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pied dans la voie de celui qui est en possession de la bonne direction! vous avez préféré, Ô ingrats! les biens périssables de ce monde! vous avez spéculé sur le présent sans vous soucier de Pavenir! vous m'avez préféré les ahl el-kiafa (1), parce que vous les avez crus possesseurs du 3end el-kmar (2), le père de la richesse! vous avez, Ô avares, marchandé avecle ciel! Vos cœurs ont été atteints d’une infirmité; ils ont été fermés avec des cadenas. Mes traces sont restées vides, tandis que vous avez foulé les talons (3) de l’imposteur, et, pourtant, je vous l’ai souvent répété, Ô sourds des deux oreilles! les trompeurs sont au nombre des combustibles de l'enfer! Et pour-
(1) Les devins, les sorciers, les magiciens.
(2) Sorte de pierre transparente, blanche et très légère, qui, dit-on, attire l'argent.
(3) Celui dont les talons sont foulés, c’est-à-dire celui qui est suivi d’un grand nombre d’adeptes.
Nous croyons devoir rappeler au lecteur que ce n’est pas dans ce qui a élé écrit que nous puisons les éléments de nos récits. Voulant éviter par-dessus tout ce qu’on appelle le convenu, nous prenons nos renseignements auprès des vieux Musulmans, ces conservateurs de la tradition, et nous les écrivons comme ils nous les donnent. Aussi, le lecteur ne devra-t-il pas s’étonner de trouver nos légendes semées de nombreux idiotismes arabes, puisque, nous le répétons, elles ne sont, pour ainsi dire, que des traductions. Notre but, en écrivant ce livre, a été surtout de faire de l’histoire d’après la tradition, et de lui conserver ce cachet de naïveté et de croyance primitives qui peint si bien les mœurs d’un peuple, et celles de l’époque à laquelle se rapportent les faits relatés.
quoi vos préférences pour celui qui est venu vers vous avec le mensonge? Parce qu'il vous a prèché une morale plus facile, plus selon vos goûts que celle que je vous prêchais; parce qu’il vous a promis les biens de ce monde. Mais où donc est sa puissance? Est-il en son pouvoir de détourner la queue du torrent? d’éteindreles rayons du soleil? de ressusciter un insecte? de faire revivre un arbre dont le tronc est desséché? Non! et pourtant vous avez cru en lui! et pourtant vous l’avez comblez de biens!
« Aujourd’hui, il est trop tard, Ô Säouda ! » continua le saint.
Les eaux des rivières, des sources et des cascades semblèrent, en ce point de l’anathème fulminé par Sidi Ikhlef, modérer leur course vertigineuse et ralentir la poursuite des débris d’arbres et de rochers qu’elles entraînaient : elles se mirent à l’unisson de la voix du saint, et soutinrent en grondant son effroyable mélopée comme le feraient des instruments de musique : sévères et terribles quand Sidi Ikhlef menaçait; calmes et monotones quand il conseillait ou reprochait.
« Aujourd'hui il est trop tard, Ô Säouda! répéta le saint. L'heure du châtiment est proche! Il fallait croire aux signes de Dieu, et ne point attendre qu’il se manifestät par des miracles. Vous avez comblé la mesure! et le Tout-Puissant me charge de vous annoncer que son bras est levé pour vous frapper! Écoutez donc, à Sàouda! Il sera poussé un cri du ciel relativement à vous! Dès lors le malheur vous accablera de toutes
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parts ! Après vous avoir mis au cou le collier de la honte, Dieu lâchera sur vous la mort — la mort jaune (1) — et il coupera la trace de vos pas (2)! Votre fraction maudite, nombreuse aujourd’hui à faire éclater l’œuf de la terre sous son poids, deviendra légère à ne point courber le brin d'herbe sous ses pieds! I1 est trop tard pour répandre des larmes, ces filles de l'œil, et dire : Je crois et je me repens! Oui, je vous le répète, à Sâouda! l’heure est proche où Dieu remplira de terre vos bouches maudites au lieu de les remplir des biens que vous promettait l’imposteur ! Vous mourrez, je vous le dis, d’une mort infecte, et les oiseaux de proie ne voudront pas même de vos corps. Puis, après votre mort, soyez-en convaincu, Ô Sâäouda! Dieu vous taillera une part dans chacun des supplices de l’enfer! Telle est la fin réservée à ceux qui ne veulent pas voir! »
L’affreux tableau de ce qui attendait les Säouda dans cette vie et dans l’autre avait stupéfié, anéanti la tribu des Bni-Salah; on entendait le bruit des os frappant des os : c’était la peur qui les faisait heurter leurs genoux. Ah! comme ils auraient bien voulu — ces impies — désarmer la juste colère du saint et lui faire croire à leur repentir ! Mais Sidi Ikhlef le leur avait dit, il était trop tard!
Sidi Ikhlef se fit diriger par Salem vers le tube
(1) La peste. (2?) Vous anéantira.
de liège, que ce dernier, disons-nous plus haut, avait braqué sur la maison que les Sâouda construisaient pour Ben-Rkhiça. Après avoir prié pendant quelques instants, le saint, s’aidant des mains pour trouver la bouche du tube, introduisit son bâton dans l’intérieur et imita l’artilleur chargeant un canon; après en avoir retiré ce refouloir de nouvelle espèce, Sidi Ikhlef, approchant le bout de son bâton du point où se trouve ordinairement pratiquée la lumière du canon, s’écria d’une voix tonnante : « Qu'’ainsi soient détruits et dispersés les imposteurs, et ceux qui les écoutent ou qui les suivent! »
Une épouvantable détonation se fit entendre; les foules jetèrent un grand cri et tombèrent sur la face; la bouche du canon vomit sa charge de feu et de sang, et jeta sur le ciel des teintes lugubres; la terre frissonna, et les montagnes semblèrent prises de trépidations sur leurs bases; les eaux s’arrêtèrent et bouillonnèrent en cherchant une issue; les arbres tressaillirent et se heurtèrent avec un grand bruit; une fumée sanglante et à odeurinfecte se répandit dans l'air et y fit les ténèbres; la maison de Ben-Rkhicça vola en éclats avec un effroyable fracas; les pierres de ses fondations, lancées à des distances inouies, pulvérisèrent tout ce qui se rencontra sur leur passage; un grand nombre de Säouda, atteints par les débris, avaient trouvé la mort. Ben-Rkhica était broyé et en lam-4 beaux : le rocher qui avait servi d’affüt à Sidi Ikhlef s'était détaché par suite de l’ébranlement,
ce se
et il avait, en roulant, renversé et écrasé le faux marabouth.
Peu à peu, les éléments s’apaisèrent; le nuage de sang se dissipa; les eaux reprirent leurs cours; le vent se tut; les roches roulantes s’arrêtèrent; les arbres reprirent leur immobilité, et les feuilles cessèrent leur tressaillement : il ne restait plus de tout ce désordre qu’une sorte de foisonnement de la terre, des dislocations de rochers et des cadavres broyés; quelques amas de décombres noircis étaient les seuls vestiges rappelant la maison de Ben-RKkhica.
Revenus de leur frayeur, les Bni-Salah s’étaient relevés et avaient pris la fuite dans toutes les directions.
La malédiction jetée par le saint sur le pays n'avait pas tardé à porter ses terribles fruits : trois jours après cet événement, une désastreuse habouba (peste) venait fondre sur les Sâouda, et emportait cinq cent quarante familles sur les six cents qui composaient alors cette grande fraction de la tribu des Bni-Salah.
On parle encore dans le pays de cette fameuse peste qui se déclara dans l’outhen d'Alger en 1552, et qui, pendant plusieurs années, y fit de si grands ravages. Le pacha Salah-Raïs en fut atteint et succomba en 1556.
Les Sâouda montrent encore aujourd’hui, non loin du chemin de Boudraren, des pierres qu’ils disent provenir des fondations de la maison de Ben-Rkhica ; elles auraient été lancées jusque-là par lPeffet du canon de Sidi Ikhlef. Nous ne sa-
vons trop quel degré de confiance nous devons accorder à lattestation des Säouda,; ce qu’il y a de certain, c’est que ces pierres sont connues dans le pays sous la dénomination de El-Hadjeurez-Zelzela, les pierres du tremblement de terre.
Sidi Ikhlef avait fait ses preuves; sa qualité de saint ne soulevait donc plus ombre d’un doute. Le saint homme mourut quelques années après l'événement que nous venons de raconter, et les familles échappées à la peste qui avait décimé la fraction des Sâouda, s’empressèrent de lui élever une chapelle funéraire que le malheur des temps ne leur permit pas, sans doute, de faire plus somptueuse. Il faut dire aussi que les Säouda n'avaient eu que médiocrement à se louer du très saint, mais par trop sévère marabouth.
Les descendants de Sidi Ikhlef ne paraissent point avoir eu les mêmes motifs que leur saint ancêtre de se plaindre des Säouda; car, aujourd’hui, et depuis longtemps déjà, les Oulad Sidi Ikhlef sont possesseurs des plus beaux massifs de la forêt de chènes-lièges des Bni-Salah. Il est vrai que la leçon qu'infligea le saint homme aux Saouda avait dû laisser quelques traces dans 4 l'esprit de ses contemporains et de leur descen- 4 dance, et il est probable que, de ce moment, les Säouda durent y regarder à deux fois avant de se brouiller avec des marabouths qui pouvaient fort bien avoir hérité, avec la baralka (1), le terrible caractère du chef de leur famille.
(1) La baraka c’est, nous le répétons, la bénédiction de
Si, des hauteurs de Tala-Izid, nous plongeons le regard dans le nord-est, l’œil rencontrera une profonde dépression qui serpente à travers les bois et les jardins, et qui va s’élargissant jusqu’à louad Sidi-Ahmed-el-Kbir : c’est l’ouad Bou-Arfa, affiuent de gauche de la première de ces rivières.
La source qui produit le Bou-Arfa figurerait assez exactement l’œil droit de cet immense contre-fort qui, partant du front du massif des Bni-Salah, paraït en être le nez; les sources qui donnent naissance à l’ouad Er-Rabtha en seraient l’œil gauche.
Au printemps, il n’est rien de plus ravissant et de plus fraichement vert que les bords de louad Bou-Arfa : la rive droite surtout, semée de douars et de Æhiam (1) cachés dans les orangers, et longée par un délicieux petit chemin qui, depuis l’Ir’zer-Aïachen, tête du Bou-Arfa, jusqu’à l'embouchure de ce cours d’eau dans louad Sidi-Ahmed-el-Kbir, rampe au flanc de la montagne dans un fouillis d'arbres et de bouquets de lentisques. A chaque pas, des sources se sont creusé des larmières qui coupent le chemin pour aller pleurer leurs eaux dans le Bou- Arfa. De nombreux gourbis, modestes comme des rosières avant leur couronnement, s’embus-
Dieu. C’est aussi le don de faire des miracles, pouvoir que la foule croit héréditaire dans les familles de certains marabouths morts en odeur de sainteté.
(1) Les Bni-Salah se servent du mot khiam, qui signifie plus spécialement tentes, pour désigner leurs habitations, maisons ou gourbis.
quent dans des nids de verdure au détour des ravins; il faut les savoir là pour les y trouver. Qu'il doit faire bon à vivre dans ces mystérieux Édens éloignés du monde, et autour desquels paissent des bœufs, broutent des chèvres, chantent des femmes, et courent en tenue de la création de joyeux enfants barbouillés de... un poëte dirait de confitures. $
Cette Tizzet-el-Foukania (1) est joliment propre à l'écoulement de cette portion de la vie que les jeunes mariés appellent la lune de miel; c’est bien là le pays que rêveraient ces imprudents tout-seulistes qui, sans paraitre se douter que le mariage est une chaîne qui ne peut être brisée à volonté (2), dévorent à poignées — quelquefois en moins de six mois — le bonheur dont ils étaient approvisionnés pour toute la durée de leurs jours. Enfin, cela les regarde.
Mais suivons le charmant petit chemin dont nous avons parlé plus haut, et qui prend successivement les noms de Thrik Ir’zer-Aïachen, de Thrik Kedada et de Thrik Tirkâädin.
Nous ne tardons pas à rencontrer, sur notre route, et à droite, les eaux de Tala-Amarich, source abondante traversant, en les irriguant, des jardins plantés d’orangers et d'arbres fruitiers, qui semblent accrochés au flanc de la berge formant la rive droite du Bou-Arfa. Quelques
(1) Tizza supérieure ou du dessus.
(21 Ces pages étaient écrites avant la nouvelle loi sur le divorce.
gourbis construits en pisé, groupés à gauche du chemin, constituent le douar Amarich.
Mais arrètons-nous devant ce bois extraordinaire dont les arbres, colosses plusieurs fois séculaires, poussent leurs cîmes orgueilleuses dans les cieux. Auprès de ces géants de la végétation, comme tout paraît petit, rabougri, noué! Nous n'avons jamais rien vu de pareil en Algérie, Où la plupart des espèces, dans les règnes animal et végétal, sont appauvries et rachitiques.
Tout cela est beau, est grand; c’est vigoureux comme la force; c’est droit et ferme comme la puissance; c’est majestueux comme toute œuvre de Dieu à laquelle l’homme n’a pas touché, et qui a pu croître et se développer dans toute sa liberté.
Mais pourquoi, contrairement à ce qui se voit ailleurs, ces arbres ont-ils été respectés? Est-ce à la crainte ou bien à la vénération qu’il convient d'attribuer cette particularité?
Pénétrons donc dans ce fouillis chevelu de lierres tendus d’un arbre à l’autre comme pour voiler quelque mystère. Voyez comme la lumière joue dans les plis de ce velum, dans cet enchevêtrement de plantes parasites que le Temps, dans son éternel mouvement de va-et-vient, tisse depuis des siècles. Soulevons ces entrelacs suspendus aux arbres comme des hamacs, et les enguirlandant de leurs lianes emmêlées.
Mais le sol est jonché de débris; des branches, frappées par la foudre ou brisées par la tempête, pendent tristement aux flancs des vieux oliviers, comme pendent le long de son corps les bras de
la statue de la Douleur. À chaque pas, de nombreuses racines grouillent au pied des arbres, ou rampent dans les fougères pareilles à un fouillis de polypes, ou à des écheveaux de reptiles, et vous tendent des pièges. Tout ici rappelle les vieux âges; c’est plein de grandeur; mais c’est sévère et triste comme la vieillesse. Là, des chènes — image de la force — à écorce rugueuse et profondément ridée; des noyers gigantesques pareils, dans leurs linceuls blancs, à ces fantômes dont l'imagination arabe peuple les îles de la Mer-Ténébreuse; des oliviers à troncs moussus se cramponnent au sol par des racines semblables aux serres de quelque monstrueux oiseau de proie; des micocouliers à nervures vigoureuses et élancées; des branches trapues se saisissant à bras le corps comme des lutteurs et se laissant la marque de leur étreinte; des arbres morts de vieillesse et gisant là où ils sont tombés; d’autres dont le cœur est mort et qui sont encore debout; çà et là, la vie escaladant la mort; des squelettes blanchis auxquels le printemps a mis une robe de verdure. Des troncs pourris et des branches desséchées encombrent le sol : on dirait que ces débris, dont la forêt est couverte, sont le résultat d’un long combat entre elle et la tempête, et l’on se demande pourquoi la vaincue n’a pas enlevé ses morts.
Ce lieu, qui semble abandonné depuis si longtemps, serait-il hanté par le djenn des bois, Siltim, ou par une bande de démons? Serait-il, au
nets de ééisenions
MOD à
contraire, la dernière demeure d’un saint? Avancons toujours. Une construction blanche se laisse voir à travers les mailles du tissu de lianes dont nous venons de parler. Après avoir déchiré un coin de ce réseau végétal, nous nous trouvons en face d’un monument accroupi comme un sphinx égyptien dans les fougères qui tapissent le sol; nous reconnaissons que c’est le tombeau de quelque saint marabouth : il se compose d’une plate-forme de peu d’élévation surmontée d’une Æebiba (1), dans laquelle a été pratiquée une niche se fermant au moyen d’une dalle, et dont la destination est de recevoir les lampes, les bougies et les sebäa bekhourat (2), les sept parfums, que viennent y allumer ou brüler les Croyants le jour de leur visite à la tombe du saint dont ils sont les Æhoddam.
Bien que les cassolettes dans lesquelles on
(1) Petite koubba ne se composant que d’un dôme élevé à fleur de terre sur le tombeau d’un marabouth.
(2) Les sept parfums ou aromates que, les jours de pèlerinage, doivent brüler les Croyants sur les tombeaux des saints marabouths, se réduisent généralement à trois ou quatre. Les plus employés en Algérie sont : 1° le djaoui {benjoin); 2 la mia (styrax); 30 l’eu'oud el-kemari (espèce d’aquilaire appelée aussi bois daloës); 4° le keusbeur (coriandre). Le plus souvent, les graines de cette ombellifère odorante sont renfermées dans un petit cornet de papier dont les bords sont collés avec du styrax, sorte de gomme résineuse rendue odorante par la présence de l’acide benzoïque dans sa composition. Ces aromates sont consumés sur des tessons de vases ou sur des pierres plates.
brüle les aromates soient remplacées par des tessons de faïence, le grand nombre de ces débris de vases indique le degré de vénération dont jouit le saint à qui l’on offre tout cet encens. Des loques, des lambeaux de cotonnade, des fragments de mouchoirs sont suspendus en ex-voto à un vieil olivier desséché qui dresse son tronc décharné auprès de la kebiba du saint marabouth. Quelques tombes, éparses cà et là autour de sa dernière demeure, renferment, sans doute, la dépouille mortelle de pieux Æhoddam qui n’ont pas voulu se séparer de leur puissant intercesseur, même au delà de la vie.
Un troupeau de chèvres gambade autour de celte désolation, et broutille les jeunes pousses qui croissent au pied des vieux arbres.
Un homme de Tizza, qui nous parait être le gardien de ce troupeau, fait de la vie contemplative étendu dans les fougères. Il nous apprend que le saint protecteur du bois de Tala-Amarich se nomme Sidi Aïiça. « Autrefois, ajoute-t-il, personne n'aurait osé toucher au bois de Sidi Aïça; aujourd’hui, la foi manque, la religion s’en va, et des impies, — étrangers heureusement à la ferka (fraction) de Tizza, — non contents de ramasser des branches mortes, poussent Pimpiété — plusieurs en ont été punis par le saint — jusqu’à porter la hache sur ces vieux arbres, ses Contemporains. »
La grande quantité de bois mort qui jonche le sol autour du tombeau de Sidi Aïça nous prouve, pourtant, que la foi est loin d’être aussi en décadence que veut bien le dire le chevrier.
Comme il est fâcheux que nos forêts algériennes ne soient pas toutes sous la protection de quelque saint marabouth! Combien cela ne faciliterait-il pas lPinefficace et impuissante surveillance de nos agents forestiers!
La rive gauche de l’ouad Bou-Arfa (1) est formée par un immense contre-fort qui prend son point d'attache au sommet du massif du pays des Bni-Salah, et qui descend en s'étageant par degrés jusque sur l’ouad Sidi-El-Kbir. Toute cette rive, à partir du col de Tizra-Ouhafir, est vigoureusement boisée de fernan (chènes-lièges) qui, de loin et en masse, semblent la chevelure ulotrique d’un nègre du Soudan. Un chemin ravissant, — Thrik Sidi-Salem, — étroit à n’y laisser passer qu’un cavalier de front, court en serpentant sur le versant ouest du Draà-Bou-Arfa, et va déboucher sur l’ouad du même nom.
A partir du carrefour d’Abkar-el-Fersiouan (2), point où l’on s'enfonce dans la forèt de chèneslièges, c’est à se croire dans nos beaux bois de France : de l'ombre, de la verdure, des fourrés impénétrables, des oiseaux qui chantent dans les arbres, des insectes qui bourdonnent en butinant, quelques clairières tapissées de velours vert et de fleurs, des sources qui babillent et vont se perdre sous des voûtes de lianes; point
(1) Arfa, colline couverte de végétation et se développant en longueur.
(2) Abkar, nom d’un génie de grandeur colossale. Abkar el-Fersiouan, Abkar des Fougères.
d'horizon; rien que des lambeaux de ciel découpés dans le feuillage; de l'isolement, de la solitude, du calme.
C’est là, à gauche, dans les chènes-lièges, que repose du sommeil éternel l’illustre Sidi Salem, le marabouth vénéré de Tizza, celui qui — nous l'avons raconté plus haut — dans une lutte de puissance avec un faux marabouth, déplaca les Hadjeur-es-Serrafin (les pierres des Changeurs), rochers énormes sortant de terre non loin de Tala-Izid; le même qui, dans une autre circonstance, s’opposa au détournement de la même fontaine, larcin qu’allait consommer Sidi Ahmedel-Kbir.
Sidi Salem, on le voit, n’est pas un saint ordinaire, et le sthah (gourbi à terrasse) que lui ont fait élever ses khoddam de Tizza et des Sâouda, témoigne du degré de vénération que lui ont vouée les gens de ces fractions.
Il est inutile d'ajouter que, comme tous les marabouths de réputation qui ont leurs tombeaux dans les montagnes des Bni-Salah, Sidi Salem était originaire du Sous marokain.
Un autre chemin — Thrik Bou-Arfa — longe l’ouad de ce nom dont il suit toutes les sinuosités : tantôt il éventre la forêt, tantôt il est en surplomb du torrent qui gronde dans les blocs de rochers détachés des crêtes. Ce chemin, qui vient se souder à celui de Sidi Salem, rencontre sur Son passage tous les genres de pittoresque, et laisse à sa droite, sur les derniers mouvements de terrain du massif, la kebiba de Sidi Ali-
ben-Ahmed, entourée de vieux oliviers trois fois » séculaires au moins.
L Toute cette portion de la fraction des Sâouda est magnifique, d’une grande richesse forestière, et pleine de souvenirs légendaires.
: Il nous est arrivé fréquemment de rencontrer » soit des haouitha (1), soit des melkam (2), soit : des gourbis ou des constructions quelconques dédiés à Sidi EI-Mokhfi (3), et toutes les fois que L nous avons demandé des renseignements sur ce saint, qui nous paraissait honoré à l’égal de Sidi Abd-el-Kader-el-Djilani, le saint le plus considérable de l'Islam, il nous fut invariablement répondu qu’on ne savait absolument rien ni de l’époque de son passage sur la terre, ni de sa | vie, ni de sa mort.
| Rien que dans la tribu des Bni-Salah, nous comptons, au moins, trois où quatre pieuses
(1) Haouïlha (petite muraille, murette), tas de pierres disposé en cercle ou en fer à cheval, et pavoisé de loques ou de chiffons éraillés, qu'on élève sur les tombes des ma- » rabouths dont la réputation de sainteté est insuffisante pour | que leurs serviteurs religieux croient devoir faire les frais d’une koubba en leur honneur.
(2) Le mekam (station, lieu ou l’on séjourne) est une | construction commémorative élevée sur le lieu où s’est arrêté un marabouth vénéré. Le mekam se compose d’un tas de pierres disposé en pyramide ou en cercle. Le plus | souvent, les pierres sont jetées au hasard, ou amassées au pied d’un arbre dont le feuillage a fourni de ombre au saint homme.
(3) El-Mokhfi signifie, en effet, le caché, l’occulle, le célé,
Ré
constructions attribuées à Sidi El-Mokhfi : une haouïitha sur l’ouad Es-Siakhan, un gourbi-chapelle sur la Châbt Tizra-Ouhañfir, et un second gourbi sur la rive gauche de l’ouad EI-Açob.
Un vieux Ferdjouni (1) vint heureusement nous tirer d’embarras au sujet de l’illustre et vénéré Sidi EI-Mokhfi : « Quand un miracle s’opère sur le tombeau d’un inconnu, nous dit-il, ou sur un point que la tradition nous a appris avoir servi de kheloua (retraite) à quelque saint dont le nom ne nous à pas été transmis, nous élevons : sur ces lieux consacrés soit une chapelle, soit une haoutitha, soit un mekam, et nous dédions ces constructions à Sidi El-Mokhfi, c’est-à-dire à Sidi le Caché, l’Occulte, l’Inconnu. »
Nous concluons de là que si Rome et Athènes avaient leurs dieux inconnus, les pays musulmans — curieux rapprochement — posséderaient leurs saints ignorés.
(1) De la fraction des Ferdjouna, ferka de la tribu des | Bni-Salah.
La vallée de l’ouad Er-Rabtha. — Sidi Bou-Sebâ-Hadjdjat (1). — Le pays de Tazerdjount. — Sidi Mouça-ben- Naceur et ses descendants.
La vallée de l’ouad Er-Rabtha ne le cède en rien à celle du Bou-Arfa pour la richesse, pour la beauté de la végétation, pour la hardiesse et le pittoresque de ses sites, pour l'abondance de ses eaux, pour la vertigineuse splendeur de ses crêtes et de ses pitons, pour l'intérêt, enfin, que présente son passé historique ou traditionnel.
Nous avons dit plus haut que Tala-Izid était la source principale de l’ouad Er-Rabtha, lequel prend successivement les noms d’ouad Tizza, d’ouad Acelgou et d’ouad Er-Rabtha; c’est sous
(1) Monseigneur aux Sept-Pèlerinages.
cette dernière dénomination que cette rivière se jette dans l’ouad Ech-Cheffa.
Il est difficile de trouver une vallée plus merveilleusement sauvage et d’un caractère plus grandiose que celle de l’ouad Er-Rabtha : encaissée, particulièrement sur sa rive droite, par des mouvements de terrain qui s’étagent en degrés gigantesques jusqu’à des hauteurs qui semblent infinies; tapissée de forêts touffues dont les arbres paraissent monter à l’assaut des pitons; seméé de douars et de gourbis qui surplombent au-dessus de louad accrochés aux versants on ne sait par quel artifice; des jardins qui ne peuvent être parcourus que par des équilibristes; des sources qui se précipitent désespérées dans la rivière pareilles à Sapho cherchant un remède à son inguérissable amour; des cascades semblables, sous les rayons d’or du soleil, à des chevelures blondes dénouées; puis toutes ces eaux, se mêlant, se confondant, et roulant furieuses, en se heurtant aux blocs de rochers, jusqu’au point où elles atteignent la Cheffa qui les entraine, à son tour, et les jette à la mer.
Il n’est pas possible que, là-bas, sur la rive droite de l’ouad Er-Rabtha, ce gourbi en maçonnerie dont la blancheur immaculée ressort si vivement à travers le feuillage des chênes-lièges, ne renferme pas les restes mortels de quelque saint marabouth.
En effet, ce djamä (1) a été élevé — il y a trois
(1) Les Bni-Salah donnent aussi le nom de djamd, lieu
ET