‹ Blourdes d'Émile ZolaChapitre 4 sur 6 · TROISIEME JOURNEE · texte numérisé non relu

TROISIEME JOURNEE

Marie Guersaint avait vivement tourmenté Pierre afin qu'il obtînt pour elle la permission de passer la nuit dehors, devant la grotte. La confiance en la Vierge des Vierges lui é'ait absolument revenue, persuadée que celle-ci la guérirait le lendemain matin.

A neuf heures, accompagnée de son père et de Pierre, qui la roulait dans son petit chariot, elle partif, se faisant une fête, non seulement de passer la nuit en plein air, mais de voir défiler la procession nocturne des fidèles. Ils s'installèrent cont-e un parapet, en face de la grotte, et attendirent.

M. de Guersaint. lui, ne tarda pan à changer de place, car il était très remuant; et tout respectueux qu'il fût de la Vierge des Saintes, au fond, il n'était guère venu à Lourdes r|ue pour le paysage, la bonne nourriture et la gaudriole.*

Pierre et Marie restèrent seuls, — c'est là où les lecteurs de ce livre les attendaient depuis 16,000 lignes; mais enfin, ça y était!

Marie était en extase devant la procession de cierges qui se déroulait à ses pieds, et répétait sans cesse ; Dieu! .. que c'est beau! Pierre!.. Dieu! que c'est

beau!...

Tout à coup, elle s'écria : Oh! comme ça sentbon les roses! Pierre!... il doity avoir des rosiers dans les environs! Allez donc voirl

Pierre alla fouiller tous les coins. Nulle part il ne trouva de rosiers. Ce qu'il ren-

contra sur son chemin qui pouvait le mieux expliquer cette odeur pénétrante de roses fut l'abri des Pèlerins, d où se dégageaient des relents de dalles mouillées, trempées de crachats, de graisse, de vin répandu, de chairs sales et de loques {sic),

Pierre pensa que la bonne odeur de roses ne sortait pas de là (sic). Lui aussi, sans doute, il avait son flair d'artilleur devenu célèbre à la tribune française.

Bredouille, il revint vers Marie et lai dit Ma chère amie, j'ai cherché partout; pas plus de roses que dans des souliers de facteur!...

A ce moment, M. de Guersalnt, qui en avait assez de la procession de cierges', avoua qu'il irait volontiers se coucher. Marie lui dit qu'elle n'y voyait aucun inconvénient. Elle insista même auprès de Pierre — mais peut-être un peu pour la forme — pour qu'il allât se reposer également, disant qu'elle passerait très bien la nuit toute seule.

Pierre tint à rester auprès d'elle, et M. de Guersaint, confiant dans la vertu de ces deux Jeunes gens, dont l'un n'avait pas de quoi y manquer, ce qui facilitait à l'autre les moyens de conserver la sienne,

leur souhaita le bonsoir et alla ^e mettre au lit.

Restés seuls, Pierre et Marie ne s'adressèrent plus un seul mot. C'est, on le sait, dans ces conditions que les amoureux s'en disent le plus long; Pierre et Marie n'y manquèrent pas. Sans s'adresser la parole, tous deux, en dedans, repassaient les souvenirs de leur enfance, leurs jeux, leurs caresses, leurs séparations, leurs chagrins de se quitter, leurs joies de se revoir. Puis Marie, à tâtons, chercha la main de Pierre, qui vraisemblablement ne la cachait pas dans le fond de sa poche, car elle la trouva tout de suite, — ce qui arrive d'ailleurs assez fréquemment dans ce cas-là.

Alors le jeu de la question des roses recommença.

— Ne les sentez-vous pas, mon ami ? dit Marie ; où sont-elles donc ?

— Oui, je les sens, répondit Pierre, mais j'ai cherché partout et il n"y en a pas !.. .

— C'est que vous aurez mal cherché, mon ami, répliqua Marie, qui visiblement quêtait un compliment suggestif.

Pierre finit par comprendre et dit à Marie :

— Oui, c'est vrai... eZ/es sentent adora-

blement bon, et c'est de vous, Marie, que Vodeur monte à présent, comme si les roses fleurissaient de vos cheveux \ (Sic.)

— Ce n'est pas dommage î... Il alacomprenotte un peu dure, pensa tout bas Marie en souriant en dessous.

Pendant qu'une voix gouailleuse, qui semblait sortir dun gros nuage rond, rappelant assez bien le ventre de M. Spul- 1er, mais que Pierre n'entendit pas, parce qu'il était très occupé, disait :

— Eh bien, non, monsieur l'abbé... ne nous gênons plus '....revoilà bien « l'es-

prit nouveau l..--»

Après avoir roulé le chariot de Marie Guersaintprès de la Grotte, Pierre s'éloigna un peu. Il désirait toujours croire, et cherchait un endroit où il fût seul pour tomber, sans avoir l'air trop ridicule, aux pieds delà Vierge des Vierges et la supplier de le rendre assez unbécile pour qu'il pût prendre la piscine pleine de résidus de vésicatoires pour de l'eau fdtrée. Il ne pouvait y réussir.

A ce moment, il se sentit touché au bras parle baron Suire,' directeur de l'Hospitalité de Notre-Dame- de- Salut, qui lui pro-

posa de lui faire visiter l'intérieur de la grotte, où Ton était très bien, et lui donner quelques détails sur l'aménagement.

Pierre acccepta, pensant que ça ferait encore cinq ou six cents lignes de descriptions.

Alors, le baron Suire le promena un peu partout, lui expliquant tous les trucs du mobilier, depuis les paillassons, dont on avait été obligé de recouvrir les bavures de cire sur lesquelles leslidèles glissaient en marchant, jusqu'à l'autel roulant, garni d'argent, don d'une vieille dame très riche et dont on ne se servait que jjendant les pèlerinages douillars, de crainte que Vhumidité ne t'abimdt {sic).

li y avait aussi les herses garnies de cierges à différents prix, depuis ceux de soixante francs la pièce qui brûlaient pendant un mois sans s' arrêter yjusqu* à ceux de cinq sous qui ne duraient que trois heures.

Pierre, en dépit de son violent et irrésistible désir de devenir un saint jobard, était tout de même écœuré de tons ces boniments de boutiquier vantant sa marchandise. Avant d'entrer dans la grotte, lorsqu'il n'en voyait Tintérieur que du dehors, il s'était senti porté au mysticisme ; mais depuis que le baron Suire, qui lui faisait

maintenant l'effet d'un gardien du musée Grévin, le sciait avec tous ces détails mercantiles, il lui semblait qu'il se promenait dans les coulisses et derrière les portants d'un théâtre où le régisseur lui expliquait les différentes manières dont on se servait pour monter le coup au public.

Le baron Suire mit le comble à Tétonnement et à l'envie de vomir de Pierre quand il lui dit :

— Ah!... tenez... j'oubliais le plus intéressant I Voici toutes les lettres que les fidèles jettent journellement à travers la grille. C'est moi qui les ouvre, et je vous promets que je ne m'embête pas ! Sans compter que toutes contiennent des pièces de dix sous, de vingt sous, et même des timbres-poste. Ah I ... si vous saviez comme on lui en dit de raides à la Vierge des Vierges !... Ce sont surtout les femmes mariées qui lui racontent volontiers ce qu'elles ne risqueraient pas dans un confessionnal !... Avec ça, on alimenterait facilement VEcho de Paris !... Vous croirez peut-être que j'exagère ; eh bien, je vous donne ma parole que souvent, quand j'ai dépouillé le courrier du jour et que j'ouvre cette sainte feuille, le divin chantre de JO et LO me semble fade.

Pierre sourit, pensant que le baron Suier devait être un peu Marseillais.

Le baron Suire continua de faire à Pierre les honneurs de la grotte en lui ouvrant l'armoire dans laquelle était enfermée la source dont il lui fit goûter l'eau. Pierre se laissa faire, mais sans enthousiasme. Il ne trouva à cette eau aucun goût particulier, et convint même qu'avec un peu de sucre et de rhum dedans, elle ne devrait pas faire de plus mauvais grogs qu'une autre.

Quant au baron Suire, qui était décidément gâteux, il continua avec un sangfroid à écœurer M. d'Hulst lui-même, à débiner à Pierre tous les trucs de l'établissement, lui disant que, derrière les piscines, on avait dissimulé des réservoirs pour amasser Teau de pluie pendant la nuit, le faible débit de source ne suffisant pas aux besoins journaliers (sîc\ et ne rougissant pas le moins du monde pour dire que tous les deux ans on était obligé de changer les béquilles qui ornaient le plafond de la grotte, parce que l'humidité les faisait tomber en poussière (sic).

Pierre était atterré de tant de bêtise. Il se disait que c'était tout de même un drôle de serviteur que ce b'^nhomme qui, charge

de monter le coup aux fidèles, mangeait ainsi le morceau, en racontant au premier venu qui ne lui demandait rien, comment tout se cuisinait dans les coulisses. Il se dit, à part lui, que si jamais il lui arrivait de quitter la carrière religieuse pour se faire fabricant de cacao hollandais et de mettre, comme le fait M. Van Houten, 2.82 pour cent de potasse supplémentaire dans son cacao pour le rendre Pur, ce ne serait certainement pas le baron Suire qu'il prendrait pour faire visiter ses ateliers aux étrangers et leur expliquer les saints micmacs de son industrieux tripatouillage.

Heureusement, — ou malheureusement, ça dépend, — cette vieille baderne de baron Suire s'endormit tout à coup au beau milieu d'une de ses phrases. Pierre en fut bien, dans le fond, un peu contrarié; car il ne pouvait penser, sans un certain regret, que, si le baron était resté éveillé cinq minutes de plus, il allait sans doute apprendre de lui beaucoup d'autres choses suggestives, par exemple que, lorsque l'eau de source menaçait de manquer par les grandes chaleurs, on collait des articles de Saint-Genest sur les murs des piscines pour les faire suer; ou bien en-

core, q:ie l'administralion avait placé un phonographe dans le ventre :1e la statue de la Vierge des Vierges, afin qu'e'de put parler aux fidèles qui y mettaient le prix.

Pierre laissa le baron Suire endormi et quitta la grotte pour aller reirouver Marie. Chemin faisant^ il fut encore hanté, comme il n'avait jamais cessé de i'être depuis le commencement de cet'e histoire, parle désir aigu de devenir définitivement un crétin,

Ahî... qu'il aurait voulu tomber à genoux et croire au miracle (sic). Tout à coup, la pensée ^ui vint que, depuis deux jours qu'il était à Lourdes, il avait négligé de dire sa messe. Il était en état de p^clIé ; peut-être était-ce ce poid 5 qui lui écrasaii le cœur (sic).

Quand il rejoignit Marie, elle lui demanda doucement de la laisser tranquille, parce qu'elle attendait la Sainte des Vierges d'un moment à l'autre. Il s'éloigna de nouveau, toujours en proie à ses pensées flageolantes. Il voulait croire, il ne pouvait pas. Il sq disait: Ahl... si je voyais un miracle!... si je voyais, par exemple, Marie se lever devant moi, guérie, je croirais î...

N'ipiporte qui l'eût entendu dire uae

La Palisserie pareille, se fût tordu de rire ea lui répliquant: Parbleul J't'écotite I .. moi aussi !... Mais il était tout seul. Il put donc continuer sans être interrompu :

— Quand on exige un miracle pour croire, se dit-il sévèrement, c'est c[u'on est incapable de croire. Dieu n'a pas fait la preuve de son existence (sic). Tant qu'il n'aurait pas fait son devoir de prêtre eri disant sa messe, Dieu ne l'ôcoutet'àit pas {sic).

11 se rendit au Rosstire, où urle quarantaine de prêtres attendaient leur tour d'officier. Un vieux prêtre, voyant son air îdsnaud, lui céda sa place, et trois minutes après il était en sc.èiie.

Il avait beaucoup compté sur lé débit eri public, et costumé, de ce monologue einbêtant pour devenir un fervent gobeur. Il fut tout a fait déçu. Il avait beau faire lotîtes les grimaces usitées en pareille circonstatice, il avait beau remuer les lèvres sans rien dire pour monter le coup au public en baissant les yeux d'un air rosse et cafard, il avait beau s'agenouiller devant l'autel en faisant semblant d'en baiser la dentelle, qu'il ne baisait pas du tout, trouvant qu'elle empoisonnait Fail proverlànt de l'haleine des précédents cabots ; il avait

beau se retourner face au public et lui dire entre ses dents, en faisant le geste de le bénir : « Tadmoulusl... cequevounifeadam larchéural... » ; il avait beau faire toutes ces singeries, rien ne lui venait en fait de foi. Et tout le temps, en disant sa messe, il ne pouvait s"empêcher de penser que c'était un bien drôle de métier qu'il faisait là, et que cette garce de R. F. était décidément une bien bonne personne de lui servir des appointements pour ça.

Cependant, il espérait toujours qu'il allait réussir à devenir tout à fait idiot, et comptait sérieusement pour cela sur le moment de la communion. Lorsque le divin mystère s'accomplirait, pensait-il, une grande commotion allait certainement le terrasser, il serait baigné de la grâce, devant le ciel ouvert, face à face avec Dieu {sic).

Mais, encore une fois, il fut bredouille; le moment de la communion arriva, il lampa goulûment d'un trait le contenu de la coupe sacrée au fond de laquelle il comptait trouver la force de croire à la pureté du cacao divin dans lequel les prêtres mettent, comme M. Van Houten, 2,82 pour cent de potasse supplémentaire, la foi ne lui vint pas, et l'absorption de ce liquiae

de luxe ne réussit à arracher de son cœur que ce cri déchirant :

— Sacré petit cochon d'enfant de chœur !... Il a foutu au moins moilié eau dedans î...

Après s'être déshabillé à la sacristie, Pierre retourna à la grotte, où il trouva Marie Guersaint toujours persuadée que la Vierge des Vierges allait lui rendre son sexe d'un moment à l'autre.

Alors, il s'en alla se promener et continua à rêvasser à son aise de l'indécision qui le rongeait depuis 60 feuilletons à 300 lignes la pièce, de savoir s'il devait fonder en provincb un supplément au journal la Croix ou envoyer des articles au Chambard.

A point nommé, comme cela lui arrivait chaque fois qu'il était dévoré par ce genre d'incertitude, il rencontra le docteur Chassaigne.

Le docteur, toujours aimable, lui dit:

— Tiens !... vous voilà !... Voulez-vous que je vous offre un bock ?

Mais Pierre, triste et songeur, lui répondit :

— Merci bien, docteur; j'aimerais mieux que vous me parliez de Bernadette.

— Quelle drôle d'idée !... répliqua le docteur en souriant. Enfin... soit... ça nous fera encore i,80U lignes.

Et il commença.

Le docteur Chassaigne raconta alors à Pierre, qui connaissait déjà tout ça par cœur, la rosserie du clergé, évinçant Bernadette pour profiter seul de son œuvre et ruinant en dessous labbô Peyramale, qui avait tenté de faire bâtir une église pour l'exploitation des miracles.

Il narra la concurrence terrible des deux villes : la vieille qui se voyait enlever tous les voyageurs cossus par la neuve, plus pimpante ; la neuve, écrasant la vieille de son luxe et accaparant tous les pèlerins douillards.

Pierre bâillait de toutes ses forces au récit du docteur Chassaigne, pensant avec raison, mais n'osant pas le dire, — car il étaittrèsmou,nos lecteurs ont dû s'en apercevoir souvent, — que tous les gens dont 'entretenait le docteur Chassaigne étaient des farceurs, et qualors même que le curé Peyramale eût moins mal payé ses entrepreneurs et fût parvenu à construire son église, les pèlerins n'y eussent pas gagné

grand'chose, sice n'est d'être roulés par un curé au lieu de l'être par un évêque.

Sur cette dernière réflexion assez sensée, Pierre alla se coucher.

[Fin de la troisième journée)

Lignes analysées : environ 17,000

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