LE LEGS DU CHANOINE
En l’an 1532, un vieux chanoine habitait une ancienne maison, sur le quai Choiseul de nos jours, avec sa servante sexagénaire, nommée Rouzou ; tout Alby la connaissait. Grande, forte, lourde, un peu voûtée, quand elle paraissait au marché ou passait par les rues, les femmes lui faisaient la révérence, les hommes un salut, en disant :
—Bonjour, Rouzou !
Ce n’était point sa coiffe blanche ni sa robe en grosse étoffe de laine noire qui lui valaient tant d’hon:neur, mais sa valeur personnelle.
Douce, honnête, pieuse, discrète, propre, soigneuse, ingénieuse et vaillante, Rouzou était le modèle des servantes; notez que les minces gages donnés par M le chanoine passaient presque tous en aumônes, et, quand elle avait distribué jusqu'aux derniers liards. Rouzou faisait encore l’aumône de bons avis, de sages conseils, de douces exhortations.
Sa besogne, chez M. le chanoine, était peu compliquée. Une tasse de lait chaud le matin, que Rouzou portait à son maître à la sacristie de Sainte- Cécile, un repas des plus mesquins à midi, un
œuf à la coque pour souper, ne demandaient pas grande cuisine, et, pendant les loisirs de ce ménage, que M. le chanoine lui laissait employer à sa fantaisie, Rouzou filait de la laine en été, du chanvre en hiver. Fil et laine se transformaient dans ses doigts agiles en bons bas de laine pour chausser de pauvres petits pieds nus, en chemises pour couvrir des épaules déguenillées.
M. le chanoïne, à la fin de l'hiver 1529, gagna un gros rhume en allant confesser un moribond, et ne s’en releva jamais. Sentant sa fin approcher, il fit ses dernières dispositions. Elles étaient faciles à conclure. Comme sa servante Rouzou, M. le chanoine donnait aux pauvres tout ce qu’il pouvait retrancher de son ordinaire frugal et de son modeste vestiaire. Il fit donc appeler près de lui un notaire et quatre chanoines de ses amis particuliers, afin de dicter ses dernières volontés en leur présence. Il voulut aussi que Rouzou assistât à ce dernier acte de sa vie. M. le chanoine légua à chacun de ses amis un souveni:, sa bibliothèque à l'évêché, un très beau calice, présent de la reine de Navarre, au curé de Sainte-Cécile, puis à Rouzou une toute petite rente, qui devait être prise sur la vente de son mobilier, plus la jouissance, jusqu’à sa mort, de la chambre qu’elle occupait dans la maison habitée par le chanoine depuis trente ans.
—Ce n’est pas un gros héritage que je te laisse, ma pauvre Rouzou, lui dit-il d’un ton ému. Tu m'as servi bien fidèlement, et les bons soins que tu m'as prodigués m'ont été bien utiles ; je ne puis te récompenser comme tu le mérites. Dieu se chargera de payer ma dette au ciel. Tiens, dit-il, en prenant sous son oreiller un objet assez volumineux, voici ce que j'ai de plus précieux, garde-le pour l'amour de moi; il m'a été donné par madame Louise de Savoie, mère de notre roi François [#, comme témoignage d’amitié. Je te ie donne au même titre, tu es bien digne de le posséder.
Le chanoine, alors, tendit à Rouzou un reliquaire
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en argent de la grosseur d’une orange, mais plus plat. On voyait au travers d’une petite vitrine un fragment d'os de Sainte-Cécile. Rouzou remercia beaucoup son maître, lequel mourut dans la soirée. La mort de ce bon maitre laissa un grand vide dans l'existence de cette pauvre servante ; cependant le chagrin qu’elle en ressentit était modéré : “ Mon cher maître est au ciel, disait-elle, bien près de Dieu; il ne souffrira plus, ni de la chaleur, qui le fatiguait tant, ni du froid, qui le rendait malade ; un de ces jours, j'irai le rejoindre, et il fera entrer au ciel sa pauvre servante. Il criera comme il criait quand je voulais entrer à Sainte-Cécile : “ Laissez-la passer, c'est ma servante Rouzou.”
Etelleriait. L'espoir formel de revoir son maitre la cousolait de sa mort. Le reliquaire, don du chanoine, fut attaché par une chaïnette d'acier à son chapelet avec des médailles. Le tout pendait à sa ceinture. Or, voici qu’un jour la bonne fille se faufila toute seule et à grande peine dans la cathédrale, où l’on célébrait une fête splendide. Une belle dame poussa cette humble servante pour se mettre devant elle. Rouzou fut renversée, et se releva n'ayant pas eu grand mal. Mais, en prenant son chapelet, elle s’'aper ut avec douleur que son reliquaire s'était cassé par le milieu. Or, dans ce milieu ouvert, sortait un objet en or ciselé, retenant à son centre un autre objet, gros comme une noisette, reluisant de mille feux. Rouzou, effrayée, le serrait dans ses doigts crispés, le bras tendu, comme si cet objet eût pu la brûler.
Son effroi, sa contenance attirèrent l'attention de tous ceux qui l’entouraieut ; même la belle dame qui venait dé la pousser si rudement voulut voir l'étrange objet.
—Mais, c'est un diamant, bonne femme, s’écria un monsieur. Eh! d’où vient-il? Et comment avezvous un bijou d’une telle valeur ?
Rouzou, étonnée, stupéfaite même, sortit de l’église.
Une quantité de gens la suivirent sous le porche, Elle raconta que ce diamant, puisqu'o1 affirmait que c'était un diamant véritable, se cachait dens un reliquaire légué par son défunt maître.
Or, cet incident fit un étrange bruit dans la ville,
Les nouvelles, dans ce temps-là, faisaient, comme de nos jours, rapidement leur chemin ; et, à travers les lieux où elles circulaient pour glisser d’un bout à l’autre de la cité albigeoise, s’'augmentaient, s’agré. mentaient de mille amplifications qui les transformaient en des récits invraisemblables.
La nouvelle au diamant sembla si obscure à la justice, qu’elle crut devoir se renseigner à bonne source.
Rouzou montra le reliquaire, et ce qu’il renfer. mait fut authentiquement reconnu pour être un diamant véritable.
Le notaire affirma sa légitime possession par l’humble servante.
Mais, à partir de ce jour, la servante Rouzou, connue seulement des pauvres, reçut des visites de qualité et en quantité.
On voulait voir ce merveilleux diamant, savoir comment et quand il avait été découvert dans le re. liquaire, etc. etc. De belles dames lui firent mille avances, mille cajoleries et l’invitèrent à diner.
Rouzou était vieille, et plus d’une se berça de l’espoir d’hériter d’elle. Notez qu’on tenta de lui voler ce fameux bijou. Bref, Rouzou était fatiguée, excédée écœurée de tant de bassesses.
Enfin, il lui vint à l'idée de s’en défaire et de déjouer ainsi toutes ces convoilises.
Elle demanda et obtint une audience du cardinal de Lorraine, alors archevêque d’Alby, et elle lui exposa sa situation, en le priant de convertir ce diamant en argent, pour acheter une cloche, qui servit d'accompagnement à celle que Mgr Aymard de Gouffier avait donnée pour l’église d'Alby, et dont le baptême fut fait le Jeudi-Saint 1527.
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BLUETTES. 77 Le diamant fut donc échangé contre 12.000 francs. Dès l’arrivée de la dite cloche, monseigneur en-
voya chercher Rouzou, et lui déclara qu'elle en
serait marraine et lui donnerait son nom.
Cette cloche de nos jours tinte souvent.
Puissent toutes les servantes jeunes et vieilles imiter toutes les vertus de Rouzou, et, être comme elle, “ des perles de servantes.”