RAOUL, PATUREL, FRANÇOIS
RAOUL
La comtesse de Rigny arrive aujourd’hui, François?
FRANÇOIS
Oui,M. le Vicomte, madame la comtesse doit arriver avec le commandant Herbaut. le cocher est allé les attendre à la station. (Conp de feo.)
RAOUL
Qu’est-ce que c’est que ça V
FRANÇOIS
C’est mademoiselle Geneviève qui tire au pistolet dans le jardin!
PATUREL
Charmante enfant! je n’aimerais pas beaucoup ça si j’étais son père I
FRANÇOIS
Heureusement qu’il est seul de son espèce celui-là ! (ii sort.)
PATUREL
C’est égal, — Letourneur a eu raison de nous inviter à venir prendre le frais, vous, monsieur deBersacet moi, on se
LES INGRATS 75
repose des fatigues de Thiver, on n*est qu’a une heure de ce satané Paris et on respire.
RAOUL
Vous n’aimez pas Paris?
PATURBL.
Je le déteste : une ville corrompue.
RAOUL
Pourquoi y restez- vous ?
PATUREL
. Parce que je m’y amuse (4) I Ah 1 pas toujours il est vrai.
RAOUL
Le fait est mon cher Paturel, depuis que vous ôtes installé chez notre ami Letourneur, vous avez l’air tout maussade.
PATURBL.
Quand on vient d’échapper à une catastrophe! Ah! quelle affaire!
Cette affaire de mine d’argent?
PATURBL.
Non, une affaire d’honneur !
RAOUL, leTaot*
Un duel, vous ?
PATURBL.
Oh! un duel, vous savez... platonique!... Non, mais ûgurez-vous... nous arrivons chez M. de Réviile! J’étais persuadé qu’il était déjà ministre... Vous me parliez de l’Officiel... la nomination sous presse...
RAOUL
Dame! je ne pouvais pas deviner...
• PATUREL
J’arrive... Portes closes... Pas de lumières... l’hôtel fermé... Je sonne... Une espèce d’intendant causait avec le portier... « Son excellence ne reçoit donc pas ? — Quelle excellence ? M. de Réville!— Eh! M. de Réville est souffrant I— Déjà, me
(1) A la représeotation, on peut couper ici et aller droit à la scène deuxième.
' 76 LES INGRATS
dis-je, les soucis de l’État. — N’importe... Remettez lui ma carte. » Letourneup toujours prudent, ne veut pas laisser la . sienne... Moi qui ne mets pas mon amour-propre dans un bout de cartou, je laisse mon nom,
C’était tout simple.
l’ATÜREL.
Je le pensais. Eh ! bien, c’était tout bonnement téméraire. Satisfait de ma soirée, je rentre chez moi, .je dors tout naturellement du sommeil du juste et quand je me réveille. Ah I mon Dieu ! je lis avec stupéfaction dans mon journal ces lignes écrasantes, (ii Iqî rend on joarnal.)
RAOUL, lisant.
« Au moment de mettre sous presse. »
PATUREL
Toujours BOUS presse, les journaux!
RAOUL
« Nous apprenons que le marquis de Réville, dont le nom avait été mis en devant dans la nouvelle combinaison ministérielle, vient d’être frappé subitement... »
PATUREL
« D’une attaque d’apoplexie! » Et à l’heure où je lisais ces satanées lignes, M. de Réville était décédé.
RAOUL
Et le nouveau ministre était nommé.
PATUREL
Un troisième l Un ministre sur lequel on ne comptait pas !
RAOUL'
Brelan de ministres I
Et comme j’avais laissé ma carte à l’hôtel de Ré ville, voilà un grand monsieur... avec des moustaches hérissées, qui se présente à moi d’un air... il fallait voir son air !... en tenant ma carte à la main et qui me demande des explications, mais raides, sur ce!... que j’avais écrit là-dessus 1
LES INGRATS
RAOOL.
Ah! bah !
PATÜBEL.
Daniel... « Félicitations profondes. »
RAOUL
Patatras!
PATUREL
c Et sincères ! s Et ensuite avec trois points d’exclamation I a Dieu protège la France! » Le colonel, c’était un colonel, me dit alors comme ça, en agitant une cravache : — Monsieur, M. de Réville était mon cousin,... je vais vous couper la Ggure I
RAOUL
C’était rafraîchissant!
PATUREL
J’ai eu toutes les peines du monde à lui faire comprendre qu’il y avait erreur.
Faux départ 1
PATUREL
Et puis après tout, ce n’était pas ma faute si une attaque... Quand on veut être ministre on se soigne!... J’ai expliqué ça au colonel ; je lui ai dit que je no pouvais pas faire d’excuse à son cousin, puisqu’il n’était plus là, mais que je l’accompagnerais jusqu’à l’église plus encore... jusqu'au cimetière... mieux que ça, que je ferais un discours sur sa tombe I
RAOUL
C’était suffisant !
PATUREL
J’ai retiré ma carte, il a retiré sa cravache; nous nous sommes quittés bons amis. El me voilà satisfait, mais furieux 1 Soyez donc dévoués aux pouvoirs nouveaux I
RAOUL
C’est imprudent. Il faut toujours attendre qu’ils se consolident!
UES INGRATS