‹ Blida, récits selon la légende, la tradition & l'histoireChapitre 26 sur 41 · EL · texte numérisé non relu

EL

en trouve-t-on quelques-uns qui sont formés par laccouplement des langues berbère et arabe. Les causes de cette arabisation des Bni-Salah sont dans l’habitude que, de 1830 à 1840, ces montaonards avaient prise de se mêler peut-être un peu plus qu’il ne convenait des affaires de la ville, et dans la fréquentation de ses marchés, où ils apportaient les maigres produits de leurs montagnes. Il se pourrait bien aussi que, séduits par les splendeurs de notre civilisation qu’ils voyaient miroiter à leurs pieds, ils n’eussent pu résister à la tentation de voir cela de plus près.

Si la plupart des Bni-Salah se sont arabisés par le langage, ils ont, au moins, conservé toutes les marques caractéristiques qui distinguent le Kabil : ils sont pauvres, sobres, gratteurs et tourmenteurs de terre pour un gain minime; ils sont sales, gourmands d'huile, fous d'argent, avares, usuriers, finauds, positifs, braves sur leurs pitons, peu religieux et médiocrement fanatiques; on leur reproche d’avoir toujours manqué de zèle pour le djahad (guerre sainte) (1), et d’être restés sourds trop souvent aux appels des cherifs et à ceux des collecteurs de contributions. Comme tous les gens logés haut, ils ont jadis fort aimé leur indépendance, bien que ceux qui habitaient les premiers étages de leurs montagnes fussent mal placés pour ia faire respecter, et nous savons qu’au temps des

(1) L'insurrection de 1871 n'avait rien de religieux; elle était entièrement politique.

LS

Turks, ceux-là essayèrent quelques résistances dont ils payèrent toujours les frais.

L'existence du Salhi est, comme celle de tout Kabil, terre à terre, sans poésie, sans grandeur. Tout entier aux intérêts mesquins qu’il poursuit, sans cesse courbé sur le sol ingrat qui lui boit ses sueurs, et qui ne donne qu'après s’être fait longtemps prier, le Salhi manque absolument de cette richesse d'imagination que possède à un si haut degré l’Arabe des plaines, et surtout celui des grands espaces sahriens. Aussi, chez le Kabil, absence complète de ces poétiques légendes qui sont l’histoire de l’enfance des peuples; point de ces merveilleux récits bâtis sur la guerre et sur l'amour; point de ces splendides et glorieux souvenirs dont S’enorgueillissent tant les Arabes; point de ces brillantes fantazias qui font tant valoir et le cheval et le cavalier. Là où il n’y a ni hauts-faits, ni éclatantes actions de guerre à conter, il ne saurait y avoir ni bardes, ni trouvères. En effet, sur quelle corde chanter les faits et gestes d’un peuple à pied, d’un peuple sans passé, qui combat à coups de bâton pour économiser sa poudre, qui élève au rang d’épopées des querelles de piton à piton dont le but est la conquête d’une takhabit (jarre) d'huile ou d’un ésaitous (sac de peau) de figues, et qui n’inscrit au livre de ses fastes que les années abondantes en glands ou en olives? Non, la poésie n’a rien à faire Chez ce peuple mollusque qui, rivé à son 4 rocher, se drape depuis des siècles dans les 4 mêmes bernous huileux et dans la même crasse,

chez ce peuple qui n’attend pas son ennemi, et qui ne l’a jamais vu qu’à longue portée de fusil; chez ce peuple, enfin, qui, dans tous les temps, a puisé sa force bien plutôt dans la nature de Son pays que dans la valeur de ses enfants!

Nous ne voulons cependant pas refuser aux Kabils — c’est ce qui nous réconcilie avec eux — une certaine dose de patriotisme, et ce n’est pas sans émotion que nous nous rappelons un mot qui eut fait honneur à un citoyen de l’ancienne Rome. C'était le 24 juin 1857; la division Renault quittait le pays des Aït-Iraten pour aller soumettre à leur tour les Aït-Yenni; nous traversions un village des Irdjen qui avait été livré aux flammes un mois auparavant, et nous nous apprètions à descendre dans la rivière des Aït-Aïci. Le canon d’Icherriten tonnait au loin sur notre gauche, et les échos des montagnes répétaient ses sourds roulements. Un vieillard, debout sur des ruines qui étaient peut-être la cabane de ses aieux, regardait, appuyé sur une eukkaza (1), défiler la colonne qui allait continuer son œuvre de sang : «Heureux ceux qui sont morts!» murmura-t-il tristement. En effet, ceux que nos balles avaient frappé n’avaient pas eu la douleur de voir l'ennemi promener ses torches ef ses canons sur leurs montagnes, vierges jusqu'alors de toute invasion étrangère.

Les Kabils n’ont point de littérature; on cite cependant plusieurs zaouïas qui possèdent quel-

(1) Long bâton.

ques rares manuscrits en kbailia (langue kabile) dans lesquels on a employé les caractères arabes. D'ailleurs, les documents kabils dont nous parlons sont de date récente, et n’ont aucune importance littéraire.

Les Kabils sont musulmans ; leur conversion, ou, comme nous le disons un peu témérairement, leur acceptation de la religion de Mohamet date de l'invasion arabe (1). Réfugiés dans les montagnes, les besoins de la vie les contraignirent à descendre dans les plaines, soit pour en rapporter ce qui leur manquait, soit pour y écouler ou échanger leurs produits. On comprend que les intolérants missionnaires d’une religion qui s’établissait par le sabre ne durent accorder aux Kabils la libre fréquentation des plaines qu’à la condition qu’ils accepteraient la foi nouvelle. C'était une question de vie ou de mort. Serrés dans ces étroites conditions, les montagnards ne balancèrent sans doute pas à reconnaître qu’ «il n'y à d'autre divinité si ce n'est Dieu, el que Mohammed est l’apôtre de Dieu. »

La facilité avec laquelle les Berbers acceptèrent l'Islam, tout en attestant le peu d’aptitude de ce peuple pour le martyre, prouve également son

(1) Pourtant, nous dirons que les traces historiques de l'existence du christianisme chez les Kabils algériens, se conservent jusqu'au XIILe siècle de notre ère. Nous ajouterons que l'Islam s’est imposé bien plutôt, dans les Kabilies, par l’attrait du nouveau culte, que par la persécution ou la violence.

peu de penchant au fanatisme. Il faut dire, à la louange des Kabils de nos jours, qu’ils se sont maintenus dans leurs vieux errements, et que, si nous y tenions sérieusement, ils feraient aussi peu de difficultés pour accepter la religion du Christ, que celle qui leur fut apportée et préchée au commencement du VII siècle par Haçan : il nous suffirait, pour obtenir ce résultat, de les bloquer dans leurs montagnes et de leur fermer nos marchés. Les Kabils ont toujours professé cette maxime, aussi sage qu’avancée, qu'il faut vivre avant tout. En effet, le fanatisme n’est guère accessible qu'aux peuples qui ont de quoi vivre chez eux (4).

Les marabouths — presque tous Arabes (2) — jouissent cependant d’une grande influence dans les Kabilies ; la vénération dont ils sont généralement l’objet leur permettait d'arrêter les querelles de tribu à tribu, si fréquentes avant notre conquête de la grande Kabilie du Djerdjera. Nous avons vu plus haut que ce fut par suite de lintervention du fils de lillustre marabouth Sidi Aliben-Mbarek, que les Turks consentirent à faire la paix avec les Bni-Salah révoltés.

Les Kabils ont la galanterie d'admettre — et

(1) Nous rappelons que ce livre a été écrit vers 1863, et que les idées que nous émettons sont celles qui avaient cours à cette époque, et nous avons tenu à n'y rien changer.

(2) Voir notre livre « Les Saints de l'Islam, » lequel donne des renseignements précis sur la façon dont les marabouths ont pris pied dans les montagnes des Kabils.

ils sont en cela supérieurs aux Arabes — que les femmes peuvent arriver à l’état de sainteté tout aussi bien que les hommes; aussi compte-t-on dans les Kabïiies un grand nombre de mrabthat (marabouthes), et il n’est pas de tribu qui ne possède un ou plusieurs djouamdä (1) consacrés à quelque sainte femme du pays. Plusieurs écrivains croient trouver l'explication de cette différence de considération dont jouit la femme kabile comparativement à la femme arabe, dans l'obligation imposée à celle-ci de se voiler le visage, obligation, disent-ils, qui empêche de reconnaître, sur le visage des saintes arabes, le signe révélateur de la mission divine, et par suite, de les élever au rang des élues de Dieu. Chez les Kabils, au contraire, l’absence du voile permettrait aux femmes de prouver leur mandat divin par des marques révélatrices. Comme nous ne croyons que médiocrement à l'apparence de ces signes, nous chercherons ailleurs les causes de la différence dont nous venons de parler. Nous pensons qu’on les trouverait dans les souvenirs traditionnels de la situation que faisait à la femme la loi berbère avant l'acceptation par les Kabils de la loi musulmane; en effet, si, antérieurement à l’invasion arabe, les Berbers n’avaient pas de saintes, ils avaient tout au moins

(1) Dans les Kabilies, les chapelles consacrées à la sépulture des marabouths n'ayant pas de coupoles {kbab), elles sont appelées djouamd, mosquées, lieux de réunion pour la prière.

des prophétesses, et c’est autour de l’une d’elles, l’intrépide Kahhana (1), célèbre par son ardent et patriotique courage et par la puissance surnaturelle dont elle se disait revètue, que vinrent se grouper les Berbers lorsqu’en 691, les Arabes, sous la conduite de Hacen-ebn-Nâman, subjuguèrent les populations de l'Aourès. Nous pourrions expliquer encore la différence dans la situation des femmes arabes et kabiles par la rareté, chez les montagnards, des cas de polygamie, particularité qui laisse à la femme kabile une plus large place dans la famille, qui lui permet de se mêler à la vie commune, et d’y exercer une action importante, sérieuse, et sa part d'autorité et d’influence. Nous le répétons, la femme kabile n’est pas voilée; elle jouit d’une très grande liberté, et ne passe pas, comme la femme arabe, les belles années de sa vie séquestrée dans quelque coin retiré de la maison de son seigneur. Pour le Kabil, sa femme c’est la mère de ses enfants; aussi ne rougit-il pas d’accorder à celle qui se distingue par sa piété, par ses bonnes œuvres, par le don de prophétie, ou par celui plus ou moins constaté de faire des miracles, le respect, la vénération et les honneurs dévolus aux saints marabouths.

Nous avons été témoin de ce remarquable et pieux respect que professent les Kabils à l’endroit de leurs saintes. C'était le 24 mai 1857; trois

(1) Le mot Kahhana signifie Prophétesse, c'est-à-dire douée de la puissance de lire dans l'avenir,

colonnes françaises, serpentant dans des directions convergentes, s’élevaient en rampant sur les pentes boisées de la Grande-Kabilie pour aller Patteindre au cœur. Partout les montagnards, comme au temps de la prophétesse Kahhana, défendaient pied à pied etavec la fureur du désespoir leurs foyers menacés; mais partout le Chrétien escaladait imperturbablement les âpres sentiers qui devaient le conduire sur les crêtes et lui donner le pays. C’en était fait désormais de l’indépendance kabile; car nous devions, cette fois, planter définitivement notre drapeau sur les abruptes sommets où elle s'était réfugiée. La division Renault, chargée de l'invasion du pays des Irdjen, fraction des Aïît-Iraten, se prolongeait sur l’arête principale du massif en poussant l’ennemi devant elle, ou en le rejetant dans les profondes dépressions qui béaient à ses pieds.

La tête de la colonne était arrivée à hauteur d’Ouaïlel, et se disposait à y prendre ses bivouacs sur des pentes où il eût été prudent de se faire amarrer si l’on avait voulu s’y livrer aux douceurs du sommeil. Les Kabils, embusqués dans les figuiers ou les oliviers, continuaient de là un feu impuissant contre tout ce qui paraissait à découvert sur les crêtes. Quatre ou cinq de nos soldats, de ceux qui sont toujours à la recherche de l'inconnu ou des aventures, de ceux que la poudre grise, se glissèrent, à la faveur des arbres, jusqu'aux embuscades des Kabils, et les menèrent battant, sans se préoccuper du danger, jusqu’au fond de la rivière des Aït-Aïci que l’en-

nemi traversa à la hâte. En passant devant le village des Aït-Tàkoub, qui paraissait abandonné, et que nos aventuriers brülaient du désir de visiter, deux coups de feu, qu'ils crurent venir d’une maison dont la porte était entr’ouverte, les accueillirent sans pourtant atteindre aucun d'eux. Les cinq carabines de nos Chasseurs (c’étaient des Chasseurs à pied) s’armèrent comme au commandement pour répondre à l’interpellation kabile, et l’un d’eux poussant la porte d’un coup de pied, tira au juger dans un coin où se mouvait quelque chose d’informe et de pareil à un paquet de linge sale. Les Chasseurs pénétrèrent aussitôt dans la maison, où la fumée de la poudre augmentait encore l’obscurité dont elle était pleine. Tout à coup, le paquet de haïllons se dresse et se précipite sur les soldats, que cette brusque apparition déconcerte un peu. Dans ces loques, il y avait une femme, ou plutôt une lionne, et une lionne à qui l’on veut ravir ses petits. Les carabines furent désarmées. Tout ce que la langue kabile peut fournir à une mère d’imprécations terribles, de malédictions épouvantables, fut jeté par cette femme à la face de ces Roumis qui venaient semer le deuil et la désolation sur une terre qui ne leur demandait rien, et tout cela dit avec une éloquence, une dignité de gestes que les mères seules savent trouver dans les moments suprêmes. Une jeune femme, trainant par la main un enfant qui pleurait, vint mêler ses fureurs à celles de sa mère (car c'était sa mère). Nos soldats, qui ont le res-

pect de toutes les douleurs, écoutaient silencieusement, la tête baissée, et sans les comprendre, ces ardentes paroles, qu’ils soupconnaient bien pourtant ne pas être des bénédictions. A un geste de la ésamraret (femme âgée), les Chasseurs s’aperçurent avec stupeur qu’une tache rougeâtre, correspondant au coude de son bras droit, rayait, en se prolongeant jusqu’à terre, sa melhafa (1) d’une ligne sanglante : la pauvre femme avait, en effet, le bras brisé, et l’humérus ne paraissait plus tenir à lPavant-bras que par un lambeau de chair mâchonnée. Cette horrible blessure, il n’y avait pas à en douter, c'était la balle du Chasseur qui lavait faite. Le malheureux semblait en souffrir plus que l’infortunée Kabile : — «Tu as raison, va! pauvre vieille, invective- » moi, agonise-moi, disait-il pendant qu’elle le » maudissait lui et les siens; je le mérite bien; » je ne suis qu’un faignant!… Moi, un vieux » Chasseur, tirer sur une femme! Surtout ne » le dites pas aux camarades du bataillon, vous » autres; je serais déshonoré!... »

Mus par un sentiment de pitié, les Chasseurs songèrent à diriger ces deux femmes et l’enfant sur le quartier-général de la division, où la malheureuse blessée pourrait, à l’ambulance, recevoir les soins que comportait son état. Il y avait, d’ailleurs, danger pour elles à les laisser dans leur village qui, le lendemain, devait être livré aux flammes si les Aït-Iraten ne venaient pas

(1) Vêtement de femme kabile.

faire leur soumission. Elles comprirent, sans doute, qu’elles étaient prisonnières, car elles ne firent aucune difficulté pour suivre nos soldats.

— « Monte là-haut avec nous, continuait lin- » Consolable Chasseur. N’aie pas peur, pauvre » vieille; le {hebib (médecin) de l’ambulance te » rafistolera ton aile proprement. »

L'enfant, une charmante petite fille de trois ans environ, ne pleurait plus ; un des Chasseurs, avec cette aptitude aux fonctions de bonne d’enfant que possèdent au suprême degré tous les vieux soldats, avait réussi à lui faire accepter un morceau de biscuit, qu’elle s’efforçait, mais sans succes, de grignoter. Quelques instants après, sentant bien que la pauvre enfant ne pourrait pas faire l’ascension de la côte où était établi le quartier-général de la division, le Chasseur avait mis sa carabine en bandoulière et pris la petite Kabile dans ses bras, non que sa mère eût eu un peu besoin d’être rassurée; mais la bonne figure du soldat lui avait bientôt fait comprendre que cet ennemi ne devait pas lui être fort redoutable.

Les Chasseurs se mirent en route avec leurs prisonnières. La vieille, dont le sang coulait toujours, et qui ne paraissait guère s’en préoccuper, continuait de parler avec beaucoup de véhémence et d’exaltation en gesticulant de son bras resté valide; sa fille ne quittait pas des yeux son enfant, qui s'était endormie sur l’épaule du Chasseur. Celui qui avait blessé la grand'mère S’efforçait de la calmer, et de lui prodiguer de sa voix la plus caressante des consolations qu’elle

n'avait pas l’air d'apprécier à toute leur valeur, les autres suivaient le groupe et lui faisaient cortège.

Après une demi-heure d’ascension, les prisonnières arrivèrent à hauteur du bivouac des Tirailleurs algériens du 1° régiment; ce corps indigène comptait déjà dans ses rangs, à cette époque, un certain nombre de Kabils appartenant aux tribus soumises, et même quelques Aït-Iraten. Soit qu'aux paroles de la blessée, ils lui eussent reconnu le caractère qui aistingueles saintes, soit que ce fut une illustration religieuse dont la réputation s’étendait dans toute la Kabilie du Djerdjera, il n’en est pas moins vrai que tous les Tirailleurs kabils accoururent à elle, et lui baisèrent la main ou les vêtements avec toutes les marques du plus profond respect et de la plus pieuse déférence. Elle reçut ces hommages avec un certain air de grandeur et de dignité, et comme quelqu'un qui en à l’habitude. Du reste, devant ses compatriotes comme en face des Chasseurs, elle ne laissa échapper ni une plainte, ni une larme; dominée par une grande douleur morale, celle que lui causait le sort de son pays, sans doute, elle oubliait les souffrances physiques que devait lui faire éprouver sa blessure. Elle se borna à demander doucement aux Tirailleurs pourquoi, en ce jour de poudre, on les trouvait dans’nos rangs. Ils ne répondirent point à ce reproche; peut-être n’avaient-ils que de faibles raisons à donner.

Cette femme était, en effet, l’une des mrabthal

les plus vénérées du massif kabil que nous venions d’envahir ; c’était une de ces inspirées auxquelles les Croyants kabils reconnaissent volontiers le pouvoir deliredans le Livreévident(1).

Dès que le Chasseur parut dans le camp avec Penfant sur ses bras, ce fut à qui apporterait à la jeune Kabile une caresse ou une friandise. Les cantinières, admirables sœurs de charité en pantalon rouge, chez lesquelles on trouve le mâle courage de l’homme allié aux douceurs du cœur de la femme, se passèrent l’enfant de mains en mains, et lui prodiguèrent ces mille tendresses dont toutes les mères ont le secret. A la vue de l'accueil fait à sa petite fille, la mrabtha laissa tomber sa colère; elle avait pu se convaincre que ces féroces Chrétiens n'étaient terribles que dans le Combat, et que, chez eux, après la lutte, le cœur redevenait le maître de la tête.

La sainte femme recut à l’ambulance de Ia division les soins éclairés de nos médecins, et, quelques jours après, lorsque les Aït-Iraten enrent accepté les conditions que leur imposa le Gouverneur général, elle fut reconduite avec ses enfants à son village, où étaient rentrés les habitants qui avaient fui à notre approche.

Le positivisme des Kabils les rend moins accessibles à la superstition que les Arabes; le travail manuel tue d’ailleurs l'imagination. Ce n’est pas quand le corps est courbé en deux sur

(1) C’est le Livre des Arrêts éternels, où se trouve inscrit ce qui a été, ce qui est, et ce qui sera.

ee

un sillon humide des sueurs de celui qui le creuse, que l’âme s'élève vers les régions du merveilleux, direction où s’égare si volontiers la pensée de l’Arabe vivant de la vie contemplative ou fainéante. Le travail corporel est la prose de l'humanité. Aussi ne trouverons-nous chez Île Kabil, ce forçat de la pioche, que des croyances et des superstitions grossières et des traditions sans poésie.

Le Kabil a moins de foi dans les heurouz (amulettes) que l’Arabe; il ne croit que médiocrement à l'influence des mdianin (mauvais œils); il consulte cependant volontiers, dans les questions d'amour et de haine, les vieilles femmes qui ont la réputation d’être habiles en teukzin (sorcellerie).

Le Kabil, en revanche, est excessivement crédule sur la question des djenoun (démons), et il ne passe que le moins possible, et lorsqu'il ne peut faire autrement, auprès des endroits où un meurtre a été commis; car, il en est convaincu, les djenoun, très friands de sang humain, n’ont pas manqué de s’y donner rendez-vous pour se livrer à leur déplorable passion.

Les Bni-Salah n’ont qu'une seule mosquée, celle que fit bâtir, il v a une trentaine d’années, sur les bords de l’ouad Bou-Arfa, le kaïd Ben-Hazzouth. Cette pauvreté en établissements religieux est largement compensée par la possession, sur leur territoire, de la célèbre saouia (1) de Sidi

(1) Zaouïa (coin, réduit), établissement religieux tout à la

Ahmed-el-Kbir, et de nombreux djouamdä (chapelles) dédiés à de saints marabouths, ou renfermant leur dépouille mortelle. Ces chapelles ne se distinguent des maisons des particuliers que par leur blancheur ; les Kabils, fort avares de Chaux, ne l’emploient guère qu’à ce pieux usage.

Nous ne manquerons pas de parler de ces lieux consacrés quand nous en passerons à proximité.

Il n'existe, dans les Bni-Salah, que deux écoles primaires: l’une fondée par le kaïd Ben-Hazzouth près de son habitation, et l’autre à Tazerdjount, sur la rive droite de la Cheffa. Les études n'y Sont pas poussées jusqu’à l'excès; dès que Penfant sait griffonner tant bien que mal sur sa touha (planchette à écrire) le Bism Allah er-rahman, er-rahim (au nom du Dieu clément, miséricordieux), et la première sourate du Koran, ilest réputé assez savant, et il rentre dans sa famille soit pour se livrer aux travaux de la terre, si son développement physique le lui permet, soit, dans le cas contraire, pour garder les troupeaux de chèvres. Ceux de ces enfants que les parents veulent pousser vers les études transcendantes Sont envoyés à la Zaouïa de Sidi Ahmed-el-Kbir, où aux msatd (écoles) de Blida.

Le pays des Bni-Salah fournit à Blida la plupart des draoucha (1) qu’on y rencontre. Ces saints

fois chapelle ou mosquée, lieu de sépulture d’un saint dont il prend le nom, école, hôpital, bibliothèque. C’est à peu près notre monastère au moyen âge.

(1) Pluriel de deroueuch (derviche), homme détaché des choses de ce monde et ayant fait vœu de pauvreté.

hommes, trop fiers, sans doute, pour demander à la terre des biens qu’elle met tant de parcimonie à leur accorder, préfèrent s'adresser directement à ceux qui n’ont point, comme eux, une profonde horreur pour le travail, et qui sont assez pourvus de piété pour suivre ce précepte du Livre : «O Croyants! faites l’aumône des meil- » leures choses que vous avez acquises, des » fruits que nous avons fait sortir pour vous de » la terre. »

Nous esquisserons plus loin la physionomie de quelques-uns de ces draoucha, types particuliers à la société musulmane, et la présentant sous l’un de ses plus curieux côtés.

Nous avons dit plus haut que le Kabil est généralement pauvre, et que, s’il possède quelques douros, il est alors avare; dans ce dernier cas, il enfouit le précieux métal, qu’il a eu tant de mal à gagner, dans quelque coin de sa cabane ou de son gourbi, ou bien en dehors de son habitation lorsque l’ennemi le chasse de son village, et qu’il a pourtant l’espoir d'y revenir. Aussi, pendant les campagnes de Kabilie de 1856 et 1857, voyaiton ceux de nos Tirailleurs algériens qui étaient au courant des habitudes kabiles, déchausser les maisons ou les arbres au pied desquels ils comptaient découvrir quelque riche cachette.

Quand le Kabil n’enfouit pas, il fait l'usure, sans se préoccuper le moins du monde de ces menaces du Prophète : «£eux qui avalent le produit » de l’usure se lèvéront, au jour de la résurrec- » tion, Comme celui que Satan a souillé de son

Page 1