‹ BoccaceChapitre 17 sur 112 · PREMIÈRE RENCONTRE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE RENCONTRE

que vraisemblablement elle répondait à cet idéal'.

Boccace a bien des fois raconté sa première rencontre. « C'était, dit-il, à l'époque du printemps, alors que le soleil entrait dans la constellation du Bélier2, vers la sixième heure du jour, le zéphyr soufflait, le temps était beau, la mer tranquille, quand je pénétrai dans une église située surlemontParthénope(S.Lorenzo, qui existe encore) ; on célébrait la visite du fils de Jupiter au royaume de Pluton (descente de Jésus aux Enfers). Alors apparut à mes yeux l'admirable beauté d'une jeune femme venue, elle aussi, pour écouter le divin service, et mon cœur frémit. » (Sonnet xxxi, Ameto et Filocopo3.) Adossé à un pilier, Boccace la considéra longtemps. Le lendemain, il la revit au même lieu; la veille, elle était vêtue de sombre et ce jour-là de vert.

Pétrarque avait aussi vu Laure pour la première lois

un vendredi saint à l'église et vêtue de vert, peut-être

parce que :

... verdeur est signifiance De foy loyale et d'espérance

comme le dit le roman de Fauvel.

i. Landau, trad. Ant. Traversi, t. I, p. 188. Comparez la description de Griscida dans le Filostrato (Voir p. 5g), les beautés de YAmorosa Visione, celles du Ninfale. Cf. plus loin, p. 106, la description de Fiammetta. Voir le Propugnatore, XV (1882), part. I, p. 83.

2. Arnaldo délia Torrc se livre, à propos de cette indication, à de curieux calculs astronomiques (chap. 11).

3. En un style figuré et obscur, Boccace raconte également sa rencontre dans la lettre : Nereus amphitritibus. VoirTRAVERSARi, Le Lettere aulografe di G. Boccaccio, igo5, p. 56.

L'intention du jeune poète d'imiter son devancier déjà glorieux est trop évidente pour qu'on attache une importance quelconque à l'apparente précision du détail.

Il était d'ailleurs très avantageux pour Boccace d'avoir à se vanter d'une dame poétique aussi éminente que la fille d'un roi, fût-elle naturelle, et il ne cache pas qu'il en tira quelque vanité. « Ayant été embrasé d'un très haut et très noble amour plus peut-être qu'il ne convenait à ma basse condition et bien que j'en aie été loué et estimé davantage... », écrit-il dans le Prologue du Décamêron. C'est peut-être un peu pour cette raison qu'il parle de sa belle avec autant de liberté et d'expansion que Pétrarque mettait de mystère autour de la sienne.

Au surplus, Maria ou Fiammetta ne devait pas seulement jouer pour Boccace le personnage de Laure, mais aussi celui de Béatrice, puisque l'admiration de Boccace se partageait entre les deux poètes. Fiammetta sera pour lui, en même temps qu'une amante, un conseiller céleste, un guide qu'il ne suivra pas toujours à vrai dire, mais grâce auquel il lui sera donné, comme à Dante, de connaître la pure vérité.

Toutefois Boccace a surpassé ses maîtres en ceci qu'il a su décrire la femme telle qu'elle est, un peu plus changeante peut-être et un peu plus cruelle, parce qu'il en avait souffert, mais très vivante. On n'avait, avant lui, parlé de la femme que licencieusement ou de

Page 1