‹ BoccaceChapitre 104 sur 112 · COURS SUR LA « DIVINE COMÉDIE · texte numérisé non relu

COURS SUR LA « DIVINE COMÉDIE

d'importance. Mais, au bout de peu de temps, quand il en était arrivé au chant xvn, il interrompit ses explications ; peut-être même quitta-t-il la ville brusquement. Sa santé s'était gravement altérée1; son humeur, qui n'avait jamais été accommodante, s'était aigrie2. Il estima qu'on ne goûtait pas suffisamment son enseignement. « Si Dante pleure, ce fut la folie d' autrui, dit-il dans le sonnet vin, non la mienne. Mais les ennemis de toute œuvre belle et délectable n'en profiteront pas longtemps. » Peut-être que les neveux de ceux qui avaient exilé le poète, soixante-neuf ans auparavant, trouvaient un peu amers les reproches que Boccace dans son cours, de même que dans la Vie de Dante, n'avait pas manqué de leur adresser.

Dans le sonnet x, il revient sur cette interruption de son cours et s'en réjouit avec aigreur. «J'ai mis le vulgaire dans une galère sans biscuit et l'ai laissé en haute mer. Maintenant je considère son embarras du haut de la falaise, et j'en ris. »

Le traitement que lui avait alloué la Commune était fort élevé, il était de ioo florins.

Toutefois Boccace ne voulut pas perdre le fruit de son travail ; il rédigea les leçons qu'il avait préparées et en fit un long Commentaire de la « Divine Comédie », dans lequel il en interprète le texte, en analyse l'ordonnance, en dévoile le sens caché et les allégories et sou-

i. C'est ce qu'il dit dans le sonnet vu. 2. Voir plus loin, p. 229.

vent s'étend en longues dissertations sur les personnages et les faits auxquels il est fait allusion.

L'analyse du chant x peut servir de modèle de la façon dont Boccace entendait l'explication du poème. « L'auteur, dit-il, y fait quatre choses : d'abord il décrit sa marche dans le lieu désigné; puis il expose ses perplexités à Virgile, et celui-ci y répond; ensuite il rapporte ses entretiens avec quelques-uns des damnés ; enfin il raconte comment il parvint, en compagnie de Virgile, en un autre lieu. La deuxième partie commence au vers : « O virtù somma » ; la troisième, au vers : « O Tosco » ; la dernière, au vers : « Indi s'ascose ». Boccace poursuit : « L'auteur dit donc, continuant le récit du chant précédent, que maintenant, ora, c'est-à-dire à ce moment, il marche dans un chemin secret. Il l'appelle secret pour montrer que peu de personnes le suivaient, les autres habitants de ce lieu en ayant suivi un différent. Et, pour indiquer que la foule ne s'en sert pas, il l'appelle ruelle, calle, ce qui signifie proprement un sentier tel que dans les forêts on en trouve frayés par des bêtes, c'est-à-dire par les troupeaux, et on les nomme calle parce que les bêtes les foulent, dal callo de' fiiedi.... » Après quoi Boccace examine pour ainsi dire vers à vers et commente le chant. Sur Farinata degli Uberti, il donne des détails qui semblent bien abondants, si l'on songe que peu d'années s'étaient écoulées depuis les événements dont Farinata fut le héros.

COMMENTAIRE DE LA « DIVINE COMËDIE

Son Commentaire est à la fois grammatical et philologique, historique, scientifique et philosophique. Par exemple, à propos des vers :

Questi chi son c'hanno cotanta orranza

Che dal modo degli altri gli diparte?

E quegli a me : l'onrata nominanza.... (ch. iv).

Boccace dit : « Orranza, mot qu'on a dû contracter à cause du vers, orranza pour onoranza. — Che dal modo degli altri, lesquels jusqu'à présent nous avons vus; — gli diparte, les sépare parce qu'ils ont un peu de jour, ce qui les distingue des autres. — E quegli, c'est-à-dire Virgile ; — a me, me dit ; — Yonrata, c'est-à-dire Yonorata ; — nominanza, on peut par là entendre renommée.... » Un peu plus loin, à propos des vers :

Vidi quel Bruto che caccio Tarquino Lucrezia, Julia, Marzia e Corniglia E solo in parte vidi'l Saladino,

il raconte les hauts faits de ces quatre héroïnes et ajoute pour Saladin : « Il fut sultan de Babylone, homme de condition humble, à ce qu'il me semble avoir entendu dire, mais d'une âme élevée et très expert aux choses de la guerre ; il ambitionna de connaître les grands princes et d'être instruit de leurs coutumes, et,'ne-s'en fiant pas à ce qu'on lui en rapportait, il parcourut le monde et surtout les pays chrétiens sous un déguisement. »

Le commentaire du chant v, où sont décrits les tourments des voluptueux, est une longue dissertation sur les crimes de la chair ; Boccace y donne incidemment son sentiment sur la mode qu'avaient alors les Florentines de montrer leurs seins nus, et ce n'est pas pour la condamner, car, dit-il, Dieu n'aurait pas placé les seins en une partie aussi visible s'il fallait les tenir cachés, et leur fonction est auguste. Il explique aussi que le mot inceste vient de ceste, qui était la ceinture de Vénus, parce qu'elle l'enlevait pour aller à ses rencontres coupables.

A l'occasion des vers :

Ritorna a tua scienza Che vuol, quanto la cosa è più perfetta, Più senta'l bene, e cosi la doglienza (ch. vi).

Boccace fait une dissertation philosophique : « Nous voyons que les bonnes choses plaisent à un jeune homme sain et bien disposé, tandis qu'à un malade, dans lequel il y a moins de perfection, elles semblent amères et déplaisantes ; nous voyons également chez un jeune homme les petites douleurs ressenties avec violence, tandis qu'un malade s'aperçoit à peine qu'on le tenaille et qu'on le brûle (Boccace, on le verra, parlait par expérience) ; de même nous devons croire que les damnés souffriront autrement quand ils auront retrouvé leurs corps. »

COMMENTAIRE DE LA « DIVINE COMEDIE

Commentant le vers :

Temp'era dal principio del maltino1,

il explique le système cosmographique que Paolo il Geometra lui avait sans doute enseigné.

Boccace nous a donné, au commencement du Commentaire, l'exorde de sa leçon inaugurale ; le tour en est curieux : « Notre nature humaine, dit-il, quoique anoblie de beaucoup d'avantages par son Créateur, est pourtant si débile qu'elle ne saurait entreprendre aucune œuvre, si futile soit-elle, sans la grâce divine. En conséquence de quoi, les anciens aussi bien que les modernes la sollicitent pieusement et s'efforcent dévotement de l'obtenir, tout au moins dans les commencements de toutes leurs entreprises. Chacun en conviendra en lisant ce que dit Platon, homme de génie céleste, au premier livre de son Timée. Et si Platon confesse que l'assistance divine est nécessaire à tous, combien ne le sera-t-elle pas à moi, dont l'intelligence est lente, le talent médiocre et la mémoire incertaine, alors surtout qu'il s'agit d'expliquer les artifices du style, la multitude des histoires, la sublimité du sens caché sur le voile poétique de la Comédie de notre Dante et que j'ai pour auditeurs des hommes de haute intelligence et de perspicacité admirable, tels que vous êtes tous, messeigneurs Florentins. Donc,

i. Enfer, ch. i, v. "Sj.

afin que ce que je vais dire soit à la gloire et à l'honneur de Dieu, et à la consolation et utilité des assistants, j'invoquerai d'abord son aide. Puis j'examinerai trois choses ainsi qu'on le fait généralement lorsqu'on aborde l'étude d'une matière qui appartient à la doctrine, à savoir quelles sont les causes de ce livre, quel en est le titre et de quelle partie de la philosophie il relève. Les « causes » de ce livre sont au nombre de quatre : la matière, la forme, la cause efficiente et la cause finale.... La cause efficiente est l'auteur Dante Alighieri; la cause finale, de tirer les hommes de leur état actuel de misère pour leur donner la félicité.... »

En fait, ce Commentaire n'offrirait qu'un intérêt assez spécial de curiosité pédagogique, n'était que Boccace s'y commente lui-même abondamment et qu'il y expose ses vues sur l'amour, sur la chasteté, sur le mépris des richesses, sur les événements politiques dont sa patrie avait été le théâtre, sur toutes les questions qui l'occupaient. Hors ces points, il disserte sur le poème en érudit, presque en pédant '. Tout poète qu'il fût, mais poète élégiaque et bucolique, il n'en sent point du tout la profonde poésie. Il le compare, dans sa Vie de Dante, à un paon ! et les raisons qu'il donne sont bien étranges. « Le paon, autant qu'on peut le comprendre, possède les propriétés suivantes : sa chair est odoriférante et incor-

i. A l'occasion du chant iv, il traite amplement de Socrate, de Platon et de Solon, de la mythologie et de l'astrologie,

COMMENTAIRE DE LA « DIVINE COMÉDIE

ruptible ; son plumage est celui d'un ange, on lui voit cent yeux; ses pieds sont laids, et sa démarche est silencieuse. En outre, il a la voix éclatante et désagréable, toutes choses qui se rapportent très bien à la Comédie. Je dis donc premièrement qu'en cherchant dans beaucoup de parties le sens intrinsèque et dans beaucoup d'autres le sens intrinsèque et extrinsèque, on verra qu'elle est d'une vérité simple et immuable, sans odeur profane, mais qu'au contraire elle exhale un doux parfum de suavité chrétienne.... Le paon a les pieds laids et la démarche lente, choses qui se rapportent très bien à la Comédie, car, de même que le corps semble soutenu tout entier par les pieds, ainsi de prime abord il semble que toute œuvre écrite se soutienne par son style. Le style vulgaire sur lequel repose entièrement la Comédie est certainement commun.... La démarche lente et silencieuse du paon signifie l'humilité du style dans lequel les comédies sont nécessairement écrites, ainsi que le savent ceux qui comprennent ce que veut dire le mot comédie.... Pour finir, je dis que la voix du paon est sonore et disgracieuse, et, bien que la suavité des paroles de notre poète soit évidente, néanmoins quiconque regardera attentivement dans certaines parties de son œuvre reconnaîtra fort bien qu'elle est conforme au style de la comédie et surtout dans les endroits où il s'emporte contre les vices d' autrui1. »

i. Traduction Francisque Reynard, p. lx.

Que Boccace soit resté insensible aux grandes beautés de l'œuvre de Dante et n'en ait vu, si l'on ose ainsi parler, que le côté pratique, cela n'a rien de surprenant. Il avait la grâce, le sentiment très vif et très subtil de la nature, le métier ; il lui manquait le souffle ; il ne possédait aucunement les qualités qui, d'après lui, étaient nécessaires aux vrais poètes. Ce qui est singulier, c'est qu'il en convenait. Ses protestations d'humilité ne sont certainement point feintes; la preuve en est que, à la différence de Pétrarque, il n'était pas jaloux de la renommée des autres.

Le manuscrit du Commentaire fut, après la mort de Boccace, l'objet d'un litige entre son exécuteur testamentaire, Martino da Signa, et son frère Jacobo. Celui-ci avait confié le manuscrit à un certain Francesco di Lapo Bonamichi dit Morello, en attendant de s'être mis d'accord avec Martino; Martino l'assigna devant les consuls de l'Art du change, car Morello était changeur, pour en obtenir la restitution ; la sentence ne fut rendue qu'en 1377 ; le manuscrit y est évalué au prix assez élevé de 18 florins « ou plus » '.

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