‹ Bobinette, vaudeville en 1 acteChapitre 63 sur 106 · SCÈNE VII · texte numérisé non relu

SCÈNE VII

LETOURNEÜR, LA COMTESSE, pais PATUREE.

PATD RBL, entrant comme nne bombe en donnant son paletot et son cliapean an domestique.

Inutile de m’annoncer. C’est moi. Bonjour, comtesse. Je vous salue, Lelourneur. Eh bien ! voyons, où en sommejnous?

LETOURNBUR.

Là I là I toujours bouillant, ce Paturei, toujours furieux 1 une soupe au lait 1

PAT ü REL.

Je ne vais pas me refaire pour vous faire plaisir, n’est-ce pas ? Parlons peu et parlons bien. La concession ?

LETO URNE U R

Rien n’est terminé.

PATUREL

Le ministre?

LES INGRATS

LETOURNEUR

La comtesse peut vous dire que Son Excellence n’a pas encore son opinion Ihée sur notre demahde.

PATUREL

C’est étonnant. Lui avez-vous dit que j’étais de l’affaire ?

Votre nom est le premier que j’aie prononcé.

^ , PATUREL

Et Son Excellence a dit ?

LA COMTESSE

Je ne crois pas tout à fait utile de vous faire connaître sa réponse.

PATUREL

Au contraire, c’est indispensable !

LA COMTESSE

Vous le voulez ? Eh bien ! Son Excellence a dit : « Comment Paturel I encore Paturel 1 toujours Paturel ! »

PATUREL

Elle a dit... il a dit cela, le ministre I Tous les mêmes t Saperjeu I mais j’ai beau vouloir m’imposer d’être modéré, vous savez, j’espère, que je suis modéré, à la fin il arrive toujours une criante injustice qui me jette hors des gonds!

LETOURNEUR

Enfin, mon cher ami, si cependant vous avez déjà sollicité 1

PATUREL

Je n’ai rien sollicité, ni aujourd’hui, ni hier, ni de ce ministre, ni de personne. Toujours Paturel 1 Comme si on me rencontrait partout ! Où m’a-t-il trouvé, je vous le demande ?

LA CONTESSE

Un peu de calme !

PATUREL

Mais qu’ai-je donc gagné à me dévouer corps et âme, je puis le dire, à me dévouer au gouvernement depuis plus de • quarante ans ?

2A LES INGRATS

LA COMTESSE

Ah I VOUS êtes dévoué?

PATÜREL.

A tous les gouvernementsj Que voulez-vous? J’en suis niais, j’en suis dupe! D^’abord ouvrier, devenu maître de forges, après avoir commencé. . .

^ LA COMTESSE

Oui, l’éternel refrain ! en sabots !

PATÜREL.

En galoches! Et depuis, notable commerçant, j’ai toujours tout sacriBé à ma cause, à la cause de l’ordre, et comme récompense de mon dévouement... comment dirai-je?

LA COMTESSE

Successif.

PATÜREL.

Non, continu!,., j’aime mieux continu!... que me rendent-ils ?

Qui, ils ? . -

PATÜREL.

Eux, les gouvernements. ”

LETOÜRNEÜR.

Ah 1 oui, la série !

PATÜREL.

Ce qu’ils me rendent? Rien, rien... vous entendez! C’est bientôt dit, rien ! Ils se contentent de s’écrier : Encore Paturel ! toujours Paturel! Voulez-vous que je vous dise ? ce sont des ingrats, pas autre chose 1

LETOÜRNEÜR.

Mais enfin, cher ami, il me semblait pourtant... (a montre la boaloonière de Patarel.)

PATUREL

Ça! Ah! oui, ça! Parlons-en! Ils m’ont décoré.

LA COMTESSE

Ils vous ont décoré 1

PATÜREL.

C’est vrai, mais l’exposition de mes produits crevait les

LES INGRATS

yeux des gens; elle criait : Tenez, regardez, voilà un lionmie qui mérite un ruban, que dis-je? tous les rubans 1

LA COMTESSE

Et les rosettes !

PATUREL

Et toutes les rosettes! Et je leur saurais gré d’avoir cédé à la pression de ce souverain juge qui s’appelle l’opinion publique? Jamais de la vie! (ii se 1ère.).

LETOORNEUR, à pari.

Et tout cela sans verre d’eau sucré!

LA COMTESSE

Mon cher Paturel, je ne sais quel grand de ce monde disait un jour : Quand je donne une place à quelqu’un, je suis certain de faire quatre-vingt-dix-neuf mécontents et un ingrat.

PATUREL

Ce qui veut dire?

LA COMTESSE

Rien! Cherchez!

LETOURNEÜR.

Mais enfin, Paturel, à qui devez- vous d’avoir été élu président du conseil général?

PATUREL

A qui? A moi-méme. Je suis une puissance, moi. Je suis populaire dans mon département. Je n’ai besoin de personne pour être élu.!. Et si on m’y force .. quand je serai député — car je serai député — ehl bien, tant pis, à la ûn^ je ferai de l’opposition tout comme un autre., . Ah ! mais!

LA COMTESSE, riant, s’asseyant.

Mon cher Paturel, vous devenez factieux I

PATUREL

Je reste digno!

LETOURNEUR

Enfin, que vous soyez oui ou non méconnu, Paturel’; moi qui ne m’occupe pas de politique, je constate que nous avons

LES INGRATS

besoin de l’agrément du ministie et que nous ne l’avons pas!

PATÜREL.

Ça m’est parfaitement égal. Si vous comptez sur moi pour solliciter!...

<• LETOURNBOR.

Je ne compte sur personne, j’irai moi-même.

PATÜREL.

Vous ?

LETOURNEUa.

Moil

Comment obtiendrez- vous une audience du ministre 7 1 m’en a refusé une avant-hier!

LETOÜRNEUR.

Je n’ai rien à obtenir. Un ami de Sou Excellence me présentera à elle ce soir.

PATÜREL.

Ce soir ? ,

LETOÜRNEÜR.

Ce soir.

PATÜREL

C’est vrai, la réception est annoncée dans les journaux ! Eh! bien, je ferai un sacrifice. Je vous aiderai de mes conseils. J’irai avec vous chez le ministre!

LA COMTESSE

 la bonne heure I

PATÜREL.

J’irai! Ne fût-ce que pour lui montrer le visage d’un homme libre et une épine dorsale qui n’a jamais fléchi devant le pouvoir!

LETOÜRNBÜR.

Bien. Mais avec tout cela, je ne vois pas arriver la personne que j’attends... (il remoDte.)

PATÜREL.

Un nouvel actionnaire dans notre affaire?

LES IRGRATS

LETOURNEDR, redescend an S.

Non, un collaborateur dans ma maison, je suis surchargé d’affaires, j’en ai la migraine; il faudrait ici un second moiméme et j’ai songé à la personne dont vous m’avez parlé, comtesse.

LA COMTESSE

Le commandant Ilerbaul ?

PATÜREL.

Le commandant Herbaut? 11 est de mon département; je ne l’ai jamais vu, mais je sais qu’on a voulu le porter à la députation. Est-ce pour remplacer Gautier, votre homme de confiance?

LETOURNBUR.

Justement!

PATURE L

Gautier était, me disiez-vous, le dévouement même ?

LETOURNBUR.

Un dévouement qui avait terriblement baissé... Ohl les employés qui vieillissent I

PATUREL

Des bouches inutiles !

LA COMTESSE

Ils ont donné la flamme -, ils donnent les cendres, puisqu’ils n’ont plus que cela !

Et qu'avez-vous besoin de remplacer Gautier?... Votre maison marche toute seule!

LA COMTESSE

Comme la locomotive. Le charbon brûlé ne compte pas.

PATÜREL.

D’ailleurs un militaire' dans une maison de banque ! La tenue des livres en douze temps !

LETOURNBÜR.

■ Pourquoi pas ?

PATÜREL.

C’est le monde renversé. Je le vois d’ici parlant à vos

LES INGRATS

commis, voire commandant en retraite, gros, court, bourru, moustachu, sacrant, jurant...

LA COMTESSE

Je vous arrête, Paturel. Le commandant Herbaut, est au contraire un homme charmant. Il y a de longues années que je le connais et trop longtemps quje je ne l’ai rencontré. — 11 est de ceux qui recherchent l’ombre et l’oubli. — On m’a affirmé que sa situation était précaire et c’est pourquoi je vous ai parlé de lui, Lelourneur. Mais je suis certaine qu’il est demeuré tel que je l’ai vu autrefois, auprès du général de Rigny, l’air triste, fier, sympathique, et je gagerais que, malgré une longue vie de sacrifice, il garde encore non seulement sur le visage, mais au fond de l’âme la verdeur de la jeunesse. Au régiment on l'appelait le Spartiate.

PATÜREL, à part.

Alors, je vois ce que c’est, c’est un gêneur!

LETOURNE U R.

Il est resté ce qu’il était en effet, comtesse. Un militaire élégant et correct comme un diplomate... Triste aussi, je sais pourquoi... un fils... un fils unique qui a disparu.... mal tourné, dit-on... car rien n’est certain.

LA COMTESSE

En vérité? Un tel malheur?

PATUREL

Aussi, quelle imprudence: avoir des enfants I Le mieux est de n’aimer que soi I

LA COMTESSE, ironique.

Et encore!

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