SCÈNE XI LA COxMTESSE, HENRI
Je vous écoute, comtesse, mais j’ai hâte...
LA COMTESSE
De retourner à vos opérations stratégiques?.,. Je c/>mprends cela... Je vous ai redemandé mes lettres, monsieur. Vous deviez bien vous attendre à ce que je saisisse l’occasion de vous parler...
HENRI
Vous voyez que je m’y attendais!
LA COMTESSE
Il serait d’une politesse plus stricte de dire que vous m’attendiez... mais 'je vous sais gré de votre franchise passagère. Je dois avouer que vous ne m’y avez pas accoutumée.
HENRI
Comtesse...
LA COMTESSE
Oh! ce n’est pas un reproche... Je n’ai point la prétentioa de refaire votre cœur... je l’eusse voulu seulement un peu plus loyal.
HENRI
En quoi ai-je jamais manqué de sincérité envers vous?
LA COMTESSE
Mais, sans aller plus loin... vous en manquez complètement à l’heure qu’il est.
HENRI
Moi?
LA COMTESSE
Vousl Car enfin vous vous croyez encore obligé d’atîecter envers moi des sentiments que vous n'avez pas.
HENRI
Et pourquoi essayerais-je de feindre?
LES INGRATS
LA COMTESSE
Simplement parce que vous voyez en moi un danger possible.
HENRI
Je ne sais ce que vous voulez dire^ comtesse!
LA COMTESSE
Vraiment? Alors il faut mieux dissimuler! '
HENRI
Vous êtes donc toujours jalouse?...
Moi? jalouse? On est jaloux de ce qu’on aime. Je ne suis pas jalouse, je suis navrée! Oui, navrée d’avoir cru à l’amour d’un homme pour qui l’amour est un' mot, et, pis que cela, un moyen!
HENRI
Madame I
LA COMTESSE
Si quelque chose me punit d’avoir, non pas trompé quelqu’un, je n’ai trompé personne, j’étais libre, mais d’avoir cru à vos serments, c’est le souvenir d’une passion que je hais maintenant et qui, aveugle chez moi, a toujours été fausse chez vous 1
HENRI
Ne vous ai-je pas aimée?
LA COMTESSE
Vous?... vous vous êtes imposé à moi, vous m’avez fatiguée de vos protestations, assiégée de vos mensonges! Vous avez exploité avec un art infernal ce sentiment divin qui fait notre perte mais q :i est notre excuse et notre grandeur, la pitié. Et je me suis laissé prendre à votre hypocrisie, plus haïssable qu’un guel-à-pens. Et j’ai cru que vous m’aimiez! Vousl M’aimer? Vous m’avez choisie pour le marchepied de votre ambition, voilà tout I El maintenant que vous sentez que je vous ai deviné, jugé et condamné sans retour, c’est à une autre que vous songez pour gravir encore un échelon vers votre but.
LES INGRATS
HENRI
A une autre ?
LA COMTESSE
Tenez, à cette enfant qui valse là-bas?
HENRI
Mademoiselle Geneviève!
LA COMTESSE
Vous la nommez vous-mômel Elle est jolie ! cela est vrai. Mais ce n’est pas cela qui vous altirel A présent, je vous connais!... C’est qu’elle est riche !
HENRI
Qu’un homme me dise en face ce que vous me dites là,' froidement, et je le brise entre mes mains.
LA C0HTE.SSE
Vousl Allons donci S’il est de votre intérêt de vous taire, vous vous tairez!
HENRI
Comment appelez-vous la patience avec laquelle je vous écoute, si ce n’est pas du courage?
LA COMTESSE
Oh! je ne vous dis pas que vous manquez de cette bra« voure de la salle d’armes et du terrain, mais le courage de la vie, celui de l’honnêteté et de la loyauté, vous ne l’avez pasl
HENRI
Madame !
Las de chercher la fortune dans les opérations douteuses ou dans le jeu, vous voulez, vous dis-je, la demander à un mariage d’argent! Ah! la pauvre enfant! Cette innocence et cette grâce seraient à vous? Non, j’aime Geneviève comme si elle était ma Qlle, et c’est moi qui vous défends de songer à elle I
En vérité, vous?
HENRI
LES INGRATS
LA COMTESSE
Moi, qui sais que vous ne lui apporteriez même pas en dot le titre faux que vous portez 1
RENRI.
Qui vous a dit?
LA COMTESSE
Votre père. Baron de Bersac, dites-moi sous quel nom VOUS recevrez un de ces postes que vous ambitionnez et sous quel nom aussi vous marierez*vous ?
Que vous importe? Je me nommerai quand il en sera temps !
” LA COMTESSE
Dites quand il sera trop lard. Je vous reconnais là. Vous spéculez peut-être sur le scandale qui pourrait rejaillir sur une jeune fille^ et vous espérez qu’on donnera à Henri Herbaut la main promise au baron de Bersac ?... C’est à la fois habile, intelligent et infâme I
HENRI
Lorsqu’une femme dit certaines paroles à un homme, c’est elle qui commet une infamie, puisqu’on ne peut se défendre contre elle ot l’écraser.
LA COMTESSE
Il faut pourtant vous habituer à m’avoir pour ennemie, baron !
HENRI
Et une ennemie redoutable, je le vois!
LA COMTESSE
Une ennemie certaine de vaincre!
^ HENRI
Oui dà ?
LA COMTESSE
Vous avez su comment je pouvais aimer ; vous allez savoir comment je puis haïr.
HENRI
Alors, la guerre ?
LES INGRATS
LA COMTESSE
Et sans merci...
HENRI
Comme la font les femmes.
LA COMTESSE
Et les lâches!
HENRI
Mademoiselle Letourneor I...
LA COMTESSE
Regardez là bien, elle est charmante, elle est riche et je vous jure que vous ne l’épouserez pasi
HENRI, aree ironie.
Qui sait? Adieu comtesse I (ii sort.) •
LA COMTESSE
Et j’ai pu l’aimer, moi I