‹ Blourdes d'Émile ZolaChapitre 3 sur 6 · TROISIEME JOURNÉE · texte numérisé non relu

TROISIEME JOURNÉE

Le dimanche matin, M. de Guersaiot vint trouver Pierre dans sa chambre. Ils prirent chacun une tasse de chocolat en potinant sur tous les habitants de l'hôtel. Ils s'étonnaient surtout d'entendre causer et rire dans la chambre d'un monsieur qui habitait t^ut seuL M de Guersaint, qui n'était pas vicieux, pensa que c'était Coque-

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lin cadet qui était venu en représsntations à Lourdes et ré{3était ses monologues ; ïTiais Pierre se disait qu'il devait y avoir autre chose.

Et comme le devoir d'un prêtre qai se respecte est d'abord d'apprendre par la confession les petites farces amusantes que font ses contemporains, et ensuite de chercher à savoir d'une autre façon celles qu'ils ne lui racontent pas, il questionna adroitement la bonne qui apportait le déjeuner, et apprit d elle que lo voisin en question avait une chambre avec im grand placard. Alors il alla à sa fenêtre, l'ouvrit et aperçut sur le balcon d'à côté une petite femme, qu'il reconnut pour cette farceuse de Mme Volmar, qui rentrait vite dans la chambre du monsieur tout seul. Avec ce flair que donne la fréquentation assidue du Vatican, Pierre reconstitua îa scène : le monsieur tout seul était un libertin qui recevait des femmes en cachette et les enfermait dans le placard quand la bonne venait lui apporter le courrier. Il ne dit rien de tout cela à M. Guersaint et se contenta de penser, un peu mélancolique: T'en faraisbien autant!...

Pendant ce temps, M. de Guersaint était joyeux ; il ne doutait pas de la guérison

de Marie sa fi ile. et se montrait excessivement confiant dans la Vierge des Vierges, donnant pour raison que lui, qui était venu àLourdespour demandera laVierge des Saintes de lui procurer un bailleur de fonds pour une entreprise industrielle, était justement depuis la veille sur la piste de ce jobard. Or, une Sainte des Vierges qui fait bailler des fonds pour des ballons dirigeables, peut bien guérir une jeune fille qui souffre de la moelle épinière.

Quand Pierre et M. de Guersaint furent dehors, ils se regardèrent d'un air embarrassé qui vou'ait dire: Qu'est-ce que nous pourrions bien faire pour remplacer l'action absente du roman intéressant dont nous sommes deux héros?

— Une idée!... dit Pierre; nous pourrions aller faire le tour de la ville, entrer dans les restaurants et les tables d'hôte, prendre copie des menus, raconter par exemple qu'à l'hôtel des Apparitions on mangeait ce jour-là du saumon, une omelette, des côtelettes à la purée de pommes de terre, des rognons sautés, des chouxfleurs, des viandes froides et des tartes aux abricots (sic)... Puis, de là nous irions à la table d'hôte de THospitalité de Notre- Dame- de- Salut ; nous dirions que là il y

avait du ragoût de mouton (sic)... Et puis, ensuite, nous irions faire un tour dans les magasins où l'on emplit les bouteilles d'eau de Lourdes ; nous expliquerions comment on fait entrer cette eau dans les goulots des bouteilles en se servant d'entonnoirs, ce qui est très curieux !.. . Comment, quand les bouteilles sont pleines, on les bouche à l'aide d'un bouchon que l'on enfonce pour le faire eatrer, ce qui est fort original aussi... Comment, lorsque l'on a une bouteille de Lourdes à expédier par le chemin de fer à un idiot du dehors, on l'enferme — pas l'idiot!... la bouteille — dans une enveloppe sur laquelle on met l'adresse du destinataire, chose excessivement étonnante... Comment on recouvre le bouchon d'une capsule de plomb portant l'adresse de la maison ainsi que la marque de fabrique, chose qui ne se voit nulle part non plus. .. Et puis, ensuite, nous irions voir le magasin des cierges... nous raconterions qu'il y en a des petits, des moyens et des gros; que les petits coûtent moins cher que les moyens, mais qu'ils brûlent moins longtemps; que les gros coûtent plus cher que les petits et les moyens, mais qu'ils contiennent plus de suif. ,. chose absolument originale...

M. de Guersaint paraissait approuvercet itinéraire, mais sans grand entliousiasme. Illiasarda même cette timide obervation :

— Mais... en quoi ça peut-il tenir à l'action, que nous racontions que l'on mange du saumon à l'hôtel des Apparitions et du ragoût de mouton à la table dhôte de l'Hospitalité de Notre-Dame- de-Salut ?

— Eh ! vieux daim '... lui répondit Pierre d'une voix onctueuse, puisqu'on vous a déjà dit vingt fois qu'il n'y en pas d'action !...

— Ah ! oui, c'est vrai ! . . . dit M. de Guersaint je n'y pense jamais I... Seulement, j'ai toujours un scrupule.

— Allons, encore ! répondit Pierre avec un peu d'humeur.

— Oui, reprit M. de Guersaint, en quoi ça intéresse-t-il les gens qui attendent que nous leur disions si l'on fait des miracles à Lourdes, que nous leur racontions qu'on y fabrique des cierges ?

— Ah !... vous êtes assommant à la fin avec vos cas de conscience!., répliqua Pierre en l'entraînant ; il faut tout vous expliquer !... vous ne comprenez rien 1..: Vous ne voyez donc pas que nous voici bientôt au milieu du chapitre II de notre troisième journée, que nous n'avons rien

à mettre dedans!... et qu'il nous faut encore 3,000 lignes !..

— Ah 1... c'est différent !... répondit d'un air doux M. de Guersaint. Eh bien, alor.s.. allons-y.

Et ils partirent d'un air dégagé travailler au guide Conty.

La tournée dans les tables d'hôte et restaurants n'ayant donné que 2 000 lignes, Pierre dit à M. de Guersaint:

— Vous ne savez pas?... Pour faire les 1,000 autres, si vous voulez, nous allons aller chez Cazaban, le perruquier, et vous vous ferez raser.. -

— Je veux bien, répondit M. de Guersaint.

Et d'un air presque malin il ajouta, pensant sans doute aux lecteurs du Gil Blas:

— Il faut bien que tout le monde y passe un peu !...

Alors ils allèrent chez Cazaban.

Cazaban était un coiffeur libre-penseur, mais pratique, qui pendant la saison des pèlerinages louait sa chambre à coucher à des pèlerins et transformait son arrièreboutique en table d'hôte II faisait lui-même sa cuisine, entre deux coups de peigne, et

servait lui-même à table entre deux champoings ; mais il y avait tellement foule chez lui, qu'il n'avait jamais le temps de se laver les mains au moment de changer de fonctions.

De là, souvent quelques... malentendus.

Il arrivait en effet, quelquefois, que ses potages julienne au maigre étaient semés de quelques touffes de cheveux gras, et que, lorsqu'il accourait précipitammentraser un client entre le premier et le second service, il lui savonnait la figure avec delà sauce blanche — parfois même avec delà brune.

Un jour, un peu pressé, il avait fait tout le tour de la table avec un plat qu'il présentait à chaque convive et dans lequel un fera friser faisait les fonctions de pince à asperges, pendant qu'un démêloir figurait la cuillère dans la saucière.

Une autre fois, il avait à la hâte quitté son service de table pour venir coiffer un client, et lavait pendant cinq minutes peigné avec une grande arête de maquereau qu'il avait prise par distraction dans le plat qu'il remportait à la cuisine.

A part cela, très aimable et très bavard ; en grattant la peau de ses clients, il leur narrait tout du long, avec des gestes énergiques, ses épopées libre -penseuses.

C'est ce qu'il fit avec M. de Guersain pendant qu'il le barbifîait.

M. de Guersaint n'était pas tranquille, voyant Cazaban se monter et agrémenter ses discours anarchistes d un tas de gestes de rasoir fébriles et inquiétants. Ce diable de barbier soulignait d'une pantomime si expressive ses récits passionnés, que M, de Guersaint ne put se retenir de penser, en voyant le rasoir lui voltiger sur la figure:

— Si l'idée lui prend malheureusement de me raconter l'exécution de Louis XVI, je suis foutu 1....

Enfin, tout se passa bien; Pierre et M. de Guersaint partirent heureux ; ils avaient fait leurs 1,000 lignes.

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