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proximité du point d'occupation. Ces forces étaient ravitaillées tous les huit jours par la garnison de Blida. Les difficultés du chemin et la nature du pays, la possibilité de rencontrer soit des partis kabils, soit le bataillon régulier d’El- Berkani, qui croisait, nous l’avons dit, entre Blida et Médéa, toutes ces considérations obligeaient le commandant militaire de la première de ces places à composer solidement les escortes de ces convois de ravitaillement; aussi, leur effectif flottait-il ordinairement entre 250 à 300 hommes, qu’on plaçait sous les ordres d’un officier général.
Une route muletière fut ouverte entre Blida et le télégraphe d’Inzazen sur une longueur de 17 kilomètres; cette route fut, plus tard, rendue praticable aux voitures légères entre Blida et le camp de Tala-Izid sur un développement de 12 kilomètres, et poussée jusqu’à l’ouad El- Merdja, par l’ouverture d’un chemin muletier s’allongeant dans Ia direction de Médéa.
Le 26 août 1840, le général Changarnier, sans doute pour prouver qu’il n’était rien d’impossible pour nos soldats, tenta, avec 2,000 hommes, le ravitaillement de Médéa en passant par les montagnes des Bni-Salah. Il ne put, le premier jour, aller au delà du camp de Tala-Izid ; le lendemain, il bivouaqua sur l’ouad Ouzra, où ses troupes, harassées de fatigue, n’arrivèrent que fort tard; il ne fut aux portes de Médéa que le 28 vers les dix heures du matin. Le général Changarnier se garda bien de reprendre cet affreux chemin pour revenir sur Blida.
Vers la fin de novembre 1840, le baraquement de Tala-Izid était terminé et les troupes y prenaient leur installation; cet établissement, défendu par un ouvrage en terre et en pierres sèches qui le renfermait, se composait d’une construction en maçonnerie pouvant contenir 350 hommes. On confia à un capitaine le commandement supérieur de ce poste important, qui eut longtemps pour garnison des détachements pris dans les corps disciplinaires.
Quatre redoutes en pierres sèches furent construites sur les pitons entourant Tala-Izid, pour servir de postes-avancés au grand ouvrage qui défendait le baraquement.
La garnison de Tala-Izid souffrit énormément du froid pendant l'hiver de 1840 à 1841 : bloquée souvent par les neiges sur ces pitons que les vents hurlants arracheraient de leurs bases s'ils n'étaient aussi solidement rivés à la terre; maintenue sur un qui-vive fatigant par les Réguliers et par les Bni-Salah; emprisonnée dans un espace très restreint dont on ne pouvait sortir sans danger, cette garnison supporta toutes ces misères avec la patiente résignation des Africains d'alors. Cette situation était d'autant plus poignante, qu’au pied de ces rudes montagnes, c'était le printemps, c'était Blida, petite vieillotte édentée, mais dissimulant ses charmes ravagés dans une ceinture de verdure pailletée de fruits d’or; c'était la Mtidja avec ses fermes turques et sa colonisation à l’état embryonnaire; c'était, à l'horizon, la mer immense faisant une bordure
bleu-foncé aux vertes collines du Sahel; étaient aussi les sombres rigueurs de l’hiver enfourchant les joyeuses renaissances du printemps. Il faut dire que la garnison de Tala-Izid n’était pas précisément une garnison de faveur, et que les corps qui, dans le principe, furent appelés à la former n'avaient que des droits médiocres aux sâteries du Gouvernement.
Pendant cet hiver de 1840 à 1841, les Bni-Salah furent en proie à la plus affreuse misère : réduits à errer au-dessus de Tala-Izid dans la portion inhabitable de leur pays; obligés de réclamer la maigre hospitalité des Bni-Msäoud, qui étaient aussi misérables qu'eux, ces infortunés Kabils ne vécurent guère que de racines enfouies sous les neiges, et d'herbes chétives dépourvues de toute espèce de propriétés nutritives.
Le 4 janvier 1841, quatre cents de ces malheureux, aux visages hâves et amaigris, se présentent en armes sur le contre-fort ouest le plus voisin du poste de Tala-Izid: des lambeaux de bernous terreux essaient vainement d’abriter contre les rigueurs du froid leurs formes émaciées et rabougries par toutes les misères. On se sent pris d’une pitié mêlée d’admiration en face de ces opiniâtres lutteurs, qui jouent, avec la certitude de la défaite, le dernier acte de ce long drame de sang qu’ils ont entamé contre nous en 1830. C’en est fait, nous ne dirons pas de leur indépendance ; car, depuis longtemps déjà, ils en ont perdu jusqu’au souvenir, mais tout au moins de cette sorte de nationalité dont l’'Émir avait
essayé la reconstitution, rêve ambitieux qu'il avait caressé et poursuivi, et dont il croyait la réalisation possible s’il parvenait à obtenir la coopération et l’appui de l’élément kabil.
Cette démonstration des Bni-Salah ne parait pourtant avoir d’autre but que celui de nous prouver qu’ils n’ont point encore renoncé à la lutte, et que leur drapeau est encore debout. Le lendemain, 5 janvier, les Bni-Salah descendent sur la Cheffa et disparaissent.
Les Bni-Msäoud, tribu kabile s’adossant, au sud, à celle des Bni-Salah, se montrent fréquemment nombreux et en armes sur leurs pitons.
Leur dessein est le même que celui de leurs voisins : ils tiennent à nous faire connaître que leur haine est toujours aussi vivace, et qu’ils ont encore de la poudre et du plomb pour la défense de la cause de l’Islam.
Bien qu'ayant fait le vide entre Blida et Tala- Izid, les Bni-Salah n’en maintiennent pas moins des vedettes qui surveillent les mouvements de la garnison de ce poste; la route est également observée par des groupes armés qui s’embusquent dans les broussailles, et qui se chargent de faire payer cher toutes les imprudences.
Les tribus kabiles habitant les montagnes entre Blida et Médéa restent sous les armes pendant l’année 1841, et la situation du poste de Tala- Izid est toujours la même.
Le lieutenant-colonel Regnault, homme d’un grand cœur et d’un esprit élevé, a été nommé commandant supérieur de Blida le 19 juillet 1841;
désireux d’épargner les maux de la guerre à ces malheureuses tribus qui cherchent à maintenir debout le drapeau chancelant de lIslam, il adresse aux chioukh des Soumata, des Bni- Mnad, des Mouzaïàa, des Bni-Msàäoud, des Bni- Salah et des Hadjouth une lettre par laquelle il les appelle à la paix. Cette honorable démarche est prématurée, sans doute ; car, dans les montagnes, la poudre n’a pas encore cessé de frapper, et les contingents des tribus continuent à tenir la campagne et à se montrer hostiles. Les Bni-Salah coupent toujours la route de Blida au camp de Tala-Izid par des postes échelonnés sur son parcours.
Le 6 mai 1842, le capitaine commandant supérieur de Tala-Izid organise une sortie dont le but est la surprise d’un poste ennemi embusqué sur la route du camp, et dont il a fait reconnaître l'emplacement : vers une heure du matin, le détachement chargé de cette opération sort en silence de la redoute, et parvient à entourer le poste ennemi sans lui avoir donné l’éveil. Nos Soldats arrivent sur les Bni-Salah en rampant dans les broussailles, et se précipitent sur eux à la baïonnette. Les Kabils, qui n’ont pas eu le temps de faire usage de leurs armes, s’enfuient précipitamment en laissant aux mains des Français deux hommes tués et trois blessés.
Cette petite opération dégage la route de Tala- IZid, qui cesse dès lors d’être menacée.
Enfin, fatigués de la guerre, et complètement à bout de ressources, les Bni-Salah se décident
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à demander la paix, que leur avait offerte déjà le lieutenant-colonel Regnault : le 9 juin 1842, ils amènent leur gada (1) au commandant supérieur de Blida, et Mohammed-ben-Salem est nommé kaïd de la tribu nouvellement soumise. Quelque temps après, il allait recevoir à Alger linvestiture de l’autorité française.
Les Bni-Salah, qui, depuis 1830, avaient vécu dans l’anarchie et la misère, ne tardèrent pas à pouvoir apprécier les bienfaits de la paix et les avantages d’une administration régulière; ils avaient compris, d’ailleurs, avec ce bon sens particulier aux populations attachées au sol, que la prospérité n’est point dans le désordre, et que, bien que l’idée de se passer d’un maître fût infiniment séduisante, il valait peut-être mieux se soumettre à ce mal nécessaire que de s’exposer à ne pouvoir même pas manger des glands à discrétion. Telle fut la manière de voir des Bni- Salah, lesquels, disons-le, nous firent la guerre bien plutôt par force ou nécessité que par goût : ainsi, à la reprise des hostilités en 1839, c’est sous la pression des Réguliers établis chez eux qu’ils aidèrent ces soldats de l’'Émir de leurs contingents. Les Kabils, du reste, rivés à leurs montagnes, voués à fond au culte des intérêts matériels, sont trop complètement dépourvus du
(1) De gououed, conduire par la bride. .La gada est l’action d'amener un cheval par la bride à celui dont on reconnaît l’autorité ou la souveraineté. Cet usage est, chez les Arabes, le signe de la soumission.
sens poétique pour jamais prendre la guerre par son côté chevalcresque, artistique ou pittoresque.
Dès que la paix permit l’évacuation du poste de Tala-Izid, nos soldats y furent remplacés par des industriels dont le genre d'exploitation n’était pas inconnu pourtant du temps des pachas:
nous voulons parler des ensileurs de neige. Dans un pays où la glace est un mythe, il avait fallu cependant trouver le moyen de boire frais en été. Des limonadiers de Blida et d’Alger firent donc établir, sur le sommet du massif des Bni- Salah, des glacières destinées à y conserver la neige même pendant les ardeurs de l'été. Ces glacières, que les indigènes appellent des methmeur et-leldj (silos à neige), se composent d’une vaste excavation affectant généralement la forme d’un cône renversé et couverte d’un toit de dis; la neige est elle-même immédiatement abritée de la chaleur par une couche épaisse de cette paille. Dès que la neige, qui ne bdtit (1) presque jamais sérieusement au-dessous de Tala-Izid, a poudré à frimas les sommets des montagnes des Bni-Salah, on se hâte de remplir les glacières, et ce produit frappeur en est extrait pendant l'été au fur et à mesure des besoins pour être expédié soit sur Blida, soit sur Alger.
Les glacières du pays des Bni-Salah sont connues sous les noms de Delavigne, Valentin, et
(1) Quand la neige fond en arrivant à terre, les Arabes disent qu’elle ne bâtit pas.
Laval. Ces silos à neige sont entretenus et alimentés par les soins des représentants de ces maisons, lesquels habitent pendant toute l’année ces inhospitalières contrées. Le glacier de l’exploitation Delavigne occupait autrefois l’ancien poste de Tala-Izid; celui de la maison Valentin était installé à 1,600 mètres environ de ce poste, dans la redoute de Djamà-ed-Draà, voisine du télégraphe d’Inzazen; quant aux glacières Laval, les plus remarquables de la montagne, elles sont situées sur le territoire de la fraction des Kerrach, à l’est du massif des Bni-Salah.
Les glacières de Tala-Izid datent de 1843; celle de Djamä-ed-Draû et de Kerrach ont été fondées vers 1855.
Comme nous le disions plus haut, l’industrie des glaciers n’était pas inconnue dans la Régence avant l'occupation française; c’étaient les Bni-Koufi, tribu kabile du Djerdjera, qui avaient le privilège d’approvisionner de neiges pendant l'été le palais du pacha. La charge complète de mulet leur était payée quatre boudjhou et demi (46 fr. 20 cent.); mais comme le trajet à parcourir était fort long, les fournisseurs du pacha perdaient en route la moitié de leur chargement.
De Tala-Izid jusqu’au point culminant du terri- 4 toire des Bni-Salah, le paÿs est criblé de fosses destinées à recevoir la neige qui tombe autour d'elles.
Si la route de Blida à Tala-Izid est âpre, rugueuse, raboteuse, bizarrement tourmentée; si l’on y côtoie des précipices béants; si l’on y par-
court les lèvres amincies des abîimes; sile moindre ébranlement peut amener la chute des roches disioquées qui surplombent sur le chemin; si, enfin, l’on y court entre deux périls, celui des éboulements menaçants et celui des schistes fuyants, on trouve, en revanche, sur les sommets sauvages de cette rude contrée des dédommagements inespérés, de splendides compensations : la vue y est remarquablement admirable, et le merveilleux spectacle dont on y jouit fait bien vite,oublier les effrois, les vertiges et les fatigues de la route.
Nous décrirons plus loin la portion du pays des Bni-Salah qui est comprise entre l’ouad Abarer’ à l’est, et l’ouad Ech-Cheffa à l’ouest, nous réservant, quand nous aurons atteint le point culminant de ce qu’on est convenu d’appeler le Petit-Atlas, de peindre le sublime panorama qui se déroule autour de ce piton.
Le douar de Tizza. — Le Tombeau de Sidi Ahmed-ou- Ahmed. — Le Canon de Sidi Ikhlef. — Les Tizza et les Säouda. — Un bois plusieurs fois séculaire, et le Tombeau de Sidi Aïca. — La rive gauche de louad Bou- Arfa. — Les Saints inconnus.
Nous avons dit plus haut que Tala-Izid formait l'une des têtes de l’ouad Tizza, lequel allait se jeter dans l’ouad Ech-Cheffa après avoir changé deux fois de nom.
Les belles eaux de la fontaine d’Izid s’épandent, à leur sortie du rocher, par un ruisseau tapissé de verdure, et tombent en cascades audessus de Tizza, douar de gourbis en pisé recouverts dé dis. De loin, ce hameau kabil, dont la situation est ravissante, semble, à l'ombre de