AS
ses noyers séculaires, un frais et délicieux nid particulièrement propre à la retraite d’un rèveur ou d’un poëte, ou à la solitude égoïste de deux cœurs de sexe différent. Si nous voulons garder nos illusions à l'endroit de ce paradis, n’en approchons pas trop : dans les Kabilies, il ne faut jamais regarder les œuvres de l’homme que par le gros bout de la lunette.
Des agaves, plantés en haie autour de Tizza et de ses vergers, défendent de leurs pointes menacantes l’accès des intérieurs de ses inhospitaliers habitants.
On remarque, à quelques pas du village de Tizza, une construction isolée qu’ombrage de ses vigoureuses branches un noyer gigantesque : c’est le séthah (1) sous lequel repose la dépouille mortelie de Sidi Ahmed-ou-Ahmed, marabouth vénéré qui, il y a longtemps de cela, avait quitté le R’arb, le pays de l'Islam par excellence, pour venir catéchiser les Bni-Salah, et les remettre dans la voie du Dieu unique dont ils s'étaient sensiblement écartés.
Le saint homme était mort à la peine, sans avoir eu la satisfaction de pouvoir constater la moindre amélioration dans la conduite religieuse
(1) Dans les Kabilics, les chapelles funéraires dédiées aux marabouths morts en odeur de sainteté, ou renfermant leur dépouille mortelle, sont généralement sans dôme: ce sont de simples gourbis en maçonnerie grossière couverts en dis. Dans les Bni-Salah, quelques-unes de ces chapelles ont une terrasse en pisé qui les fait désigner sous la dénomination de sthah (terrasse).
de ces pécheurs endurcis. Ainsi, malgré les recommandations les plus pressantes, les plus ressassées, Sidi Ahmed-ou-Ahmed les avait toujours trouvés obstinément réfractaires à la pratique des ablutions, bien qu’elles fussent d’institution divine, et cette infraction se présentait avec un caractère de gravité d’autant plus sérieux, que ce mépris des Bni-Salah à l'endroit des prescriptions dictées par Dieu à son Prophète — que la bénédiction et le salut soient sur lui! — prouvait surabondamment qu’ils ne priaient pas, puisque tout vrai Musulman doit faire précéder de lablution chacune des cinq prières du jour.
Les Bni-Salah cherchaient, pour s’excuser, à insinuer que Sidi Ahmed-ou-Ahmed m'était pas non plus de la première propreté, et qu’il ne prêchait pas précisément d'exemple. C'était là une pitoyable raison, et qui montrait visiblement toute l’étendue de leur irréligion; car, enfin, Sidi Ahmed était un saint, et les saints musulmans, qui ne sont envoyés sur cette terre que pour y accomplir une mission d’en-haut, n’ont jamais été tenus — notez que les Bni-Salah ne lignoraient pas — de s'occuper de ces détails toul terrestres, qui sont d'obligation pour les simples mortels. Donc, leur excuse était sans valeur.
Quoiqu'il en soit, les Bni-Salah n’en firent pas moins de somptueuses funérailles à Sidi Ahmedou-Ahmed, d'autant plus — ils n’osaient pas l'avouer — qu’ils n'étaient pas fâchés d’être débarrassés d’un homme qui parvenait presque à
les faire rougir sous leur crasse. Et puis il faut dire que, bien qu'ils fussent de médiocres Croyants, les Bni-Salah tenaient pourtant, dans le doute, à se mettre en règle avec l’inconnu, et à s'assurer à tout hasard le passage du Sirath (1) sans accident.
Quelques jours après, les Sâäouda, fraction des Bni-Salah où l'esprit de Sidi Ahmed-ou-Ahmed se déshabilla de son corps, firent élever sur le tombeau du saint une magnifique chapelle en pierres sèches que, tous les ans, ils blanchissent pieusement à la chaux.
Nous ne savons pas si monseigneur Ahmedou-Ahmed avait le don des miracles; en tout cas, il ne paraît pas en avoir abusé : c'était un saint modeste, se contentant de peu, et n’eût été sa manie de prêcher la pratique des ablutions, les Bni-Salah l’eussent préféré à tout autre, attendu qu’il était difficile d’avoir un saint à meilleur marché, et, chez les Kabils, ce détail est considérablement apprécié.
Quant au noyer qui ombrage le tombeau de Sidi Ahmed-ou-Ahmed, on le dit contemporain du saint; ce serait ce vénéré marabouth qui, la veille de sa mort, aurait enterré une noix lui restant de son dernier souper. Pendant la nuit
(1) Le Siralh est un pont jeté sur les abimes de l'enfer ; il est plus fin qu’un cheveu et plus tranchant que la lame d’un rasoir. Au jour dernier, les elus passeront sur ce pont avec la rapidité de l'éclair, tandis que les réprouvés feront la culbute dans le feu éternel.
one pen mel
Al —
du jour où le corps du saint avait été rendu à la terre, cette noix serait devenue l'arbre vigoureux qu’on remarque encore aujourd’hui. Il n’y avait plus dès lors à en douter, Sidi Ahmed-ou- Ahmed était bien réellement un saint; car le Dieu unique — qu’il soit glorifié! — ne se serait pas manifesté ainsi pour le premier venu. Cette considération ne fut certainement pas étrangère à la détermination que prirent presque spontanément les Säouda d'élever un sthah à cet oudali (1).
Si, des hauteurs de Tala-Izid, on suit de l'œil le cours de l’ouad Tizza, qui, devenu l’ouad Er- Rabtha, se jette brusquement dans le nord-ouest, on découvrira inévitablement, sur la rive droite de cette rivière et à mi-chemin de son parcours, une construction blanchie à la chaux que recouvre un toit de tuiles roussâtres. Des broussailles de fernan (chènes-lièges), gesticulent d’une manière grotesque autour de lédifice, comme si elles avaient pour mission de chercher à dérider le sombre maitre de cette demeure. Ce serait peine perdue; car, depuis bien longtemps, la bouche de l’habitant de cette chaumière ne s'ouvre plus au rire; depuis bien longtemps, les vers ont fait chère lie de ses yeux et vidé ses orbites; depuis bien longtemps, enfin, Nakir et Moupnkir, les anges de la mort, ont remis à Dieu le souffle qui animait son corps. Disons-le donc, cette construction est un tombeau, et ce tombeau
(1) Ouali, saint; ouali Allah, ami de Dieu.
renferme les restes de celui qui, pendant sa vie, se nommait Sidi Ikhlef.
Un soir, les Sâäouda virent arriver du côté de l’ouest un homme qu’ils prirent d’abord pour un vieillard tant sa démarche était lente et mal assurée, tant sa taille était fléchie et courbée. Quelques jeunes gens — la jeunesse a le cœur bon — se levèrent pour aller au-devant de cet étranger — Car ce devait être un étranger — et lui offrir l'hospitalité. Deux ou trois vieillards — la vieillesse à le cœur sec — redoutant, sans doute, la perturbation qu’allait jeter dans leur budget domestique l’arrivée de cet homme que, d’après son allure et la modestie de son train, ils soupconnaient fort d’être de ceux qui vivent de ce qui appartient à Dieu, c’est-à-dire d’aumônes, ces vieillards glandivores, disons-nous, cherchèrent à arrêter dans leur généreux élan les jeunes gens qui avaient témoigné l'intention d'aller audevant de l'étranger; malheureusement, ils y réussirent; car on répétait tant aux jeunes Säouda que la sagesse est exciusivement l’apanage des vieux, qu’ils avaient fini par ne plus tenir aucun compte des inspirations de leurs cœurs; de sorte que personne ne se dérangea, et qu'on laissa le pauvre étranger se traîner comme il put jusqu'aux premiers gourbis, contre lesquels les Säouda étaient nonchalamment adossés.
Lorsque l'étranger ne fut plus qu’à quelques pas des Sâouda, ceux-ci reconnurent que ce n’était pas un vieillard comme son allure le leur