‹ Blida, récits selon la légende, la tradition & l'histoireChapitre 36 sur 41 · MS · texte numérisé non relu

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coup de chances de trébucher en passant le Sirath, ce pont jeté sur les abîmes de l’enfer. Enfin, puisqu'il faillait aux Sâouda un peu plus que l'exemple d’une grande quantité de vertus pour les amener à marcher dans le sentier de Dieu, Sidi Ikhlef se décidait donc à faire usage du précieux don des miracles qu’il possédait, parti extrème auquel il s'était promis de ne recourir que dans le cas où les moyens de persuasion eussent été insuffisants. Comme, aujourd’hui, il lui était parfaitement démontré qu’il n’y avait rien à faire pour sauver cette fraction impie des Bni-Salah, le saint reconnut qu’elle était maudite de Dieu, et qu’il ne lui restait plus qu’à frapper.

Pour que la lecon fût complète et la punition exemplaire, Sidi Ikhlef résolut de convoquer la tribu tout entière sur le lieu où il se proposait d'opérer : il assigna aux fractions, comme point de réunion pour le lendemain, les hauteurs qui enveloppaient la maison de Ben-Rhkica. L'heure était celle de la prière du mor’reb (1). Le saint avait en même temps envoyé son nègre Salem sommer le marabouth des Soumata de se trouver au rendez-vous qu’il venait de fixer.

Sidi Ikhlef tenait donc sa vengeance, ou plutôt la vengeance de Dieu, puisqu’il était son envoyé.

Le lendemain, dès l'heure de la prière du /ed-

1 jeur (2), Sidi Ikhlef, qui avait passé la nuit en

prières, éveilla son nègre Salem, qui était couché (1) L'heure du coucher du soleil, (2) La pointe du jour.

à ses pieds sur une mauvaise natte, et lui donna la mission suivante : « Écoute bien, Ô Salem, ce que je vais te dire, et suis de point en point mes instructions : Avant que le Tout-Puissant — qu’il soit exalté! — n’eût mis un lambeau de la nuit sur mes yeux, je me suis reposé bien souvent au pied d’un énorme chène-liège (1) qui me prèétait son ombre et m’abritait contre la chaleur du jour. Cet arbre, que tu reconnaitras facilement à ses dimensions extraordinaires, se dresse sur le chemin de Boudraren, à la tète de la Chàbetel-Mkhachef. Après avoir prié, tu enlèveras avec le plus grand soin, de crainte de la briser, l'écorce qui enveloppe son tronc, et tu me l’apporteras. Aux gens qui, Sur ta route, te deman- | deraient l’usage que tu veux faire de cette écorce de liège, tu te bornerais à répondre : « Dieu làdessus en sait plus que moi, » et ils n’insisteraient pas.

Salem, qui avait facilement trouvé le chène-4 liège qui lui avait été désigné, exécuta ponctuellement les ordres de son maître. L’écorce en était, en effet, de dimensions peu communes ,4 elle eût pu facilement renfermer, et sans qu’ils s’y trouvât trop gêné, le géant Djalouth (Goliath) . que tua le roi-psalmiste Daoud (David). Le nègre avait apporté tant de soin à en déshabiller Par-# bre, que cette écorce ne portait pas trace de la

(1) Ce chène-liège, dont les Sâouda ont fait un mekam, est encore aujourd’hui l’objet des pieuses visites des gensä de cette fraction. |

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moindre déchirure; il est vrai que Salem n’avait point oublié de prier avant de commencer l’opération de la décortication. Tout est facile quand on a Dieu pour auxiliaire.

Sidi Ikhlef voulut s'assurer par lui-même — les aveugles sont défiants — que ses instructions avaient été bien remplies, et que lécorce était bien telle qu’il la désirait : à cet effet, il la parcourut des mains dans toutes ses parties; un sourire de satisfaction vint un instant allumer ses prunelles éteintes. Après une courte prière qu’on devinait au mouvement de ses lèvres, le saint mouilla son doigt de salive et le passa sur les lèvres de la section qu’il avait fallu pratiquer dans le sens de la longueur de.Pécorce pour la séparer de l’arbre; puis ayant, par une pression, rapproché les deux bords de la coupure longitudinale, ils adhérèrent l’un à l’autre comme s’ils n’eussent jamais été séparés.

Salem n’en pouvait croire ses yeux, et quand le saint lui eut remis le cylindre entre les mains, il le retourna dans tous les sens pour tâcher, évidemment, de découvrir le procédé qu'avait employé Sidi Ikhlef pour réunir les deux parties de l’écorce, et en faire un tube aussi parfait. Salem, qui n’avait pas la moindre aptitude pour résoudre les problèmes, préféra ne pas chercher plus longtemps; il trouvait qu’il était, en effet, bien plus commode d’avoir la foi, et de ranger tout simplement ce fait si extraordinaire dans la catégorie des miracles.

Quelques instants avant l’heure de la prière du

mor’reb, Sidi Ikhlef sortait de son gourbi pour se rendre au lieu qu’il avait assigné comme point de réunion à la tribu des Beni-Salah; Salem le précédait et le guidait à l’aide d’un bâton que le saint et lui tenaient chacun par un bout; le nègre portait en même temps le tube de liège sur son épaule gauche.

La tribu tout entière avait répondu à lappel de Sidi Ikhlef; elle avait compris qu’il allait se 4 passer de merveilleuses et étranges choses, et 4 que la lutte — lutte de puissance — ne pouvait manquer de s'engager entre les deux mara-4 bouths. Que ce soit l'effet de la crainte ou celui # de la curiosité, il n’en est pas moins vrai que personne n'avait voulu manquer au rendez-vous. # Toutes les hauteurs qui enserrent l’ouad Er-4 Rabtha étaient couvertes de foules étagées que leurs bernous terreux faisaient se confondre avec les rochers. Les spectateurs s'étaient géné-# ralement tenus à une certaine distance de la maison de Ben-Rkhiça, à l’exception de quel-4 ques groupes qui discutaient bruyamment.

Quand parut le saint, marchant lentement et tenant, selon l'habitude des aveugles, la tête haute et dirigée vers la lumière, les Bni-Salahs furent tout cou vers lui (1), et un long susurre-4 ment, pareil à la stridulation que ferait entendre | une nuée de sauterelles, surgit de la foule et la parcourut; par contre, les groupes qui discu-A

(1) Idiotisme arabe signifiant qu'ils allongèrent le cou pour le voir. |

taient se turent et se tournèrent du côté par où venait le saint marabouth.

Le tube que portait Salem sur son épaule ne laissait pas que de piquer la curiosité des Bni- Salah : « De quelle manière, pensaient-ils, une écorce de chêne-liège peut-elle servir à la démonstration de la puissance de Dieu? » Les ignorants! ils ne savaient même pas que tout dans la nature peut faire la preuve du pouvoir divin.

A l’arrivée de Sidi Ikhlef auprès de la maison de Ben-Rkhiça, les groupes, au milieu desquels on remarquait à sa haute taille le marabouth des Soumata, se reculèrent de quelques pas.

Bien que Ben-Rkhica ne désespérât pas absolument, à l’aide de quelques pratiques de. magie qui lui avaient été enseignées dans les écoles d'Égypte et de l'Inde, de se tirer assez convenablement de la scabreuse situation dans laquelle le mettait la provocation de Sidi Ikhlef, il n’était pas cependant complètement rassuré sur les suites de la lutte qu’allait indubitablement lui proposer le saint marabouth. Il est vrai qu’on citait des cas où, dans ses querelles avec Dieu, Satan ne s’en était pas trop mal tiré. Ben-Rkhica se rappelait particulièrement l’histoire des démêlés du Feràoun (Pharaon) d'Égypte avec le prophète Mouca (Moïse) : « O Moïse ! (1) lui dit le Pharaon, es-tu venu pour nous chasser de notre pays par tes enchantements ?

» Nous l’en.ferons voir de pareils. Donne-nous

(1) Le Koran, chapitre XX, versets 59 et suivants.

‘un rendez-vous, nous n’y manquerons pas; toi non plus, tu n'y manqueras pas. Que tout soit égal. »

» Moïse répondit: « Je vous donne rendez-vous au jour des fêtes. Que le peuple soit rassemblé en plein jour. »

» Pharaon se retira; il prépara ses artifices, et vint au jour fixé.

» Moïse leur dit alors (aux magiciens) : « Malheur à vous! Gardez-vous d'inventer des mensonges sur le compte de Dieu;

» Car il vous atteindrait de son châtiment.

Ceux qui inventaient des mensonges ont péri. »

» Les magiciens se concertèrent et se parlèrent en secret.

» Ces deux hommes (Moïse et son frère Aaron), dirent-ils, sont des magiciens. »

» Réunissez, dit Moïse, vos artifices, puis ve-… nez vous ranger en ordre. Heureux celui qui # aura aujourd'hui le dessus. » .

» O Moïse! dirent-ils, est-ce toi qui jetteras ta 4 baguette le premier, ou bien nous? »

» Il répondit : « Jetez les premiers. » Et voicia que tout d’un coup leurs cordes et leurs ba-4 guettes lui parurent courir par l'effet de leurs enchantements. | 1

» Moïse conçut une frayeur secrète en lui-4 même. » É

Moïse, pensait Ben-Rkhica, eut évidemment le dessus dans sa lutte avec les magiciens ;,4 mais tout cela ne prouve qu’une chose, c’est qu’il était plus savant qu'eux dans les sciencesA

occultes. Or, pourquoi ne triompherais-je pas d’Ikhlef?

Ce raisonnement péchait énormément par la base; car il est hors de doute que, si Moïse battit les magiciens, c’est que Dieu était avec lui. On voit par là que Ben-Rkhiça cherchait à se tromper lui-même, et à se bercer d’un espoir qui, chez lui, manquait de solidité. Du reste, il est probable que, sans la honte qu’il redoutait, il eût volontiers fait défaut à l'appel de Sidi Ikhlef.

L’attitude de Ben-Rkhica tranchait considérablement avec celle du saint marabouth : tandis que le visage de celui-ci respirait le calme le plus parfait, et que les souffles de la familiarité divine paraissaient être descendus sur sa tête, la haïne la plus intense se lisait, au contraire, sur les traits de celui-là, et la veine de la colère se dressait sanglante entre ses yeux. Il était facile de voir que les passions qui, en ce moment, agitaient Ben-Rkhiça provenaient de source impure, et que Satan ne devait pas être étranger à leur manifestation.

Soit que Sidi Ikhlef devinât par intuition la présence de Ben-Rkhiça dans lun des groupes qui avoisinaient sa maison, soit que Salem la lui eût apprise par un signe quelconque du bâton qui établissait entre eux une communication directe, il n’en est pas moins vrai que le saint s'était arrêté précisément à hauteur de son adversaire.

Après avoir promené lentement ses yeux blancs sur l'assemblée, Sidi Ikhlef, appuyé sur

son bâton, sembla fixer son regard sur le groupe où se trouvait le marabouth des Soumata. Il y eut un moment de silence. Toutes les bouches s'étaient tues, et toutes les oreilles se tendaient attentives vers le point où se tenait le saint homme. « O Ben-Rkhiça, s’écria Sidi Ikhlef d’une voix pleine d’ironie, ne consentiras-tu pas à prouver aujourdhui aux Sâouda, par quelque prodige, qu’ils n’ont pas eu affaire à un imposteur, et que les biens dont ils t’ont comblé ne sont point tombés dans les mains d’un homme sans influence auprès du Distributeur de tous les biens de ce monde? Tu ne vois donc pas que les Sâouda craignent déjà d’avoir fait un mauvais marché? »

— « Par ma tête, répondit furieux Ben-Rkhicça, je ferai sentir plus tôt que tu nele voudras l'effet de mon pouvoir sur ta carcasse maudite! »

— « Dieu seul est grand! reprit Sidi Ikhlef avec sérénité, et la créature ne touche à la créature que lorsqu'il le permet. Tout ce qu’il fait est bien fait, et rien n'arrive qu’il ne l’ait voulu. Mais, je te le répète, les Säouda attendent de toi quelque prodige prouvant cette puissance dont tu parles tant. »

Ben-Rkhiça écumait de rage. Ses partisans 1e pressaient de répondre aux sarcasmes du vieux marabouth par quelque miracle attestant sans réplique son pouvoir surnaturel. « La tribu entière, ajoutaient-ils, est là attendant anxieuse le résultat de la lutte qu'a provoquée Sidi Ikhlef. Reculer, c’est avouer que tu es un impostieur. »

— « C’est bien, répondit Ben-Rkhica en cherchant à avaler sa colère. Qu’on apporte ici des fagots de bois sec! » ordonna-t-il à ceux qui l’entouraient.

En un instant, les gens qui avaient entendu l’ordre de Ben-Rkhiça, et qui désiraient son triomphe, eurent ramassé une grande quantité de branches sèches et de broussailles, qu’ils vinrent déposer sur un petit plateau voisin de la maison du marabouth des Soumata.

— « Maintenant, allumez ces broussailles! »

s’écria Ben-Rkhica.

Mille étincelles jaillirent soudainement du Choc du silex contre l'acier, et les flammes, après avoir léché un instant le bois qui leur était jeté en pâture, s’élevèrent impétueuses dans les airs en faisant entendre des crépitations brèves et Saccadées. Quelques instants après, les brous- Sailles atteintes par le feu s'étaient affaissées sur le foyer, et il ne restait plus de ce volumineux amas de bois qu’un énorme brasier, une ardente fournaise.

Et la foule était pleine d’anxiété. Qu’allait-il se passer?

On en était là de cette incertitude quand on vit Ben-Rkhiça s’avancer dédaigneusement vers Sidi Ikhlef. L'air de vigueur et la haute taille du marabouth des Soumata tranchaient extraordinairement avec l’apparence de faiblesse et la taille courbée du vieux marabouth des Sâouda. S’il Se fût agi d’une lutte corps à corps, le succès n’eût point été douteux pour Ben-Rkhiça; mais

l’homme-matière n’était pour rien dans ce démêlé, et la force devait entièrement dépendre, dans cette circonstance, de la puissance qu’il invoquait, de Dieu ou de Satan.

Ben-Rkhica s’arrêta à quelques pas de Sidi Ikhlef, et lui dit d’une voix qu'il s’efforçait de grossir, et de manière à être entendu de tous : «O Ikhlef! tu m’as appelé à la lutte, et j’ai répondu à ton appel. Tu as cru, sans doute, Ô vieillard insensé ! que moi Ben-Rkhica, que moi le marabouth vénéré des Soumata, que moi qui ai donné mille preuves de ma puissance, tu as cru que je fuirais devant toi comme le mouton fuit devant le lion, tu as cru, enfin, que je n’accepterais point ton imprudent défi! Tu t'es trompé, Ô Ikhlef! tu le vois, et c’est à toi aujourd’hui à redouter les effets de mon pouvoir, et les conséquences de ta folle provocation! »

Et les branches se tordaient dans le feu comme des damnés.

Le ton et l’aplomb de Ben-Rkhica rassurèrent infiniment ses partisans, tandis que l'air humble de Sidi Ikhlef jetait le doute et l'inquiétude parmi les siens ; car il en avait quelques-uns.

— « Cest aujourd’hui le jour de l'épreuve, continua Ben-Rkhiça. Allons! Ô Ikhlef! donne-nous les preuves de ta puissance! Allons! si tu as le don des miracles comme on le prétend dans le R’arb, précipite-toi dans ce brasier, et si tu en sors vivant, ajouta le Soumati en ricanant, nous croirons en toil »

Sidi Ikhlef, qui, évidemment, ne s’attendait pas

à cette proposition, resta un moment interdit. I] ne doutait pas que Ben-Rkhiça ne possédât quelque recette diabolique pour se rendre incombustible. Le saint avait bien entendu parler, en effet, des merveilleuses pratiques des Foukara (1) haïdariens, qui se roulaient sur des charbons ardents sans en éprouver aucun mal; mais, outre qu’il ignorait le secret de ces sectaires, il voulait encore ne triompher qu'avec le secours de Dieu. Il était probable, au contraire, que les moyens qu’allait employer Ben-Rkhica étaient de provenance infernale.

Sidi Ikhlef hésitait donc, et cela se comprend. Était-il digne de la manifestation de l’intervention divine en sa faveur? Dieu Pavait-il choisi pour être l'instrument de ses vengeances? N’étaitce point, en un mot, de l’orgueil de sa part — lui infime créature — de vouloir punir la créature? Toutes ces pensées, en lui traversant l’esprit, figèrent sa réponse sur ses lèvres. Cependant la tribu entière était là inquiète, attentive, les yeux fixés sur les deux marabouths, dont l’un, Ben- Rkhica, semblait déjà triompher. La situation était critique pour Sidi Ikhlef; il fallait qu’il se décidât, il ne pouvait pas plus reculer que Ben- Rkhica, son antagoniste.

Le saint marabouth pria mentalement Dieu de l’inspirer; il en recut, sans doute, une réponse

(1) Foukara, pluriel de fakir, pauvre; dans le sens mystique, celui qui renonce aux biens de ce monde. Haïdariens, de la secte de Haïdar.

favorable; car, s'adressant à Ben-Rkhiça, il lui dit d’un ton calme, mais qui pourtant n’admettait pas la réplique : « Commence l'épreuve, Ô Ben-Rkhica; je te suivrai. »

Ce fut alors au tour des partisans du Soumati de douter et de trembler. Mais soit qu’il fût sûr . de lui, soit qu’il subit déjà l'influence de Sidi Ikhlef, il n’en est pas moins vrai que Ben-Rkhiça se dirigea sans hésiter vers le brasier ardent, et qu’il le traversa nu-pieds, à pas lents, sans en paraître incommodé, et sans que ses vêtements en souffrissent le moins du monde.

Un long cri d’admiration s’éleva du milieu des foules, et Ben-Rkhica était rayonnant.

— « A toi, Ô Ikhlef! Ô saint homme! lui cria Ben-Rkhica d’un ton railleur; donne-nous des preuves, enfin, de cette puissance dont tu nous

menaces avec tant de bonté! A toi, Ô homme de Dieu! à toi! »

Mais Sidi Ikhlef ne prenait pas garde aux sarcasmes de Ben-Rkhiça : il était déjà en prières, demandant à Dieu de lui donner la force de supporter la terrible épreuve qu’il allait tenter; deux fois il se prosterna le front dans la poussière, puis il se releva le visage calme, placide, rasséréné.

La foule, à qui rien n’échappe, n'avait pas manqué de remarquer que Ben-Rkhicça n’avait point prié avant de s’élancer dans le brasier, et elle fit là-dessus ses réflexions.

Guidé, sans doute, par la chaleur du feu, Sidi Ikhlef se dirigea droit, et sans le secours de

Salem, vers le foyer transformé en une fournaise incandescente; puis s’étant dépouillé de son bernous, il pénétra dans le feu en priant; mais, Ô prodige ! les flammes s’abaissèrent aussitôt, et vinrent lui lécher les pieds comme le ferait un chien fidèle après une longue absence deson maître. Le saint s’arrêta au milieu de la fournaise; le calme ‘de son visage fit bientôt place à une sorte de ravissement mystique; Sidi Ikhlef semblait transporté devant lArch, qui est le trône de la Majesté divine, et y jouir des joies réservées aux élus. Le saint marabouth fit plus : il se coucha au milieu des flammes : elles s’élevèrent aussitôt en berceau au-dessus de sa tête, et se courbèrent gracieusement pareilles aux feuilles du palmier. Quand Sidi Ikhlef se releva, les flammes se séparèrent et vinrent de nouveau ramper caressantes à ses pieds; elles s’écartèrent ensuite respectueusement pour lui livrer passage.

La foule était stupéfaite d’admiration devant une preuve si manifeste de la puissance du saint marabouth, et l’on sentait que, déjà, l’opinion se préparait à une de ces évolutions si familières aux masses. Les partisans les plus fougueux de Ben-Rkhiça commencçaient déjà à faire taire leur fanatisme intéressé, et à se rapprocher de Sidi Ikhlef qui, indubitablement, était plus fort que le marabouth des Soumata, lequel se rongeait les lèvres devant le calme triomphant du marabouth des Säouda.

Ben-Rkhiça comprit qu’il lui fallait une revanche; il n’était pas, en effet, à bout de science, et

la partie pouvait encore n'être pas perdue. Depuis quelques instants, il fixait opiniâtrement son regard sur celui de Salem, le guide de Sidi Ikhlef : tout à coup, un cri déchirant se fit entendre, et le nègre vint rouler convulsivement aux pieds du saint en criant qu’il se sentait manger le cœur par le marabouth des Soumata. Ben-Rkhica, au courant des terribles pratiques des djoukiia indiens, lesquels, d’un seul de leurs regards, rongent le cœur d’un homme dans sa poitrine, venait, en effet, de faire usage de son étrange et foudroyant pouvoir sur Salem.

Un cri d'horreur s’éleva des foules, et l’on sentit Courir comme un frisson qui se communiqua de groupe en groupe. Les Bni-Salah avaient peur.

Salem, en proie aux plus atroces douleurs, se roulait toujours aux pieds du saint. Sidi Ikhlef lui mit la main sur le cœur, les convulsions cessèrent, il lui souffla ensuite sur la bouche, et le nègre se leva; il avait oublié ses souffrances.

Ben-Rkhica était encore battu.

Et ses partisans s’éloignaient de plus en plus de lui.

En proie à une rage concentrée qui se trahissait par une écume blanchâtre bouillonnant sur ses lèvres ensanglantées, Ben-Rkhica perdit la tête. La honte Paccablait; ses amis se disaient déjà entre eux : « Son oiseau s’envole (1). » Il aurait voulu fuir; mais il lui semblait qu’il était

(1) Expression arabe signifiant perdre contenance.

retenu au sol par des entraves invisibles. Quant à continuer les épreuves, c'était, il le sentait bien, préparer de nouveaux triomphes à Sidi Ikhlef. Il préféra s’en tenir là.

Sidi Ikhlef ordonna ensuite à Salem de braquer le tube de liège sur la maison de Ben-Rkhica. Le nègre s'empressa d'exécuter les ordres de son maitre; car lui aussi avait à se venger du Soumati : un rocher isolé (1), échancré au sommet, se trouvait précisément à proximité de cette maison; Salem y encastra l’écorce de chêne-liège et l'y assujettit.

Et chacun se demandait, en voyant ce tube menaçant : « Que va-t-il arriver? » La peur commençait à s'emparer sérieusement de ces masses frémissantes, et il semblait aux Bni-Salah que leurs âmes étaient montées jusqu’à leurs mentons.

Le saint apparut tout à coup aux foules avec des dimensions extraordinaires : tout semblait s'être abaissé autour de lui; les collines rampaient à ses pieds, et les arbres s'étaient visiblement inclinés vers lui comme pour l’honorer du salut. Le soleil, qui venait de se laisser choir derrière le djebel Ech-Chenoua, et dont on ne voyait plus que l’ardente chevelure, donnait au couchant l’aspect d’une fournaise d’airain fondu; tout, ciel et terre, prenait une teinte métallique

(1) Les Sâäouda montrent encore aujourd’hui ce rocheraffut qu'ils nomment Hadjert Sidi-Ikhlef, la pierre de Sidi Ikhlef.

Se

qui blafardait les visages, et montrait les foules immobiles comme enchâssées dans des bernous de cuivre à reflets verdâtres. Au milieu de cette atmosphère qui semblait de feu, on frissonnait pourtant. Tout, dans la nature, avait revêtu un caractère, un aspect sinistre. Mille corbeaux, venant de l’Ouest et se trainant dans l’air comme une nuée d'orage, jetèrent, en passant au-dessus des foules, un affreux croassement que répétèrent trois fois les échos des montagnes. Les torrents, pressés sans doute de se jeter à la mer, entrainaient dans leur course échevelée des blocs de rochers qu’ils roulaient avec fracas; un vent de feu dont il eût été difficile de déterminer la direction tournoyait autour de l’espace où étaient réunis les Bni-Salah, et fouettait impitoyablement devant lui, et malgré leurs plaintes, les feuilles qu’il avait arrachées aux arbres, et qui étaient tombées sur l’orbe de son parcours.

— «O Sàäouda! s’écria Sidi Ikhlef d’une voix éclatante roulant sur les masses comme la voix du tonnerre, vous savez aujourd’hui où est la vérité, vous savez où est l'erreur! Mais, pour vous convaincre, il vous a fallu la manifestation de la puissance de Dieu! — que son saint nom soit glorifié! — Vous n’avez point cru à ses signes, Ô hommes grossiers! Vous avez repoussé, méprisé, honni son envoyé, celui qui vous apportait sa parole divine; vous avez rejeté dédaigneusement ses avertissements; vous en avez ri et vous les avez tournés en dérison! Jamais vous n'avez voulu mettre franchement le

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