‹ Blida, récits selon la légende, la tradition & l'histoireChapitre 3 sur 41 · INTÉRÈT DE CE LIVRE · texte numérisé non relu

INTÉRÈT DE CE LIVRE

Bien que notre occupation de la partie des États barbaresques qu’on désignait sous la dénomination de « Régence d'Alger,» date déjà de plus d’un demi-siècle, nous ne saurions que fort peu de chose des temps qui l’ont précédée, des villes d’origine indigène que nous habitons, et des populations que nous y avons trouvées, si quelques rares curieux, quelques ardents et opiniâtres chercheurs ne s’étaient donné la peine de fouiller dans leur passé si obscur, passé qui n’est point écrit, et qu’il faut demander à la mémoire des hommes. Et c'est précisément là que git la difficulté; car, faire parler un Arabe n’est point une petite affaire, surtout quand cet indigène est doublé d’un lettré, et que son interlocuteur est un Roumi (1).

Aussi, que ne nous a-t-il point fallu de patience, de tenacité, de persévérance et de haute poli-

(1) C’est ainsi que les Barbaresques désignent dédaigneusement les Chrétiens. (Bresnier.)

rUX

tique, malgré les excellentes conditions d’interrogateur dans lesquelles nous nous trouvions, pour obtenir des indigènes les renseignements dont nous avions besoin! Possédant suffisamment la langue arabe parlée et écrite; appartenant à un corps indigène — le 1° de Tirailleurs algériens — en garnison à Blida; chargé d’une mission d’assez longue durée dans la région montagneuse à laquelle s’adosse la Petite Rose de la Mtidja, mission qui. nous à mis en relations avec les populations kabiles qui habitent ce massif, ainsi qu'avec les individualités ayant joué un certain rôle dans le pays, soit pendant les dernières années de la domination turke, soit pendant les quinze premières années de la conquête; des rapports suivis avec des personnages ayant exercé, à Blida, des fonctions de l'ordre politique, administratif ou judiciaire durant ces mêmes périodes, et, particulièrement, avec le dernier de ses hakem (1) et de ses mezouar (2), ainsi qu'avec les marabouths de la descendance du fondateur de Blida, Pillustre Sidi Ahmed-el-Kbir; tous ces avantages, nous le répétons, nous plaçaient dans les meilleures conditions pour entreprendre, avec quelque chance de succès, l’œuvre que nous nous étions donné la tâche d'accomplir, voulant ainsi doter une ville que nous aimons, et une population qui nous a toujours été si sympathique, et

(1) Celui qui gouverne, qui commande dans une ville. (2) Le mezouar était chargé de la police de la ville.

au milieu de laquelle nous avons passé quatorze années de notre existence militaire; voulant doter l'une et l’autre, disons-nous, de l’histoire des origines de ce charmant coin de terre où fieuril l’oranger, et dont un poëte-marabouth à dit, il y a de cela plus de trois cents ans: « On t'a nommée La Petite Ville; moi, je t’'appelle une Petite Rose. »

Ce livre est donc le résultat, ainsi que nous Île disons plus haut, de plusieurs années de recherches, d'abord, dans les souvenirs des Oulad- Sidi-Ahmed-el-Kbir pour la partie légendaire, laquelle comprend une période de près de trois siècles, et ensuite, nous le répétons, dans la mémoire des derniers fonctionnaires ou agents du gouvernement turk employés à Blida depuis le commencement de ce siècle, jusqu’à l’époque de l’occupation de cette ville par les Français, en 1838 (1). A partir de ce moment, qui est le commencement de la phase historique écrite, les documents ne nous manquent plus, et nos fouilles dans les archives de PAdministration militaire nous donnent une abondante moisson de matériaux.

Des croquis et plans datant des premiers temps de l'occupation de Blida, et mis gracieusement à

(1) C’est en 1838 qu'ont été créés les Camps Supérieur et Inférieur de Blida, sur l'emplacement desquels ont été établis, plus tard, les villages de Joinville et de Montpensier, La ville de Blida n’a été occupée effectivement que l’année suivante,

Xl ee

notre disposition, il y a vingt-cinq ans, parle Service du Génie de cette place, nous ont permis: de reconstituer la vieille Blida telle que nous l'avons trouvée en 1838, c’est-à-dire telle qu’elle était restée à la suite de l’effroyable tremblement de terre de 1825.

Ce ne sont donc pas les éléments qui nous ont manqué pour refaire l’histoire non-seulement de la ville et de son territoire, mais encore celle de la tribu kabile des Bni-Salah, laquelle à pris une part si active, si prépondérante, de 1830 à 1840, dans toutes les affaires de guerre qui se sont déroulées autour de Blida et, dans la Mtidja, entre cette dernière ville et Bou-Farik.

Pour cette période de sang, notre livre présente d'autant plus d'intérêt, que nous avons pu contrôler les rapports officiels sur ces affaires par les récits de nos adversaires sur ces mêmes opérations. Nous avons eu la fortune d’avoir sous nos ordres d'anciens officiers des Réguliers de l’'Émir ELHadj Abd-el-Kader, ayant appartenu aux bataillons de ses deux plus célèbres khalifas, Sid Mohammed-ben-Allal, plus connu sous le nom de Sidi Mbarek, et Sid Mohammed-ben- Aïca-el-Berkani, et ces officiers avaient pris part à toutes les affaires de guerre qui avaient eu pour théâtre les environs de Blida de 1839 à 1841.

Nous étions donc, nous le répétons, dans les meilleures conditions pour entreprendre ce travail, lequel, d’ailleurs, ne pouvait être tenté que par nous, surtout aujourd’hui que ceux qui nous en ont fourni les matériaux sont partis, et

sans esprit de retour, pour un monde qu’on prétend meilleur. En effet, les vieux Blidiens et les Bni-Salah qui ont joué un rôle de quelque importance pendant la première moitié de ce siècle, jouissent — nous nous plaisons à l’espérer — depuis longtemps déjà, dans le paradis de Mohammed, des plaisirs que promet le Prophète aux vrais Croyants; quant à leurs descendants, gâtés par notre civilisation, qu’ils ont étudiée par les bas-fonds, ils ne savent plus rien, du reste, des choses du temps passé.

Comme l’histoire de Blida est connexe à celle des tribus qui l'entourent, et qu’il y a impossibilité de l’en détacher, nous avons dû donner à notre ouvrage un cadre d’une certaine étendue, et un développement important à notre zone historique, laquelle passe par Dalmatie, Soumâa, Guerouaou, Bni-Mered, Abziza, Ouad El-Allaïg, Pouad Cheffa (t), qu’elle remonte jusqu’à l’ouad El-Merdja, son affluent de droite; elle longe la tribu des Bni-Salah, au sud, et revient à son point de départ, dans la Mtidja, par l’ouad Sidi- EI-Habchi.

Pour donner plus de mouvement à notre récit, nous avons adopté la forme itinéraire à vol d’oiseau : nous escaladons, avec le lecteur, le point culminant du massif des Bni-Salah, le pic de Sidi-Abd-el-Kader-el-Djilani. Placé sur ce point comme au centre d’un immense diorama, nous faisons l’historique, par tours d'horizon, des

(1) Que nous appelons « La Chiffa. »

re JUN 7

lieux qui, renfermés dans la zone que nous nous sommes tracée, ont été illustrés par quelque fait capital ou surnaturel, par quelque affaire de poudre et de Ssang, par quelque miracle d’une certaine originalité. C’est dire que nous ne nous sommes pas astreint à observer l’ordre chronologique dans lequel se sont produits ces faits, et que nous les racontons au fur et à mesure que ces points ou lieux se présentent dans le champ de notre rayon visuel.

L'histoire de Blida proprement dite terminera donc notre livre: après avoir raconté les faits qui ont présidé à sa fondation au XVI: siècle, et ceux dont elle a été le théâtre depuis cette époque jusqu’à nos jours, nous donnerons la physionomie de «la Petite Ville » sous les Turks. Enfin, nous compléterons notre œuvre par une étude des mœurs, coutumes, croyances et superstitions de ses habitants indigènes dans le passé et dans le présent.

Nous initierons également le curieux qui ne craindra pas d’escalader avec nous le massif des Bni-Salah, — l'Atlas, — aux mystères de l’existence des populations kabiles, chez lesquelles, bien que nous n’ayons qu’à enjamber le ruisseau de Sidi-El-Kbir pour être au milieu d'elles, nous n’avons cependant jamais eu l’idée de pénétrer. Cest bien trop près, en effet, pour nous déranger. Nous connaissons le Makololo et le Karrikarri, au fin fond de l'Afrique méridionale, sur le bout du doigt; mais, pour ce qui est du pays des Bni-Salah, qui est à notre porte,

nous n’en savons pas un traître mot. Que voulezvous? nous sommes ainsi faits nous autres Français !

Nous regrettons que l'abondance de nos documents ne nous ait pas permis, faute de place, et ainsi que, dans le principe, nous en avions l’intention, de faire entrer dans un seul volume l’histoire de La vieille Blida, celle qui, partant de sa création en 1535, nous conduit jusqu’à la fin de la guerre dans la Mtidja en 1842. Nous ne pensons pas que ce soient nos amis qui puissent avoir à s’en plaindre; car il vaut mieux, croyonsnous, leur donner un ouvrage complet, qu’une œuvre abrégée, écourtée, qui n'aurait pas plus satisfait le Lecteur que lAuteur.

D'un autre côté, un volume de plus de 900 pages, n’était pas des plus maniables ; il dépassait, et de beaucoup, lembonpoint ordinaire, eu égard au format, des œuvres de ce genre. Il était donc préférable de scinder notre travail en deux volumes de 450 à 500 pages chacun, et c’est précisément le parti auquel s’est arrêté notre sympathique et habile Éditeur, un maitre dans l’art des Gutenberg et des Elzevier.

Quoiqu'il en soit, l’important est fait; car le passé de Blida sera sauvé de l'oubli, et c'était là l'essentiel ; car, ainsi que nous Pavons déjà dit, nos fournisseurs indigènes de renseignements sont passés, depuis longtemps déjà, de l’autre côté de la vie.

Nous aurions également désiré terminer notre second volume par l’histoire de La Blida fran-

caise, celle que nous avons faite, l'œuvre si gracieuse de nos Colons. Maïs cela nous a été impossible, et pour la même raison que celle que nous donnons plus haut. Cependant, comme nous tenons à utiliser tous les matériaux que nous avons recueillis à grand’peine, et qui sont tout prêts à être employés, nous nous proposons d’en faire, sous peu, un ouvrage spécial, auquel nous donnerons pour titre « Blida moderne. »

Ce sera l’histoire civile et coloniale de Blida depuis 1842 jusqu’à nos jours.

Blida, le 20 juin 1884.

Page 1