‹ Blida, récits selon la légende, la tradition & l'histoireChapitre 23 sur 41 · MAR · texte numérisé non relu

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montré autant de patient courage, autant de dévouement, autant de moral, autant d’héroïsme que pendant cette période de blockhaus, de faim, de soif, de fièvres et de combats.

La déclaration de guerre de l’'Émir fut aussitôt suivie de la défection de nos tribus alliées. Travaillées et menacées par les lieutenants d’Abdel-Kader, qui leur reprochaient leur alliance avec le Chrétien, et qui leur montraient notre impuissance à les protéger, elles avaient passé la Cheffa ou le Harrach pour rejoindre leurs coreligionnaires.

Blida et ses deux camps tiraient leurs eaux de louad Sidi-El-Kbir ; il fallait prévoir le cas où les Bni-Salah chercheraient à les détourner, et cela leur était d'autant plus facile qu’elles traversaient leur pays. On y avait pensé déjà; mais les travaux exécutés en vue de s’assurer cette précieuse ressource étaient d’une évidente insuffisance. Le Génie se hâta de construire unie digue qui permit de faire arriver les eaux à la citadelle (1) de Blida et aux Camps Supérieur et Inférieur; des blockhaus placés sur chaque rive assurèrent la protection de cette digue, et la communication entre les ouvrages de Koudiet- Mimich et de Koudiet-El-Misraouï.

(1) La Citadelle, qui renfermait tous nos établissements militaires, se composait, en 1839, des murs en pisé de la ville, raccordés par des ouvrages en terre. L'une des faces de la Citadelle était encore marquée, il y a quelques années, rue Bab-Es-Sebt.

Nous allons entrer dans la période désastreuse de la guerre aux convois. Que d’héroïsme dépensé dans ces luttes obscures où nous combattions toujours un contre dix, et que de sang nous eussions pu épargner si notre fatale confiance et notre incorrigible mépris du danger ne nous eussent empèchés de faire notre profit des sanglantes leçons que nous recevions tous les jours ! À nous voir négliger les précautions les plus élémentaires, c'était à croire que le sens de la prudence nous faisait absolument défaut. Il est vrai que, dans l’armée française, le mot prudence a toujours été le synonyme de timidité. Nous verrons plus loin que nous avons souvent payé cher cette chevaleresque interprétation.

Nous ne nous occuperons, dans le récit qui va suivre, que des faits auxquels sont mèêlés les Bni-Salah, nous réservant de revenir sur les intéressantes et glorieuses actions de guerre qui ont eu pour théâtre, de 1839 à 1842, le quadrilatère marqué par Bou-Farik, Blida, l'embouchure de l’ouad Sidi-El-Kbir et la corne ouest du bois du Mzèfran.

Surprise par la déclaration de guerre de l’Émir, à laquelle on devait pourtant s’attendre, affaiblie par la fièvre et la dyssenterie, menacée par un ennemi qui, chaque jour, recevait de nouveaux contingents, l’armée ne pouvait raisonnablement conserver tous les points militaires qu’elle avait occupés pendant la trève. On décida donc que les troupes seraient concentrées à Bou-Farik et

au Camp-Supérieur, et que le Camp-Inférieur et les postes établis entre la Cheffa et l'ouad El- Harrach seraient évacués. Cette opération eut lieu du 23 novembre au 4 décembre. Par suite de ces évacuations, un peu plus de 2,000 hommes se trouvèrent réunis, tant à Blida qu’au Camp-Supérieur, sous les ordres du général Duvivier. C’est donc à cette poignée de braves qu'est réservée la pénible tâche, jusqu’à ce que nous soyons en mesure de prendre l'offensive, de tenir en échec cette nuée d’ennemis qui Penlacent et qui la harcèlent sans repos ni trève. La situation entre les troupes de la garnison de Blida et les Bni-Salah n'avait pas changé depuis la fin d'octobre; c'était toujours cette agacante fusillade d’un ennemi invisible auquel nos soldats ne pouvaient se donner la satisfac- ‘tion de répondre. Loin de songer à prendre une offensive que nous interdisait la faiblesse numérique des deux garnisons, nous avions à craindre, au contraire, qu’en présence de la pauvreté des fortifications de Blida et du Camp-Supérieur, l’idée de les prendre d'assaut ne fût suggérée aux Arabes par nos déserteurs (1). En effet, Blida n'avait pour toute défense, à l’exception de ce qu’on appelait pompeusement la Citadelle ou la Kasba, que l'enceinte en pisé existant avant l'occupation, et dont nous avions fermé tant bien que mal les brèches et les trouées. Cette

(1) La Légion étrangère en avait fourni quelques-uns aux Réguliers de l'Emir.

fâcheuse situation tenait continuellement la garnison sur le qui-vive. Il faut ajouter que les jardins qui enveloppaient la ville sur toutes ses faces permettaient à Pennemi de s’en approcher presque impunément.

La proximité des postes des Bni-Salah permettait à nos soldats de lancer à l'ennemi, à la facon des héros d’'Homère avant le combat, des injures d’un arabe assez grossièrement falsifié, qu’il lui renvoyait en français d’une pureté non moins douteuse. Les Kabils s’attaquaient surtout aux habitants indigènes de la ville, qu’ils accusaient d’avoir vendu leur religion en faisant alliance avec le Roumi: « Préparez-nous le kous- » ksou, leur criaient-ils ; car le jour est proche » où nousirons, s’il plaît à Dieu ! le manger dans » vos crânes maudits ! Allons, Ô chiens fils de » Chiens, Ô juifs fils de juifs ! allons, ia djief » (charognes )! faites revêtir à vos femmes el à » vos filles leurs plus beaux habits pour rece- » voir, comme il convient, leurs nouveaux maïi- » tres et Seigneurs ! »

— « Allons donc, Ô mangeurs de glands ! est- » ce que vous savez ce que c’est que le kous- » ksou? répondaient les Blidiens enhardis par » notre présence; mais si vous y tenez beaucoup, » approchez ! Les Français vous prépareront un » beurhkouleès (1) avec du plomb en guise de smid » (semoule), et de la poudre en remplacement » de felfel (poivre)! C’est là le kousksou qu’on

(1) Kousksou à gros grains.

» vous apprètle, ia khechan (ô grossiers, épais!) » Ces plaisanteries se terminaient toujours par quelques coups de fusil que les Kabils envoyaient, au juger, à leurs interlocuteurs, lesquels ne se montraient que le moins possible dans les rues voisines de la Citadelle, ou dans celles du pâté de maisons compris entre les portes El-Kebour et Er-Rahha.

Le khelifa El-Berkani, nous lPavons dit, était venu s'établir, le 1" novembre, chez les R’ellaïi avec son bataillon régulier et les contingents de son khelifalik de Médéa ; battu sur lPouad Bni- Azza le 20 du même mois, il avait repris, le 29, le chemin de Médéa pour réarmer ses Réguliers et ses contingents, et remplir les vides qu’avaient faits, dans leurs rangs, les sabres des Chasseurs d'Afrique.

Le 2 décembre, le khelifa Sid Mohammed-ben- Allal arrivait, avec son bataillon régulier, de Miliana, où il commandait,et s’établissait chez les Bni-Chebla (fraction des Bni-Salah). Les contingents de son outhen (district), qu’il venait de convoquer pour trois mois, l'avaient suivi, et dressaient leurs dchaich (cabanes de branchages) auprès du camp des Réguliers.

Les forces de nos adversaires augmentent tous les jours, tandis que les nôtres diminuent soit par les maladies, soit par le feu de l'ennemi. Le Camp-Supérieur surtout est dans une situation extrémement critique: obligé de tirer son pain de Blida, chaque voyage donne lieu à un combat entre les détachements chargés d’escorter les

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corvées, etles Arabes embusqués dans les orangeries et les vergers situés sur le parcours de ces corvées ; aussi, chaque fois, avons-nous à regretter la mort de quelques-uns de nos braves soldats. On finit, mais un peu tardivement, par prendre le parti de faire manutentionner le pain dans le camp. Cette difficulté levée, il en surgit une autre beaucoup plus grave: le Camp-Supérieur, qui, hier, était obligé de conquérir son pain, est menacé aujourd’hui de mourir de soif. L'eau y arrive de l’ouad Sidi-El-Kbir par un ravin tortueux d’une longueur de plus de deux mille mètres passant, dans la plus grande partie de son trajet, sous les postes avancés de l’ennemi.

Il était facile de prévoir que les Kabils ne négligeraient pas, comme moyen de guerre, de détourner les eaux qui alimentaient le camp. Depuis que la rupture prochaine de la paix ne laissait plus de doute pour personne, c’est-à-dire depuis cinq mois, on aurait pu prendre des dispositions pour assurer cet important service des eaux ; mais On n’y avait pas songé. Quand on voulut remédier à cet état de choses, en modifiant la direction du ruisseau et en le protégeant par de l'artillerie, il était trop tard ; de sorte que, chaque nuit, la garnison du Camp-Supérieur était obligée de faire une sortie pour déboucher le canal que l'ennemi encombrait impunément pendant le jour. Dans ces sorties, nous perdions toujours quelques-uns des nôtres, tandis que nous ne pouvions absolument rien contre les Kabils, qui se tenaient soigneusement embus-

qués dans les jardins, ou derrière les berges de la rivière.

Nous verrons plus loin que le Camp-Supérieur finit par manquer complètement d’eau, et qu’il ne fallut rien moins que la victoire du 31 décembre pour rétablir les communications, et pour sauver sa garnison d’une perte imminente.

Il w’est pas un jour du mois de décembre qui ne soit marqué par un combat; aujourd’hui, c’est un blockhaus à ravitailler, un poste à dégager, une garde à relever, un détachement à secourir ; demain, Ce sera un COnvoi Où Un COUrrier à protéger, une attaque à repousser, une embuscade à essayer, des ouvrages à construire ou à réparer, une reconnaissance à exécuter, et toutes ses opérations se feront sous le feu d’un ennemi trop souvent invisible ou insaisissable : guerre d’embûches, de ruses et de surprises, la plus agaçante et la plus irritante des guerres, guerre traîtresse comme un fléau; guerre sans entrainement, sans enthousiasme, et presque sans gloire ; guerre, enfin, où le plus brave peut, comme le lâche qui fuit, être frappé par derrière, et dont le corps troué serait exposé à rester sans sépulture, si nous n’avions abrogé les sévères règlements de Lacédémone et de Sparte.

Un jour, — c'était le 7 décembre, et les communications entre Blida et Alger étaient interrompues, — la garnison du Camp-Supérieur, réduite à la demi-ration par suite du manque de farine, attendait depuis quelque temps avec une certaine anxiété un convoi que devait lui envoyer

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