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» Contact, et ils seront livrés au feu, où ils de- » meureront éternellement. O Croyants! ne vous » livrez pas à l’usure en portant la somme au » double et toujours au double. L'argent que » vous donnez à usure pour le grossir avec le » bien des autres ne grossira pas auprès de » Dieu. »
Avec cette disposition à l’immobilisation de l'argent, on ne doit pas s’attendre à trouver chez le Kabil un luxe et un confortable exagérés. Son costume est des plus simples : une kemidjdja (chemise) en coton de la nuance de celle d’Isabelle la Catholique devant Grenade, et encrassée à se tenir debout, ou une dbaïa de laine maculée d’'impuretés, serrée à la taille par une Æheuzma (corde) de palmier-nain, ou par un kich (bretelle) que l’usage à cordé. Un abidhi (1) séculaire, qui a abrité déjà trois ou quatre générations, et dont la mission sur cette terre n’est, sans doute, pas encore terminée, puisqu'il a encore à passer par la longue succession des diminutifs, un bernous séculaire, disons-nons, et chauve de sa laine, enveloppe dans ses plis avachis les formes anguleuses du maigre habitant des montagnes.
Le Kabil, coiffé à la Titus, est habituellement nu-tète, ou bien il porte un Ælah (2), solidifié et vernissé par des sueurs et des crasses dont les premières couches appartiennent à des âges extrèmement reculés. Un grand nombre de Bni-
(1) Bernous blanc en laine grossière.
(2) Grosse chachia de laine blanche feutree.
Salah du versant septentrional ont tout à fait perdu leur cachet berber; ils revêtent, comme les Arabes, le haïk de laine fixé sur la chachia par un sraû (1) gris-tendre; d’autres se contentent d’une chemla de chach (mousseline) qu’ils font passer sous le menton, et qui est retenue sur la tête par un Æhïth (cordon) Ss’enroulant autour de la chachia. Nous ferons remarquer que ces deux derniers genres de coiffure ne sont portés que par les Kabils qui ont des tendances à se rapprocher des maitres de la plaine, et qui tiennent à prouver que les glands ne composent pas exclusivement leur nourriture.
La plupart des Bni-Salah marchent nu-pieds, à l’exception pourtant de la classe d’efféminés dont nous venons de parler, lesquels font usage du bou-mentel ou bou-r’errous, chaussure primitive se composant d’un morceau de peau de bœuf ou de chèvre retenu au pied par un cherith (corde) de palmier nain qui enlace la jambe. Il est évident que ce système de chaussure, par la disposition de ses attaches, vise sensiblement à limitation du cothurne romain, dont ilest, peutêtre, une réminiscence. Nous ne hasardons toutefois cette hypothèse qu'avec la timidité d’un écrivain qui n’a fait ni études spéciales, ni recherches sérieuses sur la forme des caliges dans l'antiquité.
Quelques Kabils vont plus loin encore dans la voie dangereuse que nous venons de signaler :
(1) Corde mince en poil de chameau.
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pendant la saison d'hiver, ils chaussent effrontément la djeraba de laine, espèce de bas sans pied tricoté grossièrement, et oublient ainsi les rudes et économiques traditions que leur ont laissées leurs pères. Telles sont pourtant les conséquences de notre contact civilisateur, et l’on ne nous étonnerait nullement si, dans quelques années, on venait nous dire que les Kabils ont adopté l'usage du pantalon à bretelles et des gants. Il faut, du reste, s'attendre à tout quand on professe hautement, comme nous le faisons, ce principe infiniment moral qu’il est indispensable, dans lintérêt de la civilisation, de créer des besoins nouveaux en faveur de gens qui n’en ont que d’insignifiants; il est bien entendu que nous ne nous chargeons pas de leur procurer les moyens de les satisfaire quand ils en seront les esclaves. C’est déjà bien raisonnable de leur fournir la civilisation.
Les femmes des Bni-Salah sont encore plus misérablement vètues que les hommes. Quelle que soit la saison, elles ne sont généralement couvertes que d’une Æemidjdja (chemise) de coton, et d’une melhafa (1) de mème étoffe ou de laine retenue à la taille par un cherith (corde) de palmier nain. Ces linges, maculés de toutes les impuretés qu’enfante la misère, ne sont, ordinairement, soumis à l’action de l’eau que les jours de pluie. Il faut ajouter, du reste, que, chez les
(1) Pièce d’étoffe rectangulaire dont se couvrent les femmes.
Kabils, la pratique des ablutions est particulièrement négligée, et qu’au point de vue de la malpropreté, la peau de ces montagnards est en parfaite harmonie avec leurs vêtements. Nous dirons, pour atténuer autant que possible le reproche qu’on serait tenté d'adresser à ces montagnards, que, chez eux, l’eau coule généralement au fond des ravins, et que leurs habitations sont, habituellement, juchées au sommet des crètes ou des pitons; or, c’est aux femmes, au sexe faible, qu’incombe cette corvée de Sisyphe d'aller la puiser, et il répugne, probablement, à la galanterie bien connue des Kabils de leur infliger ce supplice plusieurs fois par jour. De là la rareté de l’eau dans les régions habitées, et, comme conséquence, la remarquable malpropreté de ces Berber.
Les femmes des Bni-Salah se couvrent habituellement la tête avec une loque de coton, ou les restes d’un mouchoir de couleur éraillé par suite de longs et incessants services; leur chevelure embroussaillée et impénétrable comme une forêt vierge, forme, de chaque côté de leur visage, deux soualef (mèches) que le peigne ma jamais tyrannisés, et qui tombent droit le long des joues en leur faisant un cadre noir.
Les femmes kabiles marchent nu-pieds; pendant la saison d'hiver, quelques-unes chaussent des Ækeubl:ab, espèces de sandales de bois retenues par un bride de cuir passant sur le cou-depied.
Nous avons dit plus haut que les femmes ka-
biles ne sont pas voilées, et qu’elles jouissent d’une plus grande liberté que les femmes arabes. Nous ajouterons que, si elles n’en abusent guère, c’est, probablement, parce que les rudes travaux de la terre disposent peu les hommes à les rechercher; car le mot vertu est aussi vide de sens en Kabilie qu’en pays arabe. Les rares intrigues d'amour se nouent ordinairement aux fontaines,
bien qu’il soit défendu aux hommes d'y paraitre
en même temps que les femmes, etle pieux prétexte de la sara (1) à quelque saint marabouth fournit aux amoureux le moyen d'arriver à la Solution. On cite un grand nombre de cas où ces pèlerinages ont fait cesser comme par enchantement des stérilités tenaces, opiniâtres. Nous ferons remarquer, en passant, que la fierté musulmane ne permet pas d'admettre que la stérilité puisse provenir du fait de lhomme. Certains marabouths ont la spécialité de la guérison de cette affection; aussi leurs djouamä (chapelles) sont-ils extrèmement visités par les femmes qui désirent de la postérité. Le bâton de Sidi Ali-eth- Thaleb, saint considérable dont la dépouille mortelle repose dans la mosquée de Koukou, fait tous les jours d’incontestables miracles en ce genre. La recette est des plus simples : la femme stérile prend le bâton de Sidi Ali, et l’agite en tous sens dans un trou pratiqué au centre de la mosquée, en accompagnant cette opération de prières appropriées à la nature de son vœu. Avec
(1) Visite, pelerinage,
tant soit peu de foi, la réussite est infaillible, et le mari est... satisfait.
Les kouanin (1) kabils ne prévoient pas le cas d’adultère; du moins, ils n’édictent pas de peines pour sa répression. On explique ce silence par la raison que l’offensé se fait ordinairement justice lui-même. Il paraît cependant que, chez les Isaouaouen (Zouaoua), la femme et Phomme coupables d’adultère sont mis à mort, et que, si le mari offensé ne se fait pas justice, il est frappé d'amende par la djemäa.
On trouve dans quelques canons berbers une disposition qui, mieux que tous les commentaires, nous paraît marquer le degré de considération dont jouit la femme dans l'esprit des Kabils, et la place qu’elle y occupe. L'un des articles de ces règlements est ainsi conçu : « Celui qui se
disputera avec une femme paiera cinquante riala d'amende à la djemäa, que la femme soit ou non l’agresseur. Toutefois, si c’est la femme qui a commencé la querelle, son mari paiera l'amende qui sera fixée par le chef. »
Nous avions d’abord pensé qu'il y avait dans la rédaction de cet article une intention de respect, de galanterie même; nous supposions que les 4 législateurs, admettant que la femme est un être |
(1) Kouanin, canons, règles, usages. On désigne sous | cette appellation les dispositions susceptibles d’être abrogées par la volonté ou le caprice des circonstances où des hommes, tandis qu’on exprime par le mot cherida la loi supérieure, fondamentale, émanée de Dieu meme.
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frèle, délicat, à qui Dieu a refusé la force physique, avaient mis au nombre des devoirs de l’homme celui de tenir compte de cette faiblesse, et de laisser crier la femme autant que cela lui conviendrait. Mais y ayant regardé de plus près, nous avons été forcé d'abandonner cette idée, et de reconnaître que la législation kabile s’appuyait, dans cette affaire, sur le verset 38 de la IVe sourate du Koran, lequel établit en principe que « les hommes sont supérieurs aux femmes » à cause des qualités par lesquelles Dieu a » élevé ceux-là au-dessus de celles-ci, » et sur le verset 17 de la XLIII° sourate, dans lequel il est dit que « la femme est un être qui grandit dans » les ornements et les parures, et qui est tou- » jours à disputer sans raison, » disposition que les commentateurs ne manquent pas d'attribuer à ce qu’ils appellent la défectuosité de sa raison.
C’est donc drapé dans cette supériorité, que lui octroie si généreusement le Prophète, que le Kabil édicte son code méprisant pourles femmes, lesquelles ne sont, à ses yeux, que des êtres sans raison, qu’il convient de traiter comme des enfants. Du reste, que pouvons-nous espérer de gens qui, lorsqu'ils ont occasion de parler de leurs compagnes, s’excusent auprès de leur interlocuteur, comme s’il s'agissait de bestiaux, par un grossier « hachalk ! » sauf ton respect.
L'industrie des Bni-Salah est à peu près insienifiante : sur le versant nord, ils sont cultivateurs et jardiniers; sur les pentes sud, ils sont charbonniers et bücherons.
Les femmes travaillent au mensedj (1) la laine que les hommes achètent sur nos marchés; elles en font des bernous destinés soit au maître de la maison, soit à la vente. Elles confectionnent aussi des vêtements de laine pour leur usage.
Les Bni-Salah du versant septentrional se nourrissent des légumes et des céréales qu’ils cultivent; les figues et les fruits de la kerrouchet el-horra (2) entrent aussi pour une forte part dans leur alimentation. Les Kabils du versant méridional vivent presque exclusivement de ces bellouth (glands doux).
Chez les Bni-Salah, les habitations sont réunies par groupes variant de trois à huit maisons. Ces hameaux sont, en général, établis à mi-côte sur les flancs des ravins ou des cours d’eau, qu’ils paraissent surplomber. Le terrain a été un peu débroussaillé, et chacun a bâti sa maison ou son gourbi où cela lui a convenu, et avec ce naïf mépris du parallélisme et de la ligne droite qui distingue les Kabils aussi bien que les Arabes. Les dechour (hameaux) sont, habituellement, entourés de keurm en-Nsara (figuiers de Barbarie) ou de seubbarat (agaves).
Indépendamment de ces hameaux, il existe un grand nombre d'habitations isolées, qui ont été construites au-dessus des ravins ou cours d’eau d’après le système de suspension dont nous par- 4 lons plus haut. Ces demeures et leurs dépen-…
(4) Métier à tisser.
(2) Chêne à glands doux.
dances sont renfermées dans un zeurb (haie) de sedra (jujubier sauvage) sèche, qui a été peu à peu solidifié avec de la bouse de vache en guise de mortier. Au moyen de ce procédé, moins propre qu’ingénieux, les Bni-Salah finissent par obtenir un mur d'enceinte présentant une impé-
} nétrabilité suffisante.
L’'akhkham proprement dit, c’est-à-dire la maison kabile construite en maçonnerie et couverte en tuiles, n’existe pas dans les Bni-Salah; on n’y trouve que des graba (gourbis) ou des sthouh (terrasses).
Le gourbt est bâti en pisé ou en pierres reliées avec de la boue, et couvert en dis.
Les murs du sthah sont construits d’après le même mode; seulement, la couverture diffère.
Quand les murs sont arrivés à la hauteur convenable, on y place des kouatheun (poutrelles)
| qu’on recouvre d’un lit de roseaux. Puis on ap-
TE
plique sur ces roseaux une couche épaisse de terre qu’on piétine et qu’on dame avec le merkaëz. On compose ensuite une sorte de khemeur (ferment) avec de la chaux et du gravier, dont on forme une dernière couche impénétrable à l’eau.
Cette terrasse a recu une légère inclinaison qui facilite l'écoulement des eaux, et les empêche d’y séjourner.
L'intérieur de la maison kabile est des plus simples : on n’y trouve pas, comme dans la maison arabe, cette multitude de compartiments dont chacun à son nom et son usage. Le Kabil, ennemi de tout mystère, n’a d’ailleurs rien à
cacher; ce n’est plus ce maître jaloux dont la demeure à vues en dedans ne s’ouvre que pour lui, prison ou tombeau d’où les femmes ne sortent que par le divorce ou par la mort. La maison kabile, chez les Bni-Salah, ne se compose que d’une seule pièce où vivent pêle-mêle hommes et femmes, garçons et filles; mais les mœurs n’ont pas à s’en effaroucher, car les pauvres n’ont pas de sexe. C’est aussi dans cette pièce unique que, le soir, le bourriquet et la chèvre viennent chercher un asile pour passer la nuit; ils connaissent leur place, à gauche en entrant. Il arrive bien quelquefois qu’en prenant leurs ébats, les bêtes envahissent le carré réservé aux gens et troublent leur sommeil; mais un coup de bâton opportun vient de suite réprimer cette étourderie, et rappeler ces animaux à l'observation de leurs
distances. On ne remarque, il faut le dire, ces tendances à la familiarité que chez l’espèce caprine; le bourriquet a, généralement, plus de réserve et de discrétion.
Les gens riches, les notables du pays, n’admettent pas tous cependant les animaux domes-« tiques à s’abriter sous leur toit; on cite quelquesuns de ces Kabils qui les établissent dans un gourbi-addaïnin (gourbi-écurie), qu’ils font cons- 4 truire à côté de leur habitation.
Les Bni-Salah ont habituellement pour couche des haçair (nattes de jonc) étendues le long du 4 mur; les partisans du confort adoucissent ce A système de couchage par Paddition de quelques 4 lambeaux de bernous ou de vieux linges de
ne
nuance fauve. Ceux qui, déjà, ont senti linfluence des principes énervants de notre civilisation, se mettent une pierre sous la tête en guise de traversin. Nous ajouterons qu’on ne voit rien de pareil sur le versant méridional du massif des Bni-Salah; les procédés avancés n’y ont point encore pénétré.
Il va sans dire que les montagnards des deux versants ne se déshabillent qne lorsqu'ils changent de bernous; mais cette circonstance est si rare, qu’elle prend de suite, dans la famille, toute l'importance d’un événement. C’est le commencement d’une ère nouvelle qui, avec l’hégire, sert à donner uv âge aux faits historiques, ou à préciser l’époque de la naissance d’un veau plein d'avenir. Ainsi, dans les Bni-Salah, on dit souvent : « Les Chrétiens — que Dieu maudisse leur religion! — ont pris Alger l’année du bernous d'un tel fils d’un tel. »
Avant de nous engager dans le pays des Bni- Salah, il nous avait paru utile d'étudier le passé de cette tribu, de dire ce qu’elle est aujourd’hui, et d’initier le lecteur à quelques détails de la vie intime de ces montagnards, détails qui nous préparaient à mieux voir et à saisir plus promptement leur côté intéressant. A présent que Îles Bni-Salah ne sont plus tout à fait des étrangers pour nous, nous pouvons continuer l’ascension de leurs montagnes.
Après nous être engagés dans le chemin d'Et- Trab-el-Ahmeur (la terre rouge), nous nous étions arrêtés sur la Koudiet Ameur-ou-Ammar,
au sommet de laquelle, avons-nous dit, on remarque encore la trace d’un ouvrage que nous appelions Redoute des Bni-Salah, ouvrage qui nous donnait pied sur le territoire de cette tribu, et qui se reliait, par une maison crénelée, au blockhaus de louad Sidi-El-Kbir établi sur la rive droite de ce cours d’eau.
Nous reprenons le chemin tortueux d’Et-Trabel-Ahmeur, en nous rappelant qu’il a été tracé par nos troupes, en 1840, pour ouvrir une communication entre Blida et le nouveau poste de Tala-Izid. Nous ne nous élevons que lentement; les nombreux lacets que nous parcourons semblent nous ramener toujours au même point.
Au-dessus de nous, les flancs fauves des mamelons se tigrent de grosses touffes de dis qui, à l'œil, présentent les tons soyeux du poil de l’angora; les tiges de cette plante des montagnes s’élancent en élégantes aigrettes que le zéphyr courbe gracieusement sous ses caresses. Plus haut encore, dans la région des kerrouch (chènes), les sommets semblent frisés comme la chevelure d’un nègre.
Sur notre route, un troupeau de chèvres fouille, sur les bords de l’ouad Es-Siakhan, une haie d'inoujal (ronces) et de tidekt (lentisque) qui paraît être de son goût. Un bouc, droit sur ses pattes de derrière contre une éaslent (frêne), semble disposé à faire la courte-échelle à une chèvre qui convoite les feuilles d’une branche hors de portée. Un jeune berger, adossé à un bouquet d’ilili (nérion), improvise sur sa guesba
des airs qui paraissent s’enrouler en spirales comme la fumée s’élevant au-dessus de la pipe d’un fumeur de kif. C’est son âme qui, instinctivement, se dévide et s’exhale vers le ciel bleu pour remercier Dieu d’avoir créé un si beau jour. Il semble que tous les bergers appartiennent à une tribu d’Arcadiens dispersée par toute la terre; en effet, on n’en rencontre pas un qui ne soit ou poète ou musicien, ce qui est absolument la même chose; car la musique des instruments à vent n’est autre chose que de la poésie soufflée.
Sur notre gauche, les rayons de l’aurore perdent leur couleur tendre, qui se fond dans un bain de diamants; le soleil, ce splendide écran dont l'Éternel, honteux de son œuvre, sans doute, se cache le visage pour ne point voir les humains, le soleil, disons-nous, s’annonce à l’orient, en épanouissant ses dards comme un porc-épic sur la défensive, et notre hémisphère, comme un gigot à la broche, s'apprête à lui présenter toutes ses faces pour s’en faire rôtir, dans quelques heures nous serons à point. Le Très- Haut, selon le système astronomique de son Prophète, avait décidement roulé le jour sur la nuit (1), et levé pour nous le rideau du théâtre de l’univers.
Il est difficile d'imaginer un plus splendide
(1) « Il (Dieu) roule la nuit sur le jour et le jour sur la nuit, » et plus loin : « Il (Dieu) a fait entrer la nuit dans le jour et le jour dans la nuit. » Le Koran, sourate XX XV, verset 14.
décor. Nous ne savons rien de plus majestueusement éblouissant que nos matins de la Mtidja : de l’aurore au lever du soleil, le ciel et la terre y passent par tous les tons des pierres précieuses, ces gouttes de sueur tombées du front de l’astre du jour, et solidifiées par la froidure de notre planète. Dieu a renversé son écrin autour de nous : au-dessus de nos têtes et à l’horizon, c’est un ciel de saphirs éclairé à l’orient par une bordure de topazes, qui donne aux montagnes qu’elle allume toutes les splendeurs du rubis; au nord et au midi, les pitons et le Sahel sont boisés d’éméraudes; à l'occident, Halloula (1) est pavée d’opales nobles, et le djebel Ech-Chenoua est vêtu d’une robe semée d’améthystes. D’instant en instant, ces tons changent, se modifient, se fondent les uns dans les autres, se pénètrent, se
combinent : c'est le kaléidoscope céleste par lequel le Maître des Mondes veut nous laisser entrevoir un coin de sa demeure et nous tenter.
(1) Cette partie de notre travail était écrite avant qu'on eùt eu, sous le spécieux prétexte de l'assainissement de cette partie de la plaine, la malencontreuse idée d’éponger le lac Halloula, l’une des beautés de la Mtidja. Au train dont on y va, nous ne désespérons pas de voir bientôt tamponner nos sources, combler nos maigres rivières, et jeter toutes nos eaux à la mer, parce qu’elles peuvent produire des marais. Entre autres trésors, Dieu nous a donné les fontaines, ces yeux de la terre, c’est à nous à diriger leurs eaux et à les utiliser. En Algérie, où l’eau c’est de l'or, nous devrions nous montrer moins inintelligemment prodigues du plus précieux de nos biens.
Continuons notre excursion. Nous lavons dit, le premier étage du pays des Bni-Salah est occupé par les terres à céréales et par les jardins. La moisson est faite, et les champs de blé ou d’orge ne sont plus que des brosses de chiendent et des paillassons jaunis où le zaouich el-harami (Voiseau fripon), le moineau, qu’on retrouve partout, vient glaner sa nourriture sous le nez du Kabil, qui semble lui en faire un reproche.
Sur notre gauche, des vergers clos de figuiers de Barbarie, de ronces, d’agaves et de lentisques, et dans lesquels domine le figuier, cet arbre kabil par excellence, forment des oasis de verdure où l’on ne trouve que l’utile; qu'importe au Kabil la fleur qui ne réjouit que la vue? Les enivrantes odeurs ne sont pas faites pour ses sens grossiers, et il donnerait toutes les roses du monde pour une jointée des fruits du chêne.
Sur notre droite, un Kabil, courbé en deux, tourmente sa tiguert (petit champ) avec une pioche-hachette. Que peut-il donc lui demander encore? Cette pauvre terre, en pays kabil, n’a pas un instant de repos!
Un délicieux bouquet de bois surgit d’une dépression que le chemin laisse sur sa gauche; c’est un fouillis présentant tous les genres de verdure et toutes les nuances du vert; il doit y avoir au milieu de ces arbres, qui paraissent se grouper et se serrer, quelque pieuse solitude, célèbre par la retraite ou le passage de quelque saint marabouth. Sur notre interrogation, notre guide, El-Misraouï, nous apprend qu’en effet, ces
DE a
arbres enferment la Xheloua (1) de Sidi Abd-er- Rahman.
Qui était-ce que ce Sidi Abd-er-Rahman, et quels furent les actes de sa vie qui lui valurent, après sa mort, la vénération dont sa dépouille mortelle paraît être l’objet?
Tout ce que nous avons pu en apprendre, c’est que le marabouth Sidi Abd-er-Rahman était venu du Marok, la patrie de tous les saints, et qu’il était mort chez les Hamlelli, fraction des Bui-Salah, après avoir édifié par sa piété tous les fidèles Croyants de cette fraction et de celle des Bni-Chebla, sa voisine; aussi, voulurent-ils, les uns et les autres, reposer, après décès, bien entendu, auprès du saint homme, dans le but intéressé, mais cependant louable, d'obtenir, par son intercession auprès du Dieu unique, le pardon de leurs péchés et leur entrée dans le séjour des élus.
Allons faire notre ziara (visite) au saint homme.
Nous nous engageons, par un étroit sentier mystérieusement tortueux, dans un massif de zenboudj (2) séculaires se dressant de toute leur haute taille au milieu de gros bouquets de lentisques.
Après quelques détours dans ce labyrinthe de
(1) Xheloua, solitude, lieu désert où, à limitation de nos anciens anachorètes, s’est retiré un saint marabouth pour se livrer à l'exercice de la prière.
(2) Oliviers sauvages.
verdure, nous pénétrons dans une petite clairière qu'ombragent nos vieux oliviers. Au pied d’un de ces vénérables représentants du règne végétal, s'élève une cazelk:kaout (1) de forme semiovoide que les fidèles ont blanchie à la chaux; c’est une sorte de Æbiba (2) placée en mchahad à la tête du saint. La hampe d’un drapeau, qui n’est plus représenté que par une loque, s’appuie contre le vieil olivier auquel est adossé le tombeau du vénéré Sidi Abd-er-Rahman; d’autres chiffons, témoignant beaucoup plus de la foi des Croyants que de leur aisance ou de leur générosité, se balancent en ex-volo aux branches des lentisques. Ne nous moquons pas cependant de la pauvreté de ces souvenirs qui, chez les Arabes, font tant ressembler les lieux consacrés à des séchoirs de chiffonniers; ils ont plus que nous
Le culte des morts, et, pour le penseur, cesloques
éraillées disent tout aussi bien les regrets des vivants que nos fastueux mausolées.
Quelques tombes encadrées de blath (grandes ardoises) se groupent autour de celle du saint homme ; c’est, en effet, le cimetière des Hamlelli et des Bni-Chebla, fractions au milieu desquelles Sidi Abd-er-Rahman avait passé les dernières années de sa vie. Là, où tout est silence et mystère, on se recueille; on se sent beaucoup plus impressionné que dans nos somptueux cimetières, où les morts sont mieux logés que les
(1) Petit tombeau.
(?) Petite coupole.
vivants, où le riche dispute en vain aux vers cette guenille infecte qu’on appelait un corps; pompeux tombeaux où l’on célèbre bien haut toutes les vertus d’un parent qu’on à tué peutêtre. Ici, point d'inscriptions, point de ces épitaphes hypocrites où l’on prie Dieu de recevoir l'âme de celui qu’on a mille fois envoyé au diable, point de ces panégyriques menteurs, qui ne sont souvent que l’enseigne de la boutique des héritiers; ici, l’image de la foi simple, naïve : quatre pierres brutes ramassées dans les environs pour un mort ordinaire; pour l’homme dont la vie a été marquée par une piété exemplaire et de bonnes œuvres, une construction primitive 4 que, chaque année, les fidèles viennent pieusement blanchir à la chaux.
La petite oasis de verdure au milieu de laquelle repose Sidi Abd-er-Rahman est un délicieux 4 endroit pour y dormir du sommeil éternel; tout est repos et douce quiétude dans cette demeure: dernière où les clématites, en secouant leur odorante chevelure sur le tombeau du saint, semblent tresser une couronne de fiancée à la mort. 4
Tous les lundis, les Hamelli et les Bni-Chebla 4 viennent en siara (pèlerinage) au tombeau de Sidi Abd-er-Rahman.
Nous quittons à regret la verte demeure du | saint pour continuer notre escalade.
Nous laissons à notre gauche la Châbet-el- Mechedouf (ravin du Pressé), large ride servanta de gouttière aux eaux qui descendent du premier étage du massif; un peu plus loin, nous passons
à la tête de la Châbet-bou-Zeggour (ravin du Jujubier sauvage), dépression profonde versant ses eaux dans l’ouad Es-Siakhan qui les porte à louad Sidi-El-Kbir. Le pays se tourmente, se ride, se bouleverse; que de siècles, que de larmes du ciel nw’a-t-il pas fallu pour canneler ainsi ces montagnes que les Anciens appelaient les colonnes du monde! Nous ne savons rien de plus épouvantablement imposant que ces masses que, selon Mahomet, Dieu aurait établies sur la terre pour qu’elle ne püt s’échapper. On pourrait en douter si le Créateur lui-même, prenant la parole, ne venait certifier l’assertion de son Envoyé : « Nous avons étendu la terre comme un » tapis, et nous y avons jeté des montagnes » pour qu’elle ne s’échappât point. » Plus loin, Dieu ajoute : « Nous avons planté dans la terre » des montagnes comme des pilotis pour qu’elle » ne s’ébranlât pas quand vous y êtes, puis nous » les avons amarrées. » Il est donc évident, d’après le Koran, que, dans le principe, notre planète vagabondait dans l’espace, allant étourdiment donner du nez d’un astre dans Pautre, et que Dieu, pour réprimer ce dérèglement et maintenir la terre dans son orbe, fut obligé de la lester en la chargeant de montagnes. Comme c’est heureux que le Dieu unique de Mahomet ait daigné s'occuper de ce détail et consenti à se rectifier! Nous connaissons des humains qui y eussent mis plus d’entètement et d'amour-propre.
Un zeurb (haie) nous cache à gauche un pauvre gourbi, qu'il enferme dans un fouillis d'épines
sèches enchevêtrées comme un nid de cigognes. Un akjoun (1), maigre comme un cénobite, le dos en brosse et la dent menaçante, nous prévient grossièrement qu’il serait imprudent de chercher à pénétrer sans frapper dans le heurm dont il parait avoir la garde.
Le chemin continue sa course dans les terres rouges, tantôt contournant les obstacles, tantôt les escaladant bravement. Notre guide, El-Misraoui, qui est à pied, sue à grosses gouttes sous ses {hrabeulk: (jambières). On le voit bien, c’est un efféminé, un énervé de la civilisation, un Kabil pur gravirait quatre à quatre les degrés de l'échelle de Jacob sans en être essoufflé, et sans que la moindre goutte de sueur vint perler à son front. Bien certainement, El-Misraouïi a dû habiter la ville et boire à la coupe deses débilitantes voluptés. Nos soupçons ne tardent pas à se changer en certitude : il fait un bouquet de clématites et vient l’offrir avec une galanterie toute française à l’une des dames de notre caravane. Décidément, il n’y a plus de Kabils, et il ne nous reste plus qu’à nous écrier, parodiant la plainte d’Auguste redemandant à Quintilius Varus ses légions détruites par Arminius : «O civilisation! » Ô civilisation! rends-nous nos Kabils! »
Un ouchchen (chacal), dont nous avons troublé le sommeil, sans doute, coupe rapidement le chemin que nous parcourons, et disparaît dans un ravin. El-Misraoui qui, probablement, a eu à
(1) Chien kabil.
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se plaindre des déprédations de ce maraudeur, lui lance entre ses dents l’épithète de « harami » (coquin, rusé). En effet, les Arabes, qui donnent au chacal le nom de Ben-Youcef, le gratifient de toutes les finesses que les fabulistes attribuent au renard, la plus spirituelle des bêtes... après l’homme. Cependant, d’après les Kabils, l’énici (hérisson) l’emporterait sur l’ouchchen en matière de ruse, et, pour nous le prouver, El-Misraoui nous raconte la fable suivante, qu’il regarde comme paroles de Koran, bien qu’elle nous paraisse sensiblement imitée de celle de Lokman, intitulée « Et-Tâleb ou el-Atrous » (le Renard et le Bouc).
Depuis longtemps, réduit à ne vivre que de racines Ccoriaces et sans la moindre succulence,
| un hérisson résolut, un jour, de modifier ce | maigre régime, et de goûter un peu aux biens . dont Dieu comblait l’homme avec tant de géné- | rosité.
Le hérisson avait remarqué, non loin de sa
| demeure, un silo renfermant du blé dont les
grains dorés mettaient l’eau à la bouche; il avait
| souvent songé à y aller faire ripaille; mais l’exé-
cution de ce projet présentait quelques difficultés, qu’il eut le bon esprit de prévoir et de peser avant de s’engager dans cette hasardeuse opération. Ayant ruminé son plan, il se mit, vers la chute du jour, à la recherche d’un chacal qu'il avait quelquefois rencontré dans le monde, et avec lequel il avait eu l’occasion de traiter l’in-
téressante question des subsistances. Le hérisson savait que ce chacal professait sur ce sujet les opinions les plus avancées, et qu'il lui serait facile de l’entraîner dans l’expédition projetée.
Il y avait à peine une demi-heure que le hérisson marchait, quand son attention futattirée par une altercation assez vive entre un chien et un chacal: le hérisson crut reconnaître son ami dans l’un des deux interlocuteurs : c'était nonseulement sa voix glapissante, mais encore l’exa- 4 cération de principes dont il le savait imbu. Le chacal reprochaïit, en effet, au chien son manque de dignité et sa position humiliante auprès de 4 l’homme, qui le méprisait, qui le battait même. 4 Sans doute, cette situation lui donnait le droit de fouiller les fumiers pour y chercher sa nour-# riture;, mais cette faveur était, selon le chacal, trop chèrement achetée par la bassesse de la con-4 dition du chien. Il préférait, lui ouchchen, avoir ses repas un peu moins assurés et garder son4 indépendance. |
On pouvait voir, au ton du chacal et à l’am-A pleur de ses coups de gueule, qu’il discutait sur Ë un thème qui lui était familier, et qu’il avait le | beau rôle; le chien, au contraire, ne répliquaité que timidement et comme quelqu’un qui n’esté pas parfaitement sûr de son affaire. N'ayant, pro-4 bablement, que de faibles arguments à faire valoir, il finit par traiter le chacal de maraudeur et É de voleur de nuit, injure que celui-ci ne laissa pas tomber dans l’eau, et qu'il releva victorieu-#
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sement en jetant au chien la sanglante épithète d’esclave. :
La querelle menaçait de dégénérer en combat, et les deux orateurs, qui s'étaient insensiblement rapprochés, allaient inévitablement en venir aux paites, quand le hérisson, qui s'était avancé jusqu’au chacal, conseilla à ce dernier de ne répondre que par le mépris le plus écrasant à un si vil adversaire. Le chacal, qui avait encore des arguments extrèmement mordants à lancer au chien, ne se rendit pas immédiatement au conseil du hérisson, qu’il avait reconnu; mais ce dernier lui ayant glissé dans le tuyau de l'oreille qu’il avait un secret de la plus haute importance à lui communiquer, le chacal consentit à entendre le hérisson et à le suivre.
Le chacal était précisément dans les meilleures dispositions possibles pour apprécier toute la valeur de la confidence qu’allait lui faire le hérisson : revenu bredouille de la chasse de la journée, la faim ne pouvait lui souffler que de médiocres inspirations. Aussi, s’empressa-t-il
‘accepter la proposition que lui fit le hérisson d'aller festoyer, et de s’en donner par-dessus les oreilles dans le silo qu'avait remarqué son piquant et rusé compagnon.
Les voilà donc partis patte dessus patte dessous, et devisant en chemin sur l’égoisme des fellahin (cultivateurs) et sur la dureté des temps. Nos deux amis arrivèrent bientôt sur la methmoura (silo) cherchée. Après avoir d’un coup d'œil exploré l'horizon pour s'assurer que le silo
n'était pas gardé, le chacal s’y précipita la tête la première sans plus de réflexion; moins bien partagé que le chacal sous le rapport de l’appareil de locomotion, le hérisson se pelotonna en boule et se laissa rouler dans lexcavation.
Nos deux maraudeurs, sans prendre seulement le temps de dire leur « Bism Allah » (1), se vautrèrent dans le bien de Dieu avec une volupté qu'avait aiguisée une longue convoitise et de fréquentes abstinences; les bouchées succédaient aux bouchées avec une rapidité extraordinaire ; ce n’était plus de la faim : c’était de la goinfrerie parfaitement caractérisée. Au bout d’un quart d'heure, les estomacs des deux gloutons étaient pleins à déborder, et les ingrats paraissaient tout disposés à injurier Dieu qui, d’après eux, aurait pu les leur donner plus vastes.
Cédant à l'influence de ce {häam (pitance) exagéré, nos repus s’assoupirent; le sommeil du chacal, dont la conscience était aussi chargée que l’estomac, fut troublé par d’horribles cauchemars : il lui semblait que, surpris par les Jellahin, ces derniers l’enterraient vivant. Il se réveilla en sursaut sous l'empire de cette désagréable impression, et raconta son rève au hériSSON, qui se moqua assez spirituellement de ce que le chacal regardait comme un fal douni (mauvais présage).
Ayant, par hasard, levé les yeux vers l’orifice
(1) C’est le commencement d’une prière qui a quelque analogie avec notre Benedicite.
du silo, l’ouchchen s’aperçut avec effroi que le Jour avait déjà sérieusement commencé à passer sa manche sur le ciel pour en effacer les étoiles; il Songea que son rêve pourrait très bien se réaliser s’il s’attardait dans le silo; car les thammarin (1) pouvaient arriver d’un moment à l’autre. Il communiqua ses craintes au hérisson, qui n’en parut pas ému, mais qui cependant comprit qu’il était temps de fuir. C'était précisément là que gisait la difficulté ; car il était beaucoup plus facile d’entrer dans la methmoura que d’en sortir.
Ben-Youcef, qui avait à sauvegarder sa réputation de bête d’esprit et de ressources, ne voulut pas, vis-à-vis du hérisson, avoir l'air de s’être engagé étourdiment dans cette entreprise sans en avoir Calculé toutes les conséquences; aussi, interrogé par l’inici sur les moyens de sortir de ce mauvais pas, lui répondit-il avec assez d’assurance, bien qu’il mourût de peur, qu’il savait deux cents manières de gagner l’orifice du silo. « Tu es bien heureux, » répliqua le hérisson; moi je n’en connais qu'une, et je vais, si tu le veux, te enseigner. Baisse la tête et tu verras. » Ben-Youcef, sans défiance, met sa tête entre ses pattes de devant; le hérisson lui saute prestement sur le dos et le mord vigoureusement à la nuque. Par l'effet de la violence de la douleur, le chacal redresse la tête avec un énergique mouvement de détente et projette le hérisson dehors.
L’inici voulut un peu s’amuser de la fâcheuse
(1) Ensileurs, gardiens de silos.
situation de son complice resté tout confus dans le silo, et lui donner une leçon de modestie : «Tu le vois, Ô Ben-Youcef, une bonne manière de se tirer d’un péril vaut mieux que deux cents mauvaises, et, entre nous, avec toutes tes ressources, tu es pourtant bien forcé d’avouer que tu es plus embarrassé que moi. Cependant, pour te prouver que je ne suis pas une mauvaise bête, je vais tindiquer un moyen de sortir de là. Écoute bien, et n’en perds pas un mot. Les thammarin ne vont pas tarder à venir cher- 4 cher du blé. Dès que tu les verras descendre dans le silo, tu feras le mort; il est plus que certain que ces ensileurs, ne soupçonnant pas 4 ta ruse, te croiront réellement mort, et te jet- # teront hors du silo. »
Les choses se passèrent exactement comme # l'avait prévu le hérisson. Les éhammarin, après 4 avoir retourné dans tous les sens l’infortuné Ben- « Youcef qui, en ce moment, était plus mort que vif, le crurent en effet trépassé; après avoir dis- #4 cuté pendant quelques instants qui parurent des 4 siècles à Ben-Youcef sur les causes qui avaient amené sa fin prématurée, ils décidèrent à l’unanimité qu’il avait succombé aux suites d’une indigestion de leur blé, circonstance aggravante 1 qui les empêcha de le plaindre, et qui modifia 4 fort, à son désavantage, les termes de son orai-4 son funèbre. Enfin, un des ensileurs prit le cha-# cal par les pattes de derrière et le lança par-des-4 sus les bords du silo. Ben-Youcef ne se le fit pas dire deux fois pour décamper; en trois bonds, il
+ oue
avait atteint une broussaille dans laquelle il s’enfonça, se promettant bien én pello de peser müûrement, à l'avenir, toute affaire avant de s’y engager.
Dans la fable arabe, Ben-Voucef est cependant plus souvent dupeur que dupé, et il n’est pas rare de le voir s’attaquer à plus fort que lui, au lion, par exemple, le sultan des forts. Il est vrai qu’il n’y a pas là un bien grand mérite, puisque Dieu, par suite de son amour de léquilibre, à généralement refusé l'intelligence ou l’esprit à la force physique; ce qui fait que Ben-Youcef, bien qu’il n'ait ni les griffes, ni les mâchoires des lions ou des panthères, se joue cependant de ces puissants animaux avec cet art parfait qu’em-
| ploie la faible femme pour mener l’homme par le
bout du nez.
Continuation de l’ascension du pays des Bni-Salah, — La batterie de Ben-Allal. — La Koudiet-Mimich. — Description du deuxième étage du massif. — La région des
chênes. — La Koubba de Sidi Mahammed-el- R'eribi, et sa légende,
Poursuivons notre ascension. Nous sommes Sur la source qui donne naissance à l’ouad Es- Siakhan : ses eaux s’écoulent en cascadant auiour des verts nérions, qui effeuillent leurs roses dans le cristal. Les rives de l’ouad sont bordées, Jusqu'à son embouchure dans l’ouad Sidi EL Kbir, par des vergers riches en fruits de toute espèce. Une éer’zaza (micocoulier) séculaire, sous laquelle bêtes et gens viennent chercher lombre, se développe en un immense parasol
A ur 2
sur un petit plateau que nous laissons à notre droite. Sur notre gauche, des graba clos de zroub (haies) laissent voir leurs toits de dis à travers les oliviers et les caroubiers, ces arbres dont la verdure permanente semble se rire des hivers. Avec leurs troncs noueux, ridés, vieillis, et leurs jeunes têtes, ces végétaux à printemps éternel nous ont toujours produit l’effet de vieux beaux se teignant les cheveux pour tâcher de tromper leurs contemporaines.
El-Misraouï nous montre, sur la Koudiet-Baba- Mouca, les restes de la fameuse batterie que fit élever Mohammed-ben-Allal, en 1839, pour battre le blockhaus de la Koudiet-Mimich et inquiéter Blida. Nous avons vu plus haut que Îles effets désastreux produits par l'artillerie de Ben-Allal s'étaient réduits à la perte d’un bourriquet atteint par un boulet égaré, et qu’une pièce française, établie pendant la nuit sur Île mamelon de Mimich, avait mis sens dessus dessous les deux canons arabes avant même que les artilleurs du khelifa de l'Émir fussent réveillés. On voit encore les traces du mtarez (retranchement) où s'élevait cette batterie: elle était à 500 mètres environ de la Koudiet-Mimich, qu’elle commandait. Une « profonde dépression, l’ouad Es-Semmar, sépare les mamelons de Baba-Mouca et de Mimich.
De la éhoupkana (batterie) de Ben-Allal, on do- 4 mine les faces sud et ouest de la Koudiet-Mimich. Nous ne reviendrons pas sur le rôle que joua ce « point intéressant lors de la reprise des hostilités 4 en 1839; nous rappellerons seulement qu’à cette #
époque, les Bni-Salah, qui l'avaient trouvé parfaitement placé pour inquiéter, par une tiraillerie continuelle, tout ce qui paraissait dans la haute ville et dans le quartier de la Citadelle, s’y étaient établis en permanence abrités par les vergers qui couvraient alors les pentes de ce mamelon. Nous ajouterons que, dans l'intérêt de la tranquillité de Blida, le général Duvivier résolut de faire occuper cette koudiïa en y dressant un blockhaus, opération qui fut entreprise par une nuit obscure de décembre, et qui réussit complètement. L’année suivante, en 1840, le mamelon de Mimich fut fortifié, et on y construisit une caserne qui fut occupée jusqu’en 1861. Aujourd’hui ce n’est plus qu’une ruine qui, en dépit des étais, menace de S’affaisser sur elle-même si le marteau du démolisseur tarde encore quelque temps à faire son œuvre (1).
C’est tout ce qu’il reste, en dehors de la ville, des nombreux ouvrages rappelant l’époque de l'occupation de Blida, et le mauvais état prématuré de cette construction, qui n’a pourtant que vingt-quatre ans d'âge (2), laisserait supposer que le Génie de 1840 n’a jamais eu la prétention de faire accroire que cette caserne a été bâtie par les Romains.
Il est de toute justice d’ajouter que la défec-
(1) Cette caserne a été restaurée depuis; elle sert aujourdhui à loger la section de Discipline du 4er de Tirailleurs algériens.
(2?) Cette partie de notre livre a été écrite en 1864.
tuosité que nous signalons n’est point dans les habitudes de cette arme savante, et qu’il y aurait ingratitude de la part de l'Algérie à méconnaître que c’est au Génie qu’elle doit, à peu près, tous ses travaux et ses établissements d'utilité publique, dont quelques-uns sont de véritables et remarquables monuments qui défieront, nous en sommes certain, la dent destructive du Temps.
D'ici à quelques années, le mamelon de Mimich, à l'exemple du vieil ivrogne Silène, sera couronné, enlacé de pampres, el les Bni-Salah eux-mêmes, qui nous ont tant disputé leur Koudia, noieront leurs vieilles haines contre Îles Chrétiens dans une bouteille de ce crû en buvant, jusqu’à rouler, à la barbe du Dieu unique et de son Envoyé, et en bredouillant un refrain bachique de quelque Panard musulman. La civilisation nous en promet et nous en fera voir bien d’autres!
Nous allons quitter la Zone des jardins et des terres à céréales pour entrer dans celle des kerrouch (chènes). A ce second étage, Phomme ne tourmente plus la terre de Sa laguersa (soc de charrue), et il s’en rapporte entièrement au Très- Haut du soin de faire pousser les arbres. Cet étage, pourtant, a bien son intérèt pour le Kabil; car c’est là qu’il trouve ces précieuses bellouth glands doux) qui composent, en grande partie, sa nourriture, et qui lui valent cette épithète méprisante de mangeur de glands que le vaniteux Arabe, fier d'avoir des figues à tous ses repas, lui jette si dédaigneusement à la face. Ce manque «
ATTIRENT EEUIEE PE NES SUN SONE SN DEN ESEENE EEEPIREE ENT SES ee PERNETSAEERENES
de générosité de la part de ceux que Dieu a comblés n’a jamais manqué d’exciter notre indignation.
Le massif des Bni-Salah est riche en chênes; on y trouve les trois variétés : chènes à glands doux, chènes-zéens, chênes-liéges, que les Arabes désignent par les appellations suivantes : kerrouch el-horr (chènes nobles, ou dont les glands sont comestibles), kerrouch el-hallouf (chênes du porc, ou dont les glands ne sont pas comestibles), £errouch el-fernan (chènes-liéges). Ces chênes, généralement disposés en massifs, sont petits, chétifs, rabougris ; leur verdure grisâtre est triste, et leurs feuilles dentelées d’épines les rendent inabordables.
La zone des chênes est la patrie des {fan (sangliers); à chaque pas, des boutis plus ou moins profonds attestent les fouilles de toute la hiérarchie sanglière, depuis le marcassin jusqu'au grand-vieux sanglier, en passant par la bête rousse, la bête de compagnie, le ragot, le tiers-an et le quartannier. On ne s’explique pas, en voyant ces sillons, que le Kabil n’ait pas encore songé à employer le sanglier, qui vermille en fusée, au labeur de son champ. La bête, bien certainement, s’en tirerait mieux que l’homme.
Deux seufsaf (peupliers) surgissant du milieu d’une oasis de grenadiers, de müriers et d’abricotiers nous annoncent infailliblement une source. C’est, en effet, l’Ain-Ar’balou, qui sourd dans les herbes sous une voûte formée par des branches
de l’euoud el-ma (osier); des vignes vigoureuses enguirlandent les arbres, qu’elles prennent pour tuteurs, et les couronnent de grappes dorées qui eussent séduit Érigone.
Plus haut, une autre source, lAïn Bni-Chebla, passe sous nos pieds, et s'échappe en serpentant dans un bouquet de verdure. Placés comme des Naïades pudiques le long de son cours, les orangers, les pêchers, les grenadiers couronnés de pampres la dérobent aux regards profanes. Des frênes, des micocouliers la protègent de leurs branches ombreuses contre les baisers du soleil, qui cherche à pénétrer jusqu’à elle. Des lavandes aux fleurs bleues, des genêts aux fleurs jaunes entourent la source, et répandent autour d’elle d’aromatiques senteurs.
L’Aïn Bni-Chebla s’enfuit précipitamment par une gorge voûtée d’une végétation vigoureuse, gorge qui devient plus bas l’ouad Es-Siakhan. Le ravin change alors d'aspect : ses berges sont cendreuses et se soulèvent comme les vagues d’une mer qui moutonne. Les Arabes appellent touarès ce genre de terrain, qui parait être les restes d’un immense bücher.
À mesure que nous nous élevons, la Végétation devient plus chétive. Les chènes sont petits, rabougris, difformes; on dirait une foule d’estropiés demandant l’aumône aux passants. Les lavandes se sont emparées définitivement du terrain, lequel s’est sensiblement amaigri. Plus d'arbres à fruits! ils se sont réfugiés dans les ravins et l’homme les y a suivis. Il semble que
le Maître des dieux de Olympe, craignant un second assaut des Titans, ait dit à l’homme : « Tu ne pourras vivre plus haut. »
Le terrain commence à s’émietter en débris schisteux; la terre végétale, qui, autrefois, chaussait les sommets, s’est laissée glisser dans les ravins.
A notre droite, la Chäbet El-Haththouch (ravin du Palanquin) ride le flanc de la montagne de sa coupure desséchée, et, comme tous les ravins, ces porteurs d’eau des rivières, elle verse les pluies dans l’ouad Bou-Arfa, qui, à son tour, les jette dans l’ouad Sidi-El-Kbir.
A notre gauche, les cinq têtes de l’ouad Hamlelli semblent une main gigantesque imprimant ses larges doigts sur le versant oriental comme pour en prendre possession. Sur notre droite, de nombreuses têtes de ravins, s’épanouissant en éventail comme une feuille de palmier nain, vont se souder à l’ouad Bou-Arfa, dépression considérable ravinant profondément le massif, du sud au nord, par une coupure qui S’évase au fur et à mesure qu’elle approche de l’ouad Sidi- EI-Kbir. Des nérions en fieurs balancent leurs panaches roses dans le lit des cours d’eau; des groupes d'habitations sont assis sur les lèvres des ravins; des haies de figuiers de Barbarie et d’agaves présentant de tous côtés, comme la couronne du Christ, leurs pointes et leurs épines menacçantes, gardent les graba avec une sévérité qui, en présence de la pauvreté des édifices, peut, tout au moins, paraitre exagérée.
Sur notre gauche encore, les ravins de Ben- Meriem, d’'Iguenan et de Bou-Beïn versent les eaux de la crête que nous parcourons dans le Sidi-El-Kbir, lequel roule au-dessous de nous en hurlant dans les roches brisées. A droite, les pentes sont taillées en gradins gigantesques, formant une succession de plateaux qui s’épanouissent sur l’ouad Sidi-El-Kbir en passant par le pays des Sâouda.
Une élégante koubba (1) est assise au loin sur un de ces degrés au-dessus de louad Sidi-El- Kbir; sa blancheur irréprochable tranche crûment sur la végétation qui l'entoure; mais l'harmonie des couleurs est un détail dont les Croyants font peu de cas. L'important pour eux c’est que leur saint soit bien logé, et que son mokaddem (2) n’ait aucun reproche à leur adresser touchant le blanchiment de la demeure de son ouali (saint), opération obligatoire au moins une fois l’an.
S’il faut juger de l'importance du saint d’après la somptuosité du monument qui lui est consacré, celui qui repose sous la koubba dont nous parlons doit être un bien grand saint; il faut, en outre, que son influence auprès de Dieu soit bien et dûment constatée, et qu’elle ne fasse pas l’ombre d’un doute dans l’esprit de ses
(1) Chapelle funéraire.
(2) Mokaddem, administrateur d’une chapelle funéraire, chef d’une corporation religieuse, d’un ordre de Khouan (frères).
khoddam (1). Il en est surtout ainsi en pays
| kabil, où l’on marchande beaucoup, même en
matière de sainteté.
Le marabouth Sidi Mohammed-ben-El-Aabed,
) notre guide religieux, nous apprend que cette
koubba renferme les restes mortels de Sidi Mahammed-el-R’eribi. Invité à nous dire ce qu'il sait touchant ce saint homme, il entame, après s’être un peu fait prier, le récit suivant :
Un jour, — c'était du temps où le Säoudi Mo-
| hammed-ben-Aïed était chikh ech-chioukh, — un
deroueuch (2) parut tout-à-coup dans le pays des Saäouda (3). Quel était son nom? d’où venait-il?
| où allait-il? Personne ne put d’abord le savoir;
car il ne s’arrêtait qu'aux heures de la prière, et
| ne répondait à ceux qui lui offraient l'hospitalité | que par la formule optative : « Zrahmkoum Al-
TT PR SE EIRE ANIME PERMET D ENV NOR De
lah! » (que Dieu vous fasse miséricorde!) Pendant longtemps, bien que les Säouda laissassent les portes de leurs maisons ouvertes, dans le but d'engager le saint homme à y venir passer la nuit et à y apporter la bénédiction, aucun d’eux ne put jouir de la faveur que tous désiraient si ardemment. Dès que le soleil disparaissait à l’horison, le Saint, en quelque lieu qu’il se trouvât, semblait s’effacer et se fondre dans les dernières
(1) Serviteurs religieux.
(2) Derviche.: Les derviches sont des fanatiques déguenillés semblables aux fakir du Levant.
(3) Fraction des Bni-Salah.
clartés de l’astre, dont il paraissait être une émanation. Le lendemain, au point du jour, le deroueuch reprenait sa forme matérielle au lieu même où il l'avait quittée la veille.
Le bruit de ce prodige se répandit bientôt dans tout le Tithri et dans la Mtidja; de nombreux visiteurs accoururent de tous les points de l’outhen (district) dans l'espoir de baiser le pan de son bernous, et d'obtenir, par cette pieuse démonstration, soit un remède à leurs maux, soit, par son intercession, des facilités pour être admis dans Æ£t-Djenna (le Paradis).
Les Säouda, qui étaient très fiers qu’un saint aussi remarquable eût daigné s’abattre sur leur pays, cherchaient, pour lui donner encore plus d'importance, à insinuer que le deroueuch pourrait bien être l’ange Djebril (Gabriel) lui-même, attendu, assuraient-ils, qu'une femme dont lPenfant venait de mourir ayant eu, par inspiration sans doute, l’idée de poser le cadavre de son fils sur la trace laissée dans la poussière par le pied du saint, l'enfant avait été soudain rappelé à la vie. Or, on savait que la poussière foulée par Djebril avait seule la propriété de vivifier les choses inanimées. Pour donner plus de poids 4 à cette croyance, les Säouda ajoutaient que, sur 4 le chemin parcouru par le saint depuis son arrivée dans le pays, l'herbe fiétrie se relevait et reverdissait comme si elle eût reçue chaque 4 nuit la rosée du ciel. Chose merveilleuse, qui 4 venait encore ajouter à l’étrangeté du fait, C’est M qu'ôn n'avait jamais vu le saint S’occuper de 4
sa nourriture : un chacal, disait-on, — et c'était probable, — se chargeait de cette pieuse corvée, et, chaque jour, le deroueuch trouvait sur son passage les fruits et les légumes dont il se nourrissait.
Depuis une année environ que le saint était chez les Sâäouda, chaque jour avait été marqué par un nouveau miracle, et Dieu avait jeté ses biens à pleines mains sur le pays. Jalouses du bonheur de cette fraction des Bni-Salah, les tribus voisines avaient résolu de faire des démarches auprès de celui auquel ils l’attribuaient. Une députation, composée des hommes les plus distingués par leur piété, fut chargée de se rendre chez les Sâouda, et de se mettre à la recherche du saint pour lui faire connaître le vœu de leurs contribules. On avait prévu le cas d’un refus de la part du deroueuch, et les députés s'étaient munis de présents qu’ils devaient lui offrir pour tâächer de vaincre sa résistance. Cette pensée impie devait tourner à leur confusion. Ils arrivèrent sur l’ouad Bou-Arfa quelques minutes avant heure de la prière du mor’reb (1); sachant
que le saint disparaissait avec l’astre, ils déses-
péraient de le rencontrer ce soir-là, et ils se disposaient déjà à dresser leurs tentes sur les bords de la rivière, quand ils virent arriver du côté de l’ouest, et se diriger vers eux, un homme autour de la tête duquel les rayons du soleil formaient un nimbe éblouissant de lumière. Comprenant
(1) Coucher du soleil,
qu’ils étaient en présence du saint, les députés firent quelques pas pour s’approcher de lui; mais à peine avaient-ils exposé à l’ouali l’objet de leur mission, et étalé à ses pieds les présents par lesquels ils comptaient le séduire, que l’auréole qui illuminait sa tête s’effaça soudainement en même temps que le soleil disparaissait derrière le Djebel Chennoua: le saint n’était plus dès lors qu’un simple mortel.
Troubles par le prodige dont ils venaient d’être témoins, les députés lui demondèrent timidement et en balbutiant s’il n’était pas l’homme, ou plutôt le saint puissant qu’ils cherchaient. «Je ne suis, leur répondit-il, qu’un pauvre deroueuch détaché des choses de ce monde, et ne vivant que de ce qui appartient à Dieu — qu'il soit exalté! — C’est par moquerie, sans doute, que vous me parlez de puissance; ai-je une suite, des gardes? et mes bernous rapiécés, mes pieds sans chaussure sont-ils les signes auxquels on reconnaît l’homme puissant? Vous vous trompez; portez vos présents à d’autres; je ne puis être celui que vous cherchez. »
— « Vous êtes pourtant bien, reprit un député A
des Bni-Ouzra, l’homme par l’intercession duquel Dieu comble de ses biens les Sâäouda, qui en sont indignes. Nous sommes, nous, au contraire, 4
des gens pieux, craignant Dieu, et cependant, #
chez nous, la terre est ingrate, les troupeaux4# dépérissent, et les glands ont manqué cette
année. »
— «Je vous le répète, je ne suis rien qu'un#
PIERRE EEE AT CORNE SONEE TONER PUITS ON STE ER ERP RE EIREER ERP ETENAI PP PRRESE PETER MES AT EAP
pauvre /akir (1), n’ayant pour tout bien que mon eukkaza (2) de voyage. Je vais où Dieu me mène, et Si, aujourd’hui, je suis chez les Sâouda, c’est que Dieu l’a voulu ainsi. »
Le deroueuch poursuivit son Chemin, laissant les députés tout désappointés de cette aventure. IIS ramassèrent néanmoins leurs présents et reprirent la route de leurs villages ou de leurs campements. Ils avaient compris que la protection de Dieu s’obtient bien plutôt par de bonnes œuvres que par des présents.
Dès le mème soir, le deroueuch, qui avait dépouillé son caractère de sainteté, vint réclamer l'hospitalité dans un des villages des Sâouda. Il apprit à son hôte qu’il se nommait Mahammed, et qu’il était des R’erib, tribu qui avait ses campements près de Médéa, ce qui lui avait valu le Surnom d’El-R'eribi. Bien qu’il parût avoir renoncé à faire des miracles, les Sâäouda qui, en résumé, n'étaient ni aussi ingrats, ni aussi impies que les députés des tribus voisines avaient voulu linsinuer, choyèrent le saint avec un empressement qui n’était peut-être pas, il faut l'avouer, sans arrière-pensée, mais qui, enfin, prouvait qu’ils savaient reconnaître tout le bien que Sidi Mahammed avait répandu sur leur pays. Le saint en fut sans doute touché; car il déclara aux Sâäouda que leur pays serait désormais son
(1) Fakir signifie pauvre, mais plus particulièrement pauvre devant Dieu.
(2) Long bâton pour s'appuyer.
pays, et que leur tribu serait, à l'avenir, sa tribu. Heureux de cette détermination du saint, les Säouda lui construisirent sans délai un spacieux gourbi, et lui donnèrent un terrain, et un feurd (bœuf) pour le labourer.
Sidi Mahammed, qui semblait vouloir décidément se rattacher à la terre, épousa une Sâoudia, qui, malgré ses douze ans d'âge, n’avait pourtant encore sur l’homme que des connaissances vagues et incomplètes; aussi la citait-on comme une rareté dans tout le pays des Bni-Salah. Dieu qui, raisonnablement, ne pouvait manquer de bénir cette union, donna un fils, cette fraicheur de l'œil, à Sidi Mahammed, qui, malgré son grand âge, n’en parut cependant nullement surpris.
Soit que le bonheur dont semblait jouir Sidi EI-R’eribi ne füt qu’à la surface, soit qu’il eüt reçu une nouvelle mission d’en haut, il n’en est 4 pas moins vrai que, reprenant son bâton de voyage et son bernous de deroueuch, il disparut tout à coup abandonnant sa femme, son enfants et son bœuf. On apprit, quelque temps après 4 son départ, qu’il était à Machti, dans une kheloua & (solitude) de la tribu des R’erib, où il passait ses A journées en prières. Enchantés d’avoir remis la 4 main sur un Saint originaire de leur tribu, les R'’erib cherchèrent à l’y retenir en lui offrant un 4 terrain considérable et une paire de bœufs ; mais ses aspirations le rappelant, sans doute, vers les Sâäouda, il rejeta les offres de ses contribules, etA reprit le chemin de sa tribu d'adoption. Sur leurs
pressantes sollicitations, il avait consenti à s’ar-
» rêter quelque temps chez les Bni-Msäoud, il les
édifia par sa piété et les émerveilla par ses nom-
L breuses karamat (miracles). Sa réputation gran-
dit bientôt parmi les tribus de la montagne, et
» de nombreux pèlerins, qui se déclarèrent ses L khoddam (serviteurs religieux), vinrent le visiter
dans sa nouvelle Æheloua, et lui demander son diker (1).
Sentant sa fin approcher, Sidi Mahammed-el- R'eribi pria les Bni-Msäoud de le transporter chez les Sâouda, où il avait laissé sa famille, et où il désirait que son corps reposât après sa mort.
Le départ était fixé pour le lendemain à Pheure du fedjeur (point du jour). Quand les Bni-Msäoud, qui s'étaient disputé la pieuse corvée de conduire le saint homme chez les Sâäouda, se présentèrent à l'ouverture de la grotte qui lui servait de kheloua, ils furent tout surpris d’y trouver une mule blanche comme Doldol, la monture du Prophète. Voyant cette mule sans gardien, les khoddam pensèrent qu’elle appartenait à quelque #air (pèlerin) en visite auprès de Sidi Mahammed. Ils entrèrent dans la grotte; le saint y était seul: étendu sur sa natte de jonc, il semblait dormir profondément. Les Bni-Msäoud se consultèrent du regard pour savoir s’ils devaient le réveiller. Au même instant, le premier rayon du soleil,
(1) Diker (souvenir), prière particulière à un marabouth que récitent les fidèles qui se déclarent ses serviteurs religIeUx.
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pénétrant dans la kheloua, vint darder son faisceau lumineux sur le visage du saint et l’éclairer; les khoddam reconnurent aussitôt qui Sidi El- R’eribi avait cessé de vivre. Ils voulurent néanmoins remplir ses dernières volontés, et transporter sa dépouille mortelle chez les Sâäouda. Ils s’apprêtaient à charger le précieux fardeau sur leurs épaules, quand la mule blanche vint S’accroupir à l’entrée de la grotte et en barrer le passage. Les Bni-Msäoud comprirent de suite que cette monture, qui n’appartenait pas à la tribu, avait dû, nécessairement, être envoyée par Dieu pour le transport du saint à destination, et ils n’hésitèrent pas à placer le corps de Sidi Mahammed sur le dos de l’animal. La mule se releva aussitôt d'elle-même et prit, sans tâtonner, la direction du nord, elle arriva le même jour, à l'heure de la prière du dhohor (1), à Tadjenanet, où elle s’arrêta.
Le corps de Sidi El-R’eribi fut remis aux :
Sâouda, qui l’enterrèrent à l’endroit qu’il avait désigné. Quelque temps après, une élégante koubba, témoignage de la piété et de la recon-# naissance des Sâouda, s'élevait sur le tombeau # du saint. .
Depuis cette époque, Sidi Mahammed-el-R’eribi n’a pas cessé de faire valoir auprès de Dieu Ia 4 prière de ses khoddam, qui, comptant un peu | trop sur la position de leur saint dans les con-4 seils du Très-Haut, pèchent avec un laisser-aller #
(1) Une heure après midi. C’est le milieu du jour.
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qui, infailliblement, finira par lasser la patience de leur intercesseur.
Chaque année, les gens de Tadjenanet et les Bni-Msâoud, chez lesquels est mort le saint, se rendent en ziara sur son tombeau. Ce pèlerinage, Sorte de fête patronale, est l’occasion d’un festin pantagruélique dans lequel les khoddam de Sidi EI-R’eribi, qui ne mangent sérieusement que ce jour-là, absorbent avec une voracité toute kabile des monceaux de kousksou et un grand nombre de moutons rôtis entiers. On aurait réellement tort de leur en faire le reproche, attendu qu’ils ont tout le reste de l’année pour pratiquer la sobriété.
À présent que nous avons payé notre tribut à Sidi Mahammed-el-R’eribi, nous pouvons continuer notre escalade.
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Continuation de l'ascension, — Le mamelon de Kerrouchetel-Firan. — L'ouad Sidi-Ahmed-el-Kbir et ses affluents. — Bouleversements et dislocations. — Sidi Abd-er-Rah-
man-et-Täalbi et les Targaoua. — Blad mezloutha. — Le pays des Sâouda. — Le cèdre de Sidi Mahammed, — Vallées et rivières. — Sidi Salem et les Pierres des
Changeurs. — Les Porcs-Épics et le Roi David. — Traces de Métempsychose,
Nous sommes au pied de la koudia de Kerrouchet-el-Firan (le Chêne des Souris) : c’est sur ce petit plateau, qui se développe en avant du mamelon, que les Réguliers de l’'Émir essayaient, au Commandement du bach-harrab, d’imiter les manœuvres de notre infanterie, prétention qui donnait infiniment sur les nerfs à la garnison de
Mehallet el-Kbira (le Camp-Supérieur), laquelle rugissait d’impuissance à la vue de cet agaçant spectacle.
La végétation arborescente s’étiole de plus en plus : les chênes sont réduits à l’état de kichrid (broussailles), et l'asezzou (genèêt épineux) se partage le terrain avec des touffes clair-semées d'un dis maigre et sans force.
Notre chemin se bifurque : l’une des dents de la fourche escalade le mamelon à pic en serpentant droit devant elle comme une fusée d’artifice: cest un sentier kabil tracé crânement dans les airs, et avec un profond mépris pour les douceurs des festons et des lacets de la civilisation. L'autre branche est la continuation de ce qu’en 1840, nous appelions la route carrossable de Blida à Tala-Izid; elle contourne la koudia, à laquelle elle fait un collier. Nous nous ÿ engsageons.
Le mamelon de Kerrouchet-el-Firan est formé par un soulèvement schisteux s’exfoliant en lames brisées avec une telle régularité, qu’on les croirait taillées par la main de l’homme; c’est comme une immense construction ébranlée par quelque divinité en colère, les demeures des orgueilleux Temoudites, peut-être, renversées par une commotion violente de la terre.
Ces pierres déchaussées nous font ralentir involontairement l'allure de nos montures; il semble que le moindre ébranlement peut faire écrouler comme un château de cartes ces murailles disloquées et menaçantes. Ces schistes,