‹ Blida, récits selon la légende, la tradition & l'histoireChapitre 25 sur 41 · AU · texte numérisé non relu

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tre mesure. Aussi, pour appuyer cette opinion, le pontife-comptable choisissait-il souvent, pour texte de son sermon, ce passage de la III sourate du Koran, qu’il développait, du reste, avec une grande force de logique et beaucoup d’entraînement, surtout quand la caisse du khelifa était vide : « L'amour des trésors entassés d’or et d'argent, cela paraît beau aux hommes; mais ce n’est qu'une jouissance temporaire de ce monde; la belle retraite est auprès de Dieu. » Les Réguliers savaient dès lors à quoi s’en tenir sur la situation ‘de la kheusna (trésor), et ils s’apprètaient encore à faire le sacrifice au Baïlek des quatre boudjhou et demi qu’il ne cessait de leur promettre.

Dans les garnisons, la nouba (musique) du khelifa jouait après les prières du fedjeur (1) et de l’äceur (2); dans les camps, les sernadjiia (musiciens) se réunissaient devant la tente du khelifa à l’âceur et à l’eucha (3) pour y faire entendre les airs les plus variés.

Dans les marches, le khelifa était précédé de trois chaouchs portant sés drapeaux; il avait le khoudjet ed-dafiar à sa droite et l’adjoint de ce comptable à sa gauche. Les musiciens marchaient derrière le khelifa; venait ensuite l’ar’a précédant les compagnies de son bataillon.

(1) Point du jour.

(2) Moitié du temps s’écoulant -de midi au coucher du soleil, c'est-à-dire de 3 à 4 heures.

(3) Une heure et demie après le coucher du soleil.

Les exercices avaient lieu deux fois par semaine. L’Émir avait adopté le maniement d’armes et quelques-unes des manœuvres de notre infanterie, que les Réguliers, grâce à nos déserteurs, étaient parvenus à exécuter tant bien que mal. Les commandements, nous lPavons dit, se faisaient en langue arabe.

La formation sur un rang était seule en usage pour les appels, pour la prière et pour les divers rassemblements.

Les tambours et les clairons employaient nos batteries et sonneries réglementaires.

Nous avons dit plus haut que chaque khelifa avait auprès de lui, mais plutôt comme garde ou escorte que comme force accessoire de l’infanterie, un certain nombre de cavaliers réguliers, qui ne se distinguaient guère du goum que par leur uniforme et leurs thronbiliat (trompettes). L'instruction militaire de cette khïtala (cavalerie) était, du reste, parfaitement nulle, et jamais elle n’osa charger nos bataillons autrement qu’avec les goums et à leur manière, c’est-à-dire irrégulièrement.

L’escadron était composé d’une cinquantaine de cavaliers, et commandé par un seif (capitaine). Le cadre se composait de deux Æbir el-kheubba (maréchal-des-logis), un khodja (fourrier) et un theubbakh (cuisinier).

Les sbaïhita (spahis), dont la principale valeur était dans la vitesse de leurs chevaux et dans leur habitude de les manier, se croyaient cependant sans rivaux pour la guerre d’embuscade et

de surprise, et pour la facon d'éclairer une troupe. Malgré leur prétention à l’habileté dans le combat individuel, ils attendirent rarement la pointe du sabre de nos intrépides Chasseurs.

Cette répugnance pour une arme dont ils ne Savaient pas se servir, n’empêchait cependant pas les Spahis de l’'Émir d’être de hardis et redoutables cavaliers, et il n’en était guère qui ne Ccomptassent sept ou huit chevaux tués sous eux par les balles de nos fantassins. Ben-Iahia, tué au Marok en décembre 1847, en avait eu dix- huit frappés mortellement entre ses jambes dans lespace de quelques années.

L’uniforme des cavaliers réguliers ne différait guère de celui de nos spahis : il était en drap rouge, et se composait d’une veste garnie de quelques galons noirs sur les coutures des manches et du dos, d’un gilet orné de passe-poils en drap bleu, et d’une culotte de ce mème drap.

Chaque Æhital (cavalier) ajoutait habituellement à Son uniforme deux bernous, dont un blanc et un noir, et un haïk en chach (mousseline), avec lequel il se couvrait la tête etles épaules, et qu’il fixait Sur sa chachïa au moyen de la brima CE). Les cavaliers réguliers étaient chaussés de emag (bottes) de cuir de Marok qu’ils mettaient dans des belr”a (pantoufles) de cuir jaune.

Le sbaihi (Spahis) recevait du Baïlek, avec son habillement, un cheval et un harnachement complet; il était armé d’un fusil sans baïonnette ou

(1) Corde de poil de chameau.

ASE —

d’une carabine, d’un sabre à lame de Fas (Fez) placé à gauche sous la selle, et d’un pistolet à pierre. Les cavaliers réguliers ajoutaient à leur armement une énorme kÆeuzzoula, sorte de massue à tête ferrée de gros clous, et terminée par un éhchangal (croc) destiné à harponner soit les fantassins ennemis par quelque partie de lPhabillement ou de l'équipement, soit à ramasser, sans descendre de cheval, les dépouilles du vaincu. C'était surtout l’arme de la razia. Ce terrible instrument, qui, au besoin, pouvait servir d’assommoir, était suspendu au guerbous (pommeau) de la selle du cavalier, une courroie le maintenait à l’étrier, et empêchait le balancement que lui eussent imprimé les allures vives.

Chaque spahis avait une balaska (giberne) retenue sur le côté gauche par le ceinturon, et des hibat (besaces) placées en arrière de la selle, et dans lesquelles il renfermait quelques effets, ses vivres et ses cartouches.

’artillerie (eth-thobdjita) de.l’Émir était, dans le principe, généralement composée de déserteurs français, de Turks et de Qoul-Our’lar; celle de Ben-Allal et d'El-Berkani était formée de Maures d’Alger. L’effectif de celle qu’il détachait auprès de ses khelifa se bornait à trois ou quatre pièces servies chacune par huit artilleurs qui p’en avaient guère que le nom. En effet, l’'Émir n'eut jamais un homme capable de bien envoyer un projectile, et, très souvent, il arrivait des accidents soit dans les exercices, soit en présence de l'ennemi. Le matériel était, d’ailleurs, dans le

plus piteux état. Les pièces étaient montées sur des affûts très lourds et très difficiles à manœuvrer.

En 1839, et plus tard, Abd-el-Kader eut quelques pièces de montagne qui se portaient à dos de mulet.

Il comptait, en outre, dans ses places, une vingtaine de pièces de campagne.

Les artilleurs de l’'Émir avaient la tenue du fantassin régulier.

En résumé, les forces régulières d’Abd-el- Kader n’ont jamais dépassé 8,000 fantassins, 2,000 cavaliers, et 240 artilleurs. Ces troupes, mises à la main de ses lieutenants, étaient réparties sur toute l'étendue du territoire qui reconnaissait son autorité. Il n’avait ordinairement avec lui qu’un bataillon régulier, composé, en grande partie, de ses contribules, les Hachem, et commandé par son beau-frère El-Hadj Mosthfaben-Tehmi, et sa garde noire, placée sous les ordres du nègre Eth-Theiïeb-ben-Garnia.

Dans les différents combats où donnèrent les Réguliers, ils n’eurent jamais en ligne plus de deux bataillons, c’est-à-dire de 1,500 à 1,600 hommes.

Les. Réguliers étaient armés de fusils francais ou anglais. La poudre se fabriquait dans le pays. On s’approvisionnait de pierres à fusil au Marok.

L'Émir avait essayé de créer une manufacture d’armes à Miliana au moyen d'ouvriers européens amenés de France en 1837. Il avait établi, pour son armée permanente, au chef-lieu de

chaque khelifalik, des ateliers de tailleurs, de selliers et d'armuriers. Il y avait également, dans les tribus, pour les besoins des contingents, des ouvriers de ces professions.

Toutes ces créations s’écroulèrent en mai 1841, lors de la destruction, par les généraux Bugeaud et Baraguey-d’'Hilliers, des établissements qu’avait fondés l’Émir à Bou-R’ar (Boghar), Kseur El-Bokhari, Thaza et Takdimt.

Nous l’avons déjà fait remarquer, la faute de lEmir fut plutôt dans l'emploi qu’il fit de ses troupes régulières que dans leur création. Au lieu de nous les opposer, il devait se borner à en faire un instrument de pression sur les tribus dont il pouvait avoir à se plaindre, leur action, en un mot, devait se limiter au maintien du

peuple arabe dans lobéissance, et à la rentrée, toujours si difficile, des impôts dchour et zekka.

Nous avons vu plus haut dans quelles circonstances Abd-el-Kader avait créé son premier bataillon régulier. Les succès qu’il dut à cette troupe dans ses luttes contre Mosthfa-ben-Ismäil et Kaddour-ben-El-Mokhfi, lui avaient révélé tout le parti qu'il pourrait tirer d’une force permanente organisée. Plus tard, n'ayant trouvé, sans doute, l'explication de la supériorité de nos troupes sur ses bandes que dans les formations tactiques de notre armée, il s’était hâté de donner de l’extension à une création sur laquelle il fondait déjà d’ambitieuses espérances, en faisant

recruter quelques compagnies d'infanterie dans chacun de ses khelifaliks.

S'il eût suffi, pour arriver à un résultat satisfaisant, de placer des hommes sur un certain nombre de rangs plus ou moins correctement alignés, de leur faire exécuter quelques mouvements d'ensemble, et de leur donner des tambours et des trompettes, l’'Émir pouvait atteindre le but qu’il poursuivait : nous savons que l’Arabe est merveilleusement organisé pour la guerre, et qu’il ne le cède à aucun autre peuple en fait d’élan et de courage personnel; mais ces qualités, suffisantes pour des troupes irrégulières, où l’individualité seule est engagée, ne le sont plus pour les armées régulières, où cette individualité disparait pour se fondre dans Pensemble. En résumé, il existe cette différence entre les bandes irrégulières et les armées organisées, que ces dernières ont besoin d’être commandées par des chefs capables ayant l'habitude de manier des troupes et sachant les employer, tandis que la conduite des autres n’exige que des combinaisons qui sont à la portée de l'intelligence de tout homme de cœur.

Nos régiments de Tirailleurs indigènes nous ont montré plus tard ce qu’on pouvait obtenir des Arabes lorsqu'ils sont bien commandés, et qu'ils ont confiance en leurs chefs; nous les avons vus partout aussi solides que les troupes nationales et dignes de marcher sous nos drapeaux; ils ont prouvé surabondamment qu’ils sont susceptibles de discipline et d'organisation,

et qu’ils ont à un très haut degré les qualités qui font la bonne infanterie.

C'était donc par le commandement, par lPinstruction, par l’administration et par la confiance, que péchaient les troupes régulières de l’'Émir, et c'est à ces causes qu’il dut de n’avoir réussi, après bien des efforts et un grand déploiement d'activité, d'énergie et de persévérance, qu’à créer une ébauche, une parodie d'armée qui n'avait guère de régulier que le nom.

Nous ne comprenons pas que l'Émir, à qui l’on ne peut refuser les qualités qui constituent particulièrement l’homme de guerre, ait persisté, pendant douze années, à nous opposer ses malheureux Réguliers, et à les exposer à se faire sabrer, dans chaque rencontre, par nos Chasseurs, nos Spahis indigènes, voire même par le goum, quand il se sentait soutenu par une troupe française.

Nous allons rappeler succinctement les principales affaires de guerre auxquelles prit part linfanterie régulière de l’'Émir, et nous verrons que, de 1835 à 1847, ses défaites se comptent par le nombre de combats qu’elle eut à soutenir, ou qu'elle nous livra.

Cest le 26 juin 1835 que nous trouvons, pour la première fois, les Réguliers devant nous. Abdel-Kader, qu’on ne connaissait encore que sous le titre de baï de Mâskara, a pris position en avant de l’ouad Es-Sig, à dix lieues d'Oran, avec 8,000 cavaliers et 4,000 fantassins, dont 1,200 de

troupes régulières; il y attend le général Trezel pour lui disputer le passage de cette rivière. Malgré la résistance opiniâtre des Réguliers, le passage est forcé, et l’armée ennemie est culbutée.

Nous retrouvons les Réguliers le 3 décembre 1835, lors de l'expédition de Mâskara : embusquée dans un bois de tamarix en arrière des quatre Æ£ebab (chapelles) de Sidi El-Mbarek, entre l’ouad Es-Sig et louad El-Habra, cette troupe faisait le plus grand mal à la colonne française. Deux compagnies de voltigeurs enlèvent le bois à la baïonnette: les Réguliers sont cernés; le feu de nos tirailleurs et la mitraille complètent leur défaite.

Ils ne sont pas plus heureux le 16 janvier 1836 sur l’ouad Es-Seufsaf, et le 26 du même mois, sur les bords de l’ouad Thafna.

Le 6 juillet de la même année, au combat de l'ouad Es-Skak, l’'Émir, voulant tenter un dernier effort, avait engagé avec assez d’à-propos 1,200 Réguliers que, jusque-là, il avait laissés en réserve.

« Cette attaque, — dit le général Bugeaud dans » son rapport sur cette brillante affaire, — malgré » son énergie, ne peut arrêter un instant nos » soldats, qui se jettent sur cette troupe malgré » un feu bien nourri, la rompent, et la préci- » pitent fatalement sur le point le plus difficile » de l’ouad Icer, Une pente assez rapide aboutit » à un rocher taillé presque à pic à dix ou quinze

mètres au-dessus de la plage. Cest là qu’un horrible carnage commence et se poursuit malgré mes efforts. Pour échapper à une mort certaine, les malheureux Réguliers se précipitent en bas du rocher, s’assomment, ou se mutilent d’une manière affreuse. Bientôt, cette triste ressource leur est enlevée : des Chasseurs et des Voltigeurs trouvent un passage et pénètrent dans le lit de la rivière: les ennemis sont cernés de toutes parts, et les Douaïr peuvent assouvir leur horrible passion de couper des têtes. Cependant, à force de cris et de coups de plat de sabre, je parviens à sauver 150 hommes de linfanterie régulière. Je vais les envoyer en France. »

Après une trêve de deux ans, nous allons re-

trouver les Réguliers sur un autre théâtre : suspendus au-dessus de la Mtidja, Réguliers et Irréguliers s’apprêtent à fondre sur cette plaine, où s’est réfugiée la colonisation naissante.

Dès le 1*" novembre 1839, nous l'avons dit plus haut, le khelifa de Médéa, Sid Mohammed-ben- Aïca-el-Berkani (1), était venu, avec son bataillon

(1) Mohammed-ben-Aïça-El-Berkani, chef d’une famille de marabouths en grande vénération chez les Bni-Mnaceur, avait recu du général Clauzel, en 1830, l'investiture pour son kaïdat de Cherchel, où les Berkani commandaient depuis longtemps. Renversé en 1834 par suite d’une intrigue qu'avaient ourdie les riça (capitaines de navires) du port, il alla, au mois de mars 1835, offrir ses services à l'Émir, qui le nomma baï ou khelifa de la province de Tithri.

régulier et les contingents kabils de son khelifalik, prendre ses bivouacs chez les R’ellaï, sur les crêtes en face de Soumâa. De ce point, il embrassait la plaine, et aucun convoi ou détachement ne pouvait sortir de Blida ou de Bou-Farik sans qu’il en fût informé. Les bitadin (espions) qu’il avait dans nos camps le tenaient, d’ailleurs, soigneusement au courant de tous nos mouvements.

Ces convois sillonnant la plaine avec de faibles escortes, ces petits détachements la parcourant avec une adorable imprudence, mirent l’eau à Ia bouche d’El-Berkani, et lamenèrent à penser qu'il pouvait y avoir là quelque bon coup à faire. Il ne s’agissait plus que d'attendre l’occasion.

Un espion des Bni-Khelil, qui jouissait de toute notre confiance, fit prévenir le khelifa qu’un convoi de vivres considérable sortirait de Bou-Farik le 20 novembre, à neuf heures du matin, pour arriver à Blida le même jour. L’escorte de ce convoi ne devait se composer que d’un bataillon d'infanterie appuyé de trois pièces d'artillerie.

El-Berkani résolut d'attaquer ce convoi, et prit immédiatement ses dispositions. L’ar’a de ses œoums, Mohammed-bou-Chareb, reçut l’ordre de se porter, avec ses cavaliers, dans la nuit du 19 au 20, à hauteur de Mered, et de s’embusquer dans l’ouad Sidi-Radhouan, et dans les broussailles et bouquets de bois voisins de ce point. Il ne devait entourer et attaquer la {okla (convoi) que lorsqu'elle serait arrivée en face du haouch El-Abziza. Le khelifa avait le projet d'embusquer

son bataillon régulier dans l’ouad Bni-Azza, au point où la route de Bou-Farik à Blida coupait cette rivière. Ses contingents kabils devaient s'établir en avant des Réguliers dans les buissons qui couvraient alors la Mtidja.

Le 20 novembre, avant le jour, les mille cavaliers de Mohammed-bou-Chareb, pied à terre et à la tête de leurs chevaux, les six cents fantassins des contingents, ventre à terre dans les broussailles de genèts épineux, et les huit cents Réguliers, pelotonnés dans le lit de l’ouad Bni- Azza, toutes ces forces, disons-nous, étaient à leur poste et attendaient le convoi au passage.

À onze heures, il est signalé par un cavalier en vedette sur un arbre; les difficultés du chemin, qui est à peine tracé dans les broussailles et les palmiers-nains, allourdissent sa marche ; il n’est plus qu’à un kilomètre de Mered. Une demi-heure après, il était à hauteur de Sidi- Radhouan. Les cavaliers de Mohammed-bou- Chareb sortent tout-à-coup de leurs embuscades, et se précipitent en hurlant sur le convoi, qu'ils entourent bientôt de tous côtés. La colonne s’arrête; son chef prend avec calme ses dispositions de combat, et l'artillerie envoie dans ce tourbillon qui l'enveloppe quelques volées de mitraille qui paraissent produire un bon effet.

Les cavaliers de Bou-Chareb font plus de bruit que de besogne, et leur feu est insignifiant. IIS ont affaire, d’ailleurs, à un bataillon du 2° léger que les cris n’effraient pas. Nos fantassins chargent leurs armes avec un calme insolent, et ils

envoient leur balle sans se presser et en choisissant leur homme.

Le bruit du canon et de la mousqueterie a donné léveil à la garnison de Bou-Farik; on y sait bientôt, au moyen d’un télescope placé au poste du télégraphe, et qui permet d'explorer la Mtidja, à quel genre d’ennemi le convoi a affaire ; or, comme les chevaux de la cavalerie passaient leur vie la selle sur le dos, trois cents Chasseurs sont à cheval en un clin d'œil, et s’élancent dans la direction de l'attaque. En moins d’une demiheure, ils ont franchi les six kilomètres qui les séparent du lieu du combat. Au commandement bien connu de : « Sabre! » les Hadjouth ont pris la fuite du côté où sont embusqués les Kabils et les Réguliers. Nos cavaliers les y poursuivent le sabre dans les reins. Tout-à-coup, les six cents montagnards se lèvent en poussant des cris af-° freux et fusillent notre cavalerie, qui ne paraît pas s’en inquiéter, et qui sabre vigoureusement tout ce qui lui tombe sous la main. C’est bientôt un pèle-mèêle horrible où hommes et chevaux jouent un rôle sanglant; les fantassins ennemis sont poussés, renversés, roulés, piétinés ; les Chasseurs et les Spahis, qui se sont déployés, les enlacent et les rejettent les uns sur les autres dans un cercle où pas une balle, pas un coup de sabre n’est perdu. Nos cavaliers continuent leur impitoyable chasse, et précipitent cette foule de fuyards, cette cohue hurlante sur le bataillon de Réguliers qui, embusqué dans lPouad Bni-Azza, n'a pu faire usage de ses armes. La confusion

est dès lors à son comble; les nôtres ne se donnent plus la peine de recharger leurs armes; cela demande trop de temps; le sabre seul fait la besogne. Les Réguliers etles Kabils abandonnent leurs fusils, qui retardent leur fuite, et cherchent à gravir les berges de la rive droite de l’ouad. Nos cavaliers, las de frapper, arrêtent leur poursuite, et l'ennemi disparaît dans les broussailles qui couvrent le pays des Oulad-[âich.

Les Chasseurs et les Spahis reprennent le chemin de Bou-Farik, en emportant, pour leur part de butin, cinq ou six cents fusils, des pistolets et des iathaghans.

Le convoi peut se remettre en marche et gagner Blida, où il arrive à une heure de l'après-midi.

Nos pertes eussent été insignifiantes si, malheureusement, nous n’eussions eu à regretter la mort du brave officier qui commandait ie détachement d’escorte du convoi; celles de lennemi furent considérables : quatre-vingt-cinq Réguliers, dont trois siafin (commandants de compagnie), avaient été tués dans ce combat; un grand nombre de cadavres de fantassins kabils jonchaient le sol et marquaient la direction dela poursuite; les abords de louad Bni-Azza en étaient littéralement encombrés, ainsi que d’armes et de débris de vêtements et d’équipements.

Quant aux Hadjouth, ils avaient disparu avant la fin de la lutte, en laissant quelques-uns des leurs sur le terrain où ils avaient entamé l’attaque. Des chevaux errant sans cavalier autour

du convoi furent pris par les Chasseurs et emmenés à Bou-Farik.

La lecon avait été dure pour El-Berkani. Son infanterie régulière, culbutée et mise en déroute sans avoir pu combattre, ne pouvait, de quelque temps du moins, reparaitre devant nous; il fallait la réarmer et remplir les vides qu'y avaient faits le sabre de nos cavaliers; il était urgent de la remettre en état de continuer la guerre. C’est ce que fit El-Berkani : le 29 novembre, ses Réguliers quittèrent leur bivouac des R’ellaï etse dirisèrent sur Médéa, qui était alors la capitale du commandement de ce khelifa.

Sid Mohammed-ben-Allal, le khelifa de Miliana, était venu prendre position chez les Bni-Salah, le 2 décembre 1839, avec son bataillon régulier et les contingents de son outhen (district). Il attendait de là l’occasion de tenter quelque aventure soit sur Blida, soit sur les convois ou détachements parcourant la partie de la Mtidja comprise dans le rayon où il comptait opérer.

Les fortifications de Blida n'avaient pas été élevées en prévision d’une guerre sérieuse avec les Arahes; la ville était restée, comme on lPavait trouvée au mois de février 1839, entourée d’un mauvais mur (1) en éhabia (pisé), et masquée par les orangeries et vergers qui l’enveloppaient;

(1) Avant notre occupation, l'enceinte dans laquelle s’enfermait Blida était généralement formee par les murs mêmes des maisons, lesquelles s’ouvraient toutes sur l’intérieur de la ville.

de plus, la garnison ne se composait que de deux bataillons d'infanterie et de quatre cents indi- à gènes. Cette situation ne présentait rien de bien redoutable pour l'ennemi; c’est, sans doute, cette double faiblesse de nos ouvrages et de notre effectif qui suggéra à Ben-Allal l’idée de donner l’assaut à la place, bien que ce genre d’opérations n’eût jamais beaucoup réussi aux Arabes. Aussi, les Réguliers de ce khelifa ne devaient-ils pas être plus heureux dans cette tentative que ceux d’El-Berkani sur l’ouad Bni-Az7a.

Le 7 décembre 1839, Sid Mohammed ben-Allal, jaloux de venger l’affront que nos cavaliers avaient fait subir, le 20 novembre, à son collègue de Médéa, ordonna à Kada-oulid-El-Kououach, lar’a de son infanterie, d’aller s’'embusquer, avec son bataillon et deux mille Kabils, dans l’ouad Sidi-El-Kbir et dans les vergers qui couvraient alors les abords de la porte de la Citadelle. Cette troupe devait se porter, à la pointe du jour, sur Bab El-Kebour (1), et chercher à pénétrer dans la ville soit par surprise, soit de vive force si l’éveil était donné à la garnison. Pendant que Kada agi-

(1) Bab El-Kebour (porte des Tombeaux) était situé à hauteur des bâtiments occupés par l’ancien État-major de la Place, et faisait face, à l’ouest, sur un vaste cimetière qui couvrait tout l'emplacement où sont bâties les casernes de la cavalerie, et qui se prolongeait jusqu’à la porte du Boulevard; au sud, ce cimetière était limité par la ligne sur laquelle s’est élevée plus tard la muraille d'enceinte actuelle. En avant de cette ligne, et jusqu’à l’ouad Sidi-El-Kbir, le terrain était couvert de figuiers, d’orangers, etc.

rait de ce côté, mille Kabils, embusqués d'avance dans les jardins, devaient faire une fausse attaque sur Bab Er-Rahba (1) pour diviser les efforts de la garnison. En cas de réussite, les Réguliers et les contingents devaient se répandre dans la ville, en chasser les Français, et en exterminer la population, coupable d’avoir fait cause communeé avec eux.

A trois heures du matin, les huit cents Réguliers et les fantassins kabils qui devaient leur prêter leur concours, descendirent silencieusement dans l’ouad Sidi-EIl-Kbir par le mamelon d’Aameur-ou-Ammar, en face des Zenboudj de Sidi-[àkoub ; ils remontèrent la rivière jusqu’à hauteur de Bab El-Kebour, et s’'embusquèrent derrière les hautes berges de la rive droite, et dans les jardins qui alors couvraient cette rive. Les Kabils chargés de la diversion s'étaient glissés et répandus dans les orangeries et les vergers qui s’étendaient de l’ouad Sidi-El-Kbir à Bab Ed-Dzaïr (2).

Le jour commençait à peine à poindre que Qâda donnait le signai de l’attaque. La ville pa-

(1) Bab Er-Rahba (porte du Marché, spécialement aux grains, aux bestiaux, aux huiles), était situé à 30 mètres environ sur la droite de la porte actuelle.

(2) Bab Ed-Dzaïr (porte d'Alger) s’ouvrait sur l’ancienne mosquée, et donnait entrée dans la rue Kour-Dour’li, que nous avons nommée rue des Coulouglis. Cette porte était également précédée d’un vaste cimetière qui couvrait l’emplacement occupé par l'Hôpital militaire, la place de la Mosquée ou des Tirailleurs, et les bâtiments de la Remonte.

raissait endormie, et la diane n’avait pas encore éveillé la garnison. Les Réguliers gravissent en silence les pentes de la rive droite de Pouad, et se glissent en rampant jusqu'aux derniers arbres des vergers; de là, ils s’élancent, en traversant le cimetière, sur la porte El-Kebour, qui, à cette époque, ne se composait encore que de deux mauvais battants rapiécés fermés intérieurement par un verrou.

Kada, qui connaissait ce détail, comptait pouvoir enfoncer cette porte avant que la garnison eût été en mesure de s’y opposer. Malheureusement, les assaillants (1) n'avaient, pour cette opération, que la crosse de leurs fusils, des bâtons et des pierres ramassées dans le lit de la rivière. Quelques Kabils s'étaient munis de piochettes, à laide desquelles ils devaient faire des ouvertures dans le mur de lenceinte qui, nous lPavons dit, était en pisé.

L’ennemi se rue, avec ces pauvres engins de guerre, à l'attaque de la porte et des murs; mais 4 la porte résiste, et la piochette ne mord que fai- : blement dans le pisé. Les piquets, qui veillaient, 4 garnissent aussitôt les banquettes et fusillent les assaillants; en un clin d'œil, la garnison est debout et court aux portes; la population indi-

(1) Les Kabils ne sont pas tous armés de fusils; un grand nombre d’entre eux n’ont pour toute arme qu'un bâton ou une kezzoula (espèce de massue); d’autres n’ont rien autre chose que des pierres, qu'ils lancent, du reste, avec beaucoup d'adresse.

gène, guidée par son hakem, l’intrépide Iourek- Mahammed, a pris les armes et la suit. L'attaque de Bab Er-Rahba, composée de Kabils seulement, avait été trop molle pour qu’il fût possible de se méprendre sur son véritable but. Quelques coups de fusil avaient suffi pour la rejeter dans les orangeries.

Du côté de Bab El-Kebour, l'attaque continuait acharnée de la part des Réguliers, qui s’opiniàtraient à vouloir briser la porte à coups de crosses de fusil. Complètement à découvert dans le cimetière qui s’étendait en avant de l’entrée de la ville, leur position devenait de plus en plus critique; ils comprenaient bien que c'était une affaire manquée; mais ils n’en persistaient pas moins dans leur entreprise. Les ais commencaient déjà pourtant à céder sous la violence des coups; mais les cadavres s’amoncelaient aussi en travers de la porte.

Les Kabils chargés de cette attaque s’étaient prudemment mis à l’abri des coups de la place en se retirant dans le lit de l’ouad Sidi-El-Kbir. Les Réguliers imitaient déjà ce funeste exemple et tournaient les talons. Kada cherche à les rallier et à les ramener au combat; quelques braves seulement entendent sa voix, et tentent un effort qu’ils savent d'avance devoir être inutile. L’ar’a, sa large lame de Fas au poing, se lance de nouveau, à la tête d’une poignée de Réguliers, à l’assaut de la fatale porte; son sandjak-dar (portedrapeau) est derrière lui. Tout-à-coup, Kada chancelle et tombe; il a la cuisse droite traver-

sée par une balle. Son porte-drapeau, frappé en pleine poitrine, tournoie sur lui-même et paraît foudroyé. Le drapeau est ramassé par un Régulier, qui l'emporte en fuyant. L'ar’a, dont le sang coule abondamment, est enlevé par les siens.

Privés de leur chef, les Réguliers abandonnent l'attaque et se mettent en retraite. Le général Duvivier accourt avec un bataillon et de lPartillerie, et se précipite sur les fuyards, qu’il mène battant jusqu’à la Koudiïet Aameur-ou-Ammar en suivant la rive droite de l’ouad Sidi-El-Kbir.

Les Kabils chargés de la fausse attaque s’étaient empressés de regagner leurs montagnes, dès qu’ils avaient vu la tournure que prenait le combat.

Les Réguliers firent, dans cette journée, des pertes extrêmement sérieuses.

Le 14 décembre, comme nous le verrons plus bas, les bataillons de Ben-Allal et d’El-Berkani sont battus de nouveau sur l’ouad Bni-A77a, à hauteur de Mered, et le 15, entre le Camp-Supérieur et Blida.

Nous avons dit plus haut léchec sanglant qu’ils essuyèrent, le 25 décembre 1839, à l’attaque du blockhaus de Sidi-El-Kbir.

Nous dirons plus loin le beau combat du 31 décembre 1839 au haouch El-Mebdouà (Cinq-Cyprès), où les bataillons de Ben-Allal et d’El-Berkani furent complètement défaits, et où ils firent des pertes considérables.

Nous avons rapporté, au commencement de ce livre, l'affaire du 28 janvier 1840, où ces deux

mêmes bataillons furent battus dans les Zenboudj de Sidi-Iàkoub, et forcés de regagner leurs cantonnements des Bni-Salah après avoir eu 200 hommes tués ou blessés.

Nous reverrons, à différentes reprises, ces deux incorrigibles bataillons essayer sur Blida et sur le Camp-Supérieur des attaques obstinément infructueuses.

Du 2 au 6 février de la même année, le khelifa dé Mâskara, Mosthfa-ben-Tehmi, à la tête de son bataillon régulier et de 2 ou 3,000 cavaliers et fantassins des contingents, attaque sans succès le poste de Mazar’ran (Mazaghran), défendu par 123 hommes du 1°"Bataillon d'Infanterie légère d’Afrique. Après avoir, le 6 au matin, vainement tenté de donner l'assaut, le khelifa, découragé par l'inutilité de ses efforts, se retire honteusement, non sans avoir éprouvé des pertes considérables.

Vers la fin de mars de la même année 1840, voulant tenter la fortune du côté de l'Est, l’Émir envoie le khelifa El-Berkani attaquer Biskra avec son bataillon régulier, de l'artillerie et une nombreuse cavalerie. Bou-Aziz-ben-Gana, notre allié, se porte au-devant du khelifa avec du goum, et le défait complètement. Dans cette affaire, les Réguliers perdent 400 hommes, leurs bagages, leur drapeau et leurs tambours.

Le 12 mai, l’'Émir, à la tête de ses Réguliers et de nombreux contingents, est battu à la Tniïa des Mouzaïa : sa réserve, composée d'infanterie réeulière, est culbutée et presque entièrement anéantie par les baïonnettes de nos soldats.

Le 16, les Zouaves débusquent du bois des Zenboudj-el-Azara des compagnies de Réguliers qui y avaient pris position.

Le 20, au retour de la colonne expéditionnaire venant de Médéa, l’'Émir reprend l'offensive sur le même terrain que le 16, dès que notre mouvement de retraite se dessine. Les Réguliers occupent les contre-forts à gauche de la route; un autre corps d'infanterie régulière a pris position à droite sur les bords de la Cheffa. Après un combat très opiniâtre, les Réguliers sont rejetés dans la rivière, et notre arrière-garde, qui avait eu à lutter, dans une position désavantageuse, contre des forces supérieures aux siennes, peut, dès lors, gagner sans être inquiétée le col des Mouzaïa, où l’armée avait établi ses bivouacs.

Le 3 août, 2,000 fantassins et cavaliers des contingents et deux bataillons de Réguliers, conduits par l’'Émir en personne, attaquent la garnison de Médéa, campée sur le plateau de Msalla (1) pour y construire quelques retranchements qui doivent compléter la défense de la ville. L'ennemi est aussitôt chargé à la baïonnette, et mis en déroute après un combat très vigoureusement mené.

Le 29 du même mois, le général Changarnier, en retour du premier ravitaillement de Médéa, est vivement attaqué, à hauteur des Mines de

(4) Msalla, après le combat du 29 décembre 1840, fut appelée Plaleau-Ouzanneaux, du nom d'un lieutenant de Zouaves qui y avait glorieusement trouvé la mort.

cuivre, par deux bataillons de Réguliers aux ordres d’El-Berkani. Le général fait aussitôt filer en avant ses bagages et sa cavalerie, et, ayant massé son infanterie, il ordonne à ses tirailleurs de rentrer vivement dans la colonne. Cette apparence de fuite enhardit l'ennemi, qui se met imprudemment à leur poursuite. Lorsqu'il est bien engagé, le général fond sur lui à la baïonnette avec toute son infanterie, et le mène battant jus® qu’au bois des Oliviers en lui tuant une centaine d'hommes; le reste disparaît dans les ravins.

Le 18 septembre, le même général cherche à surprendre le khelifa Ben-Salem, qui,’ avec ses Réguliers, faisait le blocus de Ia garnison du Camp de Kara-Mosthfa. Parti de la Maison-Carrée, vers le soir du 17, avec 1,200 hommes d'infanterie et 400 Chasseurs à cheval, il tombe le lendemain au point du jour sur le khelifa, qui se jette en désordre sur la rive droite du Bou-Douaou. Le général Changarnier l’y poursuit, et l'attaque de front et par sa gauche au moment où il cherchait à prendre position. Les Réguliers sont mis en pleine déroute, et laissent 126 des leurs sur le champ de la lutte, ainsi que 11 prisonniers, 42 chevaux, des mulets et un tambour.

Le 27 octobre, au second ravitaillement de Médéa, le général Changarnier, qui commandait la brigade d'avant-garde, rencontre, au lac des Mouzaïa, deux bataillons de Réguliers qui, ne se souciant pas, sans doute, d'accepter le combat, se mettent précipitamment en retraite par les crêtes.

Le 29, l’arrière-garde est vivement attaquée par les Réguliers et les Kabils entre le bois des Oliviers et le Nadheur (1). Le général Changarnier, qui vient en prendre le commandement, repousse l’ennemi et le met en fuite, après lui avoir fait éprouver des pertes importantes.

Après cette série d’insuccès, l’'Émir avait abandonné la vallée du Chelef,avec ses troupes régulières, dans les premiers jours de novembre, et s’était porté de sa personne dans la province d'Oran.

Le 14 janvier 1841, le général de La Moricière, en route pour rentrer à Oran, rencontre le khelifa Mosthfa-ben-Tehmi, qui, dans la nuit du 13, avait quitté son camp sur le Sig, avec son bataillon régulier et quelques centaines de cavaliers, pour aller tenter un coup de main sur notre camp du Figuier. Il résulie de cette rencontre fortuite un combattrès vif, dans lequel le bataillon de Ben-Themi est sabré et presque entièrement détruit par notre cavalerie.

Nous allons enfin prendre une offensive sérieuse, et commencer contre Abd-el-Kader cette série d’expéditions qui nous mèneront, en le poursuivant, jusqu’au centre de la province d'Oran.

Le général Bugeaud, arrivé à Alger le 22 février

(1) Nadheur où Nadhor, point élevé d’où l’on peut regarder, observer, surveiller. Un grand nombre de hauteurs, de pitons portent ce nom en Algérie. Le Nadheur serait une sorte d’observatoire.

1841 en qualité de Gouverneur général, voulut commencer ses opérations offensives par le ravitaillement des places de Médéa et de Miliana. En conséquence, il part de Blida le 1° avril pour conduire, dans la capitale du Tithri, un convoi qu’il y verse le 3 sans avoir rencontré l'ennemi. Le 4, l’armée remonte au col pour aller chercher un second convoi au Haouch-Mouzaïa. L’arrièregarde, commandée par le général Changatnier, est vivement attaquée en queue par la cavalerie arabe, et à gauche par les Réguliers. Cette dernière troupe, prise en flanc par le 23° de ligne et les Gendarmes maures, et chargée de front par quelques compagnies que conduit le lieutenant-colonel d'État-major Despinoy, est promptement enfoncée, et fait des pertes considérables. Les Réguliers ne sont pas plus heureux à la queue de larrière-garde, où le 48° de ligne les repousse avec une grande vigueur.

Pendant que le Gouverneur général se portait sur Médéa par la Tniiet-el-Mouzaïa, le général Duvivier cherchait, dans les montagnes des Bni- Salah, un chemin qui le conduisit plus directement vers cette place. Mais il n’y trouvait, COmMme le général Changarnier, que des sentiers de chèvres dans un pays d’un accès extrèmement difficile. Au débouché des montagnes du côté de Médéa, il rencontre le khelifa El-Berkani à la tète d’un bataillon de Réguliers, qu’il met promptement en déroute.

Dans les premiers jours de mai, le général Bugeaud, au retour de son ravitaillement de la

garnison de Miliana, est attaqué par 10,000 Arabes ou Kabils, parmi lesquels on compte 12 ou 1,500 Réguliers. Au premier choc, ces derniers tournent les talons, les contingents s’enfuient, et nous passons.

A la fin de mai, pendant que le général Bugeaud, après avoir détruit la place de Takdimt, se retirait sur Mâskara, l’'Émir lance sur notre extrême arrière-garde 4,000 Kabils soutenus par 1,500 Réguliers. Ces forces, vigoureusement accueillies, n’insistent pas, et nous laissent le passage après avoir perdu du monde.

Dans la nuit du 21 au 22 octobre, les Réguliers de Mosthfa-ben-Tehmi tentèrent de surprendre le camp du général Bugeaud établi sur l’ouad Bni- Mniarin, entre Màskara et Sâïda: trois compagnies du 15° de ligne et deux de Zouaves se préci-

pitent sur les Réguliers et les mettent en déroute.

Nous retrouvons, dans les premiers jours de 1842, le khelifa Mosthfa-ben-Tehmi dans le sud de Mäskara avec 300 fantassins et 150 Spahis réguliers; 200 hommes gardent la famille d’Abdel-Kader à Takdimt, dont Ben-Klikah, l’ar’a des Zdama, a relevé les ruines.

Abd-el-Kader, qui avait été forcé de se jeter dans le Marok, reparaît le 20 mars 1842 sur le territoire de l'Algérie, et débouche sur la Thafna moyenne avec 1,500 cavaliers, dont 200 réguliers, et plus de 3,000 fantassins provenant des Bni- Znacen et de quelques autres tribus marokaines. Le général Bedeau s’avance vers la Skak, et se trouve, le 21, en face d’Abd-el-Kader. Les Maro-

kains se présentent d’abord avec une certaine apparence de résolution; mais ils tournent le dos dès les premières décharges. Les Spahis réguliers de l’'Émir, qui, nous l'avons dit, ne sont pas plus de 200, se conduisent seuls en gens de cœur, ils perdent le quart de leur monde.

El-Berkani n’est pas plus heureux, en décembre 1842, sur l’Ouarsenis, où il laisse un grand nombre de ses Réguliers.

En février 1843, nous retrouvons le bataillon régulier d’'El-Berkani suivant, sans succès, l’arrière-garde du colonel Saint-Arnaud jusquà quelques lieues de Cherchel.

Dans le courant de mai, le général Changarnier bat les Réguliers de Ben-Allal sur lPouad El-Fodhdha.

Le 16 mai, le duc d’Aumale surprend et attaque la zmala de l’Émir Abd-el-Kader à Thaguin avec 600 cavaliers, lui tue 300 Réguliers, lui fait 3,000 prisonniers, et lui prend quatre drapeaux, un canon et un immense butin.

A la fin de mai, contraint de s'éloigner des environs de Cherchel, El-Berkani va rejoindre Mohammed-ben-Allal au sud de lOuarsenis.

Le colonel Géry, qui commandait une colonne vers le bassin supérieur de l’ouad EI-Abd, dans la subdivision de Mâskara, est informé, le 21 juin au soir, que l’Émir est campé à Djidda, dans le pays des Haçasna, à quatre lieues de lui, ayant résolu de le surprendre dans cette position, le colonel s’y dirige dans la nuit, et tombe au point du jour sur le camp d’Abd-el-Kader.

Notre cavalerie et notre infanterie culbutent en un clin d'œil les défenseurs du camp ennemi. L'Émir perd, dans cette affaire, 250 hommes tués, 140 prisonniers et tous ses bagages.

Dans ce glorieux combat, qui ne nous coûta que 75 hommes tués ou blessés, nos soldats ramassèrent plus de 600 fusils sur le champ de bataille, et six drapeaux restèrent entre les mains des vainqueurs.

Le 22 septembre, le général de La Moricière, informé que l’Émir est campé aux Æebab (marabouths) de Sidi-loucef, chez les Haçasna, se porte aussitôt dans cette direction. Après une marche pénible dans un pays très difficile, sa cavalerie se trouve en face de l’ennemi, qui a eu le temps de lever son camp. L’Émir a avec lui un bataillon d'infanterie régulière et plus de 500 cavaliers. Bien qu’il n’ait que 350 chevaux, le colonel Morris n'hésite pas à prendre l'initiative de l'attaque, sans attendre notre infanterie, qui était encore fort en arrière.

Les Réguliers sont chargés par deux esca- | drons commandés par le capitaine de Cotte, et l’arrivée de l'infanterie française détermine la déroute des fantassins de l’Émir.

Abd-el-Kader perd, dans ce combat, son khelifa du Sahra occidental, Sid Kaddour-ben-Abdel-Baki, et six officiers de Réguliers.

Le 11 novembre de la même année, le colonel Tempoure, suivi de 500 hommes d'infanterie et de 500 chevaux, attaque, sur l’ouad ElI-Kheuchba, près de Sidi-Bel-Abbas, le khelifa Mohammed-

ben-Allal, qui, rejeté hors de l’Ouarsenis, cherchait, à la tête de deux bataillons de Réguliers et d’une nombreuse cavalerie, à faire sa jonction avec lPÉmir. La cavalerie ennemie est culbutée en un clin d'œil; pour la première fois, Pinfanerie régulière se forme en carré, et attend la charge de nos Chasseurs et Spahis. Ce carré ne présente bientôt plus qu’une masse confuse, informe, que nos cavaliers pénètrent et hachent à coups de sabre.

Ce combat coûte à l’Émir 400 fantassins ou cavaliers réguliers tués, 364 prisonniers et trois drapeaux. |

L’intrépide khelifa Ben-Allal (1), isolé de sa troupe, et reconnu à sa taie sur l’œil gauche, est chaudement poursuivi par le capitaine Cassaignolles et quatre de nos cavaliers; il leur fait subitement tête, décidé à mourir les armes à la

(1) Sid Mohammed-ben-Allal-ould-Sidi-Mbarek, dont nous avons souvent eu l’occasion de parler dans ce récit, appartenait à la famille du célèbre marabouth Sid Ali-ben- Mbarek, dont on remarque le tombeau à El-Koleïäa (Koléa). Ben-Allal, plus connu sous le nom de Sidi Mbarek, avait une taie sur l'œil gauche qui lui avait valu le suruom d’el- Aoueur (le borgne). Nous avons vu plus haut qu'il avait succédé, en 1837, à son oncle El-Hadj-Mohi-ed-Din-es-Sr'ir dans le commandement de Miliana.

Les Français rendirent à ce vaillant ennemi les honneurs funèbres dus au rang qu'il occupait parmi les siens, et, par ordre du Gouverneur général, son corps fut transporté à El-Koleïâa, où il fut déposé dans la sépulture de son illustre famille.

main. Dans cette lutte désespérée, il tue un brisadier de Chasseurs, démonte le capitaine Cassaignolles, et blesse un maréchal-des-logis. Une balle, :en lui traversant la poitrine, vient mettre fin à ce combat inégal; il tombe de cheval, et un spahis lui coupe la tête.

C’est ainsi que finit le plus actifet le plus brave des lieutenants de l’'Émir.

Après le combat du 11 novembre, qui avait vu tomber son premier lieutenant et anéantir les restes de son infanterie régulière, l’'Émir se trouva dans une situation extrèmement critique : abandonné par les tribus algériennes, il se tourna vers le Marok, et mit tous ses efforts à amener une rupture entre nous et les Marokains. Au commencement de 1844, l'Émir fit à Abd-er- Rahman, que nous décorons du titre d’empereur, des ouvertures directes pour une déclaration de guerre à la France, ouvertures que ce prince, qui se souciait peu de le voir entrer trop avant dans les affaires de son pays, accueillit très froidement. Par ses habiles manœuvres, l'Émir atteignit cependant son but, et, dès le mois d'avril, la guerre avec le Marok était devenue imminente. Le 22 mai, nous retrouvons l'Émir à Oudjda avec 300 fantassins réguliers et 500 cavaliers. Le 30, les Marokains, auxquels s’est joint Abd-el-Kader, viennent attaquer notre camp sur l’ouad El-Mouïlah. La cavalerie ennemie est taillée en pièces, et les fuyards sont poursuivis le sabre aux reins jusqu’à Oudjda.

Voyant la guerre allumée de fait entre nous

se

et les Marokains, Abd-el-Kader quitte Oudjda, quelques jours après le combat, avec sa poignée de Réguliers, et va fomenter un mouvement insurrectionnel sur nos derrières.

Pendant l’année 1845, l’Émir est traqué sans relâche par des colonnes mobiles organisées par le maréchal Bugeaud. La colonne légère du général Yusuf peut le joindre, le 25 décembre, près de Temda, et échanger quelques coups de fusil et de sabre avec ses cavaliers réguliers.

Le 7 mars 1846, le colonel Camou atteint Abdel-Kader dans le sud du Tithri, et lui tue 150 cavalier réguliers.

Le 13 du même mois, le général Yusuf surprend le camp de l’Émir à Gouïga, au sud du lac Zar”’ez, lui tue 70 cavaliers réguliers, et lui enlève ses bagages et 800 mulets.

Le colonel Renault se met à la poursuite de lÉmir, qui s’est jeté dans le Sud, il arrive le 4er juin à Chellalet-edh-Dhahrania au moment où l'Émir venait de quitter cette localité, et tue une soixantaine d'hommes de ce kseur qui avaient voulu opposer quelque résistance; le colonel s’avance ensuite jusqu’à El-Abiadh-Sidi-Ech- Chikh, où se sont refugiés Abd-el-Kader et les quelques Réguliers qui lui restaient. Il s'éloigne et rentre par Figuig sur le territoire marokain.

Il ne reste plus de l’infanterie régulière de l'Émir que les 3 ou 400 hommes qui gardent sa deira (1). Dans la nuit du 24 au 25 avril 1846, ces

(1) Diminutif de dououar.

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fantassins massacrent, sur l’ordre de Mosthfabén-Tehmi, 187 des prisonniers français qui étaient tombés entre les mains d’Abd-el-Kader.

Les officiers, el quelques soldats attachés à leurs personnes furent seuls épargnés; deux autres parvinrent à s'échapper et à gagner nos postes-avancés.

Au printemps de 1847, l'Émir, qui s’est réfugié au milieu des tribus kabiles du Rif, est menacé par les troupes marokaines, conduites par Moulaï-Hachem, neveu du Sultan du Marok. Abd-el- Kader surprend l'ennemi la nuit dans Son Camp, et ses Spahis réguliers le mettent en pleine déroute.

Cette victoire relève un instant les affaires de l'Émir.

Dans la nuit du 11 au 12 décembre, Abd-el- 4 Kader, traqué par les Marokains, tente sur leurs camp, avec un millier de Réguliers qui lui res- ; tent, une entreprise qui ne réussit pas. Il perd, 4 dans cette tentative, 150 de ses fidèles et vail-4 lants guerriers |

Après la dite du 12, Abd-el-Kader, toujours . poursuivi par les Marokains, se porte avec tout son monde et sa deira sur les bords de la Mou-M louïa. Il en effectue le passage le 21 sous le feua de l'ennemi. Dans cette affaire, qui devait être la 4 dernière de leurs journées de poudre, les débris de ses Réguliers se conduisent admirablement: | ils couvrent la retraite de l’'Émir déchu avec un dévouement sublime, ne laissant aux mains des | Marokains que les cadavres des hommes intré- ;

pides qui sont tombés avec le drapeau de la nationalité arabe.

Abd-el-Kader, qui vient de perdre ses derniers Réguliers et ses meilleurs cavaliers, reparaît sur le territoire français; mais, cette fois, c’est pour se remettre entre les mains du généreux ennemi contre lequel il a combattu pendant quinze années.

C’est ainsi que finissent ces fameux Réguliers que, pendant douze années, V’Émir nous opposa avec si peu de succès. On ne peut s'empêcher d'admirer la constance, la fidélité, la merveilleuse résignation de ces malheureux, qui paraissaient voués fatalement à la baïonnette de nos fantassins ou au sabre de nos Chasseurs, et que nous retrouvons toujours devant nous malgré leur certitude de la défaite. Ceux qui survécurent aux désastres des dernières années du gouvernement d’Abd-el-Kader passèrent dans les rangs de nos troupes indigènes, et jamais nous n'avons eu ni de plus braves, ni de plus fidèles serviteurs.

Nous allons reprendre le récit des faits de guerre auxquelles prirent part les Bni-Salah et les Réguliers établis sur le territoire de ces montagnards.

Suite des affaires de guerre entre les Français et les Beni- Salah. — Combat et défaite des Réguliers sur l’ouad Sidi-Radhouan, — Attaque d’un convoi sous Blida, et nouvelle défaite des Réguliers des khelifa El-Berkani et Môhammed-ben-Allal. — Occupation de la Koudiet- Mimich, — On y établit un blockhaus. — Tentative infructueuse du khelifa Mohammed-ben-Allal pour reprendre cette position. — La nuit des dos de chameaux. — Deux mois d’affaires de sang autour de Blida. — Attaque de nuit du blockhaus de louad Sidi-El-Kbir.

Nous avons vu plus haut combien l’insolente bravade du bataillon d’El-Berkani manœuvrant, le 7 décembre 1839, en vue du Camp-Supérieur, avait exaspéré la malheureuse garnison de ce poste. Nous nous rappelons que, ne pouvant contenir son indignation, elle s'était spontané-

ment et sans compter ses ennemis, précipitée sur ses faisceaux pour courir Sus à ces imprudents Réguliers, et que ce ne fut que sur les ordres formels du Commandant supérieur du camp, qu’elle ajourna à une meilleure occasion la lecon qu’elle brûlait de leur donner.

Cette occasion ne se fit pas attendre longtemps. El-Berkani, que son échec du 20 novembre 1839 n'avait pas corrigé, voulut de nouveau tenter la fortune sur le terrain même où elle l'avait si mal traité. Le 14 décembre de la même année, ses huit compagnies de Réguliers, aux ordres de l’ar’a El-Hadj-Mahammed-el-Ammali, descendent, avant le jour, suivies d’un nombre considérable de Kabils, de leur camp des Bni-Salah, et vont prendre position à hauteur de Mered, entre Sidi-Radhouan et le haouch El-Abziza, sur le passage d’un convoi que le général Rullière devait conduire de Bou-Farik à Blida. Prévenu dès la veille par ses biaäin (espions) de l'importance de ce convoi, que les garnisons du Camp-Supérieur et de Blida, à bout de ressources, attendaient avec impatience, et renseigné sur les forces qui doivent l’escorter, El-Berkani à pu prendre d'avance ses dispositions, et mettre de son côté la plus grande somme de chances de succès.

Les Spahis réguliers de ce khelifa, et trois ou quatre cents cavaliers hadjouth et autres ont été placés en arrière des bouquets de bois de Mered, les Kabils et la plus grande partie des Réguliers se sont embusqués, sur le passage du convoi,

dans les broussailles dont la plaine était alors couverte, et dans le ravin des Bni-A77a : ils attendent, rasés comme des panthères, et avec une patience féline, le moment de se précipiter sur lennemi. Trois compagnies d'infanterie régulière sont restées en réserveembusquées derrière un pli de terrain boisé.

Le convoi est signalé vers neuf heures du matin; il s’avance lentement dans la plaine, dont les chemins ne sont encore qu’ébauchés. Une compagnie d'infanterie et un peloton du 1° de Chasseurs d'Afrique forment l'avant-garde. Tout est Silence autour du convoi, qui paraît noyé dans un océan de broussailles; on n’entend guère que les jurons excitatifs etles claquements du fouet des conducteurs des prolonges, lesquelles, à chaque pas, Se trouvent empêtrées dans un sol détrempé par les pluies de la veille. De temps à autre, l’avertissement de : « Doucement, la tête! » ou de : « Serrez! serrez, la queue! » atteste des difficultés de la marche. Nous avons là un millier d’hommes du 2° léger et quatre cents cavaliers du 1°" de Chasseurs d'Afrique.

L’avant-garde, qui précède le convoi de cinq ou six cents mètres, vient de dépasser le bouquet de bois du haouch El-Abziza; elle s’éclaire à une petite distance de chaque côté de la route. Rien annonce la présence de l'ennemi. On s’en étonne dans la colonne française; car on sait d'expérience qu’il n’est pas dans les habitudes des Hadjouth de laisser passer un convoi sans le harceler. Quant à l'infanterie régulière et aux

FETE FROPPARE RUES

Kabils, ils n’oseraient plus pousser la témérité jusqu’à s’aventurer en plaine à une pareille distance de leurs montagnes.Dans cette conviction, nos éclaireurs ne poussent guère leur reconnaissance au-delà de deux cents mètres sur les côtés du chemin que suit le convoi.

Un coup de feu se fait entendre; à ce signal (car c'était un signal), trois mille têtes apparaissent subitement au-dessus des broussailles ; des hurlements épouvantables accompagnent une fusillade qui, heureusement, fait plus de bruit que de mal à nos soldats. L’avant-garde revient aussitôt de la surprise que lui a causée cette brusque apparition de l'ennemi; elle est formée, nous l’avons dit, par le 2e léger et le 1°" de Chasseurs d'Afrique, que les cris n’effraient plus guère ;.elle se replie en bon ordre sur la colonne, qui s’est arrètée aux premiers coups de feu et qui a pris des dispositions de défense. Une nuée de fantassins et de cavaliers arabes entourent bientôt le convoi, la mitraille les fauche en même temps que les broussailles de jujubiers sauvages derrière lesquels ils tiraillent; nos petits fantassins tiennent bon; ils chargent leurs armes avec calme et ne tirent qu’à coup sûr.

L’ennemi ne fait pas de progrès. Les Spahis rouges d’El-Berkani et sa réserve de Réguliers, impatients sans doute de prendre part à la lutte, quittent leurs embuscades et arrivent, les cavaliers en bondissant, et les fantassins en courant, sur les défenseurs du convoi, « A nous, enfants, ces braillards-là !... Sabre! » s’écrie le comman-

NOR PRE ETS

er AD

dant des Chasseurs en leur montrant les Réguliers. Quatre cents lames avides de sang sortent de leurs fourreaux de fer en grinçant, et décrivent au-dessus de la têle des cavaliers cette terrible courbe chargée d’éclairs annonçant la foudre. Au commandement de : « Chargez! » les chevaux, qui ont compris, se lancent, guidés par l’odeur de la poudre, au-dévant des Réguliers, qui ont fait halte, et qui essaient de se former pour résister au choc de la cavalerie. Rien ne peut arrêter l’élan fougueux des merveilleux chevaux de nos Chasseurs; pour eux, il n’est point d'obstacles : les broussailles sont éventrées ou sautées; ils vont droit devant eux; les ronces écrivent leur résistance en raies sanglantes sur leurs poitrails et sur leurs flancs.

Les trois compagnies de Réguliers se sont massées dans une petite clairière close de jujubiers sauvages et de genêts; les Chasseurs sont à trois cents mètres, et les rangs des äskeur (fantassins) ne sont pas encore complètement formés ; il n’y a pas un moment à perdre. La compagnie de la tête, instinctivement et sans commandement, a fait sur les Chasseurs un feu sans effet; les Réguliers n’ont pas le temps de recharger leurs armes : les cavaliers sont sur eux; ils pénètrent comme un coin de fer dans leurs masses confuses, et pointent au cou nu et au flanc de ces malheureux Réguliers, qui tombent en maudissantle Chrétien. Quelques-uns essaient de se défendre à coups de crosse de fusil; mais, pressés, serrés les uns contre les autres, ils ne

peuvent abattre leurs armes sans risquer de briser la tête de l’un des leurs. Dans sa rage désespérée, un àskri s'accroche de ses dents à la jambe d’un Chasseur, qui ne parvient à lui faire lâcher prise qu’en lui faisant sauter la cervelle.

Le champ de la lutte ne présente bientôt plus qu’une cohue, un pêle-mêle, un gâchis effroyable, un fouillis de jambes d'hommes et de chevaux piétinant dans le sang, de bras qui s’élèvent et qui frappent. Une forte odeur de boucherie vous prend à la gorge et vous exalte; hommes et chevaux sont au même diapason de soif de carnage; l’âme de l’homme et instinct de la bête ont fait fusion; c’est le même enthousiame, la même ardeur, la même frénésie. Chez le cavalier comme chez sa monture, les yeux s’injectent et se veinent de sang, les narines se dilatent et frémissent. L'homme est là dans son milieu; il peut tuer tout à son aise; la vue et l’odeur du sang l'ont grisé, et la vérité est au fond de toutes les ivresses. C’est donc bien là l’homme vrai, tel qu'il est, avec ses instincts de destruction, de destructivité, comme aurait dit le phrénologiste Spurzheim. Heureusement que ces instincts ne sont pas mauvais d’une manière absolue; que c’est le but ou le mobile qui les fait qualifier de nobles ou d’ignobles, et que ce sont toujours de sublimes instincts quand ils sont ruolzés par la gloire et par l'amour dela Patrie.

Enfin, les Réguliers, foulés, roulés, piétinés sous les pieds des chevaux, s’échappent comme

ils peuvent dans les buissons, en laissant sur le champ de bataille des armes, des équipements, des mezoued (sacs à effets et à provisions), des chachias, des caisses de tambours, et plus de cent cadavres.

Les Chasseurs poussent la charge jusque sur l’ouad Bni-Azza, dans lequel ils culbutent tout ce qui fuit devant eux.

Le convoi, qui a parqué, supporte tout l’effort de l'attaque des Réguliers et des Kabils, que son escorte maintient cependant à distance avec son artillerie et le feu de son infanterie. Les Hadjouth et les Spahis d’El-Berkani, fort maltraités par le 2e léger dès le commencement de l’action, ont disparu dans l’ouest. Les Chasseurs peuvent donc s’occuper des fantassins, qui continuent de harceler le convoi avec acharnement. En un clin d'œil, ils bousculent et culbutent cette foule hurlante qui, se voyant abandonnée par sa cavalerie, lâche définitivement prise, et s’enfuit en désordre dans la direction de l’ouad des Bni-Azza. Nos cavaliers précipitent ce mouvement de retraite en sabrant les fuyards, qu’ils poussent, la pointe aux reins, jusqu’au blockhaus des Oulad-Tàich.

Débarrassé de l’ennemi, le convoi se remet en marche. Il entre toutentier, vers onze heures du matin, dans l’enceinte du Camp-Supérieur, où il est acclamé par la garnison qu’il vient ravitailler.

Ce brillant combat coûte aux Réguliers trois officiers et deux cents hommes tués.

Après avoir déposé une partie de son charge-

ment au Camp-Supérieur, le convoi devait, le lendemain matin, verser le reste à Blida et reprendre le chemin de Bou-Farik.

Le général Rullière avait lieu de supposer que la lecon qu’il venait de donner aux Réguliers et aux Kabils l'en débarrasserait pour quelque temps, et il comptait pouvoir diriger sans obstacle son convoi sur Blida. Il n’en fut pas ainsi: le lendemain, 15 décembre, avant le jour, les deux bataillons réguliers, et-un grand nombre de fantassins des contingents kabils étaient descendus des Bni-Salah, et avaient pris position, entre le Camp-Supérieur et Blida, sur le chemin que devait suivre le convoi. Leur droite s’appuyait un peu au-delà du point où s’éleva plus tard le corps-de-garde du Parc à fourrages; les Spahis réguliers et les Hadjouth tenaient la gauche de leur infanterie; ils avaient mis pied à terre dans les figuiers et les broussailles qui couvraient alors la plaine d’'EI-Hamada (1). Quelques centaines de Kabils étaient, en outre, embusqués en arrière du corps principal, dans les orangeries qui enveloppaient le côté nord-ouest de Blida.

Le convoi quitte le Camp-Supérieur à sept heures du matin, à peine a-t-il parcouru sept ou huit cents mètres, que son avant-garde est brusquement attaquée par une ligne de Réguliers et de Kabils déployés en tirailleurs. Le général s’arrête et dispose à la hâte quatre petites colonnes, dont

(1) Le Champ-de-Mars actuel.

l’une est fournie par le Camp-Supérieur; sa garnison, qui n’a pas oublié la bravade du 7 décembre, a demandé instamment à concourir, pour sa part, à l’attaque contre les Réguliers. Les colonnes sont lancées; deux d’entre elles ont pu se glisser, à la faveur des arbres et des broussailles, sur les derrières de l'ennemi etle tourner. Voyant leur ligne de retraite compromise, les fantassins ne tiennent pas, et se dispersent fusillés sans pitié par notre infanterie. Le centre, 3e sentant isolé, est promptement balayé et rejeté dans les jardins, ou quelques Réguliers, embusqués derrière les murs en pisé qui servent de divisions aux propriétés, essaient vainement de faire tête à nos soldats, qui les poursuivent opiniâtrement. Deux ou trois cents Réguliers, qui cherchaient à se glisser entre le Camp-Supérieur et le convoi, se heurtent à la colonne fournie par ce camp. Sans leur donner le temps de se reconnuitre, ce détachement, composé de quatre compagnies du 24 de ligne, fond sur eux à la baïonnette. Au bout de quelques minutes, cent Réguliers percés de coùûps gisaient sur le sol, et les autres fuyaient à travers les jardins en abandonnant leurs armes. Cette attaque du 24° avait été si rapide et si impétueuse, que ses quatre compagnies n’avaient pas perdu un seul homme.

Le terrain étant déblayé, le convoi se remettait en marche : une demi-heure après, il entrait dans Blida par Bab EI-Kebour.

Le même jour, vers midi, l’escorte du convoi reprenait le chemin de Bou-Farik, où elle arri-

vait après un petit combat d’arrière-garde qui coûta encore quelques hommes aux Kabils.

Nous avons vu que, depuis les derniers jours d'octobre, les Bni-Salah ne cessaient d’inquiéter Blida et sa citadelle, en se postant sur les pentes et les mamelons les plus voisins de la ville, d’où ils tiraient sur tout ce qui Se montrait dans les rues ou dans l’intérieur des ouvrages qui défendaient la ville haute. A l’époque dont nous parlons, les Bni-Salah s’établissaient volontiers sur la Koudiet-Mimich, qui commande le front sud de la place : à l’affüt pendant tout le jour sur ce point, ils faisaient feu soit sur les habitants indigènes, soit sur les Français appartenant à la garnison qui passaient à portée de leurs fusils. Cette tiraillerie était certainement plus agaçante que meurtrière; cependant, on reconnut qu’il serait bon d'y mettre un terme, et l’on décida l’occupation du mamelon. Né

Par une nuit sombre, on y transporta un blockhaus dont on défendit les approches par un retranchement. Au jour, les Bni-Salah trouvèrent la place prise. La garnison du blockhaus les prévint qu'il était habité en leur envoyant quelques balles qu’ils ne parurent pas se soucier dattendre.

La perte de Mimich fut très sensible au khelifa Ben-Allal; aussi, résolut-il, un jour, de reprendre cette position. En conséquence, il fit venir de Par-senal de Médéa deux pièces de 4 qu’il mit en batterie sur la Koudïet-Baba-Mouca, située à 500 mètres au sud du blockhans de Mimich, et dans une

position dominante. Cette fhobbana (batterie), dont on voit encore la trace, fut établie sur la rive gauche de l’ouad Es-Semmar, dans le jardin de Mouça-ben-Mohammed. Le 18 décembre 1839, Ben-Allal, qui comptait fort sur les effets désastreux de cette artillerie, ouvrit son feu, dès le matin, sur le blockhaus de Mimich et sur la ville. Pendant les quelques jours que dura cette canonnade, les thobdjia (artilleurs) de Ben-Allal n’eurent que de médiocres succès : d’abord, ils laissèrent le blockhaus de Mimich parfaitement intact; il parvinrent cependant, le quatrième jour, à casser la jambe à un bourriquet qui traversait la citadelle.

La garnison et les habitants de Blida riaient beaucoup des canonniers de Ben-Allal, et chaque projectile était accueilli par une immense clameur de bienvenue très désobligeante pour des gens qui avaient la prétention de disposer de la foudre. Cependant, comme il pouvait se faire qu’un coup de maladresse amenât un accident, le général Duvivier fit monter, par une nuit pluvieuse, deux pièces de canon sur le mamelon de Mimich dans le but d'imposer silence à lartillerie de Ben-Allal. Au bout de quelques coups, lune des deux pièces du khelifa était égueulée, et l’autre gisait sur le dos démontée et hors de service. Cette expérience parut concluante à Ben-Allal, et Blida, qui en fut quitte pour deux ou trois boulets dont on voit encore la marque dans la rue Kaïd-Dira, put dès lors dormir en paix.

Le 19 décembre, le Camp-Supérieur fait une sortie pour approvisionner le blockhaus de ’ouad Sidi-El-Kbir. Les Réguliers et les Kabils, qui se sont embusqués dans les jardins en avant de ce poste pour s'opposer à son ravitaillement, sont battus et culbutés dans la rivière.

Le 24, la garnison de ce blockhaus, ravitaillée tous les cinq jours, manque complètement d’eau et de vivres; le Camp-Supérieur, après un combat dans lequel les Kabils ont encore le dessous, parvient, le 25 au matin, à y faire entrer les vivres dont ce poste a besoin.

Le même jour, à trois heures du matin, 300 hommes partent du Camp-Supérieur pour escorter un convoi de sept prolonges dirigé sur Blida. Chaque homme porte, en outre, une botte de foin sur son dos pour ravitailler cette place en fourrages. Ce détachement réussit à jeter son convoi dans Blida sans avoir été aperçu par lennemi. Malheureusement, il n’en est pas de même au retour : les Réguliers et les Kabils, cachés dans les broussailles et dans les masures à demi ruinées d’Ez-Zraïfia (1), tombent sur l’escorte du convoi et lui mettent quinze hommes hors de combat.

Nos soldats, qui savent trouver le rire même au fond des plus sérieuses misères, désignèrent cette affaire sous le nom de La nuil des dos de

(4) Faubourg de l’ancienne Blida, entre la porte Es-Sebt | actuelle et les Zenboudj de Sidi-Tâkoub (le bois des Oli- M viers).

chameaux, à cause de la botte de foin dont on avait chargé leurs dos.

Chaque jour, pendant le mois de décembre 1839 et celui de janvier 1840, amenait son combat autour de Blida; les Réguliers et les contingents, malgré les sévères leçons que leur donnaient nos soldats, ne cessaient d’inquiéter les garnisons du Camp-Supérieur et de Blida, ou les détachements que les besoins du service appelaient à circuler entre ces deux points : hier, ils. ont attaqué un convoi; aujourd’hui, ils s’embusquent sur le passage d’une garde qui va en relever une autre; demain, ils tomberont sur les travailleurs employés aux travaux de guerre autour de Blida. C’est une alerte continuelle, un qui-vive incessant. Le matin, avant le jour, lennemi s’annonce en attaquant Bab Es-Sebt, qu’il faut aller dégager; plus tard, c’est un détachementaux prises avec des cavaliers des Hadjouth, et qui demande instamment du secours, ou bien, c’est un convoi qui devrait être arrivé, et dont on est sans nouvelles. C’est un blockhaus qui manque de vivres ou de munitions; c’est un courrier qu’il faut escorter de Blida à Bou-Farik : vite, trois ou quatre cents chevaux pour être à peu près assuré que la dépêche arrivera à destination. Tous les jours, si les garnisons de Blida et du Camp-Supérieur ne veulent mourir de soif, elles devront prendre les armes pour: aller rétablir le cours du canal de dérivation obstrué ou détourné par les Bni-Salah. Pendant tout ce mois de décembre, chaque goutte d’eau que

burent nos soldats leur coùûta une goutte de sang!

Dans ces rencontres, ces surprises, ces embuscades, ces attaques de nuit, nous laissions toujours quelques-uns de nos braves troupiers, et le mal que nous faisions à l'ennemi ne pouvait être une suffisante compensation. Dans les attaques générales, celles qui exigeaient des combinaisons, nous avions toujours le dessus; mais dans les affaires de coup d’épingle, de tracasseries, de guet-à-pens, d’embüches, nous perdions toujours beaucoup de monde, et cela d'autant mieux que, nous le répétons, la prudence n’a jamais été une vertu française, et que nous manquons à peu près absolument de cette patience féline qui est indispensable dans ce genre de guerre.

Nous avons dit, au commencement de celivre, la belle résistance que fit, dans la mémorable journée du 25 décembre, la garnison du blockhaus de Pouad Sidi-El-Kbir, et le glorieux combat que livrèrent aux Réguliers et aux Kabils des contingents les troupes de Blida et du Camp- Supérieur accourues au secours de cette garnison. Nous avons raconté la formidable attaque du 28 janvier 1840, qui se termina d’une manière si funeste pour ces mêmes adversaires dans les Zenboudij de Sidi-Iäkoub. Il ne nous reste plus à nous occuper que de quelques affaires qui eurent lieu entre les garnisons de Blida et du Camp- Supérieur et les bandes ennemies établies dans les Bni-Salah.

Nous allons d’ailleurs être en mesure de prendre l'offensive, et l’infanterie régulière, appelée par l’'Émir à la défense de la route de Médéa, abandonnera définitivement ses camps au-des-

sus de Blida pour suivre la fortune désormais

décroissante de son sultan.

Renonçant aux attaques de vive force, qui leur réussissaient si peu, les Réguliers firent, dans les premiers jours de février 1840, une seconde tentative sur le blockhaus de l’ouad Sidi-El Kbir. Six cents fantassins, pris parmi les hommes de bonne volonté, descendirent des Bni-Chebla (1), à la tombée de la nuit, par la Koudiïet-Aameurou-Ammar, et vinrent en silence entourer la redoute dans l'intention d’en surprendre la garnison. Ils avaient pu traverser la rivière vis-à-vis de la koubba de Sidi-Iäkoub, et se glisser, à la faveur des berges escarpées de la rive droite, jusqu'aux abords du poste, sans y donner l'éveil.

Tout était silence autour du blockhaus, qui se dessinait vaguement dans les ténèbres d’une nuit pluvieuse, et qui ne se révélait que par les lignes de lumière marquées par ses créneaux. On y entendait de temps à autre, venant de l’intérieur, un gros et franc rire provoqué, sans doute, par le récit, en langage rabelaisien, de quelque bon vieux conte, bien gras, bien épicé, dit par le loustic de l’escouade avec cette saveur, cette rondeur gauloise dont on ne retrouve plus de trace qu’au bivouac ou aux soirées de la chambrée.

(1) Fraction des Bni-Salah.

Cependant, depuis quelques instants, l’attention de la sentinelle avait été attirée par des bruits vagues et insolites qui se produisaient dans la rivière; il lui semblait entendre le gravier grincer sous la pression des pieds, et les branches des nérions {tourmentées, courbées comme par le passage de quelques corps étrangers au travers de leurs (ouffes, se redresser en fouettant l'air; parfois, c’était le tintement du fer heurtant le fer. Nous l’avons dit, la nuit était sombre et pluvieuse; la sentinelle cherchait en vain à pénétrer les ténèbres, épaisses, ce soir-là, à les prendre avec la main; toutes ses facultés s’étaient concentrées dans la vue et l’ouie; elle ne découvrait rien, mais elle sentait qu'il se passait quelque chose d’extraordinaire autour du poste. Un bruit sifflant, comme celui que produiraient des chuchotements, se fit entendre au-dessous d'elle, et une ornbre noire lui sembla se mouvoir à quelques pas de la redoute. A tout hasard, le factionnaire arma son fusil, ajusta dans la direction de l'ombre, fit feu et rentra dans le blockhaus.

La lueur de léclair fit miroiter les baïonnettes 4 des Réguliers, qui, se voyant découverts, se pré- 4 cipitèrent dans les fossés de la redoute avec de 4 grands cris que répétaient les échos de la montagne. Mais le poste était prévenu; ses défen- 4 seurs furent bientôt, le doigt sur la détente, aux créneaux et aux mâchicoulis. Dès que l’ennemi 4 aborda la redoute, il fut accueilli par une fusillade 4 qui, bien qu’exécutée presque au juger, n’en produisit pas moins un effet terrible dans les

masses qui Se ruaient à l’assaut du retranchement.

Une grande partie de la garnison du Camp- Supérieur était sur pied; six compagnies furent immédiatement lancées dans la direction du blockhaus. Les Réguliers, qui ne se souciaient sans doute pas de les attendre, renoncèrent à leur attaque, et se retirèrent précipitamment dans la montagne, en laissant quarante-cinq cadavres des leurs autour de la redoute.

Les fantassins réguliers, secondés par les Bni- Salah, tentèrent, vers la fin de ce même mois de février, une dernière attaque qui avorta comme les précédentes.

Leur but était enlèvement d’un convoi assez considérable qui devait être dirigé du Camp-Supérieur sur Blida. Les deux bataillons d’infanterie régulière et les Kabils s’'embusquèrent, à la pointe du jour, dans les figuiers de Barbarie qui couvraient alors notre Champ-de-Mars d’aujourd’hui. Mais la garnison du blockhaus de Mimich les ayant aperçus, prévint, par un signal Convenu, le Camp-Supérieur et Blida du danger qui menaçait le convoi. Sa mise en route fut ajournée, et les Réguliers, las de les attendre, repassèrent la rivière, et remontèrent, pour ne plus reparaître autour de Blida, dans leurs campements des Bni-Salah, qu’ils évacuèrent, du reste, quelques jours après cette infructueuse tentative.

A partir de cette époque, le rôle militant des Bni-Salah se borne à fournir leur part de contin-

cents à leurs voisins les Bni-Msàoud, les Ouzra et les Mouzaïa. Par l’établissement, en juillet 1840, d’un poste permanent à Tala-Izid, nous devenions, d’ailleurs, maîtres de la partie habitable de leur pays. Enfin, privés désormais de tout point d'appui par la soumission des Mou- Zaïa, des Soumata, voire même des turbulents Hadjouth, etredoutant la visite prochaine de nos colonnes, les Bni-Salah se décidèrent, dans les premiers jours de juin 1842, à suivre le sage exemple de leurs voisins en apportant leur soumission au colonel Gauja, qui commandait alors à Blida.

À présent que nous avons épuisé la série des principales actions de guerre auxquelles prirent part les Bni-Salah, nous allons, en continuant l'ascension de leurs montagnes, achever l'étude de cette tribu kabile et du pays qu’elle habite.

Les Kabils en général, et les Bni-Salah en particulier, —

Une marabouthe, — Les mœurs kabiles. — Ascension du pays des Bni-Salah, — Description de son premier étage. — La Kheloua de Sidi Abd-er-Rahman. — Le vagabondage de la terre. — Un chien kabil. — Notre guide El-Misraoui. — Le Chacal et le Hérisson.

qu’on nous crût sur parole, que les Berbers ou Kabils constituent la population aborigène de l'Afrique septentrionale, et que ce n’est que, soulevés par le flot des invasions romaines et arabes, qu’ils ont été transportés sur les crêtes, et dispersés sur toute la côte barbaresque en îlots plus ou moins considérables, n'ayant conservé

| Nous avons dit plus haut, sans exiger pourtant l ñ se te

de leur communauté d’origine que l’unité de lan-

oage, particularité suffisante, d’ailleurs, pour établir la parenté entre toutes les tribus Kabiles.

Ce morcellement ne fut cependant pas sans influence sur la langue berbère : les besoins du commerce amenèrent des relations entre les montagnards et les populations qui vivaient immédiatement au-dessous d’eux, c’est-à-dire à une altitude inférieure à celle où ils habitaient, et la kbailia (langue kabile) dut, à ce contact, perdre considérablement de sa pureté; c’est, en effet, ce qui arriva. Le langage des divers envahisseurs déteignit sur celui des Berbers, lequel finit, en s’altérant, par former quatre dialectes principaux différant assez entre eux pour ne pas être COm-4 pris de tous les individus appartenant aux di-4 verses agglomérations kabiles.

Cette altération dont nous parlons fut surtout sensible chez les Kabils qui, ramenés, pour quelque cause que ce soit, sur les premiers étages des montagnes, eurent des rapports de tous les jours avec les maîtres de la plaine. Chez ceux-là, l'arabe domine, et la langue kabile n’y est pluss guère parlée que par les femmes, — les jeunes, — | qui, jamais, ne descendent de leurs montagnes A

Les Bni-Salah du versant septentrional appar tiennent à la catégorie dont il vient d’être ques tion. Bien qu’ils rougissent presque d’être Kabilsi ils prétendent, néanmoins, parler la senatiai west-à-dire le dialecte en usage parmi les tribuss habitant les montagnes situées à l’ouest du mé | ridien d'Alger; mais il n’est plus guère que leurs noms de lieux qui soient restés kabils, et, encoress

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