CHAPITRE XVIII
Maladie de Boccace. — Rechute grave. — Mort de Pétrarque.
— Douleur qu'en ressent Boccace. — Sa mort. — Sa sépulture.
— Épitaphe et vers a sa louange. — Son testament.
Dans les premiers jours du mois d'août 1373, Boccace fut pris, de même que l'avait été Pétrarque quelques années auparavant1, d'une maladie de la peau qu'il qualifie de gale sèche. Une démangeaison brûlante envahit tout son corps; ses ongles suffisaient à peine à le débarrasser des squames et des boutons qui le couvraient; en outre, des douleurs de reins, des incommodités dans le ventre, un gonflement de la rate, une inflammation du foie, une toux suffocante, une extinction de voix, un mal de tête aigu et quantité d'autres maux firent languir tout son corps et mirent en guerre, dit-il, les unes contre les autres toutes les humeurs qui étaient en lui2. Bientôt il ne fut pas reconnaissable.
1. Sen. III, 5. Lettre XVI, édition Davelay, p. i52. Pétrarque y traite les médecins de « spectateurs des maladies et des malades ».
2. Lettre à Mainardo de' Cavalcanti en date du 28 août ï^jZ, confirmée par celle adressée à Franceschino da Brossano, le 7 novembre 1374. (Corazzini, p. 275 et 36g.) Boccace parle aussi de sa maladie dans les sonnets vu et ix.
« Je n'avais plus, dit-il, mon visage d'autrefois, ni la vivacité joyeuse de mon regard ; ma peau collait à mes os. Je désirais la mort, ayant, au reste, assez vécu et plus que d'autres, puisque j'ai atteint ma soixantième année *. »
Boccace avait à peine achevé de raconter à son ami Mainardo de' Cavalcanti, en grand détail, à la façon de tous les gens mal portants, ce qu'il venait de souffrir, lorsque, le 12 août, un accident nouveau se produisit. Au coucher du jour, une fièvre violente apparut, si forte que Boccace, en se mettant dans son lit, se dit qu'il n'en descendrait pas de lui-même ; à mesure que la nuit avançait, l'ardeur de la fièvre croissait ainsi que les douleurs qu'il éprouvait dans la tête ; sans cesse il se retournait sur son lit, pensant trouver quelque allège-
C'est une dure chose et très horrible Que d'attendre la mort; c'est une chose Qui remplit d'épouvante, mais plus certaine Qu'aucune autre n'a été, n'est et ne sera.
Le cours de la vie est bref,
Et l'on ne peut le remonter,
Et sur terre il n'est joie si grande
Qui ne se termine par des larmes et des regrets.
Alors pourquoi, par des œuvres,
Ne pas chercher d'étendre sa renommée
Et par elle de rendre longs nos jours si courts?
Cette pensée me donne et me conserve le courage ; Elle m'épargne le regret des années qui s'en vont. Elle me donne le lustre d'une longue vie.
TOMBEAU DE BOCCACE Église SS. Michèle e Jocobo. — Certaldo
ment à sa souffrance. Il était perdu dans sa solitude de Certaldo, n'ayant auprès de lui qu'une vieille servante qui pleurait lamentablement et s'efforçait stupidement de lui donner du courage. Boccace n'avait plus la tranquille assurance devant la mort dont il avait parlé à son ami. Le jour vint ; quelques amis accoururent et tinrent conseil ; ils voulaient appeler un médecin, mais Boccace, qui s'en était toujours passé dans ses précédentes maladies, résistait. Pétrarque lui avait même jadis (10 décembre 1364) écrit une lettre pour lui reprocher d'en avoir une fois consulté un1. Cependant il se laissa enfin persuader.
Le médecin qu'on lui amena était, dit Boccace, « un médecin de campagne accoutumé à soigner des paysans, néanmoins affable et avisé ». Il ne devait pas, comme ceux que Pétrarque lui décrivait naguère, porter une robe de pourpre garnie de parements de diverses couleurs, des anneaux étincelants à tous les doigts et, aux pieds, des éperons d'or. Il démontra à Boccace que, si on ne le débarrassait pas sur-le-champ des matières superflues et nocives qui étaient en lui, avant quatre jours il serait mort. On apporta des cau-
1. Cette lettre est une longue diatribe contre les médecins, auxquels Pétrarque assure n'avoir jamais eu recours : « Les médecins se vantent d'être les auxiliaires de la nature; ils combattent souvent contre la nature et pour les maladies; les moins mauvais gardent la neutralité et attendent le dénoûment.... Ils ont sans cesse à la bouche Aristote, Cicéron, Sénéque et, ce qui vous étonnera, Virgile, car je ne sais par quel hasard ou quelle folie il arrive qu'ils connaissent tout mieux que ce qu'ils professent. » Jadis Pétrarque avait composé une Invective contre les Médecins.
tères, un fourneau et d'autres instruments de torture; puis on fit au patient de larges brûlures, et, à coups de rasoir, on lui taillada la peau. Il souffrit terriblement; mais le médecin lui dit qu'il était guéri; de fait, il dormit cette nuit-là pour la première fois, et peu à peu les forces lui revinrent. Cependant il resta très affaibli. « La peau de mon corps, jadis replet, est vide, écrivait-il plus tard au gendre de Pétrarque ; mon teint est changé, ma vue s'est émoussée, mes genoux chancellent, et mes mains sont devenues tremblantes '. » Il prenait en haine les livres et sentait sa mémoire et ses forces mentales s'affaiblir; toutes ses pensées étaient, comme il le dit -, « tournées vers le sépulcre ».
Sa situation financière restait d'ailleurs toujours fort gênée; il s'en ouvrit à Pétrarque, qui lui répondit que << l'homme vertueux ne peut pas se plaindre justement du manque des biens temporels » et fit de son mieux pour le conforter. Ses amis s'intéressaient à lui. Le 13 septembre 1373, il remercie avec effusion Mainardo de lui avoir envoyé à deux reprises un vase d'or plein de pièces d'or, « grâce à quoi, dit-il, il pourra acheter un vêtement pour son pauvre corps fiévreux 3 ».
1. Lettre de condoléance sur la mort de Pétrarque. (Corazzini, p. 370.)