendent sur les crêtes des Mouzaïa et l’attaquent avec leur im-
Ppétuosité ordinaire. Les Bni-Salah, oubliant un
instant leur vieille haine contre les Mouzaïa, ont fourni leur contingent à la cause commune : ils occupent, sur la rive droite de la Cheffa, le point où la route de Médéa à Blida franchit cette rivière. La colonne longe la rive gauche, et passe Pouad Ech-Cheffa plus bas, dans la direction du haouch Hadji.
Dans cette circonstance, la coopération des Bni-Salah se borne à cette démonstration.
En novembre 1832, les Bni-Salah trouvaient encore l’occasion de se montrer hostiles à nos troupes : un homme des Bni-Djâad, nommé Ahmed-ben-Chanâäan, qui, en 1830, la veille de la bataille de Sthaouëli, s'était mis en communication avec les Français, et qui, S'appuyant sur la confiance du duc de Rovigo, qu’il avait su capter, intriguait à présent pour se faire reconnaître hakem de Blida par les habitants, avait rencontré de leur part une assez forte opposition à ses projets ; il courait même dans cette ville quelques dangers qu’il ne se souciait pas de braver, et contre lesquels il s’abrita en se réfugiant prudemment à Alger. Le duc de Rovigo, qui, depuis longtemps déjà, avait projeté une expédition sur Blida, saisit l’occasion de l’insuccès de son protégé pour donner suite à son dessein.
Le 20 novembre, une petite colonne commandée par le général Faudoas se réunit sur l’ouad EIl-Kerma, et se présente le lendemain au soir devant Blida. Commeen1831, leshabitantsavaient abandonné la ville à l'approche de nos troupes, et s'étaient réfugiés, avec ce qu'ils avaient de plus précieux, dans le village de Sidi-Ahmed-El-Kbir.
Le 21, une partie du corps expéditionnaire, commandée par le général Trezel, chef d’Étatmajor du corps d'occupation, se porta sur ce village, qui fut livré au pillage. Au retour, le détachement du général Trezel fut reçu à coups de fusil par les Bni-Salah, qui s'étaient embusqués sur les hauteurs commandant la rive droite de l’ouad ; nos troupes sortaient de cette gorge et rentraient à Blida sans pertes sérieuses.
Le lendemain, 22 novembre, la colonne expéditionnaire reprit la route d’Alger après avoir ouvert de larges brèches dans le mur d’enceinte de Blida.
A partir de 1833, la province du R’arb (Ouest) devient le théâtre de la guerre. Une nouvelle puissance vient de se révéler dans l'Ouest : Abdel-Kader, devenu le chef de la ville de Mäskara à la fin de 1832, a pris le titre de bey de la province d'Oran, et commence contre nous cette lutte de quinze années, dont le dernier acte devait se 4 dénouer, le 21 décembre 1847, au col de Guer- ! bous, par la soumission de cet homme extraordinaire.
Dans la province d’Alger, la guerre se réduit, de 1832 à 1835, à la répression des brigandages et
des assassinats que commettent, dans la Mtidja, les trop fameux Hadjouth. Les Bni-Salah, que, d’ailleurs, nous n’inquiétons guère, ne bougent pas de leurs montagnes ; ils se bornent à donner des hakem (gouverneurs) à Blida, et à les en chasser dès qu'ils leur déplaisent. Cette innocente distraction dure jusqu’en 1838, époque à laquelle nous fûmes en mesure, par Poccupation de la ville, de maintenir ceux que nous avions investis de cette fonction.
En traitant avec Abd-el-Kader, en février 1834, le général Desmichels reconnaissait son autorité; nous avions décidément fait un sultan du fils de Mohi-ed-Din. Aussi, son premier acte de puissance fut-il de passer le Chelef, limite de son territoire, et d’instituer, en son nom, des khalifa dans les villes de Médéa et de Miliana, que nous avions évacuées depuis quelques mois. On sentait que la paix devait être de courte durée.
Le désastre du 28 juin 1835 sur l’ouad EI-Mokthâ (4) avait fait saigner le cœur de la France ; car, il faut bien le dire, les revers nous sont d'autant plus sensibles que nous en avons moins l'habitude. Il nous fallait une éclatante revanche : on décida donc qu’une armée irait attaquer l'Émir au centre même de sa puissance. Une expédition fut, en conséquence, décidée contre la ville de Màskara.
(1) Moklhd, que nous écrivons Macla, vient de kthä, qui signifie couper. Un mokthé est donc le point où l'on coupe, où l’on passe une rivière, un gué, enfin.
Abd-el-Kader n'ayant pu, par la voie diplomatique, détourner le danger qui le menacait, chercha son salut, par un appel au djahad (guerre sainte), dans un soulèvement général des Arabes contre les Français.
Une vive fermentation, qui se communiqua rapidement de l'Ouest à l'Est, agita bientôt les tribus de la province d’Alger. On ne tarda pas à apprendre que Sid El-Hadj Mohi-ed-Din-es-Sr’ir, qui commandait à Miliana au nom d’Abd-el-Kader, se préparait à envahir la Mtidja avec des contingents considérables. En effet, dans les premiers jours d'octobre 1835, six mille Arabes, au nombre desquels figuraient trois ou quatre cents Bni- Salah, vinrent, sous la conduite du khelifa de Miliana, insulter le camp de Bou-Farik. Le maréchal Clauzel répond à cette provocation en marchant sur Blida avec quatre mille hommes; il chasse lennemi devant lui, et le bat aux passages de la Cheffa et de l’Ouedjer, où il avait essayé défaire tôté:
Les Bni-Salah, qui, dans ces combats, avaient fait des pertes sérieuses, s'étaient empressés de regagner leurs montagnes.
Le 21 octobre, le maréchal se présenta devant Blida, qui lui ouvrit ses portes et fournit du pain à sa troupe.
Le corps expéditionnaire alla coucher à Bou- Farik le même jour, et rentra à Alger le lendemain 22.
Après le succès de Tlemsen, le khelifa de Médéa, Sid Mohammed-ben-Aïca-el-Berkani, avait
abandonné cette dernière ville. Il ne pouvait entrer dans les projets du maréchal Clauzel d’occuper définitivement la capitale du Tithri: la faiblesse numérique de l’armée d’occupation ne le lui permettait pas ; mais il pouvait tenter d’y installer un bey au nom du Gouvernement fran- Gais, bien que, pourtant, le succès de cette combinaison fût plus que douteux. Dans tous les cas, une expédition sur Médéa présentait cet avantage de punir les Kabils de ce qu’on appelait alors leurs brijandages, et de permettre d'ouvrir une route à travers leurs montagnes pour nous les rendre plus accessibles.
Le Gouverneur général, suivi de Mohammedben-Hoçaiïn, le futur bey de Médéa, part de Bou- Farik le 30 mars 1836 à la tête d’une division de sept mille hommes, et arrive sur l’ouad Ech- Cheffa sans être inquiété ; mais à peine a-t-il franchi cette rivière, que les Bni-Salah, et autres Kabils de la rive droite, l’attaquent audacieusement sur son fianc gauche. La vivacité de leur feu n’arrèête pas un instant la colonne.
Dans les combats qu’il nous fallut livrer, du 1° au 3 avril, pour nous rendre maîtres de la Tniya des Mouzaïa et des positions qui commandent la route de Médéa, nous retrouvons les contingents des Bni-Salah apportant leur part d’intrépidité dans les actions sanglantes de ces trois journées : « Ceux de ces Kabils, dit un témoin ocu- » laire, que le canon et la mousqueterie n’arrè- » taient pas dans leur course, venaient se ruer » avec fureur sur les soldats français, lesquels
» les rejetaient à la baïonnette par-dessus les » rochers.» Écrasés, malgré leur courage et leur nombre, dans ces engagements successifs, les Kabils cessent leurs attaques et ne reparaissent plus. On leur avait pris ou tué plus de sept cents hommes.
Le 4 avril, le général Desmichels entrait à Médéa, où le bey Mohammed-ben-Hocçain était déjà installé. Après lui avoir laissé des armes et des munitions, la colonne se retira ; elle trouvait derrière elle une route de 15,000 mètres de développement, praticable à l’artillerie de campagne, que le Génie avait exécutée en six jours, sous la protection de troupes continuellement occupées à repousser l’ennemi.
Comme il était facile de le prévoir, le bey Mohammed-ben-Hocaïn, réduit à des ressources arabes, ne peut se maintenir à Médéa. Un mois après son installation, les Soumata, les Mouzaïa et les Bni-Salah, ayant à leur tête le khelifa de Miliana, Sid El-Hadj-Mohi-ed-Din-es- Sr’ir, marchent sur Médéa, et s'emparent de notre bey, qu'ils livrent à ce khelifa d’Abd-el- Kader.
En août 1836, nous retrouvons les Bni-Salah attaquant, de concert avec les Mouzaïa et les Hadjouth, les troupes chargées d’exécuter les travaux pour létablissement d’avant-postes entre le camp de Bou-Farik et la Cheffa.
Le 14 septembre, le général de Brossard, qui venait, d’après l’ordre du Gouverneur général, d'abandonner le camp de la Cheffa, nouvellement
établi, se présente devant Blida, et pose son camp en dehors de la ville. Le 15, il pousse une reconnaissance dans les montagnes des Bni-Salah, qui le reçoivent à coups de fusil ; il apprend, en même temps, que plusieurs tribus kabiles se préparent à venir le combattre. Le général, qui ne veut point paraître reculer devant des Arabes, reste dans sa position. Le 16, les Kabils s’'embusquent dans les jardins qui entourent Blida, et ne cessent d’inquiéter le camp français ; quelques cavaliers hadjouth viennent aussi tirailler avec nos troupes. La journée du 17 se passe, comme celle du 16, à escarmoucher. Les Bni-Salah ont, de plus, détourné les eaux qui alimentent le camp français. La position n'étant plus tenable, le général de Brossard quitte Blida le 18 et va s'établir sur l’ouad El-Allaïg.
Le 22 octobre, les Bni-Salah et les R’ellai viennent tirailler avec les troupes du général de Brossard, qui établissent un blockhaus aux Oulàd-Iâïch (1) ; ils détournent les eaux qui alimentent le camp.
Le 24, les attaques des Kabils devenant plus sérieuses, le général de Brossard envoie dans leurs montagnes un bataillon, qui les disperse et leur brûle quelques habitations.
En novembre, le khelifa El-Hadj-Es-Sr’ir, cherchant à profiter de l’affaiblissement de nos forces, amené par le départ des troupes destinées
(1) Sur l'emplacement où s’éleva plus tard le village de Dalmatie.
à l'expédition de Constantine, lance, le 8 de ce mois, son neveu Mohammed-ben-Allal (1) sur la Mtidja avec quelques centaines de Hadjouth et deux mauvaises pièces de canon. Les Bni-Salah se joignent à lui et lui forment, avec ses cavaliers, un effectif de mille à douze cents combattants. Ce parti attaque le nouveau blockhaus des Oulad-lâïch avec son innocente artillerie. Les effets qu’il en attendait ayant été absolument nuls, il renvoya ses pièces à Miliana et ses fantassins dans leurs montagnes.
Le 9 novembre, il attaqua, avec sa cavalerie, nos avant-postes en avant de Bou-Farik, et les fractions des Bni-Khelil qui s'étaient placées sous leur protection.
Le même jour, le général Rapatel partait d’Alger avec une colonne de 2,500 hommes et quelques pièces d’artillerie; il couche à Douéra, ravitaille, le lendemain, les divers blockhaus en avant de Bou-Farik, et va bivouaquer au petit camp de Sidi-Khelifa. Le 11, il se met à la recherche de Mohammed-ben-Allal, qui, la veille, avait incendié plusieurs fermes entre ces blockhaus. Le général s’avance jusque sur la Cheffa, et se dirige ensuite sur Blida. Les Hadjouth, qui se sont tenus hors de portée pendant la journée du 10, viennent tirailler avec l’arrière-garde. Chargés par les Chasseurs d'Afrique, leurs masses s’évanouissent aussitôt en tourbillonnant.
Le hâkem de Blida ne s'étant pas présenté à
(1) Plus connu sous le nom de Sidi Mbarek.
l’arrivée de la colonne sous les murs de cette ville, le général Rapatel la fait canonner pendant quelques instants, et reprend le chemin de Bou- Farik.
Les gens de Blida, et les Bni-Salah qui, au bruit du canon, s’étaient hâtés de descendre de leurs montagnes, suivent la colonne jusqu’au delà de Blad-el-Djedida en tiraillant avec l’arrière-garde.
Soit lassitude de la part des Arabes de la province d’Alger, soit le besoin de se préparer à une lutte nouvelle, il n’en est pas moins vrai qu’il y eut, pendant les premiers mois de l’année 1837, une sorte de trêve tacite entre nous et nos opipiâtres ennemis. L'arrivée à Médéa, le 22 avril, de l’émir Abd-el-Kader vint ranimer dans toutes les tribus, voire même parmi celles que leur position rangeait tout à fait sous notre dépendance, l'esprit d’'hostilité qui y sommeillait depuis quelques mois. La plupart de ces tribus envoyèrent secrètement des députations au sultan, Blida ne fut pas la dernière à lui expédier ses députés. Les villages arabes placés sous le camp de Bou-Farik offraient, en même temps, des présents au khelifa de Miliana pour en obtenir qu’il les protégeât contre les Hadjouth, lesquels ne cessaient de les attaquer. Cet état de choses, extrêmement alarmant, pouvait aboutir à la révolte de toutes les tribus de la Mtidja, et il devenait urgent d’y porter remède.
Le général Damrémont, qui venait de remplacer le maréchal Clauzel dans le Gouvernement général de l’Algérie, pensa que l’occupation défi-
de ji
nitive de Blida était le seul moyen de détruire l'effet produit sur les Arabes par le voisinage d’Abd-el-Kader. Cette opération prévenait, en outre, une insurrection générale en séparant les tribus de l'Est de celles de l’Ouest,
Le Gouverneur général ayant réuni, le 28 avril, à Bou-Farik, une colonne expéditionnaire, se porta, de sa personne, avec quelques troupes, sur Blida pour en reconnaître les abords. Le hakem, le kadhi et les notables de la ville se rendirent auprès de lui pour l’assurer de leur soumission; mais un parti de Bni-Salah et de Hadjouth voulant, sans doute, protester contre cet acte des autorités blidiennes, tira sur nos troupes, et même sur un aide-de-camp du Gouverneur qui, par son ordre, cherchait à entrer en pourparlers avec eux. Après avoir reconnu sommairement les abords dela ville, le général Damrémont reprit le chemin de Bou-Farik.
Les Bni-Salah et les Hadjouth avaient également regagné leurs tribus, dans la pensée que l’excursion du général Damrémont n'était, comme de coutume, qu’une simple promenade de nos troupes.
Mais le lendemain, 29 avril, avant le jour, le Gouverneur général s’était remis en route dans la direction de Blida. Ses troupes furent divisées en trois colonnes : la première, commandée par le général Bro, devait se porter dans les montagnes des Bni-Salah en tournant Blida par la droite ; la deuxième, aux ordres du général Négrier, exécutait un mouvement semblable par
la gauche ; la troisième, conduite par le colonel Schauenbourg, avait pour mission de se diriger droit sur Blida par la plaine. Le Gouverneur marchait avec cette colonne du centre. A son signal, les troupes s’ébranlèrent dans l’ordre indiqué, et, avant neuf heures du matin, Blida était cernée par nos soldats, qui, maîtres des hauteurs, paralysaient tout mouvement offensif des Bni-Salah. Quelques coups de fusil seulement furent tirés sur la colonne du général Bro.
Après avoir visité avec soin la ville et ses abords, le général Damrémont reconnut que l'occupation projetée exigeait plus de dépenses et de travail qu’il ne pouvait en consacrer à cette opération ; la destruction de la plus grande partie des jardins et des vergers lui fut, en outre, présentée comme indispensable à la défense. En présence des difficultés qu’on lui opposait, le Gouverneur renonça à son projet, et reprit avec ses troupes le chemin de Bou-Farik.
Le traité de la Thafna, signé le 30 mai, et par lequel l’'Émir obtenait, dans la province d'Alger, la souveraineté des villes de Médéa et de Miliana, vint, au grand mécontentement des tribus voisines de Blida, leur donner un repos qu’elles ravaient pas demandé, et dont il était facile de prévoir qu’elles ne s’accommoderaient pas longtemps. En effet, il devait en coûter énormément aux Hadjouth de renoncer à leur honorable profession d’écumeurs de la Mtidja ; nous ajouterons même qu'ils ne purent jamais se défaire complètement de leur mauvaise habi-
tude de razer les Bni-Khelil ; du reste, on le leur pardonnait presque en pensant que c'était plus fort qu'eux. Mais les plus à plaindre de nos ennemis étaient bien les Kabils habitant le massif au sud de Blida, quand, perchés sur leurs Sommets, ils voyaient ces diables de Hadjouth emportant, de toute la rapidité de leurs cour- Siers, le butin qu'ils faisaient journellement sur les tribus de la rive droite de la Cheffa placées sous la protection de nos postes avancés ; les Bni-Salah surtout en mouraient littéralement de jalousie; malheureusement pour ces montagnards, le genre d'opérations auquel se livraient les Hadjouth exigeait surtout de la célérité, et les Kabils, tous fantassins, sentaient bien qu’ils ne pouvaient guère se risquer dans la plaine Sans rencontrer la pointe du sabre de nos terribles Sarsour (Chasseurs d'Afrique).
Dès le mois de novembre, le pillage et les assassinats recommencèrent entre la Cheffa et Blida. Les Hadjouth coopéraient évidemment pour la plus forte part à ces sortes d’expéditions; mais les Kabils n’y restaient pas non plus absolument étrangers, et, plusieurs fois, à la faveur des broussailles dont était couverte alors la Mtidja, ils purent se glisser, la nuit, vers quelque dououar (1) de nos alliés pour s'approprier le bien d'autrui, ou dans les environs de nos avant-
(1 Dououar, assemblage de tentes disposées sur une ligne circulaire,
postes pour tâcher d'y surprendre quelque imprudent, et se faire un trophée de sa tète.
Le maréchal Valée, qui, en novembre 1837, avait succédé au général Damrémont, tué devant Constantine, faisait bien, de temps à autre, quelque représentation au khelifa de Miliana au sujet de cette violation flagrante du traité de la Thafna; mais Sid Mohammed-ben-Allal, qui avait remplacé son oncle El-Hadj-Es-Srir, répondait invariablement et très judicieusement que, si nous nous contentions d'occuper les villes du littoral, nous n’aurions pas d’embarras dans les terres. Le fait est que nous étions singulièrement envahisseurs, et que nous méritions bien les reproches du khelifa Ben-Allal.
Tandis que nos adversaires violaient tous les jours ouvertement et brutalement le traité du 30 mai 4837, nous en observions toutes les clauses avec une religieuse naïveté. Cette candeur nous honorait certainement; mais, enfin, nous faisions là un métier de dupes qui étaitloin d’avancer nos affaires dans le pays; nous prouvions d’abord, en traitant avec les Arabes, que nous ne tenions aucun compte des leçons du passé.
11 suffisait, d’ailleurs, d’ouvrir le Koran pour y voir que, déjà, du temps de Mahommed, les Arabes ne se piquaient pas d’une extrème bonne foi dans l'observation des traités, et qu’ils ne les regardaient comme obligatoires que lorsqu'ils étaient les plus faibles, et qu’ils ne pouvaient faire autrement. En effet, le Prophète, qui les connaissait, leur dit au verset 94 de la XVI° sou-
rate : « Ne ressemblez point à cette femme qui a défait le fil qu’elle avait tordu solidement; ne faites point de serments perfides parce que vous voyez qu’une troupe ennemie se trouve être plus nombreuse que la vôtre. »
Occupation de Blida. — Création des Camps Supérieur et Inférieur. — Escarmouches autour de Blida. — Le khelifa El-Berkani vient s'établir, avec ses Réguliers, chez les R'ellai. — Déclaration de guerre de l’Émir Abd-el-Kader. — La guerre aux convois. — Attaques incessantes des Bni-Salah. — Le khelifa Mohammedben-Allal vient prendre position chez les Bni-Salah avec ses Réguliers; il y est rallié par ceux d’El-Berkani. — Misères des troupes du Camp-Supérieur.
Il y avait déjà près d’un an que le général Bugeaud avait signé avec l’'Émir le traité de la Thafna, et pourtant nous n'avions pas encore occupé Blida qu’il nous laissait. Bien que ce fût une assez mauvaise position militaire, puisqw’elle est commandée sur trois de ses faces par
les hauteurs du pays des Bni-Salah et des P'’ellaï, cette place avait cependant son importance, en ce sens qu'ellenous rendait maîtres detout le pays compris entre l’ouad Ech-Cheffa et l’ouad El- Khadhra, et des chemins de Médéa, dont nous n’étions plus qu’à une marche, et qu’elle pouvait nous permettre, en y créant des ouvrages, de tenir en échec les populations des montagnes auxquelles Blida est adossée. Cette occupation avait encore l’avantage de porter plus au sud notre base d'opérations, et de protéger plus efficacement l’importante tribu des Bni-Khelil ; elle marquait enfin une certaine tendance vers des idées d'expansion au delà des villes du littoral, et montrait aux Arabes que notre intention n'était pas de plier bagages de sitôt pour nous rembarquer, espoir dont l’'Émir et les siens s’efforçaient de les bercer. Il y avait donc, on le voit, un intérêt sérieux à planter définitivement nos drapeaux sur les murailles d’une ville que nous étions obligés, pour ainsi dire, de disputer aux Bni-Salah chaque fois que nous avions besoin d'y passer.
Cette occupation ayant été résolue, le maréchal Valée se mit en marche le 2 mai 1838 avec le 24e, le 47e et le 48° de ligne pour l’effectuer. Le 3, la colonne expéditionnaire était devant Blida. Le Gouverneur général est recu à l’entrée des jardins par le hakem de la ville, Mohammed-ben- Amarouch, les oulama (savants) et les notables. Sid Mohammed-ben-Brahim, kaïd des Bni- Salah et des Bni-Msâoud, avec lesquels nous
vivions à peu près en bonne intelligence depuis quelque temps, s'était joint au cortège pour complimenter le maréchal.
Après avoir confirmé les autorités dans leurs fonctions, le Gouverneur, qui craignait que loccupation immédiate de la ville, mal disposée d’ailleurs pour y loger des troupes, ne provoquât l’émigration de la population, ou n’amenät des collisions entre nos soldats etles habitants, le Gouverneur, disons-nous, décida la formation de deux camps retranchés, qui auraient surtout pour but de couvrir Blida et de la protéger contre les excursions des Hadjouth.
L'un de ces camps, que les Français appelèrent Camp-Supérieur (1) à cause de sa position dominante, et que les Arabes nommèrent Mehallet el-Kbira (le grand Camp) à cause de son importance, fut placé à 1,800 mètres au nord-ouest de Blida, sur un point commandant la plaine autour de lui, et d’où l’on découvre au loin le pays des Hadjouth et la ville d'El-Koleïâa. Le second de ces camps, qui fut désigné sous le nom de Camp- Inférieur (2) par les Français, et sous celui de Mehallet es-Sr’ira (le petit camp) par les Arabes, fut établi à 1,500 mètres au nord de Blida, de manière à couvrir la route qui conduisait du blockhaus de Mered au Camp-Supérieur. La com-
(1) C’est dans l'enceinte du Camp-Supérieur qu’on éleva, en 1843, le village de Joinville.
(2) L’enceinte du Camp-Inférieur renferma également, en 1843, le village de Montpensier.
munication entre ces deux camps, qu’on relia par une route, fut couverte par une redoute établie à 500 mètres en avant du Camp-Supérieur.
Le commandement de ces deux postes fut donné au général Galbois.
L'espèce de paix, ou de trêve plutôt, dont jouissait la Mtidja ne pouvait être de longue durée ; on sentait que l’inaction des tribus de la rive gauche de l’ouad Ech-Cheffa devait cesser à la première occasion, et qu’elles n’attendaient qu’un prétexte pour recommencer sérieusement la guerre au butin, qui était aussi indispensable à leur existence que la course en mer létait jadis à celle du gouvernement des pachas.
Dans cette prévision de la rupture de la paix, on profite des derniers mois de l’année 1838 pour assurer, par des travaux de fortification, la possession de Blida : ainsi, le Camp-Supérieur établit un blockhaus sur la rive droite de l’ouad Sidi-El-Kbir, à l’entrée du Champ-de-Mars actuel; le Camp-Inférieur en élève un second entre lui et la ville; il en transporte un autre sur les hauteurs qui dominent aujourd’hui les moulins fran- Gais du faubourg de Bab Er-Rahba; une redoute est créée sur la Koudiet-El-Misraouï au sud-est de Blida; la Koudiet-Mimich est également fortifiée et reçoit un blockhaus.
Par ces ouvrages, nous sommes maîtres des eaux de l’ouad Sidi-El-Kbir, qui alimentent les fontaines de la ville et les deux camps, nous tenons en respect les Bni-Salah, et nous les em-
pêchons de troubler la tranquillité des habitants de Blida.
L'établissement de ces redoutes et blockhaus ne se fit pas, bien entendu, sans quelques protestations à coup de fusil de la part des Bni-Salah; mais on passa outre, et nous n’eûmes à regretter la perte que de quelques hommes.
Dans le courant du mois d’août, le général Guingret remplaca le général Galbois dans le commandement des camps de l’ouest de la province d'Alger.
On comprit bientôt que la création de ces postes étaient insuffisante pour le but qu’on se proposait, et qu’il restait à prendre une mesure d’un intérêt plus urgent en prévision d’hostilités prochaines: nous voulons parler de loccupation effective de Blida, qui, malgré le voisinage de nos deux camps, n’en était pas moins le rendezvous des Hadjouth, et le marché où ils vendaient ostensiblement le produit de leurs déprédations. Cette occupation ayant été décidée par le Gouverneur général, le colonel Duvivier, du 24° de ligne, fut chargé de l’effectuer. Le 7 février 1839, il s'empara de la ville haute (partie sud-est) sans résistance, y posa un blockhaus, et fit commencer aussitôt les murs et les fossés de la nouvelle citadelle.
Nous avons dit, au commencement de ce récit, que, dès le 22 juillet 1839, quinze cavaliers Hadjouth, conduits par Brahim-ben-Khouïled, poussèrent l'audace jusqu’à venir attaquer, en traversant le pays des Bni-Salah, qui leur avaient livré
passage, les conducteurs de deux prolonges du Train chargeant des pierres dans le lit de l’ouad Sidi-El-Kbir.
Nous avons vu que cet acte d’hostilité fut bientôt suivi de la défense, faite par l’'Émir aux tribus voisines de la Cheffa, de labourer leurs terres. Ce n’était pas encore la guerre, mais on sentait qu’elle était proche ; aussi, nos soldats se préparaient-ils à quitter la pioche pour reprendre le fusil.
Du moment que les Hadjouth comprirent que la guerre était dans la pensée de l’Émir et deses lieutenants, ils ne se génèrent plus : ils firent en grand la guerre aux troupeaux. Chaque jour, les tribus alliées avaient à se plaindre de ces audacieux voleurs.
Trois mois se passent ainsi en razias, en escarmouches, en coups de main; les Hadjouth seuls y prennent part; les Kabils n’ont pas encore bougé. On remarque cependant un certain mouvement chez les Bni-Salah; ils paraissent prendre des dispositions, choisir des positions; on les voit rassemblés en grand nombre sur les dernières pentes de leurs montagnes; ils discutent et gesticulent avec chaleur, puis ils se séparent pour revenir le lendemain. Le colonel Duvivier, qui vient d’être fait général, et qui a été maintenu dans son commandement de Blida, a compris que ces rassemblements présagent une attaque prochaine de la part de ces Kabils; aussi fait-il pousser le plus activement possible les travaux de la citadelle, et ceux qui lui paraissent indis-
pensables pour mettre Blida à l'abri d’un coup de main.
Ainsi que le général Duvivier Pavait prévu, les Bni-Salah commencent à tirer sur la ville dans les derniers jours d'octobre : établis par petits groupes sur les premiers mamelons de la rive gauche de l’ouad Sidi-El-Kbir, distants de 3 à 400 mètres de la partie sud de la ville; embusqués dans les vergers et les broussailles qui couronnent ces hauteurs, ils dirigent chaque jour des feux plongeants sur la citadelle, que leur position domine complètement.
Le 1 novembre, à la nuit, les crêtes du massif des Bni-Salah, depuis la Cheffa jusqu'aux sources de l’ouad Sidi-El-Kbir, se couvrent de feux quise communiquent presque instantanément, dans cette étendue, de l’ouest à l’est; des signaux répondent à ces feux chez les R’ellaï et les Bni- Misra. Bientôt les hauteurs qui enserrent Blida se constellent de lueurs sinistres qui se meuvent comme des feux follets sur la masse sombre des montagnes. Des cris, des appels, des menaces se croisent et s’échangent; des groupes se forment tumultueusement, puis disparaissent derrière quelque pli de terrain. On peut distinguer cependant, par le passage de ces groupes devant les ndhirat (feux-signaux), que la direction de Pinvasion est de l’ouest à l’est.
Nos espions nous apprennent, le lendemain,que ce mouvement a été amené par l’arrivée du khelifa Mohammed-ben-Aïca-el-Berkani à la tête de son bataillon de Réguliers, et des contingents de
NE
Médéa, des Soumata et des Bni-Menad : convoqués pour trois mois au nom du sultan, les (raris (fantassins) des tribus se sontrendus à appel de leur khelifa pour être prêts à toute éventualité.
El-Berkani alla prendre, nous l’avons dit plus haut, ses bivouacs sur les crêtes du pays des R'’ellaï. Ses Réguliers, et ses troupes.irrégulières réunies par tribus, furent cantonnés dans les villages, ou établis sous des gourbis qu’ils construisirent à leur proximité. Le khelifa, l’ar’a (commandant) de l'infanterie, et les kaïds commandant les contingents, dressèrent leurs tentes au centre de leur troupe.
L’ennemi, qui sentait que les garnisons de Blida ou du Camp-Supérieur pourraient bien avoir quelques velléités de chercher à le surprendre, prit, à partir de ce jour, des dispositions militaires qui, selon lui, devaient le garantir contre toute attaque des Français : El-Berkani placa des grand’gardes et des postes de Réguliers sur les points par lesquels on pouvait arriver à lui: établies sous des dchaich (cabanes faites de branchages) dans des endroits couverts, ces gardes, grâce à leur position dominante, n’avaient, d’ailleurs, à redouter, pendant le jour, aucune tentative de surprise de la part des troupes de Blida ou du Camp-Supérieur.
Les attaques des contingents d’El-Berkani se 4 bornent, pendant le mois de novembre 1839, .à Ê quelques coups de fusil tirés sur la ville. Le 15, trois soldats ayant été blessés dans la citadelle 4 mème par le feu de quelques Kabils embusqués 4