‹ Blida, récits selon la légende, la tradition & l'histoireChapitre 31 sur 41 · HT · texte numérisé non relu

HT

affaire que d’aller affronter un génie, et déranger de son rocher une créature malfaisante qui avait là quatre mille ans de résidence. Sans doute, le Salhi avait pleine confiance en son magicien, surtout depuis que ce dernier lui avait si généreusement mis un solthani dans la main; mais il est bien permis, néanmoins, de montrer quelque émotion lorsqu'on va s'attaquer à un être surnaturel.

Les passants remarquèrent aussi que le Salhi parlait tout seul en marchant; il répétait, sans doute, la formule de l’évocation pour ne pas oublier; car tout était là.

À hauteur d’un bois de palmiers voisin du lieu où, quelques siècles plus tard, devait s'élever Douira, le Sslhi, malgré son agitation, se rappela pourtant qu’il ne s’était rien mis sous la dent depuis la veille au soir. Or, il n’était pas loin de la prière du dhohor (1); il songea donc à s’arrèter quelques instants à l'ombre des palmiers pour donner satisfaction aux exigences criantes de son estomac. Justement, une jolie source bavardait dans la verdure d’où, comme ces djenniat (fées) qui, au temps d’el-djahiliia (2) attiraient les voyageurs par leur chant, elle semblait convier le Salhi à venir se désaltérer à ses eaux. Le Kabil se laissa donc entraîner; seulement, nous

(1) Une heure après midi.

(?) Le temps de l'ignorance et de l'idolätrie : c'est ainsi que les Arabes désignent le temps qui a précédé la prédication du Koran,

devons dire que le bavardage de la source et le charme du lieu ne furent pour rien absolument dans la détermination d’Ameur-ou-Kaci.

Le Kabil s’assit à l'ombre des palmiers, et il se disposa à mettre son couvert, c’est-à-dire à extraire ses provisions de bouche de son gardemanger, et à les étaler sur le pan de son bernous, qui remplissait habituellement le double office de table et de nappe. Mais, Ô déception cruelle! le Salhi reconnaissait avec stupeur que sa guelmouna ne renfermait absolument que le petit pain et le concombre destinés au génie de la source de Tizza. L’infortuné Ameur avait totalement oublié, en remettant son mezoued au Mr'arbi, d’en tirer la ration de glands qu’il y prélevait ordinairement pour ses besoins particuliers; de sorte que le malheureux, qui avait encore au moins cinq heures de marche à faire pour arriver à la source de Tizza, était menacé de mourir de faim avant de toucher au but.

Les gens qui se flattent de connaître les Kabils vont crier à l’invraisemblance : un Kabil, nous diront-ils, ne saurait mourir de faim, attendu que, pour ces montagnards, toute herbe, toute plante est comestible. Nous ne voulons pas le nier; mais nous ferons remarquer que les Kabils du temps des Roum étaient bien plus difficiles que ceux d'aujourd'hui en matière d’alimentation. Nous voulons d’ailleurs aller au-devant de toutes les objections : on nous dira encore que le Salhi n’était pas si loin du pays des Bni-Khelil, et qu’il pouvait fort bien pousser jusqu'aux

dé né speed) ec. ne à

tentes de cette tribu pour y réclamer de ce qui appartient à Dieu.

D'abord, les Bni-Salah ont toujours été un peu en délicatesse avec les gens de la plaine; ensuite — on ne l’a pas oublié — le Salhi Ameur avait un solthani d’or dans sa mekroucça, et ce n’est pas avec une pareille fortune qu’il eût voulu s’aventurer sous la tente d’un Khelili. La réputation de ces gens de la plaine s’est beaucoup améliorée; mais, au temps des Roum, il faut bien le dire, ils ne passaient pas, généralement, pour professer un très profond respect à l'endroit du bien d'autrui. N’eût été cette considération qui avait, on lPavouera, une certaine importance, le Salhi n’eût pas songé davantage à leur demander le repas de Phospitalilé; car il savait de reste que l’Arabe ne donne qu’à celui qui peut rendre, et que les Bni-Khelil particulièrement répétaient souvent cette formule qui s'éloigne si sensiblement de celle du généreux : «Rien pour rien.» Les Bni-Khelil n’ignoraient pas non plus, et ils y trouvaient une sorte de justification de leur ladrerie, que, si Dieu a dit dans la sourate XVII du Livre : « Ne lie pas ta main à ton cou, » il y a ajouté ce tempérament : « Et ne l’ouvre pas non plus entièrement, de peur que tu ne deviennes pauvre. » Le Salhi — etnous insistons sur ce point — était donc sérieusement menacé de mourir d’inanition, ou tout au moins de manquer des forces nécessaires pour arriver à Tizza, et il tenait infiniment, on le concoit, à ne pas faire attendre le magicien,

La situation du Kabil était pleine de perplexité. Comment faire? Il avait bien là le petit pain et le concombre du Mr'arbi; mais il n’y fallait pas songer; ces aliments étaient destinés au djenn de la source; c'était, de plus, l’imara qui devait donner à Ameur toute puissance sur le gardien des trésors de Tizza. Et puis le Salhi se rappelait que le Mr’arbi lui avait dit que ce pain renfermait un narcotique très énergique qui devait plonger le génie dans un profond sommeil. «Il ne faut donc pas penser à mordre dans ce pain, se disait le Salhi. Par Dieu! c’est grand dommage, » ajoutailt-il mentalement en retournant la Æhebiza entre ses mains. Et il pesait ce pain, le soupesait, le flairait, le couvait des yeux et du nez, il en aspirait voluptueusement l’appétissant arome. Il est vrai que sa croûte avait la nuance paille des joues des houris, et les grains d’anis dont elle était piquetée semblaient les chamat (1) qui allument le visage de ces filles du paradis. Pour expliquer cette violence des désirs du Salhi, nous dirons qu’il ne mangeait guère de pain à discrétion que le jour de l’ouäda (fète) du saint patron de sa fraction de tribu, c’est-à-dire une fois par an.

Les eaux de la source semblaient rire de la situation critique du Salhi, et se moquer de sa timidité à l’endroit du petit pain et du concombre. « Peut-être ce narcotique dont m’a parlé le Marokain n’a-til d'action que sur les djenoun,

(1) Grains de beauté.

se disait Ameur; il se pourrait bien aussi que le magicien, en insistant sur les propriétés soporifiques de ces aliments, n’eût eu d'autre but que celui de m'empêcher d'y goûter. Ces sorciers sont si rusés! » Telles étaient les hypothèses que suggéraient au Kabil Ameur son estomac vide et sa gourmandise, symptômes fâcheux qui annoncaient que sa chute était prochaine.

Le Salhi se mit, en effet, à recommencer ses cajoleries envers le délicieux petit pain, qu’il continuait de dévorer des yeux; la source redoublait en même temps ses ricanements; elle le faisait avec une telle intensité, et ses éclats de rire paraissaient tant appartenir à des voix humaines, que le Kabil se retourna pour s'assurer si, réellement, il était bien seul. Néanmoins, la solution se faisait toujours attendre, et il devenait urgent que le Salhi se décidât à prendre un parti. Il y avait évidemment lutte dans son esprit; il aurait voulu présenter intacte son imara au génie, et, d’un autre côté, il brûülait d'envie de mordre au petit pain. Il aurait fallu trouver un moyen terme qui satisfit le plus possible à cette difficile combinaison.

Après avoir réfléchi pendant quelques instants, Ameur crut avoir mis la main sur la solution. « Par Dieu! s’écria-t-il, j'avais bien tort de me creuser le cerveau; il n’est rien de si Simple que de contenter mon estomac sans faire trop de tort au génie : le pain est rond; j'en mangerai les bords jusqu’à une distance raisonnable de la circonférence, en observant toutefois de lui lais-

ser sa forme, et ce sera bien le diable si le génie, qui ne doit avoir qu’une bien faible idée de l’aspect que doit présenter, de nos jours, un pain auquel on n’a pas touché, puisque ce fils d’Iblis n’est pas sorti de son rocher depuis près de quatre mille ans; je manquerais complètement de chance, dis-je, si ce djenn grossier s’apercevait que j’ai mordu à son pain; j'en ferai autant du concombre, genre d’aliment qui doit lui être aussi peu familier que le pain. »

Et l’ingénieux et indélicat Salhi n’hésita plus, et mordit à belles dents dans le gâteau, tout en cherchant à lui conserver sa forme primitive; il grignota le concombre avec les mêmes précautions. Ameur-ou-Kaci approchait avec une effrayante rapidité du centre de la khebisza et de Paxe de la khiara, et il était bien loin encore d’être rassasié. Cependant, il sentait qu’il était temps de s'arrêter s’il voulait avoir quelque chose à offrir au djenn. Il acheva donc tant bien que mal de parer les bords dentelés du pain en faisant tomber les saillants accusateurs de son larcin; le concombre reçut à son tour la perfection de forme qu’affecte généralement cette élégante cucurbitacée.

Il est clair qu'aux yeux d’un connaisseur, il eût été difficile de dissimuler la fraude; mais, nous l’avons dit, le Salhi comptait fort sur l’ignorance du génie en matière d’aliments terrestres, et c’est ce qui l'avait déterminé à la DArDAROR de son indélicatesse.

Quant aux effets narcotiques dont lui avait

parlé le magicien, il n’en était pas question. L’influence de l’agent soporifique ne devait donc évidemment s’exercer que sur le djenn de la source. Et le Salhi fut enchanté de cette découverte.

Après avoir replacé les restes de l’inara dans son capuchon, et bu dans le creux de ses mains une forte lampée d’eau, Ameur-ou-Kaci se remit en route, et hâta le pas pour regagner le temps qu’il avait consacré à son déjeuner.

Pourtant, nous devons le dire, sa conscience paraissait plus chargée que son estomac, et il perdait de son assurance à mesure qu’il approchait du but. Déjà les montagnes se développaient devant lui dans leur robe d’azur; elles semblaient la bordure plus foncée de la voûte qui coiffe notre globe. Grâce à la limpidité de l'air, le Salhi pouvait déjà déchiffrer au flanc de. son pays les rivières, les ravins, les dépressions, les crevasses, tous ces mystérieux hiéroglyphes que les eaux ont burinés sur ce grand livre qu’on appelle la Terre. Avec sa vue perçante, Ameurou-Kaci découvrait très bien, à droite du mamelon de Kerrouchet-el-Firan, et au-dessous du contrefort de Djamäâ-ed-Draû, les hauteurs rocheuses d’où s’échappent les eaux de la source de Tizza.

L’incertitude du résultat de l’opération qu’il allait tenter, et de l’accueil que lui ferait le génie s’il s’apercevait que sa portion avait été rognée; d'un autre côté, la perspective du changement qu’allaient apporter dans sa situation financière les richesses immenses dont il se flattait de de-

venir: l’heureux possesseur, tout cela ne laissait pas que de produire chez le Kabil une certaine émotion, à laquelle, d’ailleurs, il ne cherchait pas à se soustraire. Il supputait, tout en marchant, les améliorations que la fortune allait introduire dans son existence : d’abord, il se promettait de manger du pain tous les jours; ensuite, il Comptait faire bâtir une maison en vraie maçonnerie, avec un toit recouvert en tuiles, luxe inconnu jusqu'alors dans les Bni-Salah ; il projetait aussi de renouveler son bernous, vêtement commencé par son grand-père, et qui, aujourdhui, ne remplissait plus que très imparfaitement sa principale fonction, celle de couvrir son propriétaire ; puis, l'ambition lui grimpant à la tête, il cherchait le moyen de monter rapidement aux fonctions publiques; tranchons le mot, il convoitait le chikhat de sa ferka. La place n’était pas vacante; mais, en ce temps-là, l’argent était un levier puissamment commode pour soulever et renverser les fonctionnaires qui n’en avaient pas. Cet espoir d'arriver au pouvoir n'avait donc rien d’exagéré. Une fois en possession de la fonction de chikh, Ameur-ou-Kaci devenait dès lors un homme considérable, et rien ne s’opposait plus à ce qu’il achetât la perle de la fraction des Tazerdjount, la belle Nila, qu’il s'était promis d'aimer si, un jour, il arrivait à posséder un champ et une paire de bœufs; car le Salhi savait déjà — bien que Toussenel ne l’eût dit que beaucoup plus tard — que l’amour est une passion de luxe, et que les pauvres n’ont

pas plus le moyen d’aimer que de manger des truffes à tous les repas.

Tout en faisant ses petits projets, le Salhi arriva sans y penser sur les bords de l’ouad Er- Roumman (1); il était à peu près l'heure de la prière du mor’reb (2). Ameur franchit aussitôt cet ouad, lequel, à cette époque, n’était qu'un ravin rugueux, puisque Sidi Ahmed-el-Kbir n’y avait pas encore amené l’eau, et il escalada les pentes des Bni-Chebla par lesquelles il devait arriver à la source de Tizza.

Nous ne cacherons pas au lecteur que plus Ameur approchait du but, plus son cœur heurtait fortement aux parois de sa poitrine. Était-ce l'effet de l'émotion ou celui de l'ascension? La postérité court grand risque de lignorer à jamais.

Quelques instants avant la prière de l’eucha, le Salhi arrivait à la fontaine de Tizza. La nuit était close; mais jamais la voûte du ciel, percée en écumoire, n’avait laissé passer par les trous du crible sublime autant de ces splendides clartés qui sont les reflets du trône de la majesté divine : c'était une de ces nuits d’été doucement éclairées par des myriades de diamants immergés dans l’azur; c'était presque le jour, mais un jour de velours et sans les éblouissants et énervants rayons d’un soleil de feu; nuit calme par-

(1) Nous avons dit plus haut que c'était le nom que portait l’ouad Sidi-Ahmed-el-Kbir dans l'antiquité arabe.

(2?) Heure du coucher du soleil.

ticulièrement propice à l'audition des musiques de la nature : au loin, les sifflements de torrents courant dans les rochers, et les mugissements des cascades glissant le long des flancs décharnés des montagnes; plus près, les bruissements amenés par le souffle de l'air dans le feuillage des chènes et dans les branches des cèdres; puis les voix, les cris, les râles, les bruits des nocturnes volant à leurs sombres amours, ou cherchant leurs proies parmi les diurnes endormis.

La fontaine de Tizza versait avec une mélancolique monotonie ses eaux sur ses eaux; pailletée de milliers d'étoiles qui S'y miraient, sa nappe de cristal rappelait cette aigrette semée de pierres précieuses qui éclaire le front pâle des sultanes. Le rocher, vêtu de lierre et de plantes aromatiques, tachait le ciel de sa masse roussâtre sombre comme un nuage renfermant la foudre. Trente mulets, noirs comme Ffrit, paissaient l’air, sans doute, autour de la source; car ils broutaient dans le vide : c’étaient ceux qu'avait promis le magicien au Salhi pour le transport du trésor de la fontaine. Obéissant, probablement, au signal d’un esprit invisible, ces animaux vinrent se former en deux groupes de chaque côté de la source.

Le Salhi, nous le répétons, avait considérablement perdu de son assurance depuis qu’il touchait au but; les paroles du magicien lui revenaient obstinément à l’esprit: « Tu n’as rien à redouter si tu suis exactement mes instructions. » Or, ces instructions, il ne les avait pas

oubliées, et il se proposait bien de les suivre à la lettre jusqu’au bout; seulement, la question du pain et du concombre entamés ne laissait pas que de le tracasser sérieusement. Mais la soif des richesses faisant taire ses appréhensions, il s’apprêta à évoquer le génie de la source.

Il tira préalablement de sa guelmouna le petit pain et le concombre; ces aliments — il n’y avait pas à se le dissimuler — avaient sensiblement diminué de volume. Le Salhi remarqua avec stupeur qu'il s’était laissé entraîner plus loin qu’il ne l’eût désiré dans l’infidélité qu’il se reprochait; mais le mal était fait, et il était sans remède. Quant à la forme des objets composant limara, il n’y avait trop rien à en dire; le frottement dans le capuchon, pendant la marche, en avait arrondi la dentelure, et il eût fallu une orande habitude du maniement de ces comestibles pour s’apercevoir, pendant la nuit surtout, qu’ils avaient été quelque peu modifiés. Et Ameur-ou-Kaci en fut tranquillisé.

Ayant ramassé tout ce qu’il avait d'énergie et de courage, il cria : « Ia Izid! » L’écho, bondissant de piton en piton, répondit seul à cette évocation; cependant le Salhi sentit sous ses pieds une sorte d’ébranlement du sol, en même temps qu’il entendit un craquement souterrain, pareil à celui que produirait la détente des muscles d’un géant qui s’étire en sortant d’un profond sommeil. A la deuxième évocation, les mêmes phénomènes se renouvelèrent, mais avec plus d’intensité, et le rocher reçut une secousse qui dis-

loqua sensiblement ses assises. L’eau s’échappa aussitôt par les nouvelles fissures que venait de causer cette commotion.

Une sueur froide perlait au front du Salhi; la peur lui avait fait monter le cœur à la gorge, et il étouffait. Il songea bien à dire le « Bism Allah (1) pour éloigner l'esprit du mal; mais il comprit de suite que Dieu n’avait rien à voir dans cette affaire, et que le genre d’opérations auquel il se livrait était d’un ressort moins divin; aussi n’en fit-il rien. Après s'être un peu rasséréné, et avoir remis son cœur à sa place en trempant ses lèvres dans les eaux de la source, Ameur-ou-Kaci lança sa troisième évocation.

Soudain, une voix qui n’avait rien des notes de la voix humaine roula sourdement dans les entrailles de la terre : c'était comme le grondement d’une tempête souterraine hurlant dans des tubes métalliques; néanmoins, les articulations étaient nettes et distinctes, et le Salhi comprit parfaitement que la question du génie était celle- Ci : « Ouach el-imara (quel est le signe?) » Tout se passait donc absolument comme l’avait prédit le magicien; dès lors, il était hors de doute que le Mr’arbi avait tout pouvoir sur le djenn.

Le moment suprème était arrivé. Ameur sen-

(1) Commencement de l'invocation « Bism Allah er-rahman er-rahim » (au nom du Dieu clément, miséricordieux !) que doivent réciter les Musulmans avant de commeucer toute action de la vie, même la plus insignifiante. Cette prière possède aussi la vertu de chasser les démons.

tait que la fortune était là, et avec elle le bienêtre, les honneurs et le bonheur, ou, tout au moins, la satisfaction de tous ses goûts, de tous ses désirs, de tous ses caprices : des viandes succulentes au lieu des glands et des figues qui composaient exclusivement sa nourriture; des bernous de fine laine remplaceraient ses bernous élimés et frangés par un trop long usage; il se promettait, lui qui, par excès de misère, n'avait pu trouver où placer son cœur où sa main, il se promettait, disons-nous, de se donner le luxe de quatre femmes, ce qui est le complet matrimonial légal; peut-être même le dépasserait-il, suivant en cela l’exemple du Prophète Mohammed, — que la bénédiction et le salut soient sur lui! — qui avait, sans le moindre scrupule, transgressé cette loi, dontil était l’auteur, en portant à quinze l'effectif de ses épouses légitimes. Enfin, le Salhi faisait mentalement mille projets plus ou moins extravagants; malheureusement, leur but était exclusivement la satisfaction des intérêts charnels.

Toutes ces pensées lui avaient traversé l’esprit en bien moins de temps, naturellement, que nous avons mis à les dire : c'était comme une sorte de panorama chargé de sensualités qui se déroulait rapide sous le feu de ses passions avortées ou non satisfaites. Trois mots encore, et ses rêves devenaient des réalités.

Nous avons laissé le Salhi sur ce point d’interrogation du djenn : « Quel est le signe? » pour faire connaître au lecteur la nature des pensées

qui assaillaient Ameur-ou-Kaci à cette heure solennelle. La cupidité l’emportant définitivement sur la crainte, il répondit : « Khebiza oua khiara » (un petit pain et un concombre!) Aussitôt la terre trembla et parut chanceler comme un homme ivre; la roche se disloqua comme par l'effet d’une épouvantable trépidation intérieure; les eaux de la source, éperdues et folles, s’enfuirent à tort et à travers dans des directions bizarres; les schistes composant la roche glissèrent les uns sur les autres comme les tiroirs d’un meuble, et se séparèrent à droite et à gauche en formant une ouverture qui, d’abord, n’était figurée que par une ligne de feu pareille à celle que laisse échapper la lumière à travers des ais disjoints, et qui alla s’élargissant de toute l’étendue du rocher. Cette ouverture, à mesure qu’elle se développait, livrait passage à une clarté intense, plutôt phosphorescente que métallique. Le Salhi reconnut, non sans un certain effroi, que cette lueur étrange affectait une forme humaine, mais d’un modèle extraordinairement exagéré; au bout de quelques instants, le Kabil était fixé : ce personnage lumineux était bien décidément le génie de la source. Cette particularité de la nature du djenn, qui, d’après le magicien, devait être un nègre, déroutait un peu le Salhi; mais il se fit un raisonnement qui prouvait que la frayeur ne lui ôtait cependant pas tout son bon sens. Il expliquait par le proverbe suivant, qui avait cours à cette époque, la différence entre la réalité et le programme magique : « De

SPP RENTE EET E"

l'argent et de la résine, il reste toujours quelque chose aux doigts de ceux qui les manient.» « De même, se disait-il, qu’il reste toujours aux mains des melk:kacin (1) quelque chose de l'argent qu'ils perçoivent pour le Baïlek, de même ce djenn a dû s’argenter par suite d’un contact prolongé avec le trésor dont la garde lui a été confiée. »

Quand l’ouverture fut assez large pour lui livrer passage, le djenn sortit du rocher et se dirigea sans trop tàtonner vers le Salhi, bien que celui-ci eût cherché à se cacher derrière un pan de rocher dès qu’il avait vu le génie se mettre en mouvement. Chose étrange! le djenn s’était éteint sous l'influence de l’atmosphère terrestre, et le Salhi reconnut avec une certaine satisfaction que l'opinion qu’il avait émise au sujet de l’éclat du génie était parfaitement admissible. Dépouillé de son rayonnement, le génie n’était plus que l’affreux nègre que lui avait dépeint le magicien marokain.

Bien qu’il fût d’une espèce supérieure à celle de l’homme, il était pourtant bien difficile de trouver un être créé plus remarquablement laid et difforme que ce djenn : aussi large que haut; une chevelure pareille à une forêt où aurait passé l'incendie ; des cavités oculaires remplies par des charbons incandescents; une bouche armée de deux rangées de larges et longues dents courant d'une oreille à l’autre; des bras trapus comme le tronc d’un chêne plusieurs fois séculaire, et

(1) Collecteurs d'impôts et des droits sur les marchés.

terminés par des mains pareilles à des gueçäat (1); tout cela n’avait rien de rassurant pour le Salhi; aussi, ne saurait-on lui faire un crime d'avoir cherché à se cacher lors de la mise en mouvement de ce monstre.

Une chose qui émerveilla Ameur, bien qu’il eüt eu à peine le temps de l’examiner, ce fut l’aspect que présenta l’intérieur du rocher quand le djenn en eut désobstrué l’entrée pour aller à lui. Toutes les richesses de la terre paraissaient avoir été enfouies dans cet antre depuis le commencement du monde, et ce djenn était évidemment le trésorier du Dieu unique. C'était là, bien sûr, pensa le Kabil, que la divinité versait l’impôt religieux qu’on perçoit en son nom sur la terre. Des monceaux d’or et d'argent monnayés, depuis le dinar jusqu’au douro bou-medfà, noyaient des amas prodigieux de toutes les pierres précieuses, lesquelles, en jouant avec leurs feux, donnaient à la source les éclatantes clartés d’une fournaise : les diamants blancs de neige brillaient comme des étoiles sur l’azur des saphirs; la verte émeraude jetait des éclairs de jalousie à la chrysolithe, qui les renvoyait à la tourmaline parce qu’elle emprunte leur couleur; le rouge rubis allumait effrontément le teint laiteux de l’opale; l’améthyste et l’hyacinthe s'étaient unies au grénat pour éclairer la jaune topaze, et la perle, en butte aux séductions de ses lumineux amants, s’irisait et tressaillait de

(1) Larges plats creusés dans une rondelle d’arbre.

pudeur sous leurs ardentes œillades. C'était un spectacle merveilleusement splendide et bien capable de donner des éblouissements à un Kabil; aussi, le Salhi, pris d’un accès d’impatiente cupidité, eut-il un instant la velléité de se précipiter sur ces trésors, et de fourrer quelques poignées de valeurs monnayées dans son capuchon; mais il y avait encore une formalité à remplir, et c'était dans son accomplissement que, peut-être, il allait trouver la pierre d’achoppement. En effet, si le grossier djenn s’apercevait de l’entamure faite à l’imara, tout pouvait être perdu. C’est un peu dans cette pensée que le rusé Kabil était allé se cacher dans un coin inaccessible aux rayons projetés par les pierres précieuses en dehors de la source; il comptait, enfin, sur lobscurité pour dissimuler la preuve de son: larcin.

Bien que le Mr’arbi eût particulièrement recommandé au Kabil Ameur-ou-Kaci de remettre sans hésiter l’imara au djenn de la source, le Salhi, qui se sentait coupable, ne put cependant se défendre d’un certain tremblement nerveux en lui présentant le petit pain et le concombre. Le génie s’empara brusquement de ces aliments, et les porta à sa bouche avec une gloutonnerie parfaitement pardonnable chez un djenn qui n'avait pas mangé depuis quatre mille ans; mais, à peine avait-il fait la première entaille dans le petit pain et le concombre, qu’il les jeta violemment à terre en accompagnant cette action d’une

“épouvantable grimace exprimant tout à la fois

et le mépris et le dégoût. Ces aliments infectaient évidemment le mortel, et, spécialement, cette odeur particulière aux Kabils de ce temps, et dont ceux de nos jours n’ont pu parvenir encore à se défaire entièrement. Le charme avait alors perdu de sa vertu efficace, et l'affaire était tout à fait manquée. Furieux d’avoir été dérangé pour rien, exaspéré qu'un simple mortel eût eu la témérité de lui présenter une imara altérée, le génie, qui, en résumé, n’était pas fâché, en sa qualité de descendant d’Iblis, de trouver Poccasion de rosser un représentant de l’espèce si inférieure des enfants d'Adam, le djenn, disonsnous, tomba à bras raccourci sur l’infortuné Salhi, et le laissa pour mort sur la place.

Le lendemain, au fedjeur (point du jour), deux Kabils des Säouda qui se rendaient au marché de l’Arbâa heurtèrent du pied, auprès de la fontaine de Tizza, le corps d’un homme qui, les vêtements en désordre et tachés de sang, paraissait avoir cessé de vivre: ils reconnurent avec effroi que l’homme ainsi maltraité était leur voisin le Säoudi Ameur-ou-Kaci. Ils remarquèrent auprès de lui un petit pain et un concombre entamés par des mâchoires qui ne paraissaient pas appartenir à l'espèce humaine. Les deux Säouda s’apprêtaient à enlever l’infortuné Salhi pour le transporter dans sa demeure, lorsqu'ils S’apercurent qu'il n’était qu'évanoui. Deux ou trois aspersions d’eau puisée avec leurs mains à la fontaine de Tizza le rappelèrent tout à fait à la vie; mais lorsqu'ils voulurent lui demander des

renseignements sur lattentat dont il paraissait avoir été la victime, il ne leur répondit que par des paroles incohérentes, parmi lesquelles revenait sans cesse le nom d’Izid, nom qu’il répétait avec effroi en montrant la fontaine de Tizza. Le malheureux, il n’y avait pas à en douter, avait perdu lesprit. On ne put jamais tirer rien autre chose de linfortuné Salhi, qui, jusqu’à sa mort, erra dans les tribus voisines des Bni-Salah en répétant toujours : « Za Tzid! Ta Tzid! »

Quant à la fontaine de Tizza, tout y avait repris sa place, et rien, si ce n’est une désagrégation très sensible des schistes composant le rocher, ne rappelait l'événement extraordinaire dont elle avait été le théâtre.

Les Bni-Salah attribuèrent à un tremblement de terre cette dislocation qu’on y remarque encore aujourd’hui, et cette opinion prit une consistance d’autant plus grande, que plusieurs de ces Kabils prétendirent en avoir ressenti les secousses dans la terrible nuit qui fut si fatale au Salhi Ameur-ou-Kaci.

Depuis cet événement, et pour rappeler l’évocation que ne cessait de répéter le malheureux Ameur-ou-Kaci, la source de Tizza ne fut plus désignée que par le nom de Tala-Izid, la fontaine d’Izid.

Une colonne, nous l’avons vu plus haut, avait poussé, le 3 juillet 1840, une forte reconnaissance dans la montagne des Bni-Salah; on avait compris que le meilleur moyen d’avoir raison

de ces turbulents Kabils et de les soustraire à l'influence des Réguliers, qui rôdaient entre Blida et Médéa, était de faire un établissement au centre de leur pays. Le point fut choisi sur les hauteurs dominant Tala-Izid, et à proximité de ses eaux. Cette reconnaissance avait encore un autre but: c'était celui de chercher, dans la direction de Médéa, un chemin plus court et plus facile que celui passant par le pays des Mouzaïa. On n’y trouva que d’affreux sentiers arabes tantôt courant au-dessus de profonds précipices, tantôt escaladant à pic les flancs décharnés des montagnes. On renonça, pour le moment, à l’idée de faire passer la route de Médéa par ce fouillis de ravins embroussaillés, par ces rugueux torrents, par ces âpres sommets, et l’on se contenta d’ordonner la création du poste de Tala-Izid.

Cette reconnaissance ne s'était pas faite sans résistance de la part des Bni-Salah; mais ils avaient payé de la ruine de leurs gourbis et de la dévastation de leurs vergers leurs dix années d'agression, et les mauvais jours qu'ils avaient fait passer aux garnisons de Blida et du Camp- Supérieur. I1 va sans dire que les Bni-Salah du versant septentrional abandonnèrent généralement leur pays dès qu’ils comprirent que notre intention était de nous y établir sérieusement.

Dès la fin de juillet 1840, on commença les travaux de baraquement sur le point qui avait été déterminé. Un camp fournissant les travailleurs employés à cette construction et les troupes affectées à la protection des travaux fut établi à

Page 1