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avait fait supposer d'abord : son austère visage marquait quarante-cinq ans environ; c'était donc à la fatigue seule qu’il convenait d'attribuer la lenteur et l’apparente difficulté de sa démarche. En effet, la poussière des chemins recouvrait d’une couche épaisse ses jambes sèches el nerveuses, le long desquelles la sueur avait tracé des sillons et des zébrures, et les semelles de ses bou-r'errous, amincies outre mesure par l'usage, présentaient des solutions de continuité qui mettaient les pieds de l'étranger en relation directe avec le sol.
L’étranger s’arrêta en face des Säouda accroupis, et, s’appuyant sur son long bâton ferré, il leur donna le salut d’un ton sec qui témoignait que leur conduite à son égard l'avait sensiblement froissé. Les Säouda sentirent le reproche, et rendirent en balbutiant son salut à l'étranger. Voulant, sans doute, que la lecon fût complète, ce dernier, relevant sa haute taille, s’écria : « O Sâouda, Dieu, — qu'il soit glorifié! — a dit : Rends à tes proches ce qui leur est dû, ainsi qu'au pauvre ou au voyageur (1). » Pris en flagrant délit d’inhospitalité et d’avarice, les Säouda rougirent beaucoup, et ces paroles du Livre que leur rappelait le voyageur les mirent tout à fait mal à leur aise. Ils se hâtèrent donc de se lever, et marmottèrent quelques excuses qu’il parut accepter. Il faut dire qu’à la citation d’un passage du Livre, les Säouda avaient, dans ce voyageur,
(1) Le Koran, sourate XVII, verset 28.
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flairé un marabouth, et ils savaient par expérience qu’il pouvait y avoir quelque danger à se brouiller avec un homme qui correspondait directement avec Dieu.
Bien leur en prit, en effet, de faire amende honorable; car le voyageur n’était rien moins que Pillustre Sidi Ikhlef, marabouth vénéré dans tout l’outhen (district) d'Oran, et particulièrement aux environs de Mâskeur (1), où il avait une Æheloua (2). Une grande piété et quelques miracles lui avaient fait déjà une assez belle réputation, et il comptait un grand nombre de khoddam (serviteurs religieux) chez les Hachem- R’eris. Parti de Saguiet-el-Hamra, dans le Sous marokain, pour aller prêcher aux gens de l'Est la foi musulmane, il s’était arrêté d’abord dans le pays de ces Hachem, qu’il n’avait pas tardé à remettre dans une voie passable. Sa présence n’étant plus indispensable chez les gens de la plaine de R’eris, le saint marabouth avait résolu de continuer sa tournée religieuse, et il s'était dirigé sans tâtonner vers le pays des Bni-Salah, lesquels passaient alors dans la province du R’arb pour de très médiocres Croyants. Sidi Ikhlef, disons-nous, n’avait donc pas hésité, vu l'urgence, à prendre son bâton de voyage, et à se
(1) Nous en, avons fait Mascara. Le mot méskeur, nom de lieu, signifie camp; il vient d'éskeur, corps de troupes.
(2?) Æheloua, solitude, lieu solitaire où se rctiraient autrefois les saints marabouths pour y prier.
mettre en route pour accomplir sa pieuse mis- Sion.
Dès que les Säouda eurent appris à quel personnage ils avaient affaire, ce fut, parmi les jeunes gens et les vieillards, à qui lui offrirait l’hospitalité, et mettrait à la disposition du marabouth ce qu’il possédait des biens périssables de ce monde. Il est superflu de faire remarquer que cet acte de générosité, si rare chez les Kabils, cachait une arrière-pensée, et que, s'ils comblaient ainsi leur hôte, ils comptaient bien que ce n’était qu’à titre de prêt. De tous les sermons que leur avaient faits les prédécesseurs de Sidi Ikhlef, ils ne se rappelaient guère que ce précepte fourré quelque part dans le Livre par le Prophète : « Si vous faites à Dieu un prêt généreux, il vous paiera le double. » Seulement, ces ignorants et grossiers montagnards prenaient cette promesse à la lettre, et ils en attendaient l’effet dans ce monde; autrement, ils se fussent montrés moins enthousiastes dans leurs offres au saint homme.
. Sidi Ikhlef, qui connaissait la ladrerie kabile, et qui savait la valeur des protestations des Säouda, S’établit, pour ne déranger personne, dans un gourbi abandonné qui se trouvait à l’entrée du village. Cette habitation n’était pas précisément somptueuse; d’abord, les murs chevauchaient horriblement et avec un mépris intense de l’aplomb; le Temps en avait percé les fenêtres d’un coup du manche de sa faux; les pierres, lasses de se supporter, sans doute, cherchaient
à se soustraire à cette obligation tantôt en saillant en dehors, tantôt en fuyant en dedans; de ce manque d'harmonie et de cette égoïste façon d’esquiver un devoir, naissait un péril imminent pour le téméraire qui eût osé demander asile à ces murs bizarrement équilibrés; le tout, dévasté et chauve de son dis, donnait de nombreuses vues sur le ciel, et permettait l’entrée du gourbi, avec une remarquable impartialité, au soleil et à la pluie; la porte, rapiécée comme le bernous d’un deroueuch, avait rompu ses gonds de corde de palmier nain en folâtrant, bien sûr, avec quelque brutal vent du sud, et gisait en travers du seuil du gourbi.
Les Säouda reconnurent que cet établissement r’était pas suffisamment habitable, même pour un saint, et ils s’occupèrent, dès le lendemain, de le rendre digne de Sidi Ikhlef en réduisant, d’abord, au strict nécessaire le nombre des ouvertures accidentelles; en remédiant tant bien que mal à la calvitie de la toiture par quelques bottes de dis jetées au hasard sur les poutrelles pourries qui en formaient le squelette; en remettant la porte sur ses jambes, et én prévenant son vagabondage par des attaches opiniâtres.
Quant au redressement des murs, C’était une opération trop délicate pour que les Säouda osassent la tenter; ils laissèrent ce soin à Sidi Ikhlef qui, pensèrent-ils, avait le don des miracles.
Il s'agissait ensuite de mettre l’intérieur de l'habitation du saint marabouth en harmonie
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avec lextérieur, les Sâäouda, qui, aux yeux des autres fractions des Bni-Salah, passaient pour bien faire les choses, et qui se piquaient de justifier cette opinion, ne voulurent pas lésiner en cette circonstance : ils meublèrent donc legourbi de Sidi Ikhlef d’une hacira (natte de jonc) démaillée, et d’une boukala (vase de terre) amputée de son anse.
Bien que Sidi Ikhlef fût fort détaché des choses de ce monde, il ne put cependant réprimer une légère grimace en présence de la mesquinerie de son ameublement. Cette marque de mécontentement n'avait point échappé aux Sâouda; mais leur sordidité étant de beaucoup supérieure à leur amour-propre, ils étaient bien décidés à ne rien ajouter à l'installation du saint.
Sidi Ikhlef vit dès lors à qui il avait affaire, et le texte de ses sermons et de ses admonestations était tout trouvé.
Le saint homme ne tarda pas à s’apercevoir que la remise des Sâäouda dans le sentier de Dieu n’était pas une petite affaire, et que l'intensité de leur endurcissement exigerait plus de temps qu’il ne l'avait supposé d’abord pour les amener à résipiscence. Pour prouver aux Sâouda qu’il avait à cœur de mener à bonne fin l’œuvre qu’il avait commencée, et que son intention de les convertir était aussi tenace que leur penchant à lirréligion, Sidi Ikhlef résolut de se fixer sur le territoire de cette fraction des Bni-Salah et de s’y marier. Comme son cœur n’était pour rien absolument dans cette détermination matrimo-
niale, et que, d’ailleurs, il n'avait pas de quoi payer le sdalk (1), il s’en rapporta entièrement aux Sâäouda pour le choix de la femme qu’ils jugeraient digne de partager sa couche.
Eh bien! les Sâouda, qui, dans cette circonstance, pouvaient chercher à se relever un peu dans l’estime du saint homme, perdirent encore, par leur cupidité, cette occasion de se réhabiliter : aucun père ne voulant donner sa fille pour rien, il fallut bien avoir recours à la bonne volonté d’une femme de qualité inférieure et de mœurs manquant de limpidité. Sidi Ikhlef accepta la femme comme il avait accepté le gourbi, c’est-à-dire avec une grimace, et il vit bien que les Säouda n’avaient fait aucun progrès dans la voie de la générosité.
Le saint marabouth, qui était doué d’un grand fonds de patience, ne désespéra cependant pas complètement du succès de sa pieuse mission, bien qu’il sût de reste que le sort des cent vingttrois mille six cent quatre-vingt-sept prophètes, et des trois cent treize envoyés qui parurent sur la terre depuis la création jusqu’à Mohammed, eût été invariablement de rester méconnus et inécoutés.
Sidi Ikhlef, nous l'avons dit, avait le don des miracles, et, s’il l’'eût voulu, rien ne lui était plus facile, pour arriver au but qu’il se proposait, que
(1) Sdak, dot faite à la femme qu’on épouse, ou plutôt donation que l’on fait ou assure aux parents dont on recherche la fille en mariage.