‹ Blida, récits selon la légende, la tradition & l'histoireChapitre 29 sur 41 · CO ETES · texte numérisé non relu

CO ETES

pays ne doutaient pas que leur fontaine ne renfermât d’incalculables trésors.

Le Mr’arbi se mit donc en quête de l’homme qu’il lui fallait. A cette époque, les Bni-Salah fréquentaient volontiers les marchés d’Alger, où ils apportaient soit des matières tinctoriales, soit des glands, soit du charbon. C’est aussi là que le Mr’arbi dirigea ses recherches.

Dès le premier marché, notre magicien avait mis la main sur un Kabil réunissant toutes les conditions du programme : c'était un marchand de glands. Assis contre un mur, les genoux relevés jusqu’au menton, il exhibait aux yeux des gourmands, entre deux longues jambes marbrées de crasse, un ésailous (1) mystérieusement entr'ouvert qui pouvait bien contenir pour deux riala-draham (2) de marchandise. De temps en temps, comme un avare se baignant dans son or, il plongeait voluptueusement son bras jusqu’au coude dans les entrailles de ce trésor, et il faisait miroiter aux yeux des connaisseurs les reflets d’acajou de ses bellouth. Malgré cette coquetterie de marchand de glands, le Salhi n'avait pas encore vendu pour la valeur d’une mouszouna (3), et pourtant il était déjà huit heures du matin. Fallait-il attribuer ce déplorable

(1) Sac fait de la peau d’un chevreau; c’est le mezoued arabe.

(2) Le rial-draham valait 0 fr. 62 centimes de notre monnale.

(3) La mouzouna valait 0 fr. 075 mm.

état de choses à la misère des temps ou à la qualité des produits mis en vente par le Salhi? Dieu — qu’il soit glorifié! — le sait mieux que nous.

Le Mr'arbi qui, avec son flair de sorcier, avait reconnu un Salhi sous cette chachïa vernissée d'huile et de crasse, sous ce bernous sordidement terreux, comprit de suite tout le parti qu’il pouvait tirer de cette situation commerciale du Kabil. Le Mr’arbi avait également remarqué que le Salhi était chaussé de bou-r’eurrous (1), et il en avait conclu qu’il devait avoir un penchant très développé pour le luxe et le bien-être, et que, conséquemment, il était nécessairement accessible à toute proposition ayant pour fin de le mettre à même de satisfaire ses goûts ruineux.

Le Mr’arbi, qui était déjà sûr de son homme, finit par s’en approcher après avoir décrit autour de lui, à l'exemple des oiseaux de proie, une spirale qui l’amena précisément en face du ésaitous du Salhi.

Notre marchand, qui ne sentait pas un acheteur dans l’homme qui s'était arrêté devant les produits de la kerroucha (chêne), ne chercha pas à l’éblouir en renouvelant sa fouille dans les entrailles de son ésailous pour lui prouver que le fond valait le dessus; il affecta même de ne

(1) Chaussure primitive faite d’un morceau de la peau d'un bœuf maintenu au pied au moyen de cordes de palmier-nain.

pas le voir. En effet, il n’y avait pas à s’y tromper, et le Salhi savait d'expérience qu’un homme vêtu de bernous d’une laine aussi fine, et d’un cafetan vert-tendre si neuf, devait fort mépriser le fruit du chêne, que Dieu a créé exclusivement pour les pauvres, et pour le représentant pachyderme du sensualisme grossier chez les animaux.

Le Mrarbi fut donc obligé d'entamer la conversation.

— « Par Dieu! 6 homme, le temps a marché, et pourtant ton mezoued est encore joufflu comme la lune dans sa quatorzième nuit. »

— «Dieu Pa voulu ainsi, sans doute, » répondit le Salhi sans lever les yeux sur son interlocuteur.

— «Que Sidi Abd-Allah me crève les deux yeux, si j'ai jamais vu des glands aussi beaux que ceux que renferme ton mezoued! L'or n’est pas plus brillant, et lès yeux des houris, j'en suis certain, n’ont pas plus d'éclat. »

— « Par Sidi Ahmed-el-Kbir! reprit vivement le Salhi, qui n’était point insensible à l'éloge que le Mr’arbi faisait de sa marchandise, la vérité est avec toi, Ô sidi! et je puis affirmer qu’on n’en trouverait pas de meilleurs dans toute la forêt des Bni-Salah. »

— « Certes, il faut que les Bni-Mezr’anna aient été frappés d’aveuglement pour passer indifférents devant de pareils glands! » ajouta le Mr’arbi.

— «Cest trop beau, en effet, pour ces fils de chiens, qui préfèrent se bourrer de fèves jus-

qu'au cou, » continua le Salhi en s’exaspérant visiblement. « Que Dieu me laisse affamé si je reviens parmi ces Juifs fils de Juifs, grossiers qui semblent mépriser les plus succulents bellouth qui aient jamais paru sur leur marché! »

— « Par Dieu! je ne puis que tapprouver, Ô homme! car ces fils du péché ne méritent certes pas que tu marches pendant huit heures pour leur apporter des fruits dignes de la bouche du Prophète — que le salut soit sur lui et sur ses compagnons! »

— « Que Dieu me punisse dans le tombeau si je fais autrement que je viens de te le dire, reprit le Salhi, qui marchait de plus en plus vers l’exaspération, dussé-je en être réduit à ne plus voir de ma vie un boudjhou dans ma mekrouça (1)!

Par Dieu! je le ferai ainsi que je le dis. »

— « Cette détermination me démontre, Ô Salhi, que ‘la dignité est avec toi, continua le Mr'arbi, et, pour t’en prouver ma satisfaction, — cette vertu est si rare aujourd’hui chez les Arabes, — je veux non seulement acheter ton mesoued de bellouth au prix que tu m’en demanderas, mais encore... . »

— « Par Dieu! Ô sidi, tu veux te moquer de moi, reprit le Salhi, partagé entre la crainte et l'espoir; car enfin tu ne me connais pas, et c’est la première fois que je te vois dans ce pays maudit. »

(1) Loupe que font les Arabes sur le côté gauche de leur haïk pour y renfermer leur argent.

— « Que Dieu m’empêche de témoigner si ce que je te dis n’est pas l’exacte vérité! Je ne veux pas te cacher combien m'ont intéressé ta précaire situation, et la calme résignation avec laquelle tu sais supporter la mauvaise fortune. Aussi, dès l’abord, ai-je songé à te tirer de là, et à te donner plus de richesses que jamais ton imagination n’a pu en rèver. Mais, pour cela, tu auras à suivre mes conseils, mes instructions...»

— « Parle, Ô monseigneur! s’empressa de s’écrier le Kabil en se levant précipitamment, et en fermant son ésailous comme un homme tout disposé à renoncer au commerce; parle, commande àvec la prunelle de ton œil seulement, et ce signe sera un ordre pour moi! Par Dieu, le Maître des Mondes! tu n'auras pas un serviteur plus docile, plus soumis que moi! Parle, 6 sultan magnifique ! Ô le soutien du pauvre! à le sublime ! 6 l’élevé! et aucune de tes paroles chéries ne tombera en dehors de mon oreille! »

— « Gest bien! je vois que je ne m'étais pas trompé, reprit le Mr’arbi, et que tu n’es pas de ces niais qui hésitent lorsqu'il s’agit de les faire maitres d’un trésor, Par la vérité de Dieu! je jure que tu trouveras le profit dans la mission que je vais te confier !... Écoute-moi... Tu es des Bni-Salah...»

— « En effet, je suis Salhi, répliqua le Kabil Stupéfait de la pénétration du Mr'arbi; mais, Ô monseigneur, comment sais-tu?.…. »

— « Je sais aussi qu'on te nomme Ameurou-Kaci, que tu n’as qu’une mouzouna dans ta

melerouca, que tu comptais sur les deux rialadraham que devait te rapporter la vente de tes bellouth pour payer une dette que tu as contractée envers le Säoudi Sâïd-ou-Sàid, lequel t’en a déjà demandé le montant par trois fois; je sais que la misère te poursuit, que le malheur est entré chez toi, et que rien ne fait supposer que cette situation puisse être modifiée dans un avenir prochain... »

— « Par la vérité de celui qui ne dort ni ne rêve! s’écria le Salhi au comble de l’étonnement, tout ce que tu me dis là, Ô monseigneur, est de la dernière exactitude. Je vois que tu n’ignores rien des choses apparentes ou cachées. Parle donc, et je t’obéirai comme le plus zélé de tes serviteurs zélés. »

— « Tu es donc des Bni-Salah... »

— « Oui, monseigneur, je te l’ai déjà dit, et tu as probablement. deviné aussi que j’appartiens à la fraction des Säouda, » répondit Ameur-ou- Kaci.

—,« Tu connais alors la fontaine de Tizza? »

— «Par Dieu! les Sâouda se désaltèrent de ses

eaux limpides. »

— «Tu n'ignores pas, sans doute, que cette source renferme d'immenses trésors?» continua le magicien.

— « Mon grand-père Pa dit à mon père, etmon père me Pa dit. »

— « Jit moi la science me l’a affirmé; mais cette révélation serait absolument sans valeur si, par mes enchantements, je n’étais également par-

venu à connaitre le nom du génie à qui est confiée la garde de ces trésors, et le moyen de le soumettre à ma puissance. Écoute donc, Ô Salhi, et que mes paroles te pénètrent comme le clou chassé par le marteau pénètre le bois. »

— «J'écoute, Ô monseigneur, » reprit le Kabil en prètant toute son attention.

— «Je l'ai déjà dit, 6 Ameur, que j’ai tout pouvoir sur le génie de la source, et, conséquemment, la disposition, quand je le voudrai, des richesses sur lesquelles il veille; seulement, cette puissance, je ne puis l'exercer que par intermédiaire, et cet intermédiaire doit indispensablement être un homme des Bni-Salah. Je t'ai donc choisi pour être cet homme, d’abord parce que ta Situation m'a intéressé, puis parce que tu es, j'en suis certain, un maître du cœur, parce qu’enfin tu me parais digne à tous égards de cette importante mission et des biens qu’elle te rapportera infailliblement, x cha Allah. Cette affaire ne présentera d’ailleurs aucun danger si tu suis exactement les instructions que je te donnerai. Je ne mets d’autre condition à limmense service que je te rends que celle du partage des richesses dont tu deviendras le possesseur. Consens-tu toujours, Ô Ameur, à me servir?»

— « Certes, j'y consens, à monseigneur, et j'accepte avec reconnaissance tes généreuses conditions! Je suis trop las de ma pauvreté pour hésiter un seul instant. Parle, Ôd monseigneur!

et par le Dieu unique! je te jure de suivre fidèlement tes instructions. »

— «C’est bien! écoute-moi donc attentivement, dit le magicien au Salhi en tirant de sa guelmouna (1) un petit pain et un concombre. Tu vas prendre cette khebiza (petit pain) et cette Æhïara (concombre), et tu te rendras de suite à la source de Tizza. Je te recommande surtout de ne point toucher en route à ces aliments; car le pain renferme un narcotique puissant destiné à endormir le génie de la fontaine. Si tu oubliais cette recommandation, tu aurais certainement à t'en repentir. Ce pain et ce concombre sont l’imara (2) qui doit te faire reconnaitre par le génie, et lui donner la preuve de la puissance que je te délègue. Lorsque tu seras arrivé à la source, tu crieras par trois fois : «Za Isid! » — c’est le nom du génie.— Au troisième appel, une voix, pareille à une détonation souterraine, te demandera de l’intérieur du rocher : « Ouach el-imara?» (quel est le signe?) Tu répondras sans hésiter : « Xhebiza oua khiara » (un petit pain et un concombre). Le rocher s’entr’ouvrira aussitôt avec fracas, et le génie de la source en sortira. Bien que ce djenn soit affreusement laid, aie bien soin de ne pas témoigner de frayeur à son apparition; Car, je te le répète, tu n’as rien à en redouter. Tu lui présenteras l’inara, qu'il s’empressera de dé-

(1) Capuchon du bernous.

(2) L'imara est une preuve, un signe de reconnaissance convenu.

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