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le maréchal Valée ; le camp est tout à coup mis en émoi par le son lointain d’une batterie francaise : c’est le convoi attendu; il n’y a pas à en douter. La joie renaît sur les visages amai-
gris de nos troupiers ; — on va donc pouvoir manger ; — tous se précipitent vers les para-
pets pour voir arriver cette précieuse manne, qui leur parvenait, habituellement, avec beaucoup moins de régularité que celle que l'Éternel servait à son peuple dans le désert de Sin. Quelques troupiers imprévoyants, que la faim, cette mauvaise conseillère, avait disposés à ne pas douter que ce fût bien le convoi attendu, s'étaient livrés à une orgie blâmable en dévorant gloutonnement une vieille croûte de pain gardée précieusement en réserve au fond de leurs havresacs. C'était de l'excès ; mais l’homme est-il jamais raisonnable ?
Le bruit des tambours devenait plus distinct ; c'était parfaitement bien une marche française ; seulement, on ne s’expliquait pas trop la direction de cette bruyante musique qui paraissait venir de l’ouest, tandis que le convoi ne pouvait arriver que du nord : « C’est un effet d’acoustique, disaient ceux qui avaient dévoré leurs réserves ; ce phénomène se produit tous les jours. » Cependant, l'assurance des croyants à l'effet d’acoustique allait en diminuant au fur et à mesure que se rapprochaient les tambours.
Toute incertitude, touteillusion dût s'évanouir devant la triste réalité quand déboucha par la vieille route de Médéa, à l'entrée ouest du Champ-
de-Mars actuel, la tête de colonne dont on entendait depuis quelques instants les tambours. Au costume des chefs et à la couleur de l’étendard, on reconnaît bientôt un des bataillons réguliers de l’'Émir : c’est celui du khelifa de Médéa, Sid Mohammed-ben-Aïca-El-Berkani, qui, après quelques jours d'absence, revient prendre position chez les Bni-Salah; il traverse, en effet, louad Sidi-El-Kbir à un kilomètre environ audessous du blockhaus de Sidi-Ilàäkoub, et va s'établir dans un village abandonné des Sàäouda (1).
Le bataillon dEl-Berkani est commandé par El-Hadj-Mahammed-El-Ammali. Cet ara de l'infanterie, qui sait que les Français sont d’excellents juges en matière de manœuvres, brûle du désir de connaître leur opinion sur l’instruction pratique de son bataillon ; il n’est pas fàché non plus de leur montrer à quel genre d’adversaires ils vont avoir affaire. Arrivé sur un plateau des premières pentes des Säouda, El- Ammali arrète son bataillon en vue du Camp- Supérieur, le forme en bataille, et lui fait exécuter les divers feux de nos écoles, il se masse ensuite, marche en colonne, se déploie, marche en bataille, etc. Les Réguliers du khelifa El-Berkani sont décidément très forts, et feront le plus grand honneur, — s’il plait à Dieu! — au sabre de nos Chasseurs.
Frustrée dans son espoir de ravitaillement, la
(1) Fraction des Bni-Salah.
garnison du Camp-Supérieur prend mal la plai- Santerie de Mahammed-El-Ammali, qu’elle a le mauvais esprit, tant la faim rend irascible, de regarder comme une provocation : un cri formidable de: « Aux armes ! » s'élève dans le camp, et mille hommes se précipitent sur les faisceaux, qu'ils dénouent furieux, avec ce terrible cliquetis de fer, prélude de la tempête chez les Français. Chacun de ces redoutables affamés brûle de prouver aux Réguliers que leur instruction militaire est encore bien incomplète, et qu’il peut y avoir quelque danger à provoquer des gens qui n’ont rien à se mettre sous la dent. Le fait est que, dans cette occasion, les Réguliers manquèrent de modestie, et qu’ils n’auraient jamais risqué une pareille imprudence s'ils eussent été en plaine et en face d’un escadron de Chasseurs d'Afrique.
Le général commandant le camp s’oppose, avec raison, à la sortie que veut faire sa garnison ; la faiblesse numérique de son effectif ne lui permet pas d’aller attaquer, dans les montagnes, un ennemi dont les forces peuvent être immédiatement décuplées; il ne veut pas risquer d'agrandir les vides faits dans les rangs de sa petite garnison par les combats de chaque jour, les fièvres et la dyssenterie : « Il vaut mieux les laisser s’enhardir, » ainsi que s’efforce de le faire entendre le commandant du camp à sa garnison irritée, « et attendre une meilleure occa- SION. »
Organisation de l’armée régulière de l'Émir El-Hadj Abdcl-Kader. — Conséquences de cette organisation. — Résumé succinct des principales affaires de guerre auxquelles prirent part les troupes régulières de l'Émir. — Combat sur l'ouad Bni-Azza. — Tentative d'assaut sur la place de Blida. — Combats divers autour de cette place et dans les trois provinces. — Les derniers Réguliers et la reddition de l’Émir.
Avant d'aller plus loin, nous voulons dire quelques mots de l’organisation des troupes régulières d’Abd-el-Kader, forces que nous avons déjà vues à l’œuvre, et que nous retrouverons encore devant nous dans le cours de ce récit. Nous pensons qu’il n’est pas sans intérêt de faire connaissance avec ces fameux Réguliers, cette
erreur de l’'Émir, création sur laquelle il voulait appuyer sa puissance, et qui, au contraire, précipita sa chute, forces vives qu'il jeta en pâture à nos soldats, et qui lui firent défaut aux jours d’épuisement ou de lassitude de la nation qu’il avait entrepris de relever.
Après avoir conclu, le 26 février 1834, un traité de paix avec le général Desmichels, Abd-el- Kader, qui n’avait plus rien à redouter du côté de la France, crut pouvoir poursuivre, Sans entraves, l’œuvre de rénovation qu’il avait si heureusement et si habilement commencée:
nous voulons parler de la reconstitution de la nationalité arabe; mais, comme toutes les puissances nouvelles qui émanent du peuple, il lui restait à se faire accepter soit de gré, soit de force, par les grands du pays dont quelques tribus seulement l’avaient fait le chef.
En effet, l'élévation du fils de Mohi-ed-Din avait attiré au jeune Émir la haine des puissants de la province d'Oran, et il fut sur le point, dans la lutte qu’il soutint contre eux, de voir s’écrouler l'édifice encore fragile de sa souveraineté.
Ainsi, dans la vallée du Chelef, Sid El-Aribi, personnage important et chef de la tribu de ce nom, lui reprochait hypocritement d’avoir traité avec les Chrétiens; Mosthfa-ben-Ismäil, chef des Douaïr, qui avait été ar’a sous la domination des Turks, se refusait à donner à un Arabe le titre de sultan; il répugnait à Kaddour-ben-El-Mokhfi d’obéir au fils d’un pauvre marabouth des Hachem, tribu voisine de la sienne.
Mosthfa-ben-Ismäil lève le premier l’étendard de la révolte à la tête des Douaïr et des Zmèêla: Abd-el-Kader marche contre lui; mais, trop confiant dans ses forces, il se laisse surprendre par Mosthfa dans la nuit du 12 avril 1834, et ses troupes sont mises en pleine déroute. Il rentre presque seul à Mâskara, où son ennemi n'ose cependant le poursuivre.
À la nouvelle de la défaite de l’'Émir, Sid El- Aribi et Kaddour-ben-El-Mokhfi s'étaient mis en plaine révolte; El-Gomari, chef de la tribu des Angad, avait fait alliance avec Mosthfa-ben-Ismâil, qui, lui-même, négociait avec Sid Mohammed-Bou-Hamidi, kaïd de Tlemsen, pour qu’il lui livrât cette ville importante.
Battu, entouré d’ennemis, menacé de la désaffection des tribus qui l'avaient élevé au pouvoir, Abd-el-Kader eut un moment de découragement.
C'est dans cette circonstance que le général Desmichels lui écrivit pour l’assurer de la continuation de son amitié, et l’engager à ne pas se laisser abattre par un premier revers; le général lui faisait, en même temps, donner le conseil par notre consul à Màäskara d'organiser une infanterie régulière, afin d’avoir toujours sous la main des forces capables de réprimer les rébellions, et pouvant, au besoin, peser sur les tribus dont la fidélité lui paraîtrait douteuse.
Pour mettre l’'Émir à même de donner une suite immédiate à l’idée qu’il lui avait suggérée, le commandant d'Oran lui faisait cadeau de 400 fusils, avec lesquels il devait armer son premier
bataillon, et il y joignait 500 quintaux de poudre. A l’époque de la signature du traité de paix, le général Desmichels lui avait déjà fait un envoi de même nature.
Soit que l’Émir n’eût eu qu’une médiocre confiance dans les 30,000 cavaliers et les 25,000 fantassins que pouvait lui fournir, en cas de guerre avec la France, la partie de la province d'Oran qui reconnaissait son autorité, soit, plutôt, qu’il eût voulu se ménager contre les Arabes un moyen permanent de domination, et se mettre en mesure de porter partout où il lui conviendrait de le faire, et quand il le voudrait, des forces toujours disponibles, tout ce que nous pouvons dire, c’est qu’il se hâta de profiter du conseil que lui avait fait passer avec tant de désintéressement le général Desmichels, et qu’il procéda sans délai, avec l’aide des instructeurs que nous lui avions fournis, à l’organisation de son premier bataillon, qu’il comptait bientôt employer.
Abd-el-Kader, nous l’avons dit, n'avait pu voir tous les désastres, toutes les résistances qui se produisirent autour de lui sans en être sensiblement ébranlé; mais son découragement céda bientôt devant son indomptable énergie, et il se mit en mesure de ramener à lui la fortune qui semblait vouloir l’abandonner.
Dans les premiers jours de juillet 1834, Abd-el- Kader réunit les tribus qui lui étaient restées fidèles, et se jette, suivi de son bataillon régulier, sur les Bordjia, qu’il force à rentrer dans l’obéis-
sance. Il marche ensuite contre Mosthfa-ben- Ismâil, qu'il rencontre et met en pleine déroute le 12 juillet. Quelques jours après, il était devant Tlemsen, et destituait le kaïd Bou-Hamidi, qu’il remplaçait par Ben-Nouna.
L’Émir avait reconnu que les résultats de cette campagne, qui avait suffi pour rétablir ses affaires, étaient dus, en grande partie, à son-bataillon régulier ; aussi songea-t-il, dès lors, à donner de l'extension à une combinaison qui lui paraissait présenter les moyens d’asseoir solidement son autorité.
Il est incontestable qu’Abd-el-Kader déploya, dans l’organisation de ses troupes régulières, une énergie, une activité et une persévérance dignes d’un résultat meilleur. Cette création, malgré ses imperfections, semblera d'autant plus extraordinaire, que, dans la profonde inexpérience où il était, lui et les siens, de nos moyens militaires, il avait été obligé de prendre ses organisateurs parmi nos déserteurs, presque tous de la Légion étrangère, et que c’est à l’aide de ces médiocres éléments et de ses souvenirs de la milice turque, qu’il parvint à constituer l’ébauche d'armée permanente qu’il eut à son service.
Nous allons donner quelques détails sur celte organisation, qui est généralement peu connue.
L'armée régulière de l’'Émir se formait par le recrutement volontaire ou forcé; ce dernier mode n’était usité que par suite d’une mesure générale prise en masse contre un certain nom-
bre d'individus désignés à l’inimitié ou simplement aux soupçons d’Abd-el-Kader : tel est, par exemple, l'enlèvement qu'il fit, une fois, de 300 Koul-Our’lar (Kouloughlis) à Tlemsen.
Dans tous les autres cas, l’enrôlement était volontaire.
Au début de la formation de ces corps réguliers, l’Émir y reçut quelques jeunes gens de grande tente; mais, plus tard, il ne trouva plus guère à enrôler que le rebut de la population. Des recruteurs allaient dans tous les ar’aliks faire appel à ceux qui voulaient devenir el-oulad essolithan (les fils du sultan). Le désir d'échapper à la contrainte générale de la tribu, et de n'avoir plus d’autre chef que l’Émir entrainait toujours un certain nombre d'individus qui, en général, ne tardaient pas à s’en repentir.
L’enrôlement avait lieu sans conditions d’âge et sans stipulation de la durée du service; on ne s’assurait mème pas si lesenrôlés étaient valides ; il suffisait de se présenter pour être admis. Le service régulier étant alors, en général, fort antipathique aux Arabes, il convenait, sous peine de ne trouver personne qui brülât du désir de devenir js du sultan, de ne pas se montrer trop difficile.
L'homme qui voulait s'engager se présentait au Æhelifa (1), lequel, après l'avoir accepté, le
(1) Le khelifa, ou lieutenant de l'Emir, était le chef politique et militaire de l’un des huit gouvernements composant le territoire soumis à l’autorité d'Abd-el-Kader.
faisait conduire au khoudjet ed-daftar (4), qui était le chef de l’administration. Cet officier plaçait l’enrôlé dans une compagnie, et faisait établir, par le Æhoudja (2)de cette fraction, les bons et états nécessaires pour habiller, équiper et arrner le djedid (nouveau).
L’uniforme des äçakeur (troupes d'infanterie) se composait d’un Æabbouth (3) de laine de couleur marron, Sans ornements, pouvant se fermer sur la poitrine au moyen de tresses et d'olives, et d’un seroual (culotte turque) de laine grossière bleu-foncé. Le seroual avait, sur le côté gauche, une gaine dans laquelle le régulier plaçGait sa cuillère, qui était de bois ou de corne. L’'äskri (fantassin) recevait, en outre, une chachta (calotte) rouge garnie d’une cherraba (gland) de soie bleue, une paire de thrabeulk (jambières) de cuir fauve, et un heuzam (ceinture) de laine rouge longue de trois à quatre mètres.
Au temps de la prospérité de l’Émir, on donnait à chaque soldat, tous les trois mois, une kemidjdja(chemise)de toile,etunepaire de belr’a (pantoufles) de cuir jaune. Plus tard, ces effets, ainsi que ceux d’habillement, ne se remplacèrent plus que lorsqu'ils étaient complètement hors de service.
L'äshkri renfermait ses effets, ses vivres, et une (1) Le khoudjet ed-daftar (secrétaire, écrivain du regis- ‘e) avait des fonctions analogues à celles de notre major. (2) Le khoudja (écrivain) était une sorte de fourrier.
(3) Espèce de veste de Tlemsen avec capuchon.
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partie de ses cartouches dans un mesoued (1), qui se suspendait sur le côté gauche à l’aide d’une courroie fermant l’orifice du sac, et se bouclant du côté opposé.
Les Réguliers ajoutaiént, généralement, à leur uniforme, mais sur leurs propres deniers, un bernous qui leur servait à s’envelopper pendant la nuit et par les mauvais temps.
L'équipement consistaiten unemehazma (ceinturon), et en une balaska (giberne) de djeld el- Jfilali (cuir rouge de Marok). Cette giberne se portait sur le côté droit au moyen d’une courroie, par-dessus laquelle an bouclait le ceinturon : elle pouvait contenir trois paquets de quinze cartouches.
Chaque fantassin était armé d’un fusil muni de sa baïonnelte; le Régulier pouvait y ajouter un pistolet et un iathar’an (sabre kabil); mais ces armes n'étaient pas fournies par le Baïlek (P État). Chaque homme portait aussi à sa ceinture un kheudmi (2) renfermé dans sa gaine.
En garnison, le Régulier recevait, pour sa nourriture, le matin, une khobset er-redhom (pain de munition) du poids d'unelivre, et, le soir, une hafna (jointée) de farine grossièrement moulue à l’aide de la raha (3), avec laquelle il faisait son
(1) Sac fait de la peau entière d’un chevreau ou d'un bouc. C’est de mezoued que vient notre mot muselle, sac à provisions. ”
(2) Kheudmi, couteau ne se fermant pas.
(3) Raha, moulin arabe portatif se composant de deux
} beurr’oul (1). En marche, il touchait deux bech-
mal (biscuits) pesant ensemble une livre environ, et de la farine pour faire le beurr’oul le matin et le soir. Une fois par semaine, le vendredi (2), on donnait un mouton pour vingt
hommes.
Un proverbe disait : « Dieu préserve ta tente d’un dskri qui vient du camp, et.d’un ‘haleb qui prétend n'avoir pas faim. »
Chaque tente avait un theubbalk:h (cuisinier) et un aide-cuisinier. Ces fonctionnaires étaient placés sous les ordres de l’ahichi-bachi, qui surveillait Pemploi des denrées et la répartition des aliments. L’ahitchi-bachi, qui avait le grade de
| sata (caporal), était toujours porteur d’un bâton,
| pierres entre lesquelles on concasse le blé. Il est inutile de
dire que ce procédé, tout-à-fait primitif, est tres imparfait. En 1841, le général de La Moricière, pour alléger ses colonnes mobiles et ne pas s’embarrasser de convois, adopta le moulin arabe. Ce système permettait à nos colonnes de vivre sur le pays. Les razias devaient fournir les bœufs et les moutons.
(4) Les Réguliers préparaient le beurr'oul de la manière suivante : ils faisaient bouillir de l’eau dans des kouazen (grands chaudrons en cuivre); ils y jetaient ensuite la farine, à laquelle ils ajoutaient du beurre salé pendant l'été, et de l’huile pendant l'hiver. Le cuisinier remuait cette sorte de pilau avec une kabcha (longue cuillère), jusqu’à ce qu’il eùt acquis cette épaisseur tant appréciée des Auvergnats. On servait ensuite cet aliment dans des guecdat (gamelles de bois) contenant la part de sept ou huit Réguliers.
(2) On sait que le vendredi est le jour consacre des Musulmans.
à l’aide duquel il ne dédaignait pas de donner quelques conseils aux cuisiniers qui négligeaient de se conformer aux préceptes de la science culinaire arabe.
Les Réguliers faisaient deux repas, le {hour (déjeuner), de huit à dix heures, selon la saison, et l’âcha (diner), de quatre à six heures.
La farine que le Baïlek fournissait aux officiers pour la préparation de leur beurr’oul, était moulue avec plus de soin que celle destinée aux soldats.
Cette alimentation, on le voit, n’avait rien d’excessif, et elle eût été, malgré la sobriété dont les Arabes sont susceptibles, tout-à-fait insuffisante pour des hommes appelés à faire un service de guerre. C’était aussi l'avis des Réguliers: c’est pourquoi ils ne se faisaient aucun scrupule d'ajouter quelque supplément aux rations de vivres qu’ils tenaient de la libéralité du Baiïlek. Malheur aux douaoueur (douars) auprès desquels les Réguliers prenaient leurs cantonnements, ou posaient leurs camps! Les soldats de l'Émir y établissaient immédiatement le régime de la communauté des biens, et s’y conduisaient avec un peu moins de sans-gêne que chez eux. 4 Il faut rendre cette justice aux Réguliers, c’est qu'ils prenaient toujours ouvertementet en plein jour ce qui était à leur convenance sous la tente, « ou parmi les plus belles bêtes des troupeaux du propriétaire qui n’avait pas l’avantage d’être des 4 fils du sultan; ils se seraient crus déshonorés de faire du maraudage honteux comme d’obs-A
Lama
) curs kheuththafin (voleurs) ou des coupeurs de route. Après tout, n’était-il pas naturel que le fellah (cultivateur), qui pouvait garder son sang toute sa vie, fit quelques sacrifices en faveur de l’'äskri, qui, à toute heure du jour et de la nuit,
} pouvait être appelé à verser le sien pour la sainte
} cause de l’Zslam, et pour celle de la nationalité arabe, dont l’Émir s’était fait le champion. Cest ce que les Réguliers se tuaient de répéter à ces égoïstes fellahin, qui se plaignaient à tout propos de la cherté de l’armée permanente, et qui, néanmoins, pendant que les soldats d’Abd-el- Kader se détérioraient le corps par toutes les privations, par toutes les fatigues, par toutes les maladies, en attendant qu’une balle vint leur casser la tête ou un membre, faisaient tranquillement leur éguiila (sieste) à l'ombre d’un vert figuier, ou sur une moelleuse zerbiia (tapis),
| et n’ayant d'autre souci que la contemplation de
| leurs khemamsa (métayers) grattant, au moyen | d’un araire des plus primitifs, une terre qui ne demande qu’à produire, ou celle de leurs radian
(bergers) gardant leurs gras et riches troupeaux
dans deluxuriants pâturages.Vraiment, ces civils
arabes n’étaient pas raisonnables.
Que pouvait-on, en résumé, reprocher aux Réguliers ? Absolument rien, puisqu'ils ne faisaient que continuer, à l’égard de leurs compatriotes, le système d'administration si simple que leur avaient laissé les Turks, et suivre les us et coutumes du makhsen. Malgré cela, les tribus aimaient | beaucoup mieux les Réguliers de loin que de près.
Nous ajouterons que, lorsque l’Émir avait à se ! plaindre soit de la tiédeur du zèle, soit de linfidélité d’une tribu, il ne manquait pas d'envoyer quelques compagnies de Réguliers s'installer en garnisaires au milieu de ses campements. Il suffisait, ordinairement, de cinq ou six jours de ce régime pour la mettre complètement à sec.
C'était absolument comme si les sauterelles y avaient passé.
Ce mode d'administration, qui, d’abord, n’était usité que par exception, et comme moyen de répression ou de châtiment, devint la règle en 1841, quand l’Émir eût été chassé des villes qu’il occupait, et que ses magasins de Takdimt, de Thaza et de Bou-R’ar (Boghar) eurent été détruits. A partir de cette époque,les Réguliers, quele Baïlek ne pouvait plus nourrir, ne vécurent que de maraude et de pillage; ils avaient d’ailleurs carte blanche quant à l'emploi des moyens qu’ils jugeraient les plus convenables pour arriver au but qu’ils se proposaient, celui de se faire offrir le kousksou et le mouton nécessaires à leur alimentation. |
C’est également à partir de 1841 que les désertions commencèrent à se produire sérieusement parmi les troupes régulières de l’'Émir. Les déserteurs s’engageaient, pour la plupart, dans nos troupes indigènes. L'important pour eux c'était plutôt la régularité des distributions de vivres que la couleur du drapeau.
L'Émir, au temps de sa puissance, avait divisé en huit khelifaliks, ou gouvernements, le pays
qui reconnaissait son autorité. Chaque khelifa avait auprès de lui des troupes régulières d’infanterie et de cavalerie qu’il recrutait, généralement, dans son commandement, et qui étaient organisées en compagnies ou escadrons. Le nombre des compagnies était, ordinairement, de huit, formant, réunies, un effectif de mille fantassins environ; la cavalerie se composait d’un ou de deux escadrons donnant un effectif variant de 150 à 250 cavaliers. Cette khitala (cavalerie) formait plutôt une sorte de garde, d’escorte du khelifa qu’une force destinée à agir isolément, ou à prêter son concours à l'infanterie; du reste, les cavaliers qui la composaient n’avaient guère dé régulier que la tenue; il faut dire que ce détail ne les préoccupait que médiocrement; car, à leurs yeux, les fhronbitia (trompettes) suffisaient seuls pour caractériserla régularité; il faut dire que les cavaliers réguliers étaient très fiers de ces musiciens, et qu’ils ne se sentaient pas d’aise quand ils les entendaient souffler des sonneries qui, d’après eux, n'étaient rien moins que notre ordonnance dans toute sa pureté.
Chaque khelifa avait, en outre, deux ou trois mauvaises pièces de canon mal servies par une trentaine d’artilleurs.
Nous allons démontrer que l'Émir, comme nous l'avons dit plus haut, avait calqué l’organisation de ses forces régulières sur celle de la milice turque et sur la nôtre; nous suivrons ensuite les Réguliers dans cette longue lutte de treize années, pendant lesquelles Abd-el-Kader
s’opiniâtra à nous les opposer, au lieu de ne les employer exclusivement que comme moyen de domination sur le pays arabe.
Chaque compagnie, composée de cent hommes (ce qui lui faisait donner le nom de mia (centurie), obéissait à un süaf (porte-sabre); elle était divisée en trois xhebaouat (tentes), commandées chacune par un oukil el-hardj (1) (sergent), ayant sous ses ordres un Æaïa (caporal) et un kbir el-âchera (aide-caporal). Un Æhoudja (secrétaire), dont l'emploi correspondait à celui de notre fourrier, était chargé des écritures de la compagnie. En sa qualité de thaleb (lettré), il remplissait en même temps les fonctions de moudden (2) et d’imam (3). La compagnie avait, en outre, deux éhanbourdjia (tambours) munis de caisses françaises, et exécutant nos batteries réglementaires.
Il y avait auprès de chaque khelifa un ar’a des açakeur, ou commandant de l'infanterie. Cet ar’a, dont les fonctions répondaient à celles de chef de bataillon, prenait le commandement des compagnies lorsqu'elles étaient réunies; il recevait les ordres du khelifa pour tous les mouvements de troupes.
(1) L'oukil el-hardj était aussi appelé kbir es-soff (chef de rang).
(2?) Le moudden est le fonctionnaire du culte qui appelle, cinq fois par jour, les Croyants à la prière.
(3) Imam, pontile, prêtre, celui qui récite et dirige la prière publique.
L’instruction générale des compagnies et celle des recrues étaient confiées à un bach-harrab, dont les fonctions avaient beaucoup d’analogie avec celles de nos adjudants-majors d'infanterie.
L'administration, qui brillait par la simplicité de ses rouages, était dirigée par le khoudjet eddaftar (1). Ses fonctions embrassaient celles du major et du trésorier ; il était, de plus, chargé, en sa double qualité de thaleb et de chef des khouadja (fourriers), de la respectable et pieuse mission de faire la khothba (2) le vendredi et les jours de fête.
Le drapeau était porté par un oukil el-hardÿ, qui prenait le titre de sendjak-dar (porte-drapeau).
Les thanbourdjia étaient commandés par le bach-ihanbourdji (tambour-major), qui avait sous ses ordres un kaïa-(hanbourdji (caporaltambour). Iis portaient l'un et l’autre une Æeuszoula (3) pour faire les signaux.
Il n’y avait qu'un tambour par compagnie.
On comptait, en outre, auprès du khelifa, un certain nombre d'employés qui, bien que n’appartenant pas à l’armée, marchaient cependant avec le bataillon. C’étaient : 1° le khaznadar, qui était chargé de la caisse et du magasin d’habillement ;
2° Le bach-koummandji, sorte de comptable dirigeant l'administration de la koummaniia (les
(1) Æhoudjel ed-daftar, écrivain du registre,
(2?) Sermon, allocution religieuse.
(3) Canne allant en diminuant d’une extrémité à l’autre.
subsistances), et chargé de la distribution du khobz (pain), des bechmat (biscuits), de la farine pour faire le beurr’oul, de l'huile, du sel, etc. ;
3° Le bach-ferrag, dont l’emploi consistait à faire dresser et abattre la tente du khelifa, et à indiquer à chaque chef de corps ou de fraction l'emplacement de ses tentes sur le terrain. Il était, en outre, chargé du transport des effets de campement et du magasin d'habillement. I] avait sous ses ordres les dsara (1), requis civils dont la réunion composait une sorte de Train responsable du matériel du Baïlek. Les transports du matériel de campement se faisaient généralement au moyen de chameaux;
4 Le bach-sais (chef-palefrenier), qui avait la surveillance des siias (palefreniers) du khelifa et de ses écuries ;
5° Le bach-saka, qui portait la {haça (tasse) d'argent du khelifa, et qui la lui présentait, après y avoir bu préalablement, pendant les marches et dans les bivouacs. Ce fonetionnaire, monté sur un mulet, suivait le khelifa, et se tenait toujours à portée de recevoir ses ordres. En route, le bach-saka tenait la thaça suspendue en bandoulière au moyen d’un cordon de soie. Outre la thaça, le bach-saka portait toujours, sur le côté gauche, une guerba (peau de bouc) remplie d’eau ;
6° Le bach-zernadji (chef de musique), premier hautbois, qui avait le commandement et la
(1) Conducteurs de bêtes de somme.
direction des zernadjiia du khelifa. La nouba (musique), d’une remarquable simplicité, se Composait de r”’ouaith (1), de theboul (tambours) et de thebilat (timbales). Dans les marches, ou quand le khelifa entrait dans une ville ou dans un Camp, les sernadjiia le précédaient montés, habituellement, sur des chevaux de robe grise ;
7° Le bach- out (chef de l’étendard), qui était chargé de faire planter devant la tente du khelifa les drapeaux indiquant la présence de ce haut fonctionnaire, et l'emplacement qu’il occupait ;
8° Enfin, le djeurrah (chirurgien), qui avait pour mission de rajuster tant bien que mal les membres maltraités par les balles françaises. Cet emploi n’était pas précisément une sinécure. Le djeurrah se reconnaissait facilement à son uniforme rouge.
Telle était la composition du personnel marchant avec l’infanterie de chaque Kkhelifa. Cette
organisation ne différait, dans les huit bataillons formant l’armée permanente de l Émir, que par quelques détails sans importance.
Nous avons donné plus haut la description de l'uniforme du fantassin régulier; nous allons compléter cette partie de notre travail par celle de la tenue de l’État-major du bataillon, et du personnel composant le cadre de la compagnie.
Le khelifa n'avait pas de tenue particulière ; il ne se distinguait, généralement, que par la finesse de ses bernous, la beauté de ses chevaux,
(1) Sorte de clarinettes ayant le son nasillard de la musette.
et la richesse de son harnachement et de ses armes. « On le connaissait, » comme disaient les anciens Réguliers.
L'ar’a des âçakeur portait une veste et un gilet rouges, et un seroual (culotte) de drap bleu, il était coiffé soit du turban, soit de la chachia, par-dessus laquelle il mettait un haïk de chach (mousseline), qu'il fixait autour de sa tête au moyen d’une brima (corde de chameau). Il était chaussé de besth (bottes sans talons) en maroquin, auxquels il ajoutait des seubbath (souliers arabes).
Il n'avait pas d’insignes de grade.
L'ar’a était armé de pistolets et d’un sabre à fourreau d'argent, qu’il portait, à pied, suspendu à un ceinturon en maroquin, et, à cheval, sous l’arcon de gauche de la selle.
Le siüaf, ou commandant de compagnie, avait la même tenue que l’ar’a; il portait, ainsi que ce dernier, le turban ou la chachia.
. Get officier avait, pour insignes de son grade, deux épaulettes en argent dont le corps se Composait d’un croissant versé renfermant une étoile, etayant, au lieu de franges, des chainettes au bout desquelles pendaient des helaïl (croissants) de même métal. Ces épaulettes se portaient au-dessous de l'épaule, à la naissance du bras.
Le siaf était armé de pistolets et d’un sabre, qu’il portait, comme l’ar’a, suspendu à un ceinturon de Jilali (maroquin), ou sous la selle de son cheval.
Le bach-harrab et le khoudjeted-daftar avaient le même uniforme que le siiaf; mais ils ne portaient pas de marques distinctives de leur grade ; comme le khelifa, on les connaissait.
L'ar’a et les siiafin (capitaines) portaient, en outre, au doigt médium de la main droite, un khatem (bague) d'argent qui leur était donné par l'Émir, et sur le chaton duquel était gravé leur thabä (cachet), qui indiquait leur nom, leur grade, et la date de leur nomination.
Le khatem du khoudjet ed-daftar était beaucoup plus grand que celui des siüafin; il servait en même temps de cachet indicatif du corps, et s’appliquait sur les pièces de comptabilité.
La bague du khelifa était d’or.
Les officiers étaient, comme la troupe, habillés, équipés et armés aux frais du Baïlek, qui se chargeait également de monter ceux qui jouissaient de ce droit.
L’oukil el-hardj (sergent) avait la veste et le gilet rouges, et la culotte bleu-foncé. Il était coiffé de la chachïa, et chaussé de éhrabeuk(jambières) et de bel/”a (pantoufles) de cuir jaune.
Ce sous-officier était armé d’un fusil et d’un sabre ; il suspendait cette dernière arme à un ceinturon de cuir de Marok.
Il avait, pour marques distinctives de son grade, une épaulette d’argent, qu’il portait à l'épaule droite; cette épaulette avait la forme de celles du siiaf, mais elle était de plus petite dimension. Dans quelques bataillons, Poukil el-hardj portait des galons sur les manches de sa veste.
Le sendjak-dar (porte-drapeau) et le khoudja (fourrier) avaient la même tenue que l’oukil elhardj, mais sans marques distinctives. Le sendjak-dar n’était pas armé du fusil.
Le Ækaïa (caporal) était vêtu, comme le simple régulier, d’un Æabbouth marron à capuchon, et d’un seroual (culotte) de laine grossière bleufoncé, Il était armé du fusil et du sabre. Le Æaïa avait pour marques distinctives deux galons de drap rouge sur chaque bras.
L’uniforme du bach-thanbourdjt était de drap rouge; celui de son Æaïa et de ses tambours était de laine de même couleur.
Les officiers étaient nommés par l’Émir sur la proposition du khelifa; les oukla mitaû el-hardj (sous-officiers) l’étaient par ce dernier, sur la proposition de lar’a, à qui était laissée la nomination des kouaï (caporaux).
Comme dans la milice turque, l’avancement avait lieu de grade à grade et à l'ancienneté. L’officier qui avait failli — la tolérance était immense — était chassé de l’armée régulière, et l’on ne s’en occupait plus.
Le bach-harrab (adjudant-major) sortait, ordinairement, des Nezam (Réguliers) de Tunis ou de Tripoli.
Les déserteurs français formaient, dans chaque bataillon, un peloton à part commandé par un des leurs qu’on faisait officier. On employait ceux qui en étaient capables à l'instruction de détail des Réguliers. Cette instruction était la nôtre, mais les commandements se faisaient en langue
arabe. Les déserteurs ne se composaient, pour la plupart, que de soldats de la Légion étrangère, et d'hommes ayant commis des fautes de nature à les entraîner devant un Conseil de guerre. Ils vivaient en assez bonne intelligence avec les Réguliers, auxquels, d’ailleurs, on n’a jamais eu à reprocher un fanatisme bien exalté.
Chacun des bataillons de l'infanterie régulière avait un drapeau rouge portant au centre, en drap blanc, un helal (croissant) renfermant une étoile.
En colonne, le sendjak-dar (porte-drapeau) marchait en avant de la 4° compagnie, qu’on nommait bach-ouda; en bataille, il se plaçait à droite de cette compagnie. En garnison, le drapeau était chez le khelifa; au camp, on le plantait devant l’outak (1) de l’ar’a.
Pour compléter la similitude de ses forces régulières avec celles des armées européennes, l’'Émir avait imaginé une décoration (chida) destinée à récompenser soit une action d’éclat, soit un service rendu à la religion ou au pays. La chiâa, qui variait de forme et de métal suivant le grade de celui auquel elle était accordée, consistait en une plaque d’argent doré ou non doré, surmontée d’une main ouverte composée d’un certain nombre de doigts. Au-dessous de cette main, On lisait ces mots : Naceur ed-din (soutien de la religion).
La chiâa donnait droit à certains privilèges et
(1) Tente d’un chef.
à une haute-paie fixée, pour chaque doigt, à un douro (1) par an.
Les signes distinctifs de cette décoration, qui se portait à la coiffure, et qu’on fixait à l’aide d’un crochet passé dans la chachïa, ou dans la: corde de chameau maintenant le haïk, se composaient : pour l’ar’a de l'infanterie ou de la cavalerie, de sept doigts en argent doré avec plaque de même métal; pour le khoudjet ed-daftar, le bach-harrab et le siiaf, de quatre doigts en argent doré, pour les sous-officiers et la troupe, de trois doigts — celui du milieu en argent doré — surmontant une plaque d’argent.
Entre autres privilèges, la chïâa donnait à celui qui en était décoré, depuis le khelifa jusqu’au kbir es-soff (cous-officier), le droit d'entrer librement chez tous ses supérieurs, voire même chez l'Émir.
Abd-el-Kader avait institué une décoration qu’il appela Er-Richa, la plume. Cette décoration se composait d’une plaque dargent sur laquelle étaient gravées trois, cinq ou sept plumes, selon le grade du décoré. Cette plaque était retenue sur le turban, ou autour de la corde de chameau, par deux chaînettes d’argent qui s’accrochaient l’une à l’autre. (LÉON ROCHES.)
Sous le rapport de la solde, le Régulier paraissait aussi largement traité que le fantassin francais;, malheureusement, le tarif n’était pas tou-
(1) Le douro valait 3 fr. 60 cent. La valeur du douro boumedfà a varié de 4 fr. 45 cent. à 5 fr. 50 cent.
jours une vérité, et, en fait de rateb (solde), le Baïlek, il faut bien le dire, promettait plus qu’il ne tenait.
La solde du kbir el-âchera (aide-caporal), du tambour et du simple Régulier était de 4 rialaboudjhou et demi (8 fr. 10 c.) par mois; celle du kaïa (caporal), de 5 boudjhou et demi (9 fr. 90 c.); celle de l’oukil el-hardj et de ses assimilés, de 8 boudjhou et demi (15 fr. 30 c.).
Le traitement des officiers n'allait pas précisément jusqu’à la prodigalité; ainsi, le sitaf (commandant de compagnie), le bach-harrab et le khoudjet ed-daftar touchaient, avec les vivres en nature, 30 boudjhou (54 fr.) par mois, etl’ar’a de l'infanterie 36 boudjhou (64 fr. 80 c.).
Dans le principe de l’organisation, la solde se faisait assez régulièrement : le premier jour de chaque mois, le Æhoudjel ed-daftar, porteur d’un état d’effectif indiquant la somme revenant à chaque compagnie, se rendait chez le khelifa, qui la lui faisait compter par son khaznadar (caissier) en présence de l’ar’a. Le Æhoudjet eddaftar retournait de suite à son logement, où chaque Æhoudja (fourrier), muni d’une liste nominative, amenait sa compagnie pour toucher le rateb (solde). Au moyen de cette liste, le khoudjet ed-daftar appelait chaque homme individuellement, et lui remettait lui-même la somme à laquelle il avait droit. Cette absence d’intermédiaires garantissait à chacun sa solde dans toute son intégrité.
Plus tard, le rateb ne se fit plus que très irré-
gulièrement; la kheuzna (caisse) du khelifa était souvent à sec, et le Baïlek ne s’en préoccupait guère. Les Réguliers, avec une résignation toute musulmane, attendaient, souvent pendant plusieurs mois, que quelque tribu se mit dans le cas d’être frappée d’une r’eurama (contribution) quelconque qui viendrait remplir les coffres du khelifa.
Après 1841, la solde régulière n’exista plus guère qu'à l’état de souvenir; le Æhoudjel eddaftar en parlait bien encore quelquefois, il promettait des rentrées excessives,ou des versements fabuleux pour des époques qu’il déterminait d’une manière plus ou moins précise; mais les Réguliers savaient à quoi s’en tenir sur ces promesses, et n’eût été leur profond respect pour une autorité qui, jadis, avait manié des dourou, ils auraient ri au nez de ce chef, dont la fonction principale n’était plus, hélas! qu’une sinécure.
En prévision de ce qui, d’après eux, devait arriver tôt ou tard, les Réguliers avaient, heureusement, depuis longtemps déjà, cherché des ressources pécuniaires en dehors de celles du Baïlek : ils avaient gracieusement engagé les tribus sur le pays desquelles ils campaient à se substituer à l’État, qui, assuraient-ils, ne s’en formaliserait pas, pour le paiement du rateb. Ces tribus, dont le patriotisme s'était sensiblement attiédi, avaient décliné tant qu’elles Pavaient pu ce trop coûteux honneur; mais les Réguliers paraissaient tant tenir à cette idée, qu’ils ap-
puyaient volontiers d'arguments tels que le fusil, la poudre, le bâton, etc., que, dans la crainte de les désobliger, les contribuables avaient presque spontanément consenti à se rendre au désir exprimé d’une manière si irrésistible par les fils du sultan. Grâce à cette ingénieuse combinaison, la suppression de la solde leur avait été bien moins sensible qu’on eût pu le supposer.
Dans les villes, les Réguliers habitaient des bâtiments de l’État qui avaient servi de casernement aux Turks; ils étaient établis par compagnies dans ces maisons, généralement ruinées et toujours malpropres, où ils n’avaient, pour reposer pendant la nuit, qu’une hacira (natte de jonc) détressée ou un tapis éraillé.
Au camp, on donnait trois tentes par mia (1). Quand ils devaient séjourner pendant longtemps dans le même lieu, comme aux Bni-Salah en 1839 et 1840, les Réguliers se logeaient par escouades ou par compagnies dans les villages, ou sous des graba (gourbis) qu’ils faisaient construire par les gens du pays.
Quand ils étaient sous la tente, les Réguliers campaient habituellement en gour (cercle) ou en heulga (anneau). Les khebaouat (tentes), séparées par un intervalle de 20 ou 25 pas, selon les besoins, étaient établies sur une ou plusieurs lignes circulaires; le khelifa en occupait le centre, l’ar’a campait à sa droite, à hauteur de la 1" compagnie; le bach-harrab et le sendjak-dar
(1) Compagnie de cent hommes, centurie,
(porte-drapeau) habitaient la même tente, à côté de l’ar”’a ; la tente de la garde de police était dressée à portée du bach-harrab.
Chaque siiaf (commandant de compagnie) campait derrière la première tente de sa compagnie. Les impedimenta, les vivres, le magasin d’habillement, l'artillerie, le train et ses bêtes de somme étaient placés en arrière de la tente du khelifa.
L’infanterie formait lPenceinte extérieure; les cavaliers réguliers la complétaient quelquefois, ou en composaient une seconde en arrière de Pinfanterie; les chevaux, mis à la corde et attachés par un pied ou moyen d’une retàa (entrave) de palmier-main ou de poil de chèvre, étaient placés en arrière des tentes des cavaliers.
Les gouman (cavaliers irréguliers) etles {raris (fantassins irréguliers) campaient en dehors de l’enceinte du camp.
Il est bien entendu que les Réguliers n’employaient jamais ce mode de camper en présence de l’ennemi; ce n’est que lorsqu'ils. en étaient à plusieurs marches, ou qu’ils n'avaient rien à en redouter qu’ils s’établissaient dans les conditions que nous venons d'indiquer.
Devant l’ennemi, les Réguliers bivouaquaient par compagnies. Dans les bivouacs de quelque 4 durée, ils construisaient, sur les pentes des ra- 4 vins, des dchaich (cabanes en ramée) pour s’abri- 1 ter. Aux Bni-Salah, nous l'avons dit plus haut, 4 les Réguliers de Ben-Allal occupaient des gour- 4
PET PÉTER PSN MEET TERT RETENIR DEP ESENPENESE
bis construits en roseaux et couverts en dis (1), qui pouvaient loger cinquante hommes. Ces abris étaient placés sans ordre dans des lieux couverts et à portée des sources. Les Réguliers d’El-Berkani s'étaient établis dans les maisons évacuées d’un village des Säouda (fraction des Bni-Salah); ils s'étaient construit des lits en recouvrant de dis le sol humide de ces habitations.
Les khalifa et les a’ra de ces deux bataillons avaient fait dresser leurs tentes au centre de leurs troupes.
L’Émir, qui avait fait de la religion un de ses principaux leviers pour soulever le peuple arabe et le jeter sur nous, et qui, en sa qualité de marabouth, ajoutait le caractère sacré à celui du souverain, l’'Émir, disons-nous, avait exigé de ses troupes régulières l’exercice des pratiques religieuses. On y usait d’une sévérité excessive envers lies hommes qui cherchaient à échapper aux obligations qu’impose à tout Musulman le Livre de Dieu, et le bâton ne manquait jamais de les rappeler à l’observance de leurs pieux devoirs. Cinq fois par jour, aux heures canoniques, le khoudjet el-miia (2) se portait au centre du casernement ou du campement de sa compagnie, et, tourné vers la sainte Xïbia (3), il faisait lPappel
(1) Arundo festucoïdes, graminée fourragère du Tell dont les chaumes servent à couvrir les gourbis.
(2) L'écrivain des cent, le fourrier.
(3) Direction de Mekka : c’est celle des oratoires musulmans.
à la prière. Les compagnies se réunissaient alors, et chaque homme procédait à son oudou (ablution). Le Æhoudjet el-miia, qui cumulait les fonctions de moudden et d'imam, dirigeait ensuite la prière suivant les règles du rite maléker. C'était le fourrier du bach-ouda (la 1° compagnie) qui donnait le signal de Paden (1); cet appel se transmettait successivement de compagnie en compagnie jusqu’au bach-djeurrah (la 8° compagnie).
Le vendredi, qui est le jour consacré des Musulmans, et les jours de fête, c'était, nous l'avons dit, le khoudjet ed-daftar qui remplissait les fonctions d’imam et de khethib (prédicateur). Monté sur une estrade qui jouait le rôle du menbeur (2) dans la mosquée, le saint homme faisait de pieuses lectures, ou se livrait à de religieuses improvisations dont les Réguliers, assis à la manière arabe et sur plusieurs rangs, ne perdaient pas un mot.
Les khothbat (sermons) du khoudjetel-daftar, à qui les fonctions de pontife ne faisaient pas oublier celles de payeur, roulaient habituellement sur le mépris des richesses. L'important, selon lui, c'était de combattre dans le sentier de Dieu, et de mettre tout son zèle à jeter les Nsara (Chrétiens) à la mer. Quant au rateb, ce ne pouvait être qu'un infime et insignifiant détail dont un vraiMusulmanne devait pas se préoccuper ou-
(1) Appel à la prière.
(2) Chaire à prêcher.