‹ BocageChapitre 3 sur 16 · BOCA&É G · texte numérisé non relu

BOCA&É G

Lu critique la plus malveillante était néanmoins obligée de rendre justice à Bocage pour le soin prodigieux qu'il apporlait à la composition de ses rôles. Il en saisissait les moindres détails, les plus délicates nuances. Personne mieux que lui ne donnait à un caractère du relief et de la couleur. 11 exprimait avec beaucoup de force et de vérité la résignation, le désespoir, le dévouement et l'amour.

Didier de Marion Delorme et Buridan de la Tour de Nesle achèvent sa réputation au boulevard.

A partir de ces deux succès immenses, notre héros se croit le premier personnage du royaume. On est très- mal reçu quand on F aborde autrement que l'éloge à la bouche et l'admiration dans le re-

gard. Il est toujours prêt à accueillir les plus extravagantes ovations, à prendre pour lui les hommages les plus invraisemblables.

Vers la fin de 4 832, nous le trouvons en chaise de poste sur la grande route, à deux lieues de Lyon .

Harel, son directeur, lui a permis de montrer à la province un spécimen du beau talent que Paris admire.

Du fond de sa chaise, Bocage aperçoit une foule de campagnard alignés 5 droite et à gauche au bord de chaque berge.

On tend les bras vers sa voiture, on agite des mouchoirs et des cris s'élèvent.

— Ah ! fort bien î dit le voyageur, ils sont accourus à ma rencontre... Bonnes gens!... Adressons-leur une petite harangue.

Par son ordre, les chevaux s'arrêtent.

Il voit aussitôt la foule se mettre à genoux, et ne trouve rien d'étrange à ces marques de vénération prodiguées à sa personne.

— ' Eh ! fichus bêtes ! crie le postillon, ce n'est pas monseigneur, c'est un comédien!

Les paysans se relèvent tout furieux, ramassent des cailloux et les lancent contre la chaise de poste. Ils Pavaient prise pour celle de l'archevêque, alors en tournée dans le diocèse et attendu sur la même route.

Déjà grand ennemi du clergé, Bocage, après cette aventure humiliante, le devint, beaucoup plus encore.

Si jamais on l'élève au rang de premier consul, comme il s'en juge parfaitement digne, il est probable que la religion en-

tliolique cessera d'être la religion de l'État, ou que le Panthéon, tout au moins, sera restitué à M. de Voltaire.

Le citoyen Bocage vit dans l'attente de ces heureux jours.

A l'Odéon, jadis, il avait joué Tartufe. Pour humilier les dévots, qui s'agenouillent devant un archevêque et jettent des pierres à un grand artiste, il veut, à son retour de Lyon, reprendre ce rôle à la Porte-Saint-Martin .

Ses admirateurs crient au prodige. On affirme que la place de Bocage est à la Comédie-Française .

Beaucoup de sociétaires s'opposent à son admission : mais on triomphe des obstacles, et Buridanfait son entrée triomphale dans la maison de Molière. Il débute par le rôle de Danville de Y Ecole des

Vieillards , et bientôt il aborde celui d'Alceste du Misanthrope, qu'il joue avec une originalité parfaite, avec une âcreté saisissante.

Il avait, à cette époque, un démêlé judiciaire où de graves intérêts d'argent se trouvaient engagés.

Apercevant, un soir, dans une stalle d'orchestre, sa partie adverse, à laquelle il portait une véritable haine de Normand plaideur, il s'approche de la rampe, regarde son ennemi bien en face, lui montre le poing, et lui lance à la tête, avec uii magnifique accent de colère et de mépris, cette tirade du Misanthrope r

Au travers de son masque on voit à plein le traître; Partout il est connu pour tout ce qu'il peut être, Et ses roulements d'yeux et son ton radouci N'imposent qu'à des gens qui ne sont point d'ici.

Nous devons dire que le personnage de-

J'orchestre était d'une probité douteuse. Rompu aux manèges de la chicane, il menaçait le comédien de toutes les juridictions possibles.

Bocage eut le chagrin de quitter la scène française.

Peu conciliant de sa nature, il ne s'entendit point avec ses nouveaux camarades et regagna le boulevard l. Quatre rôles magnifiques, dans AngèÀe, — la Vénitienne , — Pinto, — le Brigand et le Philosophe, le consolèrent et lui valurent de justes applaudissements.

De 1835 à 1839, Bocage ne tient pas en place.

Il quitte la Porte-Saint-Martin pour

1 11 s'arrêta quinze jours au théâtre Feydeau, qui avait eu la fantaisie de représenter Teresa, drame de M. Anicet Bourgeois, signé Alexandre Dumas. Bocage y remplit le rôle du colonel Delaunay.

BOCAGE m

jouer à l'Ambigu Àngo de Dieppe, drame de Félix Pyat et d'Auguste Luchet. Puis il revient chez Harel se montrer dans Bon Juan de Marana, dans Antoine le pauvre et dans les Sept Infants de Lara.

Le Gymnase l'appelle; il court au Gymnase, et palpe les écus de Poirson, qui ne tarde pas à le voir s'enfuir pour regagner l'Ambigu. Bocage y joue Christophe le Suédois, puis retourne chez Harel, qui lui offre le rôle de Jeannic le Breton.

Le Juif Errant, devenu comédien, n'eût pas fourni les marques d'une instabilité plus grande.

Harel tombe.

Une seconde fois, Buridan frappe à lu porte de la Comédie-Française, y donne une série de représentations, ne réussit pas encore à y fixer sa tente, et va s'en-

Wi BOCAGE

gager définitivement à l'Odéon, théâtre de ses premières luttes et de ses premiers triomphes.

La jeunesse des écoles avait gardé le souvenir de sa fougue incorrecte et de sa vigueur.

On l'accueillit à merveille dans Brute de Lucrèce, dans Créon d'Antigone, dans Philippe-Auguste d'Agnès de Méranie, et les étudiants lui pardonnèrent de laisser tomber le drapeau romantique pour arborer l'étendard de l'école du bon sens.

Au mois de juillet 1845, Lireux, ayant quarante- sept pièces à représenter par autorité de justice, et ne sachant plus où donner de la tête, se démit de son pachalik de l'Odéon.

Trente concurrents se disputèrent Tbéritage.

Notre comédien fut le plus habile. On le nomma directeur, avec une subvention de soixante mille francs, qu'il lit porter, douze mois après, à la somme plus ronde de cent mille.

Sans avoir le secret de la magicienne antique, Bocage sut rajeunir le vieil Eson.

Sa carrière administrative fut intelligente, heureuse, et surtout économe.

Il est permis, dans une direction théâtrale, d'équilibrer les recettes et les dépenses de manière à garnir sa bourse; mais, d'autre part, il est bon que les artistes vivent, et la troupe de notre homme connut toutes les rigueurs du jeûne.

— Mes amis, je vous ouvre le chemin de la gloire, disait Bocage.

Quant au chemin du restaurant, ceci ne le concernait plus.

Il payait avec régularité les honoraires de vingt artistes; mais quels honoraires, miséricorde! Jeunes premiers, pères nobles, ingénues, grandes coquettes, maigrissaient à vue d'œil, et le fin directeur portait chez son notaire la subvention parfaitement intacte 1 .

S'il était dans son droit, nous sommes dans le nôtre en affirmant qu'un bon républicain devait témoigner moins d'ardeur pour la richesse et suivre plus fidèlement les doctrines de la fraternité.

C'est à Bocage qu'on doit cette invention merveilleuse d'avoir transformé en muséum le foyer du théâtre.

1 Cent francs par mois étaient le maximum accordé par M. Bocage à ses premiers acteurs. Quant aux actrices, il ne leur donnait rien. « — Je ne payerai que les laides ! » dit-il, machiavéliquement, un soir, pour couper court à toutes réclamations. Aucune de ces daines ne demanda plus d'honoraires.

Un peu d'entente industrielle ne gâte rien.

Quelques maîtres illustres lui envoyèrent des tablèaux, et Théophile Gautier lui promit une madone, qui n'eut jamais son dernier glacis. Un cadre somptueux présenta dix-huit mois, en majuscules énormes, le nom du feuilletoniste chevelu, dont cette annonce ne stimula point la paresse.

Gautier laissa le cadre vide, et perdit une occasion superbe d'accoler un de ses chefs-d'œuvre en peinture à ceux de Decamps et de Diaz.

En 1847, Bocage résigna ses fonctions administratives i. Son plus grand succès avait été la Main droite et la main gau-

1 11 vendit son privilège cent mille francs à M. Vizentini.

ehe de Léon Gozlan. L'année suivante, il essaya de nouveau d'emporter la position de sociétaire à la Comédie-Française, 11 y créa la Vieillesse de Richelieu; mais le sentiment trop exagéré de sa valeur suscita des querelles et des contradictions qui l'obligèrent une troisième fois à faire retraite.

La Révolution de février venait de jeter bas Louis-Philippe et son trône.

Bocage, dans la soirée du 24, avait eu le dessein de monter à cheval et de se montrer au peuple. On eut beaucoup de peine à l'en dissuader.

— Pure jalousie ! pensart-il. Tous ces hommes du National ne m'empêcheront point de consacrer ma vaste intelligence au service de la République.

Il va trouver Lamartine, et lui dit :

— Croyez-vous qu'il soit de mon devoir de me présenter, pour la Constituante, aux suffrages de mes concitoyens ?

— Parbleu ! répond le chantre à'Elvire.

Notre héros prend le chemin de fer et va poser noblement sa candidature dans la Seine-Inférieure l. Il n'obtient pas deux cents votes.

1 II avait essayé de la poser d'abord à Paris, et Lamartine eut la faiblesse de lui servir de compère. Voici l'affiche que chacun, à cette époque, a pu lire dans les carrefours :

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