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Ééites sé hnin
en S’émiettant sur notre chemin, l’encombrent de menus débris pareils à des assiettes brisées après un festin de viveurs, et, à 300 mètres audessous de nous, les eaux de l’ouad Tafraouat hurlent leur note aiguë en roulant écumeuses dans des rochers fracassés. Avant de s'engager plus avant sur ce sol fuyant au-dessus de l’abime qui gronde, deux ou trois de nos compagnons quittent le dos de leurs montures. Nous, qui connaissons la dextérité et la sûreté de pied du cheval arabe, nous traitons d’imprudents ces trop prudents compagnons ; les dames, qui dans tout danger trouvent un attrait, restent résolument sur leurs mulets. Nous pénétrons, l’un derrière l’autre, dans ce dangereux sentier en laissant toute liberté de manœuvre à nos montures.
L’abîme béant sous nos pieds cherche à nous attirer, la gueule ouverte du monstre ‘semble vouloir nous aspirer, nous humer, pour ne faire de nous qu’une bouchée; mais nous tenons bon, et l’ogre en est pour ses grimaces; il redouble ses mugissements caverneux et demande une proie : deux de nos camarades, qui ont mis pied à terre, paraissent disposés à renouveler le dévouement de Curtius pour apaiser la faim et le courroux du r’oul (ogre); pris de vertige, ils cherchent à se raccrocher, à leur droite, à des touffes de dis ou à des branches de maigres arbustes qui poussent horizontalement; mais ces touffes et ces branches leur restent traitreusement dans la main, entraînant avec elles des débris de roches qui se précipitent en bondis-
sant dans l’abime, au fond duquel ils n'arrivent que réduits en poussière. Ce tableau, peu rassurant pour nos piétons, les engage à remonter à cheval.
Le soulèvement de Kerrouchet-el-Firan est boisé de broussailles de chêne clair-semées poussant entre les roches brisées; les eaux qu'y versent les pluies forment, en s’écoulant par plusieurs ravines sur ses pentes occidentales, louad Tala-ou-Aâmmès, affluent de l’ouad Bou-Arfa.
Des villages et de nombreux vergers s’échelonnent sur les bords de la première de ces rivières.
L’ouad Sidi-Ahmed-el-Kbir, qui gémit en faux bourdon dans les profondeurs au-dessus desquelles nous sommes suspendus, est alimenté par de nombreux ravins, qui lui jettent presque à pic les eaux des sources et celles des pluies : sur la rive droite, c’est l’ouad Tabeurketchent, profonde dépression encombrée de fragments de rochers et d’épaves végétales, arrachées violemment à ses bords quand les eaux du ciel le transforment en un torrent furieux. Les rives du Tabeurketchent sont âpres, dénudées, dépouillées de leur humus, ce vêtement de notre globe; elles n’en laissent plus voir que le squelette. Au-dessus, sur la même rive, l’ouad Hanous, gouttière rapide et torrentueuse, lance avec fracas des blocs qui arrivent brisés au fond du Sidi-El-Kbir. Comme opposition à ces rivières désolées, l’ouad Tafraouat roule doucement ses eaux argentées dans une délicieuse vallée vert-tendre entre deux
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haies d’arbres fruitiers qui les regardent passer; des chaumières qui, du point où nous sommes, paraissent ne pouvoir être habitées que par des Liliputiens, sont plantées au milieu des arbres, où accrochées aux escarpements de la rivière comme des cages d'oiseaux. De même que l’ouad Tafraouat, la Châbet Habb-el-Melouk est bordée de maisons et de gourbis suspendus à ses lèvres vertes. Un mamelon du mème nom domine le ravin et l’ombrage de sa vigoureuse végétation.
Le pays se tourmente de plus en plus; ce ne Sont que ravins, que rides, coupures, hachures, crevasses ; c’est un bouleversement, un désordre sans nom, un fouillis de dépressions et d’aspérités, de creux et de renflements; c’est une sorte de chebka (filet) à mailles bizarrement entrelacées. Sur notre droite, un groupe de ravins, épanouis en éventail, s’amorcent sur la Saguiet-Sidi- Salem, affluent de l’ouad Haçaïn; du même côté, la rive gauche de l’ouad Bou-Arfa s’accidente et se boise de fernan (chènes-liéges); plus loin, au fond d’un ravin qui s’ouvre sur l’ouad Tala-ou- Aâmmès, une kbiba dédiée à Sidi Ben-Aïca se cache timidement dans un massif de chênes et de micocouliers.
A notre gauche, la Châbet El-Berr’out (ravin des Puces) se soude à l’ouad Sidi-El-Kbir. Un village paraît cloué à mi-côte sur la déclivité forimant la rive gauche de cet ouad. Décidément, le Kabil appartient aux espèces qui perchent.
Le vent, en courant dans ces profonds sillons, nous donne un concert dans lequel sont repro-
duits les cris des animaux qui habitent la montagne : le rugissement du lion, le miaulement de la panthère, le glapissement du chacal, le grognement du sanglier, le sifflement du serpent s'élèvent du fond des vallées en soli tour à tour graves ou aigus, ou se confondent en formidables tutti qu’accompagnent les ricanements des ruisseaux: c’est une musique infernale qui, comme tous les grands spectacles de la nature, donne froid à l'âme, et rapetisse l’homme en lui montrant sa faiblesse.
A notre droite, l’Aïn-el-Hamra (la Source rouge) pleure des larmes de sang : c’est une sorte de necis (suintement) ferrugineux, qui se colore en rouge en traversant le minerai.
Le pays s’amaigrit de plus en plus; les soulèvements sont tellement disloqués, qu’il semble qu’un coup de vent suffirait pour amener leur écroulement. A quelle époque remonte donc l’effrayante révolution géologique qui à ainsi ébranlé ces masses gigantesques menaçant encore le ciel? Est-ce ici que les Titans voulurent tenter leur escalade? Est-ce ici que les impies constructeurs de la tour de la Confusion se dirent dans leur insolente audace : « Allons, courage! bâtissons une ville et une tour dont la tête touchera le ciel! » Il semble, à l'aspect de ces soulèvements inachevés, que le Créateur, qui sans doute avait l'intention de renverser la terre sens dessus dessous, ait éprouvé du regret de détruire son œuvre, et qu’il se soit arrêté sans se donner la peine de remettre les choses à leur
place. Espérons pourtant que ce fâcheux oubli n'aura pas d’inconvénients, de quelque temps du moins, puisque M. Élie de Beaumont assigne à la croûte solide de notre globe, en dépit de la Genèse, l’âge aussi respectable que rassurant de quatre-vingt-dix-huit millions d'années. Tout porte donc à croire que le bouleversement en question n’est pas d'hier, et rien ne nous empèche de nous bercer de cette illusion que la machine terrestre durera bien encore autant que nous.
En présence de ce tohu-bohu géologique, nous sommes tenté de croire, avec les Bni-Salah, que c’est bien là que Sidi Abd-er-Rahman-et-Tâalbi a opéré le bouleversant miracle que lui attribue la tradition.
En 1516 (1), un an après que le roi d'Alger, Selim-Eu’tmi, eut été étranglé à Bab-Azzoun par l’ordre du corsaire Baba-Aroudj (2), qu’il avait appelé à Son aide pour chasser les Espagnols du Penon d'Alger, Sidi Abd-er-Rahman-et-Tâalbi, chef des Tâalba, tribu puissante de la Mtidja, résolut un jour de se mettre en route pour aller
(4) Ici, notre guide n’est pas d'accord : vec l’histoire, laquelle fixe la iwnort de Sidi Abd-er-Rahman-et-Tâalbi à l’année 1470 de l’ère chrétienne (875 de l’hégire).
(2?) Nous en avons fait Parbe-Rousse d'après es Espagnols, qui le nommaient Barba-Roja. Nous ferons remarquer en passant que les Espagnols, il faut leur rendre cette justice, ont toujours été nos maîtres dans l’art d’estropier les noms arabes et de les défigurer. Était-ce de leur part un parti pris parce qu'il s'agissait des Infidèles ?
faire une tournée pastorale chez ses serviteurs religieux. Sa réputation de sainteté, appuyée sur de nombreux miracles et sur une multitude de bonnes œuvres, s’étendait depuis El-Djezaïr-Bni- Mezr’enna (1) jusqu’au fond du Tithri. Baba- Aroudj lui-même, qui, malgré ses talents en piraterie, n’en était pas moins un sacripant considérable, n'avait pas dédaigné, pour donner une sorte de sanction religieuse à sa constitution gouvernementale, d’en attribuer l’idée première à Sidi Abd-er-Rahman. L’heureux forban avait également su exploiter avec une certaine habileté la popularité de ce saint au profit de son institution de l’Oudjak. Nous rapportons ce fait pour prouver qu’au temporel comme au spirituel, Sidi Abd-er-Rahman était un homme d’une certaine importance.
Quoiqu'il fût bien en cour, Sidi Abd-er-Rahman n’en montrait cependant pas plus de fierté pour cela, et jamais il ne faisait parade de sa haute situation dans les conseils du frère de Kheir-ed- Din (2). A l'exception de ce rayonnement, qui est spécial aux saints chez les Musulmans, et qui est le signe de leur mission sur la terre, signe qui, d’ailleurs, n’est perceptible que pour les vrais Croyants, Sidi Et-Tâalbi ne se révélait aux yeux de ses contemporains par aucune marque qui
(1) Les îles des Bni-Mezr’enna. C’est ainsi qu’à l’époque dont nous parlons, les corsaires désignaient Alger.
(2) Quelques historiens ont, avec une candide impudeur, fait de Kheir-ed-Din Chérédin, voire même Hariadan.
lui füt particulière; il affectait même, tellement il était humble, de porter des bernous d’une blancheur plus que douteuse, pour qu’on ne pût le distinguer de ses serviteurs religieux. « Je ne veux humilier personne, disait-il souvent avec bonté; quant à moi, je me trouve toujours assez propre devant Dieu; — que son saint nom soit glorifié! »
Un jour, au lever du soleil, Sidi Abd-er-Rahman quitta seul ses campements des Tâalba et se dirigea au sud; son intention, nous l’avons dit, était d’aller visiter les Bni-Salah, les Bni- Msäoud et les Ouzra, tribus kabiles dont le zèle religieux — qui n’avait jamais été excessif, — laissait, depuis quelque temps surtout, infiniment à désirer. Une des fractions des Bni-Salah particulièrement, celle des Targaoua, passait pour ne pas plus s’occuper du Dieu unique que s’il n’eût jamais existé. Sidi Abd-er-Rahman avait donc résolu de commencer sa pieuse mission par la visite de ces infidèles.
A Pheure de la prière du dhohor (1), il traver- Sait l’ouad Er-Roumman (2), après avoir laissé à Sa gauche les prairies sur lesquelles devait bientôt s'élever El-Blida, et il se dirigeait, en passant par le pays des Hamilelli, vers les hauteurs où étaient situés les villages des Targaoua.
Le Saint arrivait au pied du mamelon de Ker-
(1) Vers une heure de l'après-midi.
(2) Cette rivière est celle qui prit plus tard le nom de Sidi Ahmed-el-Kbir.
rouchet-el-Firan, quand son attention fut attirée par une musique qui dévidait en spirale ses mélodieuses roulades dans les airs. Les éclats de rire, les cris joyeux se mèlaient, sans souci de l'accord, aux gais accents du djouak (1) et de la r”aitha (2). « C’est une noce, » pensa le saint, et il continua son chemin.
Sidi Abd-er-Rahman fut bientôt sur le territoire de la fraction qui se réjouissait si bruyamment. C'était précisément celle des Targaoua, qui, sans le moindre prétexte, festoyait ainsi au lieu de selivrer aux travaux des champs ou à la prière. Tout entiers à leur joie insensée, les Targaoua ne prirent pas garde au saint qui était au milieu d'eux; les malheureux, par suite de leur irréligion, avaient perdu cette faculté de reconnaître à première vue un élu de Dieu, ils étaient, en un mot, devenus complètement insensibles à l’action de ce rayonnement dont nous parlions tout à l'heure. Il faut bien le dire, Sidi Abd-er-Rahman en fut piqué; car, malgré sa simplicité et son mépris des choses de ce monde, il ne pardonnait pas à ses serviteurs religieux cette sorte de négation de son pouvoir surnaturel. Tranchons le mot, il aimait à produire son effet.
Ne voulant cependant pas troubler la joie des Targaoua, et sentant d’ailleurs que ce n’etait pas le moment de placer sa morale, le saint homme
(1) Petite flûte en roseau. (2, Espèce de clarinette ayant le son nasillard de la musette.
S’assit au pied d’un mur et attendit, en égrenant son chapelet, la fin de cette fête intempestive.
Quelques étoiles étaient déjà venues regarder curieusement par les trous du rideau du ciel si le soleil était couché, et s’il était temps de faire leur entrée en scène, et cependant les danses continuaient toujours; grisés d'huile et bourrés de glands, les Targaoua finirent par perdre le sentiment de leur dignité, et par se mettre à danser eux-mêmes autour des jarres vides. Leurs femmes, surexcitées par le divin jus de lolive, avaient banni toute pudeur, ce parfum de la femme kabile, et leurs linges haillonnés et fripés ayant rompu les liens qui les retenaient aux épaules de ces houris oléagineuses, ces vêtements sordides, disons-nous, vagabondaient bien loin des charmes qu'ils avaient la mission de dérober aux yeux des mortels.
Malgré les séductions de ce Spectacle, le saint ne broncha pas; cependant, l’égrenage de son chapelet devint convulsif : c'était évidemment la crainte de succomber à la tentation qui amenait chez le marabouth cette accélération fébrile du débit des quatre-vingt-dix-neuf attributs de Dieu, épithètes préservatives qu’il se hâtait de placer entre lui et ces filles du péché.
Les Targaoua finirent cependant par apercevoir l’étranger, qui assistait à leur fête sans Y prendre part. Cinq ou six d’entre eux S'approchèrent du saint en chancelant, les lèvres dégouttantes d'huile, et, sans égards pour l’homme qu’ils eussent dû respecter tant à cause de sa
barbe blanche, que parce qu’il était leur hôte, ils l'invitèrent, en bredouillant, à se mêler à leurs danses. Le saint s’en défendit en leur faisant remarquer que ce genre de distraction n’était ni de son âge, ni de son sexe (1). Les Targaoua, qui sentaient un reproche sanglant dans la dernière partie de la réponse du saint, s’emportèrent comme des gens qui sont dans leur tort, et ils insistèrent obstinément pour qu’il dansât.
Les Targaoua, hommes et femmes, accoururent au bruit de cette altercation, et s’étant informés de la cause qui l'avait produite, ils entourèrent le vieillard et voulurent exiger, à leur tour, qu’il se mêlât à leurs danses. Un Targaoui, plus ivre que les autres, alla même jusqu’à Soulever brutalement de terre le saint homme, et le poussa dans le cercle que ces insensés formaient autour de lui. A cet outrage, Sidi Abd-er-Rahman se releva de toute sa haute taille; ses yeux, plus brillants que la planète Ez-Zohra (Vénus), qui paraissait dans l'occident, jetèrent des éclairs; le long bâton sur lequel le saint S’appuyait devint éclatant de lumière, et de sourds grondements souterrains se firent entendre au loin. Mais toutes ces choses merveilleuses parurent aux Kabils des illusions produites par l’état de surexcitation dans lequel ils se trouvaient, et ils n’en tinrent aucun compte.
(1) L'Arabe qui danserait se croirait et serait, en effet, déshonoré. Cet exercice violent et incompatible avec la dignité de l’homme, est exclusivement laissé aux femmes.
La musique jetait toujours ses notes flûtées aux vents de la montagne : seulement — chose étrange! — son rhythme s'était mélancolisé sans que les musiciens semblassent s’en douter, et, bien que la mesure fût vive et joyeuse, les instruments ne rendaient cependant que des soupirs tristes comme une plainte.
Entraînant à sa suite toute cette cohue hurlante, le saint la porta vers les musiciens; puis montant sur un tertre qui se trouvait à quelques pas de là, il s’écria d’une voix dominant le tumulte : « Écoutez, Ô Targaoua! si je ne puis danser, comme vous le voudriez, je puis au moins chanter! Allons, les djouaouok, les r’ouaith, les dfouf (1)! cessez votre plainte et suivez ma voix ! »
Les roulements souterrains paraissaient se rapprocher; c'était comme le bruit lointain de la foudre, et pourtant jamais le ciel n'avait paru si Splendidement étoilé, jamais la voûte céleste n'avait été si ruisselante de pierreries divines, si éblouissante de sublimes clartés. Il y avait là un mystère qui commençait à donner à réfléchir aux Targaoua, et le tumulte s'était éteint dans un bégaiement tremblotant mêlé d'ivresse et de peur.
Le saint entonna d’une voix formidable le chant qu’il avait promis: les grondements souterrains semblaient soutenir cette puissante psalmodie,
| et les instruments de musique ne grinçaient plus
(1) Espèce de tambours.
re
que des notes discordantes; les étoiles pälirent et parurent s’éteindre dans le ciel; les Targaoua clouaient des regards épouvantés sur le saint qui chantait :
« Ana lahi mâ Ilahi » Ou houma lahiin mâ et-tlahi.
» Eklebhoum ia Ilahi! »
« Pendant que je m'occupe de Dieu, » Eux passent leur temps en plaisirs frivoles. » Engloutis-les, à mon Dieu! »
Le saint avait à peine terminé sa malédiction, que la terre, puissamment ébranlée, chancela sous les pieds des Targaoua, et se renversa Conme un esquif battu par une lame furieuse.
Toute la fraction des Targaoua, bêtes et gens,
avait été engloutie.
Si, le soir, par un temps calme, vous appliquez l'oreille sur le sol où vivait cette tribu, vous entendez encore, dans les entrailles de la terre, les coqs chanter, les ânes braire, les tambours résonner, et comme des voix humaines dont le rire ressemble à un gémissement.
On montre encore, sur la surface du territoire qu'’occupaient les Targaoua, une différence de végétation, avec celle du terrain qui était en dehors du périmètre de la tribu maudite; le sol y 4 est également d’une nuance plus foncée, particu- 4 larités que les Bni-Salah attribuent au renverse- 4 ment sens dessus dessous de la portion du ter- # ritoire sur laquelle étaient établis les Targaoua,
portion qui, d’après eux, n'aurait pas repris sa position normale. Cela jure, en effet, comme une pièce noire cousue sur un bernous blanc.
Ces mouzr’ar (schistes) feuilletés et pareils à des livres gigantesques, ce sol aride et décharné ne donnent guère l’hospitalité qu'aux lavandes et aux fougères; c’est ce que les Arabes appellent une blad mezloutha, un pauvre pays, une région nue, déshéritée. Les rochers gris à fleur de sol d'Izrouan-ou-Bokkà ajoutent encore à l’aspect misérable de ce point, auquel on est tenté d’appliquer lépithète de Forthaça (teigneuse), par laquelle les Arabes désignent une terre aride et pierreuse. La riche végétation des ravins, boisés d’oliviers et de micocouliers, tranche et fait contraste avec la dénudation du terrain que nous parcourons.
Nous découvrons au-dessous de nous, et à notre droite, le village des Sâouda, lequel se cache dans un ravin. Cette pauvre taddart (village), dont les habitations se numérotent par des tas d’ordures séculaires, ne se composent que de graba couverts de dis, et de quelques maisons en maçonnerie grossière. On se rappelle que c’est dans ce village des Sâouda que fut établi le bataillon régulier d’El-Berkani en 1839.
L’ouad Säouda, fleuri de nérions sur tout son parcours, se précipite furieux vers l’ouad Sidi- EI-Kbir par des croupes boisées de chènes-liéges.
Notre chemin éventre une crête par la Tniietel-Mokthà (col du Gué); à partir de ce point, le
pa
pays se reboise vigoureusement en chênes à glands doux. Nous retrouvons, sur notre droite, ce sol qu'ont tant fouillé et crevassé les larmes des siècles. Tous ces ravins versent les pleurs du ciel dans l’ouad Tizza, qui recoit également ceux que lui amènent de nombreux ouïdan, dont les plus importants sont, à droite, l’ouad Aaïchaeth-Thaïâa, et, à gauche, la châbet Tala-Izid, lPouad Tala-Menchar et l’ouad ElI-Hamra. L’ouad Tizza se jette dans la Cheffa après avoir pris successivement les noms de Salgou et d’'Er-Rabtha.
Nous passons à la tête de nombreuses ravines qui s’amorcent à l’ouad El-Berr’out, affluent de gauche de l’ouad Sidi-El-Kbir.
Devant nous, sur la pente de droite de l’ouad « ‘El-Berr’out, une blanche koubba laisse voir son 4 dôme au milieu d’un massif de cèdres verts :4 c’est la demeure dernière de quelque saint homme qui à dû marquer son passage sur cette terre par une respectable collection de bonnes œu-4 vres, et par des miracles prouvant péremptoire-A ment que Dieu s'était dessaisi à son profit d’une portion de sa toute-puissance. Il faut bien qu’il en soit ainsi, Car les Amchach (1) n’ont jamais…4 passé pour des Croyants irréprochables et zélés.M Écoutons ce qu’ils racontent — d'accord en cela avec Sid Mohammed-ben-El-Aabed, — du ver-M tueux marabouth qu’ils ont canonisé en lui éle-4 .-vant une koubba sur leur territoire.
(1) Fraction des Bni-Salah.
Il y a longtemps de cela, un pieux deroueuch, venant du R’arb (1), se présenta chez les Amchach et leur demanda l’hospitalité. Comme la plupart des véritables draoucha, Sidi Mahammed (c'était Son nom) était vétu — le nom est peut-être impropre — d’un bernous dont les différentes parties ne paraissaient tenir l’une à l’autre que par un prodige. Depuis de longues années déjà, la trame et la chaîne primitives avaient été remplacées par des moyens artificiels, qui attestaient chez le saint des connaissances profondes dans l’art du ravaudage. Les pudiques Musulmanes dela fraction des Amchach ne pouvaient se défendre d’une certaine frayeur quand Sidi Mahammed levait les bras vers le ciel pour attirer sur elles sa bénédiction; car, alors, l’extrème tension à laquelle étaient soumis les fils du problématique bernous paraissait rendre une catastrophe imminente; en effet, une seule maille rompue devait amener infailliblement la désorganisation du fantastique tissu, et, conséquemment, la chute de Yunique vêtement du saint, lequel poussait l’austérité jusqu’à considérer l’âbaia (espèce de chemise) comme une superfluité; c’est là ce que redoutaient les chastes Kabiles, bien qu'après tout, un deroueuch ne füt pas, pour elles, un homme dans toute lacception du mot. |
Quant à Sidi Mahammed, il était trop détaché
(1) Nous répétons que les Arabes entendent généralement par le mot R’arb {Occident) l'empire de Marok.
Sa
des choses de la terre pour se préoccuper de ces détails, et il se trouvait suffisamment vêtu devant Dieu, qui n’aime pas le luxe, bien que pourtant il lait inventé. Mainte et mainte fois, les Croyants, pour se défaire de quelques gros péchés, offrirent à Sidi Mahammed de le rhabiller à neuf; mais le saint homme ne voulut jamais jouir des privilèges de sa profession, et il refusa toujours obstinément de quitter ce bernous auquel il semblait tenir beaucoup plus fortement que ce vêtement ne tenait réellement à lui. Il faut dire que Sidi Mahammed n’avait jamais eu d’autre enveloppe que cette toile d’araignée dont il se croyait couvert. La tenacité du saint s’expliquerait alors par l'effet de la force de l'habitude.
Les Amchach n'avaient pas tardé à reconnaître que Monseigneur Mahammed possédait à un degré supérieur les signes caractéristiques qui distinguent les élus de Dieu : il ne faisait rien comme les autres mortels; ses actions étaient en contradiction constante avec les lois naturelles, auxquelles, d'ailleurs, il ne paraissait pas soumis : ne vivant que de nuages; ne dormant que perché sur la branche d’une meddada (cèdre); ne buvant que les diamants déposés par la rosée du matin dans le calice des fleurs. Sidi Mahammed était évidemment d’une essence particulière, attendu que ce régime par trop spiritualisé eût été bien certainement insuffisant pour un simple Amchachi, et cela d’autant mieux, qu’en mangeant quelques figues ou glands de plus que leurs voisins, les hommes de cette fraction se
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sont fait, par suite de cet excès, une réputation de gourmandise qui nous parait, du reste, parfaitement justifiée.
La renommée de Sidi Mahammed eut bientôt fait le tour de l’outhen d'Alger et de Tithri, aussi, le chemin du perchoir du saint homme fut-il bientôt plus fréquenté que celui de Blida à Blad- Bni-Mezr'anna (Alger). Voulait-on du beau temps, de la pluie, de la fertilité, on n’avait qu’à s'adresser à Sidi Mahammed, qui, parfois, faisait bien attendre un peu son monde, mais qui, au bout du compte, finissait toujours par fournir l’objet demandé, à moins pourtant que la conscience du solliciteur ne füt bourrelée de péchés par trop prononcés.
Bien que Sidi Mahammed ne vécut que de Pair du temps, ses consultations n'étaient cependant pas gratuites, et ses intercessions se payaient même assez cher. Gardons-nous pourtant d’accuser le saint de cupidité; car le but de cette perception était, au contraire, tout moral. Il savait que les Kabils aiment passionnément l'argent, et que, leur en tirer, était pour eux la plus sévère des peines; or, dans la pensée du saint, cette extraction métallique devait avoir pour résultat d’amender ses khoddam en cotant labsolution à un prix excessif. La tradition se tait sur l’emploi que Sidi Mahammed faisait de ces richesses; on croit encore chez les Amchach qu’il les a enfouies au pied du cèdre qui lui servait de résidence. Quelques kouffar (impies), à différentes époques, essayèrent bien, par pure curiosité, de s’en as-
surer, mais ils payèrent toujours cher leurs cupides et inutiles tentatives.
Sidi Mahammed, que son existence toute spirituelle avait fort amaigri, s’éteignit comme une lampe qui manque d’huile : par une nuit noire, les Amchach furent réveillés par les chacals, qui glapissaient leurs notes les plus lamentables dans la direction de la meddada du saint. Ces animaux paraissaient si nombreux, et leurs cris étaient si persistants, que ces Kabils ne doutèrent pas qu'il ne se passât de ce côté quelque chose d’extraordinaire. Comme, en définitive, il pouvait s’agir d’une incursion de quelque tribu voisine sur leur territoire, les Amchach s’armèrent soit de fusils, soit de kzazel (massues) pour repousser, au besoin, une agression, et se dirigèrent du côté d’où venait le bruit.
Arrivés au-dessus des pentes qui dominent la rive droite de l’ouad El-Berr’out, ils aperçurent, dans la direction du cèdre de Sidi Mahammed, une sorte de lueur phosphorescente qui jetait autour d'elle des reflets bleuâtres et tremblotants. Bien que surpris, les Amchach marchèrent vers cette lumière, dont les rayons s’allongèrent sur leur direction comme pour marquer le chemin qu’ils devaient suivre. Parvenus à la hauteur de la meddada du saint homme, les Amchach reconnurent que cette clarté prenait son foyer dans une excavation creusée au pied de ce cèdre; leur étonnement fut surtout à son comble quand, s’étant approchés de la fosse, ils y virent
couché au fond et rayonnant de lumière le saint protecteur de leur pays.
Qui avait creusé cette fosse? Ce travail ne paraissait pas être l’œuvre des hommes; de nombreuses traces de griffes rendaient admissible l'hypothèse émise par quelques anciens des Amchach, qui attribuaient cette opération aux chacals eux-mêmes. Comme, en résumé, rien n’est impossible à Dieu, et, qu’en outre, il n’est rien de plus commode qu’une opinion toute faite, celle des anciens a prévalu jusqu’aujourd'hui.
Les Amchach se mirent en devoir d'achever les funérailles de Sidi Mahammed. Aux premieres poignées de terre, un immense glapissement, jeté par tous les chacals de la montagne, se répercuta de vallée en vallée jusque dans le pays des Ouzra; les feuilles des arbres frissonnèrent en bruissant un long gémissement qui courut s’éteindre dans le sud; le cèdre qu’habitait le saint homme s’inclina par trois fois sur sa fosse comme pour le saluer avant que Son Corps n’appartint définitivement à la terre. Au même instant, la pâle lumière qui illuminait Sidi Mahammed s’éteignit tout à coup, etles Amchach furent enveloppés d’un manteau de ténèbres épaisses. Attérés par ces prodiges, ils remirent au jour la pieuse mission dont ils s'étaient chargés, et passèrent le reste de la nuit à demander au saint sa puissante intercession, lui promettant, pour le mettre dans leurs intérêts sans doute, de faire élever, dès le lendemain, Sur son tombeau une
koubba tout à fait digne de lui. Cette promesse apaisa évidemment Sidi Mahammed; car, ayant repris, dès le fedjeur, le travail qu’ils avaient laissé inachevé, les Amchach purent le terminer Sans opposition. Ce jour même, comme ils l’avaient promis au saint, ils firent commencer, auprès de la meddada sacrée, la koubba qu’on y voit encore aujourd’hui.
Sidi Mahammed, que les Bni-Salah désignent toujours sous le nom de Baba-Mahammed, n’en continua pas moins, après sa mort, la protection qu’il leur avait accordée pendant sa vie. De nombreux miracles vinrent souvent attester que le Saint, Satisfait de ses khoddam, ne lésinait pas lorsqu'il s’agissait d'employer en leur faveur son crédit auprès du Très-Haut. Nous ajouterons que cette disposition propice de Baba-Mahammed à l'égard des Bni-Salah leur fit beaucoup d’envieux dans les tribus voisines, notamment chez les Bni-Msäoud et les Ouzra, dont les saints sont loin d’avoir la même influence que Sidi Mahammed auprès du Dieu unique.
Malgré sa qualité de saint et sa haute position dans le séjour des élus, Sidi Baba-Mahammed ne paraît cependant pas entièrement exempt de certains petits travers particuliers à l'humanité : tolérant à l'excès pour ses khoddam, même lorsqu’ils ont à se reprocher des fautes hors ligne, ilse montre impitoyable pour ceux qui touchent à la meddada sur laquelle il perchait pendant sa vie. Nous allons le démontrer,
Un jour, un malheureux Msâoudi a besoin d’un gounthas (1) pour soutenir le toit de son gourbi: muni de sa éaguelzimt (2), il s’en va rôdant dans la montagne à la recherche d’un cèdre réunissant les conditions de force et de longueur que doit présenter un gounthas. Le Msäoudi, très difficile en matière de poutres, était déjà au bout de sa journée et son choix ne s’était pas encore fixé. Il marchait toujours, dédaignant tel ou tel cèdre, soit parce qu’il ne se trouvait pas suffisamment droit, soit parce qu’il n’avait pas la perfection qu’exigeait le Msâoudi. Quelques instants avant l’heure du mor’reb (coucher du soleil), il arrivait sur la rive droite de l’ouad El- Ber’rout : parcourant du regard les cèdres qui se dressent sur les pentes de cette rivière, il remarqua bientôt un de ces arbres qui, s’élançant du milieu d’un groupe, dépassait les autres de toute la tête. « Par Dieu! se dit le Msäoudi, voilà bien le cèdre qu’il me faut. » Et il marcha sur la meddada convoitée, qu’il atteignait quelques minutes après. C'était, en effet, un arbre superbe, et qui n’eût certainement pas été déplacé parmi les cèdres du Liban qui servirent à la construction du temple de Salomon. Le Msâoudi, bien qu’il reconnût que cette neddada fût celle de Sidi Mahammed, et qu’il sût la haute importance qu’attachaient les Amchach à sa conservation, n’en persista pas moins à la faire
(1) Poutre de faitage.
(2?) Hachette-piochette.
tomber sous sa cognée. Il faut dire que cet homme était un impie qui traitait fort légèrement les croyances de ses coreligionnaires.
Le Soleil, en ce moment, entouré de gros nuages, Se noyait dans un bain de sang; disparu à moitié derrière les collines du Sahel, il paraissait Se cramponner à la ligne de l’horizon pour retarder sa chute dans la mer; mais il glissait, glissait toujours. Pendant les quelques instants de cet effort suprême, le ciel et la terre s’empourprèrent de reflets sinistres. Après s'être assuré qu’il n’était vu de personne, le Msâoudi brandit sa cognée, qui s’abattit en sifflant sur la meddada. Chose étrange! l’entaille parut sanglante, et un long gémissement sortit du tombeau de Sidi Mahammed. Le misérable Kabil ne s'arrêta pas à ces prodiges, qui lui semblèrent produits par l'effet d’une illusion, et il continua son œuvre de destruction. Au dernier coup de hache, l’homme et l'arbre tombaient sur le sol, l’homme pour ne plus se relever : il avait reçu le prix de son impiété.
Le lendemain, un berger des Amchach, qui paîssait ses chèvres sur les bords de l’ouad El- Berr'out, apercut le cadavre du Msâoudi, déjà tout décomposé, et tenant encore sa hache à la main; la meddada gisait sanglante au pied de la koubba du saint; mais deux rejets plus vigoureux chacun que l’arbre lui-même s'étaient élevés pendant la nuit sur le tronc coupé du cèdre sacré. Les Bni-Salah accoururent en foule pour admirer ce prodige, qui augmenta encore parmi
eux la vénération dont jouissait déjà leur saint. Quant au Msâäoudi, on laissa aux hyènes et aux chacals le soin de ses funérailles.
Ce terrible exemple ne corrigea point, autant qu’on eût pu l’espérer, les impies des tribus voisines, et le saint eut à sévir contre eux plusieurs fois encore : un jour, c’est un homme des R’ellaï qui s’abat la jambe du coup de hache qu’il destinait à l'arbre de Sidi Mahammed; une autre fois, c’est un Ouzri qui, dans les mêmes circonstances, se fait sauter le poignet gauche. A force de punir, le saint finit cependant par dégoûter les incrédules, et, depuis l’accident de l’homme des Ouzra, la meddada sacrée ne fut l’objet d'aucune autre tentative criminelle.
Dans la saison d'été, les tribus voisines du
tombeau de Sidi Baba-Mahammed font, annuellement, auprès de sa koubba, un immense thäam (4) au profit des pauvres. Un grand nombre de bouakeul (pots de terre) et de kedour (marmites de terre), éventrés pour la plupart, jonchent la koubba et ses abords; ces débris, ces vases cassés qui proviennent du festin donné en l'honneur du saint, tendraient à prouver des habitudes désastreuses de viveurs chez les mendiants kabils. Nous avons souvent remarqué, en
(1) Le thäam, c'est la nourriture, la pitance, un mets, une chose que l'on mange habituellement. En Algérie, le mot {héam est souvent employé pour désigner le kousksou,
effet, qu’ils brisent volontiers, après le repas, la vaisselle qui ne leur appartient pas.
Nous continuons notre ascension. Après avoir marché pendant quelque temps, nous trouvons, au bord du chemin, une methmouret et-teldj (1) abandonnée. Sur notre gauche, les vallées sont épaissement boisées; l’ouad Edh-Dhelam (de lObscurité, de l'Ombre) verse ses eaux dans l’ouad El-Berr’out sous une voûte impénétrable aux rayons du soleil; le jour n’est pas admis dans cette délicieuse vallée toute pleine de ténèbres et de mystère. Notre droite, au contraire, se hérisse cà et là de quelques chênes chétifs et contrefaits.
Nous nous élévons toujours; dans un instant, nous atteindrons aux Hadjeur es-Serrafin (les Pierres des Changeurs), rochers bizarres sortant de terre pareils à des molaires d’une mâchoire gigantesque. Ces pierres, en suspension sur les pentes de louad Tizza, paraissent être tombées du ciel. Quelques Croyants des Bni- Salah leur donnent une origine moins élevée : d’après eux, ces rochers, qui appartenaient jadis à la crête dominant Pouad Tizza, auraient changé de place dans les circonstances suivantes :
Un jour, un deroueuch, venant on ne sait d’où,
(1) Les mthameur et-teldj (silos de neige) sont de vastes excavations dans lesquelles, à défaut de glace, on conserve la neige pour glacer les boissons pendant l'été. Ces sortes de glacières sont très nombreuses dans la montagne; mais la plupart sont abandonnées,
arrivait chez les Bni-Salah avec l'intention évidente (on le sut plus tard) d’exploiter leur crédulité et de vivre grassement à leurs dépens. La foule, dont l'esprit est parfois si mobile, se laissa prendre aux pieuses simagrées de ce deroueuch, qui prétendait avoir le don des miracles. Aussi, la kheloua (ermitage). qu’il avait choisie ne désemplissait-elle pas de fidèles qui, pour se mettre dans la manche du saint homme, encombraient sa demeure de leurs présents de ziara (visite).
Cette désertion de ses khoddam ne faisait pas précisément l'affaire de Sidi Salem, le saint marabouth de Tizza, et la nouvelle direction qu’avaient prises les offrandes ne le satisfaisait que médiocrement. Il résolut de ramener le courant de son côté. Sidi Salem, avec ce fiair particulier aux hommes de Dieu chez les Musulmans, avait bien vite reconnu que ce deroueuch, qui le frustrait ainsi, ne devait être qu’un hypocrite, un faux marabouth, et puis, en résumé, il n’avait encore donné aucune preuve de ce don des miracles dont il parlait si haut, et dont il ajournait toujours les effets. Dire cela aux Bni-Salah, pensait judicieusement Sidi Salem, c’est leur faire croire à de l’envie de ma part. Il est préférable d'appeler à la lutte le prétendu deroueuch, et de le confondre en présence de mes khoddam égarés.
C’est le parti auquel s’arrête le saint homme. Il se rend, sous prétexte de ziara, à la kheloua du deroueuch; la foule, comme il l'avait prévu, se pressait, se bousculait autour de l’intrus pour
baiser le pan de son bernous rapiécé. Sidi Salem se présente calme au milieu de ces insensés qui, honteux de l’abandon dans lequel ils ont laissé leur pieux marabouth, courbent la tête sous la sévérité de son regard, et s’écartent respectueusement pour lui livrer passage. Surpris de ce reflux dont il ignore la cause, le deroueuch s’avance sur le seuil de son gourbi où Sidi Salem venait déjà de mettre le pied. A la vue du saint homme, sur le visage duquel il a reconnu, sans doute, le caractère äe la mission divine, le prétendu deroueuch se trouble : « Qui es-tu?
Que me veux-tu? » demande-t-il à Sidi Salem en balbutiant. — « Je suis Salem, le serviteur de Dieu; je suis celui qui viens démasquer l’imposteur aux yeux de tous. Es-tu prêt enfin à donner des preuves de la puissance dont tu parles tant?.….. »
Le deroueuch, interdit d’abord, ne savait que répondre. Les Bni-Salah commencaient déjà à se regarder et à se demander si, réellement, ils n'avaient eu affaire qu’à un imposteur. Le terrain devenait glissant pour lui, il le sentit, et chercha à reprendre une assurance qui n'existait déjà plus dans son regard. Un faux-fuyant ne lui était plus possible, un ajournement était une reculade. A l’aide de quelques pratiques de seuheur (magie) qu’il avait rapportées d’un voyage dans le beurr Maceur (terre d'Égypte), il pensa pouvoir se tirer convenablement de la fausse situation dans laquelle le mettait Sidi Salem ; il accepta donc la lutte.
Le gourbi du deroueuch était bâti à Pendroit même où l’on voit aujourd’hui les Hadjeur es- Serrafin, Sidi Salem, qui paraissait sûr de son affaire, et qui, de plus, ne voulait pas indisposer la foule contre lui en la fatiguant par une marche toujours pénible dans la montagne, décida qu’il opérerait sur le lieu même où il se trouvait. Les Bni-Salah, qui, il faut leur rendre cette justice, penchaient intérieurement pour leur vieux marabouth, attendaient avec anxiété le résultat de cette lutte surnaturelle entre deux puissances rivales.
Sidi Salem invita le deroueuch à commencer ses opérations; celui-ci s’en excusa vivement, en disant d’un ton où perçait Pironie qu’il se croyait indigne d’une priorité que ses vertus, son grand âge, son ardente piété donnaient tout naturellement à Sidi Salem. Le saint de Tizza n’insista pas. Il se prosterna le front contre terre pour prier Dieu de se manifester en sa faveur et de confondre l’imposture. Pendant cette prière, le deroueuch était visiblement mal à son aise; il sentait que sa puissance, qui venait de Satan, devait infailliblement fiéchir devant celle qui émane de Dieu. Cependant, persuadé que le prodige qu’allait accomplir Sidi Salem devait rentrer dans la catégorie des eudjoubat (choses surprenantes) qu'exécutaient ordinairement les marabouths, il n’avait pas perdu tout espoir de lutter avantageusement avec son saint adversaire.
Sidi Salem s'étant relevé, se tourna vers la
foule échelonnée sur les pentes de l’ouad Tizza, et s’écria : « O Musulmans! écoutez! Le sort des
Enbia (prophètes) et des Rouçoul (apôtres) a
été, dans tous les temps, d’être méconnus de
ceux auxquels ils étaient chargés de porter les avertissements de Dieu : Houd, Salah, Choâïb furent tour-à-tour maltraités et chassés par les Adites, les Temoudites et les Madianites, peuples que Dieu a détruits dans sa colère.
Moi, Salem, serviteur du Miséricordieux, je ne
viens pas me plaindre que vous m'’ayez dé-
laissé, abandonné pour suivre un étranger qui vous mange, et aux prières duquel Dieu fait, bien certainement, la sourde oreille. Le Très-
Haut — qu’il soit exalté! — va d’ailleurs pro-
noncer entre moi et lui, et vous pourrez juger,
Ô Musulmans, puisqu'il vous faut des preuves,
de quel côté sont la vraie puissance et la vé-
ritél »
Pendant cette allocution, le faux marabouth perdait de plus en plus de son assurance; Sidi Salem, qui S’en aperçut, ne voulut pas lui donner le temps de la reprendre, et se hâta de s’écrier, en montrant aux Bni-Salah les hauteurs rocheuses qui dominent l’ouad Tizza : « Vous voyez au
sommet de cette crête, Ô Musulmans, ces sept
rochers que Dieu y a plantés! À ma voix, ils
vont quitter leur place et se précipiter dans la » vallée. Rangez-vous donc pour leur livrer pas- » sage! »
Bien qu'ils accordassent à Sidi Salem le don des miracles, les Bni-Salah parurent néanmoins
Stupéfaits de l'audace du saint homme, qui n’avait encore rien fait de pareil; quelques-uns de ses anciens serviteurs religieux qui, au fond, avaient conservé pour lui une profonde vénération, parurent craindre qu’il ne se fût un peu trop avancé, et que les rochers ne restassent obstinément à leur place. Ils se rangèrent cependant de manière à laisser libre un espace suffi- Sant pour le passage de ces rochers, au cas où ils obéiraient réellement au commandement de Sidi Salem; puis, tous attendirent silencieux et pleins d’anxiété le prodige annoncé.
Après s'être recueilli un instant encore, Sidi Salem, se tournant vers les rochers, leur cria d’une voix tonnante : « O rochers! au nom du Dieu unique, accourez à moi! » O miracle! à.
peine le saint avait-il prononcé ces paroles, que les rochers parurent chercher, comme un homme pris au piège, à dégager leur pied de l’alvéole de pierre dans laquelle chacun d’eux élait engagé; puis ils se lancèrent, se suivant de près, dans la direction. où le saint marabouth les attendait. L’admiration était sur tous les visages, excepté sur celui du deroueuch, au front duquel perlaient de grosses gouttes de sueur. Les rochers se mirent à bondir d’obstacle en obstacle sur la déclivité de la montagne; c'était une course effrénée, enragée, vertigineuse. Fai- Sant voler en éclats, brisant, broyant, réduisant en poudre tout ce qu’ils rencontraient sur leur passage, les sept rochers roulaient au milieu des étincelles qu’ils arrachaient au flanc de la
= Seb
montagne; un grondement sourd et terrible comme le bruit de la foudre accompagnait leur chute; la terre en était ébranlée et semblait chanceler sur son axe. Le premier rocher vint fondre en sifflant sur le gourbi du déroueuch, et continua sa course en bondissant et en fracassant les arbres sur son trajet jusque dans l’ouad Sidi- EI-Kbir, où les Bni-Salah le montrent encore aujourd'hui.
Sidi Salem ordonna successivement à cinq de ces rochers de s'arrêter à ses pieds : suspendant soudain leur allure impétueuse, ils vinrent se coucher aux pieds du saint comme des chiens soumis. Le septième rocher, monstrueusement énorme, descendait par bonds en tournoyant sur lui-même; un dernier obstacle, qui le fit ricocher, et dévier de sa route, le lança dans la direction du deroueuch, qu’il écrasa à n’en pas laisser trace; puis il s’arrêta court. Les Bni- Salah prétendirent que cet accident venait très à propos tirer d’embarras le faux marabouth.
La démonstration était évidente; aussi, ayant reconnu qu'ils avaient fait fausse route, et que Sidi Salem était loin de manquer de crédit auprès du Tout-Puissant, les Bni-Salah s’empressèrentils de se jeter aux genoux du saint et de faire amende honorable. Comme, en somme, il était très bon, il leur accorda généreusement leur pardon, en les engageant paternellement à ne plus confondre désormais l'erreur avec la vérité.
Depuis ce prodigieux évènement jusqu’à la mort de Sidi Salem, sa kheloua ne désemplit, ni
jour, ni nuit, de fidèles qui venaient le supplier d'accepter leurs offrandes, et d’intercéder en leur faveur auprès du Dieu unique, dont il avait l'oreille.
Les Hadjeur es-Serrafin ont une assez mauvaise réputation : pendant longtemps, elles servirent, dit-on, d’embuscade aux coupeurs de route, qui y attendaient les passants et les détroussaient, particulièrement quand ces derniers revenaient du marché de Blida avec leur mekrouça (1) garnie de quelques boudjhou. Pendant de longues années, les voyageurs firent un détour pour éviter ce passage dangereux. La dénomination de Pierres des Changeurs n’a peutêtre été donné à ce lieu que par ironie, en ce sens que les voleurs y échangeaient volontiers l'argent des voyageurs contre des coups de bàton.
Nous sommes dans le pays du dhorban (porcépic), de ce fameux archer qui en aurait revendu aux plus adroits Crétois, du temps où ces insulaires savaient se servir de l'arc. Les Arabes ne tarissent pas d’éloges, non-seulement sur la merveilleuse hahileté avec laquelle le dhorban envoyait une flèche à destination, mais encore sur le rare talent qu’il déployait dans la fabrication de ce même engin deguerre; car, avant de
(1) Mekrouça, loupe faite dans le haïk pour servir de bourse. C’est un porte-monnaie dans le genre de celui que font nos paysans avec leur mouchoir de poche.
marcher à quatre pattes, et d’être réduit à la triste condition de bête où nous le voyons aujourd’hui, le dhorban faisait partie de la grande famille humaine; sa rouh (1), en un mot, habitait un corps d'homme. Ne plaignons pas trop cependant le porc-épic de la rétrogradation de son âme; il avait mérité son sort en trahissant son sultan et sa patrie.
Le roi Daoud (David), à qui Dieu avait donné la puissance de rendre les métaux souples et ductiles entre ses mains comme de la cire, montrait un goût très prononcé pour tout ce qui tenait à la noble profession du fer; il venait même d'inventer les cottes de mailles, qu'il avait substituées aux incommodes cuirasses et aux plaques de fer dont se couvrajent alors les guerriers. Enfermé dans son palais, où il avait réuni les plus habiles armuriers de ses États, il cherchait le moyen de rendre les flèches ir2émoussables sur les plus épaisses cuirasses. Les armuriers finirent par découvrir un jour ce secret auquel le sultan semblait attacher tant d’importance. Daoud était alors absent; ils s'empressèrent, à son retour, de lui apprendre la nouvelle du succès qu'ils avaient obtenu: Heureux d’une découverte qui, suivant ses calculs, devait lui donner un avantage immense sur ses ennemis, Daoud, après avoir promis une riche récompense aux armuriers, leur fit jurer de ne point divulguer un secret auquel étaient attachées la
(1) Ame, espri.
grandeur et la gloire de son royaume. «Que Dieu change notre poil et nos cheveux en fièches, s’écrièrent les armuriers avec chaleur, si nous ne gardons scrupuleusement le secret que tu nous demandes ! »
Soit que Daoud eût oublié la récompense qu’il avait promise à ses armuriers, soit que la cupidité leur eût soufflé à l'oreille un mauvais conseil, il n’en est pas moins vrai qu'ils vendirent leur secret aux ennemis de leur souverain, et qu’ils allèrent même jusqu’à fournir à l’un d’eux des fièches qu’ils avaient empoisonnées. Or, ce honteux marché se consommait précisément à l’époque où son plus redoutable adversaire, le roi Adraazar, menacçait David de fondre sur son royaume avec des armées nombreuses.
Le crime des armuriers arriva, on ne sait trop comment, à la connaissance de Daoud : furieux d’une trahison aussi révoltante, et se rappelant leur serment, il demanda à Dieu, séance tenante, que ces perfides armuriers furent changés en porcs-épics. Le Tout-Puissant, qui n'avait rien à refuser à David, et qui, déjà, à sa prière, avait métamorphosé en singes les Juifs de la ville d’Aïla, sur les bords de la mer Rouge, pour avoir transgressé le sabbat, le Dieu d'Israël, disonsnous, accorda sans difficulté la demande du chef de son peuple. Le corps des traîtres se couvrit aussitôt d’une forêt de piquants qui rappelaient leur ancienne profession, et ils se mirent à s’enfuir précipitamment à quatre pattes dans des anfractuosités de rochers qui, depuis
lors, ont toujours servi d'habitations à leur espèce.
Le porc-épic n’a conservé de sa forme primitive que loreille et Ia main, qui sont celles de Phomme; la plainte de cet ex-armurier, quand il est blessé, rappelle aussi celle des enfants d'Adam.
Il est remarquable que, dans la tradition, dans les souvenirs de tous les peuples, on retrouve des idées de métempsychose ou de transmigration des âmes. A chaque pas, chez les Arabes, nous mettons la main sur quelque lambeau des systèmes de Pythagore ou des doctrines de Manès, et les transformations, les rétrogradations dans la série graduelle des êtres se retrouvent fréquemment dans les contes orientaux. Il est, d’ailleurs, une croyance généralement admise par les Arabes, c’est que certains animaux ont primitivement appartenu à notre espèce. En expiation de fautes graves commises durant leur vie humaine, leurs âmes auraient été condamnées à habiter des corps d'espèces inférieures. Ainsi, nous venons de le voir, les armuriers de David ont été métamorphosés en porcs-épics pour crime de trahison. Mahomet nous apprend, dans son Koran, que les Juifs d’Aïla ont été changés en singes pour transgression du sabbat, et que les méchants parmi les Israélites le furent en porcs par Jésus. Pour les Kabils, les singes ne sont autre chose que des marabouths punis pour leur irréligion et pour avoir gaspillé le bien de Dieu, les chacals;'qui étaient cordon-
niers, ont vendu de mauvaise marchandise; les tortues ont été également des tailleurs indélicats qui prélevaient illégalement du drap sur la pièce fournie par le client. Aussi, les écailles de diverses couleurs dont est formée leur carapace ne seraient-elles autre chose que la représentation des morceaux d’étoffe que ces anciens tailleurs auraient dérobés à leur clientèle. Les hérissons, cultivateurs pendant leur existence de bipèdes, se sont attirés leur sort pour avoir été durs envers les pauvres, et leur avoir refusé la permission de glaner dans leurs champs. Heureusement, et cela est consolant, l’état de ces infortunés métamorphosés n’est que transitoire, et, tôt ou tard, ils reprendront leur forme humaine. Le mahométisme a au moins cela de bon, c’est qu’il n’admet pas la doctrine aussi injuste que désespérante de l'éternité des peines ou des supplices, et si le dieu de Mahomet dit aux réprouvés : « Vous demeurerez dans le feu tant » que dureront les cieux et la terre, » il a soin d'ouvrir la porte de l’espérance à ces malheureux damnés en ajoutant : « À moins qu’il ne me » plaise autrement. »
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Tala-Izid. — Sidi Ahmed-el-Kbir et Sidi Salem. — Le Djenn de la source de Tizza. — Les Français s’établissent à Tala-[zid. — Les Glacières ou Silos à neige.
En quittant les Hadjeur es-Serrafin, devant lesquelles nous nous étions arrêtés pendant quelques minutes, notre guide profane, El-Misraoui, nous annonce que, dans un instant, nous arriverons à Tala-Izid, que, par un double pléonasme, nous appelons « la fontaine d’'Ain-Tala- Tzid (1), c'est-à-dire « La fontaine de la fontaine de la fontaine d’'Izid. »
En effet, après avoir parcouru un dernier lacet,
(1) L'expression kabile {ala signifie, comme le mot arabe ain, source, fontaine.
nous apercevons les belles eaux de cette source. Nous mettons pied à terre pour déguster ce cristal liquide, et, dans le but de nous faire une idée tout à fait exacte de la valeur de ces eaux, nous garnissons préalablement le fond de nos verres de campagne d’une sensible couche d’absinthe.
Il est à remaquer que toutes les délicieuses sources qu'en Algérie nous avons baptisées des noms de « Fontaine-Fraiche, de Fraîche-Fontaine, de Belle-Fontaine, » ne sont guère que des prétextes à absinthe. On ne manque jamais de se dire en partant pour quelque excursion de plaisir : « Vous savez, nous passons aujourd’hui à la Fontaine-Fraîche, où l’eau est si délicieusement bonne; n’oubliez pas surtout d’emporter de l’absinthe. » Du reste, il pourrait bien se faire que s’il y avait des sources d’absinthe, on ne négligeât pas non plus d’emporter de l’eau. Enfin, il est généralement établi en Algérie, et nous n'avons pas la prétention de modifier cet état de choses et de combattre l’erreur, puisque, — un penseur l’a dit, — les erreurs n’acceptent jamais le combat; il est donc établi, disons-nous, que, du moment où il est reconnu que l’eau de telle ou telle source est excellente, il y a nécessité absolue d’emporter de l’absinthe. Nous ajouterons que, pour rien au monde, les vieux Africains ne voudraient déroger à ce principe. Nous sacrifions donc lâchement à l'erreur en question, et nous faisons, à l’aide des belles eaux de Tala-Izid, qui ne figureront dans notre verre qu’à titre d’accessoire, une sorte de liqueur ver-
dâtre qui, au goût et à l’œil, présente tout l’attrait d’une distillation de vieux sous.
Les délicieuses eaux de Tala-Izid sortent d’une énorme roche à structure schisteuse coiffée de broussailles de chêne et de hierre; une petite source, qui s'échappe plus bas, vient couper le chemin. A droite de l’énseur (1), des gueththar'at (2) désolées et des cheracheur (3) de cristal pleuvent des diamants dans un écrin tapissé de mousses d’un beau vert d’'émeraude. Les rayons du soleil, qui viennent jouer dans toute cette joaillerie de Dieu, dans cette pluie de perles, amènent les plus ravissants effets autour du rocher qui renferme tous ces trésors. Ces larmes précieuses qui tombent, en caquetant de leurs voix argentines, de tous les yeux de la pierre, se réunissent et s’écoulent par un lit tapissé de plantes et de fleurs qu’elles désaltèrent en passant. Tout est joie sur le parcours des belles eaux de la source, lesquelles s’échappent dans l’ouest pour aller former le Tizza, rivière qui se jette dans la Cheffa après avoir pris successivement, comme nous l'avons dit, les noms d’ouad Salgou et d’ouad Er-Rabtha.
Cette direction ouest que prennent, à ciel ouvert, les eaux de Tala-Izid gènait bien un
(1) Anseur, source d’eau fraiche et limpide sourdant d’un rocher.
(2) Gueththarat, sources dont les eaux s'écoulent goutte à goutte.
(3) Uheracheur, petites cascades,
peu les Bni-Salah pour expliquer naturellement comme quoi ces mêmes eaux sont celles qui forment, au sud-est, länseur de Sidi-Ahmed-el- Kbir, et qui sourdent dans l’ouad et en face du village du même nom (1). En montagnards rusés, nos Kabils ont préféré, pour se dispenser de toute explication, faire de cette croyance un article de foi. Dans cette circonstance, les Bni-Salah nous ont prouvé qu’ils étaient sensiblement infectés de la doctrine si commode des Soufis, ces mystiques qui rejetaient tout raisonnement comme conduisant à l’erreur, et qui se laissaient guider par les seules inspirations de la foi.
Quand Sidi Ahmed-el-Kbir vint s'établir dans la gorge qui, plus tard, porta son nom, l’eau y manquait à ne pouvoir y désaltérer un moineau.
Cette situation, peu favorable au projet qu'avait formé le saint de s'établir dans ce lieu, ne laissait pas que de le contrarier. La gorge lui plaisait; mais le manque d’eau la rendait inhabitable.
Évidemment, si le saint l’eût voulu, il lui eût été extrêmement facile, dans les termes où il était avec le Dieu unique, de frapper d’une baguette
(1) Quelques légendaires, ainsi que nous le verrons quand nous ferons l’histoire de Sidi Ahmed-el-Kbir, prétendent que les eaux de la source de ce nom y ont été amenées par ce saint de l’Aïn-Ismoth, fontaine qui coule au-dessous et au nord du piton de Dakhla, chez les Mouzaïa. Nous ferons remarquer aux gens qui n'auraient pas la foi qu'il n’était pas plus difficile à Sidi El-Kbir de la prendre là qu'ailleurs, puisqu'il avait le don des miracles.
de coudrier le premier rocher venu — Île rocher ne manquant pas dans la gorge — et d’en faire jaillir de l’eau; mais ce miracle était trop vulgaire, et puis il avait déjà été exécuté par Sidna Mouca (Moïse), et Sidi Ahmed-el-Kbir avait horreur du plagiat. Tranchons le mot, il adorait la difficulté. Dans cette occasion, il lui sembla plus digne de sa belle réputation d’aller à la recherche de quelque source bizarrement située par rapport au point qu'il voulait habiter, et de l'y amener par des moyens extraordinaires et complètement en contradiction avec les lois naturelles. Cette idée sourit, en effet, à Sidi Ahmed, et c’est à celle-là qu’il s'arrêta. Il prit donc son bâton de voyage, et, par un splendide clair de lune, il se mit, en prenant une direction ouest, à escalader les pentes rocheuses qui mènent au Sommet du massif des Bni-Salah.
Après avoir gravi pendant trois heures environ les hauteurs qu’il avait devant lui, Sidi Ahmed finit par se trouver, sans y penser, à 2,900 coudées (1,450 mètres de notre système de mesures) au-dessus du niveau de la mer. Le saint, qui n’était pas complètement dépourvuide connaissances en matière d’hydroscopie, s’arrêta pour examiner le terrain; il allait instinctivement poursuivre sa route dans l’ouest, lorsqu'il entendit, derrière lui, le bruit argentin de l’eau tombant dans l’eau. « Dieu soit loué! s’écria Sidi Ahmed plein d'enthousiasme; j'ai trouvé ce que je cherchais! » Et il se dirigea sans tâtonner du côté d’où venait le bruit. Au bout de quelques
instants, le saint était en face des eaux de Tala- Izid.
A l’aspect de ce cristal, que la lune faisait étinceler, un sourire de satisfaction vint raviner l’austère visage de Sidi Ahmed; en effet, ces eaux étaient parfaitement dans les conditions de son programme : elles avaient, avec l’abondance et la limpidité, une direction tout à fait opposée à celle que le marabouth voulait leur faire prendre. Il ne pouvait donc pas mieux tomber.
Après une courte prière, Sidi Ahmed-el-Kbir avait ordonné aux eaux de la source de se dir... ger au sud-est, et ces eaux flottaient hésitantes entre l’ordre du saint, et l'habitude qu’elles avaient depuis si longtemps de se jeter dans l’ouest, quand Sidi Salem, le marabouth de Tizza, se présenta tout à coup devant Sidi Ahmed-el- Kbir; celui-ci, nous devons le dire, ne put complètement dérober à son saint collègue la rou- 4 geur que sa tentative de détournement lui avait fait monter au front; car, en Arabie, on a beau être un saint, on n’a pas, pour cela, chassé toute # honte, et l’on souffre toujours un peu d’être pris en flagrant délit d’indélicatesse.
Malgré le respect qu’il professait à l’égard de Sidi El-Kbir, Sidi Salem, qui avait compris l’in-4 tention de son vénéré collègue, ne put s’empê-4 cher de lui reprocher assez amèrement la mau-4 vaise action qu’il était sur le point de consom-A mer à son profit. Sidi Salem alla plus loin, il donna à entendre à Sidi Ahmed que, lorsqu'on
est auprès du Dieu unique dans la situation favorable où il se trouvait, on ne devait pas avoir recours à ce moyen vulgaire de se procurer de l'eau. « En effet, ajoutait Sidi Salem, quand on n’a qu'à demander, pourquoi prendre? » Ce reproche blessa d'autant plus Sidi EI-Kbir, qu’il avait été pris la main dans le sac, et qu’il n’avait que de médiocres arguments à opposer à l’accusation du marabouth de Tizza.
Sidi EI-Kbir demandait déjà mentalement au Dieu unique de jouer un mauvais tour à son saint collègue, quand un avis, venu d’en haut sans doute, lui fit comprendre qu’il s'était fourvoyé, et que, malgré tout ce que des excuses ont de pénible, même pour un saint, il n’y avait pas à hésiter à reconnaître ses torts et à essayer d’un arrangement avec Sidi Salem.
Sidi Ahmed balbutia donc quelques excuses, et rejeta sur son ignorance des coutumes du pays une méprise, que d’ailleurs, il regrettait volontiers. Sidi Salem, satisfait intérieurement d’avoir vu humble devant lui un saint de l’importance de Sidi El-Kbir, fut le premier à lui offrir une partie de cette eau dont il avait convoité l'entière possession. Sidi El-Kbir s’empressa d’accepter, et il ordonna à la source de se diviser sur-le-champ en deux parts, dont l’une devait continuer à arroser le pays de Tizza, et l’autre se diriger souterrainement vers la gorge qu’il avait choisie pour y établir sa Æheloua.
Obéissant aux ordres du saint, ces eaux se séparèrent comme la chevelure détressée d’une
jeune femme, et suivirent la direction qui leur avait été indiquée.
Les deux saints se quittèrent avec toutes les apparences de la plus sincère amitié; mais on croit dans le pays que Sidi El-Kbir ne pardonna jamais à Sidi Salem, — et cela n’a rien d’étonnant, — de l’avoir mis dans l'obligation de rougir devant lui.
Quoiqu'il en soit, nous devons nous estimer heureux que monseigneur Salem soit arrivé assez à temps pour s'opposer à la consommation d’un larcin qui avait pour conséquence de priver son pays d’une délicieuse source, sa beauté et sa vie.
Le lecteur, nous en sommes certain, serait bien aise de savoir d’où est venu à la source de Tizza le nom d’Zzid, sous lequel nous la connaissons aujourd’hui. Nous allons essayer de satisfaire sa légitime curiosité.
La croyance à l’existence de races intermédiaires entre Dieu et les hommes paraît presque aussi ancienne que le monde; malgré leur orgueil, les humains, formés originairement de terre à potier, n’ont pourtant jamais osé se placer immédiatement après le Créateur sur l’échelle hiérarchique des êtres créés; ils ont, instinctivement et par une sorte de pudeur, imaginé des ordres reliant à Dieu les espèces les plus infimes de sa création, espèces s’élevant jusqu’à lui par une progression ascendante de perfection.
Suivant les croyances des peuples sémitiques,
Dieu aurait d’abord créé les anges ;. plus tard, voulant compléter son œuvre créatrice, il aurait rassemblé ces premiers éléments de la chaîne des êtres animés, et leur aurait fait cette confidence : « Je vais créer l’homme d’ argile; quand » je lui aurai fait la forme parfaite, et que j aurai » jeté en lui une partie de mon esprit, vous vous » prosternerez devant lui.
Les anges se à devant l’homme, à l'exception d’Iblis, qui n’était point de ceux qui s’inclinèrent.
Dieu lui dit : « Qu'est-ce qui t’empêche de t’in- » Cliner devant l’homme quand je te l’ordonne? »
Et Iblis — mettant déjà en avant la ridicule prétention de l'aristocratie de la matière — répondit : « Parce que je vaux mieux que Jui; tu » m'as créé de feu, et lui tu l'as créé de limon. »
— « Sors d'ici! lui dit le Seigneur; il ne fs » Sied pas de t’enfler d’orgueil dans ces lieux. » Sors d'ici! Tu seras au nombre des mépri- » sables. » ;
— « Donne-moi du répit pAat jour où les hommes seront ressuscités.
— «Tu las, » reprit le ne
— «Et parce que tu m’as égaré, reprit Iblis, je » guetterai les hommes dans ton sentier droit, » puis je les assaillirai par devant et par der- » rière,; je me présenterai à leur droite et à leur » gauche, et, certes, tu en trouveras bien peu qui » {e Seront reconnaissants. »
— « Sors d'ici, lui dit le Seigneur, couvert » d’opprobre et repoussé au loin; je remplirai
» l'enfer de toi et de tous ceux qui te sui- » vront (1). »
Par son orgueil, Iblis venait donc de perdre sa qualité et son titre d’ange, et de rétrograder d’un cran sur l'échelle de la création; il fondait une race nouvelle et devenait le père des génies (djenoun). S'il perdait à cette rétrogradation l'avantage de l’impeccabilité, il y gagnait, en compensation, la faculté de la reproduction, que n’ont point les anges; il est vrai que cette propriété le rendait passible, lui et ses descendants, des châtiments de la vie future. Il s’en consola, sans doute, en pensant qu’on ne peut avoir tous les avantages à la fois.
Après la scène céleste que nous avons rapportée plus haut, Iblis prit le titre de Chithan, et se mit en devoir de commencer sa misérable besogne de tentation et de séduction dont il avait menacé l’espèce humaine.
Nous ne savons que trop combien Iblis réussit dans ses traîtresses opérations, et avec quelle déplorable facilité la première femme mordit et fit mordre son trop candide époux au fruit que lui présenta le tentateur.
L’ange Iblis, que sa rébellion venait de faire chasser du ciel, et qui s'était posé si carrément comme le tentateur, l'ennemi déclaré des hommes, devint la tige, nous l'avons dit, d’un ordre particulier qu’on appela la race des génies, créa-
(1) Le Koran, sourate VIT, versets 10 et suiv.; sourate XV, versets ?8 et suiv.
tion nouvelle qui prit rang entre les anges et les hommes, et qui, par la nature de son origine, devait fatalentent représenter le principe du mal.
Nous voyons que, dans le culte des peuples sémitiques, l’apparition des génies est contemporaine de la chute de l'ange et de l’homme; cependant, nous pensons, avec quelques Orientalistes, que cette manifestation de la descendance d’Iblis n’a point pris son origine chez les enfants de Sem, et qu’elle appartient plutôt aux mythes perses et indiens (div, deva); cette croyance aux génies n'aurait fait invasion que plus tard dans les cultes des peuples sémitiques.
Quoiqu'il en soit, les génies n’en tiennent pas moins une place importante dans le Koran et dans les contes orientaux.
Les génies étant dans une situation hiérarchique supérieure à celle de l’homme, leur puissance est, nécessairement, en rapport avec leur altitude sur l'échelle de la création; aussi, les lois naturelles qui régissent notre pauvre petite planète ne paraissent-elles pas établies pour eux; le fait est qu'ils ne s’en préoccupent que médiocrement, et qu’au besoin, ils ne se gênent pas le moins du monde pour en suspendre l'effet.
Outre leur profession particulière, qui consiste à jouer de mauvais tours aux humains, les génies ont encore des spécialités : les uns sont messagers ou gardiens de trésors; les autres sont architectes ou chercheurs de perles; certains d’entre eux sont statuaires ou chaudronniers, quelques-uns font le vilain métier de rôder
autour du premier ciel pour tâcher de se faufiler jusqu’au septième, et d'y surprendre les secrets de la divine assemblée. Nous devons déclarer que cette dernière mission n’est pas sans danger; car le Dieu unique, en prévision de cette indiscrétion des génies, a pris, ainsi qu’il avoue, des précautions pour la déjouer : « Nous avons,
dit-il, orné le ciel le plus proche de la terre (1)
d’un ornement d'étoiles. Elles servent aussi de
garde contre tout démon rebelle, afin que ces démons ne viennent pas écouter ce qui se passe dans l’assemblée sublime; car ils y sont
assaillis de tous côtés, repoussés et livrés à
un supplice permanent. Celui qui s’approche-
rait jusqu’à saisir quelques paroles à la dérobée est atteint d’un dard flamboyant (2). »
Ainsi, selon Mahomet, les étoiles filantes ne sont autre chose que les projectiles que lancent contre ces indiscrets génies les anges de garde dans les postes du premier ciel.
Le sévère châtiment infligé à ces trop curieux génies ne les corrige cependant pas; estropiés et mis hors de service par les projectiles célestes, et ne pouvant plus opérer dans les airs, leur résidence habituelle, ces invalides de l’espèce ne
(1) Selon la cosmogonie de Mahomet, qui paraît empruntée au système de Ptolémée, il y a sept cieux qui forment des cercles concentriques. C’est au-dessus de ces cieux qu’est le trône de la majesté divine, el-érch.
(2) Le Koran, sourate XXX VIT, versets 6 et suivants; sourate LX VII, verset 5.
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veulent pas pour cela mentir à leur origine, et fausser la promesse d’Iblis de faire le plus de mal possible aux hommes jusqu’au jour de la résurrection; tombés sur la terre, ils se traînent comme ils peuvent dans le voisinage des fontaines, des portes, des puisards, des tas d’ordures, des fumiers, dans tous les lieux les plus fréquentés enfin, soit pour y faire trébucher la vertu, Soit pour y souffier quelques mauvais conseils.
Il est, fort heureusement, un moyen de se dérober à la fatale influence de ces êtres malfaisants, de se prémunir contre les maux de l’âme et du corps, et contre les tentations auxquelles ils cherchent à nous faire succomber; c’est la formule : « Dieu nous garde de Satan le lapidé ! » qui doit être récitée lorsqu'on passe à proximité des lieux qu'ont choisis pour résidence les génies frappés par les dards flamboyants.
Malgré leur supériorité sur l’homme, les génies peuvent cependant lui être soumis. Ainsi, Dieu les avait mis aux ordres du roi Salomon, qui les gouvernait à l’aide d’un anneau talismanique, emblème de son pouvoir sur eux. Désirait-il, par exemple, le merveilleux trône de la reine de Saba? Salomon n'avait qu'à dire aux siens : « O seigneurs, qui d’entre vous m’appor- » tera le trône de la reine Balkis avant que ces » sujets viennent eux-mêmes s’abandonnant à » la volonté de Dieu? » La réponse ne se faisait pas attendre : « Ce sera moi, répondait l’frit, un » des génies; je te l’apporterai avant que tu te
» sois levé de ta place. Je suis assez fort pour » cela et fidèle. » Un autre génie, celui qui avait la science du Livre, renchérissant sur Pfrit, disait : «Je te l’apporterai avant que tu aies cli- » gné l’œil droit (1). »
Nous avons dit plus haut que les génies exerçaient, au profit de Salomon, les professions d’architectes, de statuaires, de chaudronniers et de chercheurs de perles. Voici en quels termes le Prophète nous fait cette révélation : « Les génies » travaillaient sous les yeux de Salomon, par la » permission du Seigneur, et quiconque s’écar- » tait des ordres de Dieu, était livré au supplice » du brasier ardent. Ils exécutaient pour Salo- » mon tous les travaux qu'il voulait, des palais, » des statues, des plateaux larges comme des » bassins, des chaudrons solidement étayés (2). »
Dieu ajoute plus loin : « Et parmi les génies, » nous lui en soumimes qui plongeaient pour » lui pêcher des perles, et qui exécutaient d’au- » tres ordres encore (3). »
Si Dieu à mis les génies à la disposition de quelques-uns de ses préférés, il a permis, en revanche, la possession de certains hommes à ces êtres malfaisants : dans ce cas, le djenn s'empare du corps du malheureux, suspend les fonctions de son intelligence, et ouvre la cage où est enfermé son esprit, lequel se hâte de s’envo-
(1) Le Koran, sourate XX X VIT, versets 38 ct suivants. (2) Le Koran, sourate XX XIV, verset 12.
(3) Le Koran, sourate XXI, verset 82.
ler. L'infortuné medjenoun (possédé) est dès lors considéré et traité comme un enfant dont la raison n’est pas mûre, et qui n’a pas la conscience de ses actes.
D'un autre côté, on trouve des hommes qui, bien que nés dans les conditions ordinaires des simples mortels, n’en sont pas moins parvenus, à force d’études et de patientes recherches, à surprendre le secret de certains génies; il en est même qui ont pu se rendre maîtres de ces êtres créés d’un feu subtil, les tenir en leur puissance et les dominer d’une façon absolue.
Cette influence sur les génies a deux sources distinctes : elle vient de Dieu ou de Satan. Dans le premier cas, Phomme peut accomplir des prodiges comme le firent Moïse, Aaron, Salomon, les prophètes et les envoyés; dans le second cas, l’homme n’est plus qu’un magicien ou un sorcier, comme ceux qui opérèrent devant Pharaon et qui furent si facilement battus par Moïse, ou comme ces sahharin dont toute la science consiste dans la lecture des ketoub el-âzaim (grimoires), et dans certaines opérations magiques ayant pour but le triomphe d'intérêts matériels ou de vanités terrestres. Le véritable thaumaturge, celui qui a le don des miracles, n’opère, au contraire, qu’en vue de faire triompher la cause de Dieu.
Nous aurons l’occasion, dans le cours de notre livre, de comparer et de juger ces deux sortes de pouvoirs.
L'Orient fut de tout temps le domaine du savoir
occulte et des mystérieuses pratiques qui frappent l’imagination des peuples: c’est, en effet, le pays des Hermès, des Zoroastre, des Pythagore, des Salomon, des Apollonius de Tyane et de tant d’autres qui furent, dans l’antiquité, le flambeau des connaissances merveilleuses et des sciences occultes. Les Égyptiens et les Arabes surtout cultivèrent ces sciences avec succès, et les Safor, les Ostanès, les Cléopâtre, les Zozime, les Djeber, les Abou-Ali-Hocein-ben-Sina, les Adafer, les Khalid et les Aristès se firent un nom parmi les plus célèbres écrivains hermétiques.
Aujourd’hui, c’est au Marok, qui, d’ailleurs, est de temps immémorial la terre classique des sorciers, que se sont réfugiés les derniers représentants du magisme, et ce n’est plus que parmi les Maugrebins et les Juifs de l'Orient qu’on retrouve trace des sciences occultes et des pratiques mystérieuses de la Kabbale; aussi, est-ce toujours aux magiciens du R’arb que s’adressent les Arabes lorsqu'ils ont à fouiller dans le Livre de l'Avenir, ou à pénétrer les choses cachées.
Les Arabes n’ont jamais douté de l'influence des sorciers marokains sur les génies, et ils savent que ces êtres surnaturels ont des intuitions particulières pour la découverte des trésors; or, il n’est point une caverne, point une fontaine, point un lac qui ne renferme d’immenses richesses, voire même en argent monnayé, ce qui permet de les mettre plus facilement en circulation.
RPC RCE IPS ERINE
La digression qui précède était utile pour l’intelligence de ce qui va suivre.
Au temps des Romains (1), parut à Alger un Marokain célèbre dans tout le R’arb (2) par la remarquable étendue de ses connaissances en magie, et par l'influence qu'il exerçait sur les djenoun (génies); il avait la clef des choses cachées, et il savait ce qui est sur la terre et au fond des mers. L'avenir paraissait être dans sa main, et il y lisait aussi couramment que s’il eût regardé par-dessus l’épaule de l’ange chargé de la tenue de la Table conservée (3), c’est-à-dire du
(1) Pour les Arabes illettrés, nous l’avons déjà fait remarquer, tous les faits merveilleux qui sont supposés avoir eu pour théâtre l'Afrique septentrionale, se seraient invariablement passés du temps des Roum, c’est-à-dire pendant la période de l’occupation romaine. Nous ajouterons qu’à l'exemple de leur Prophète, les Arabes s’abandonnent avec infiniment de candeur à lusage des anachronismes les plus extravagants, et que, pour eux, tout est de mille ans ou d'hier. Il semble qu’ils mettent les hommes et les faits de tous les âges dans le même panier, et qu'ils les en tirent au hasard pour composer leurs étonnants récits.
(2) Par le R’arb (le Couchant), on entend l'Afrique occidentale, le Marok.
(3) El-Louh el-mhafoud (la Table conservée), qui est aussi appelé le Livre évident, est placé au septième ciel; il est aussi long que le ciel et la terre, et aussi large que l’orient et l'occident. Un ange est chargé d’y écrire en caractères ineffaçables nos actions de chaque jour, et les décisions que Dieu a prises dans la nuit d'El-Kadr, où les affaires de l’univers sont fixées et résolues pour toute l’année. La plume dont se sert le céleste comptable est d’une longueur
Livre des Arrêts éternels, où se trouve inscrit tout ce qui a été, tout ce qui est, et tout ce qui sera. Quelques Croyants prétendaient que ce Mr’arbi avait dû, nécessairement, monter audessus des sept cieux, et y feuilleter le Livre évident pour être aussi bien informé des choses de Pavenir; cependant, nous devons dire que cette opinion était difficile à soutenir, et que ceux qui lémettaient ne la défendaient que faiblement et comme des gens qui ne sont pas bien sûrs de leur fait; car la vigilance des anges gardant le premier ciel est tellement sévère, que, franchement, il n’était guère admissible qu’elle eùt pu être trompée. Sans doute, — on ne le niait pas, — il y avait eu des exemples du fait allégué; il est incontestable que Sidi El-Akahl, des Oulad- Khelouf, a joui de l’insigne faveur d’être autorisé à prendre des notes dans le Livre des Arrêts éternels, mais Sidi El-Akahl était un saint, tandis que le Mr’arbi passait pour tenir bien plutôt de Chithan que de Dieu le pouvoir surnaturel qu’il possédait, et cette opinion se rapprochait d’autant plus de la vérité, que cette puissance ne s'exerçait jamais, disait-on, qu’en vue de la satisfaction d’intérêts matériels et tout à fait terrestres, et qu’en un mot, ses opérations magiques tenaient beaucoup plus de la goétie que de la théurgie.
Quoiqu'il en soit, le Mr’arbi était maitre en
telle, qu'un cavalier courant à toute bride pourrait à peine la parcourir en cinq cents ans.
toutes sciences occultes : il savait la nécromancie, qui consiste à évoquer les morts; la lithomancie, qui est la divination par les pierres; la bélomancie, qui est la divination par les flèches; la gyromancie, divination par les cercles ; la pyromancie, divination par le feu; la géomancie, qui est la divination par des points tracés au hasard sur la terre; la rhabdomancie, qui est la divination par les baguettes; l’onéiromancie, qui est la divination par les songes; de plus, il possédait à fond la science des tableaux talismaniques, et il avait, dans ses voyages, été initié aux mystérieuses pratiques des brahmanes de l'Inde, et à celles des mages de la Perse et des gymnosophistés de l'Égypte. Ge Mr’arbi était, en un mot, un homme particulièrement complet en matière de magie et dans l’art de éravailler les | génies. Aussi, sa présence à Alger n’avait-elle ‘ pas manqué d'y produire une certaine sensation.
Il faut dire qu’il n’y était pas inconnu, et qu’il avait déjà opéré non loin d’El-Djezair et dans le Tithri : ainsi, c’est lui qui avait vidé le Xebeur er-Roumya (1) — qui n’était autre chose que la tirelire des rois de la Mauritanie césarienne — de ses trésors d’or et d'argent et de ses bijoux précieux, opération fort remarquable qu’on a attribuée, sans preuves, à un Hadjouthi qui
(1) Tombeau de la Roumie, monument situé entre Cherchel et Alger, et qu’on suppose avoir été affecté à la sépulture des rois indigènes qui régnèrent à Julia-Cæsarea (Cherchel). D |
aurait eu la révélation, par un magicien espagnol, des richesses immenses que renfermait ce prétendu tombeau.
Tout s'explique dès lors, et il n’y a plus lieu de s’étonner que le canon de Salah-Raïs, en 960 de l’hégire, et les magiciens de Baba Mohammed, en 1180 et en 1199 de la même ère, n'aient pu tirer de la royale cachette que des moustiques qui, si lon en croit la tradition, auraient été particulièrement désagréables aux infortunés fouilleurs de ces deux pachas.
C’est encore notre Mr’arbi qui, par ses conjurations, avait fait sortir de l’Aiïn-Takbou (1), fontaine située à l’est de Médéa, les sept gigantesques jarres pleines d’or, qu’y gardait un génie que cet enchanteur avait eu, préalablement, la précaution de changer en un rocher qu’on y voit encore.
Ces deux opérations suffisaient pour prouver que le Mr’arbi n’était pas le premier venu.
Donc, son apparition dans le pays des Bni- Mezr'anna (2) avait bien certainement une cause; personne n'ayant osé la lui demander, il en résultait qu’on en était réduit aux conjectures, et, Dieu merci! les suppositions ne manquèrent pas.
(1) L’Ain-Takbou, que nous avons appelée Belle-Fontaine, est située à deux kilomètres de Médéa, sur la route de Bou- R’ar (Boghar). On y montre encore, au-dessus de la source # principale, le rocher que la tradition prétend être le génie 4 pétrifié par le magicien marokain.
(2) Nom de la tribu qui, autrefois, habitait le territoire d'Alger,
Selon toutes les probabilités, le Mr’arbi venait » encore dépouiller le pays de quelques-uns de ses L trésors ; mais son pouvoir surnaturel était trop } bien établi et reconnu pour qu’on osât le prier d'aller opérer ailleurs. On sut plus tard que le but du voyage du magicien était effectivement de se rendre maître d’un trésor dont sa science lui avait révélé l’existence, richesses qui ne lui appartenaient pas plus que celles du Kebeur er- Roumya et de l’Ain-Takbou. Nous verrons plus loin ce qu’il advint de cette nouvelle tentative.
De temps immémorial, ilexistait cette croyance dans la Mtidja et le Tithri que la source de Tizza, qui coule chez les Bni-Salah, renfermait d’immenses trésors; mais on savait aussi que ces richesses étaient confiées à la garde d’un génie qui, sous la forme matérielle d’un nègre monstrueux, habitait l’intérieur du rocher d’où sourdait la source.
Plus d’un Salhi, en passant devant la fontaine de Tizza, avait cherché, en appliquant l'œil aux interstices du rocher, à découvrir le trésor qui y était renfermé; mais cette curiosité n’avait jamais été satisfaite, et les ais disjoints de la demeure du génie n’avaient laissé voir aux Cupides Bni-Salah que d’épaisses et noires ténèbres.
Plusieurs fois aussi, n’ayant pas de sorciers chez eux, les Bni-Salah firent appel à la science de quelques Marokains de passage qui se flattaient d’être de première force en magie; mais, malgré les conjurations et les enchantements
des sorciers, et de notables quantités de djaoui (benjoin) brûlé sous le nez du génie, qui passait pourtant pour être fou de cet aromate, le rocher resta imperturbablement à sa place, et le gardien des trésors s’obstina dans un mutisme méprisant et fort désobligeant pour les conjurateurs.
Ce qu’il importait de savoir, c'était le nom du génie et le mot de passe auquel il reconnaissait un puissant; il fallait, en un mot, trouver le « Sésame, ouvre-toi! » des quarante voleurs que vola si merveilleusement Baba-Ali. Or, jusqu’à présent, aucun des magiciens d'occasion employés par les Bni-Salah n'avait approché de ce résultat.
C'était précisément le trésor de la source de Tizza — ne le cachons pas plus longtemps au lecteur, qui l’a déjà deviné — qui avait amené à Alger le puissant magicien mârokain. Soit qu’il doutât de son pouvoir sur le génie de cette fontaine, soit qu’il ne voulût pas s’exposer, en cas de non-réussite, au ridicule dont furent frappés les sorciers ses compatriotes qui avaient opéré avant lui, tout ce que nous pouvons dire, c’est qu’il préféra confier cette mission à un autre, se bornant, pour son compte, à lui fournir les moyens à employer pour arriver à ses fins.
Il fallait au Mr’arbi, pour tenter l’opération, un homme qui fût en même temps crédule, misérable et cupide : le Kabil remplissait parfaitement # ces trois conditions; il importait, de plus, qu’il 4 fût des Bni-Salah, parce que les naturels de ce