RÉCITS
En route. — Le square Bizot. — Les Turcos. — Le chemin du Bois-des-Oliviers. — Le Bois-Sacré. — Le Jardin public. — Les zenboudj. — Sidi Iakoub-ech-Cherif. — Son campement, — Son pèlerinage aux Villes Saintes. —
Son retour. — Les piquets de ses tentes. — Les derniers moments du Saint. — La nuit de sa mort. — Son entrevue avec Sidi Ahmed-el-Kbir. — La koubba miraculeuse.
Nous mettons enfin le cap sur la porte de la | Citadelle, qui, plus tard, prit le nom de porte | Bizot (2); quatre heures et demie sonnent au
(1) Nous prévenons le lecteur que les premiers chapitres de ces Récits ont été écrits, pour devenir un livre, vers la fin de l’année 1864.
(2) Le général du génic Bizot fut tué devant Sthastopol.
moment où nous sortons de la ville. Un délicieux square, créé par M. Borély La Sapie, ancien maire de Blida, élève dans les airs sa plantureuse végétation, et fait à la porte Bizot une toile de fond d’un splendide effet. Les Turcos, ces bleus enfants du Prophète, qui ne les reconnaîtrait guère, jouent déjà el-gsersis (l’exercice) sur le terrain de l’ancien cimetière. Créés spécialement pour le service de tirailleurs, ils semblent, comme des coursiers fougueux, ronger le frein de la discipline qui lés retient dans le rang, et, à chaque instant, on peut craindre que, cédant à leur instinct centrifuge, ils n’éclatent et ne se dispersent en éventail dans toutes les directions. Jouez, mes intrépides bronzés, à ce terrible jeu de la guerre; car, demain, peut-être, vous aurez à faire du corps de nos ennemis des fourreaux à vos baïonnettes, et, comme en Crimée, comme en Italie, comme au Mexique, comme partout, vous prouverez encore que vous ne marchandez pas votre sang, quand la France est appelée à jeter ses soldats sur quelque point du globe où il y a une idée généreuse à faire triompher, ou une nationalité à relever.
Nous prenons, à droite, lechemin du Jardin des Oliviers. La route est un peu poudreuse; mais elle est bordée d’une délicieuse verdure, et des eaux limpides nous accompagnent en bavardant et en riant sous herbe comme de mutines fillettes caquetant et courant en avant de leurs mères.
Notre caravane était arrivée à hauteur du Jardin des Oliviers, que les Français nomment aussi
le Bois-Sacré. Pourquoi? Est-ce par réminiscence du lieu où Jésus but le calice d’amertume? Est-ce parce qu’il renferme une Æoubba (1) où repose le saintmarabouth Sidi lakoub-ech-Cherif? Est-ce, enfin, parce qu’autrefois, ce bois fut arrosé de sang français? Tout ce que nous pouvons dire, c’est que la dénomination de Boëis- Sacré n’est pas indigène, et que les Arabes désignent ce point sous l’appellation de « Les Zenboudij (2) de Sidi Iakoub. »
Ce bois, converti en jardin public il y a quelques années, était, en 1860, mal tracé, mal planté, mal irrigué, mal entretenu; les chaises rustiques boitaient très bas; les saules pleuraient toutes leurs feuilles avant terme; les arbustes, devenus phtisiques, séchaient sur pied; les fleurs se donnaient le genre éphémère de la rose en ne vivant que l’espace d’un matin; le bassin, vaste mare, ne contenait que des eaux jaunâtres plafonnées de feuilles mortes, où s’ébattait en toute sécurité la gent coassante des batraciens. Aussi, ce bois avait-il beau avertir en francais et en arabe qu’il était le Jardin public, personne, néanmoins, n’y mettait les pieds, à l'exception, pourtant, des khoddam (serviteurs religieux) de Sidi
(t) Koubba, petit monument de forme cubique, surmonté d’une coupole, élevé en l’honneur ou sur le tombeau d’un marabouth mort en odeur de sainteté. Koubba signifie, littéralement, coupole, dôme.
(2) Zenboudj, oliviers sauvages, ceux dont le fruit n’est pas comestible.