‹ BoccaceChapitre 20 sur 112 · AMOUR DE LA NATURE · texte numérisé non relu

AMOUR DE LA NATURE

son contemporain, raconte que Boccace .se sentit subitement poète sur la tombe de Virgile. « Il abandonna le négoce déshonnête et, désormais voué à l'amour des Piérides, il se jeta avec frénésie dans l'étude de la poésie. » Villani dit vrai symboliquement. Sa rencontre avec Maria d'Aquino, près du tombeau de Virgile, décida de sa carrière, donna en tout cas une direction définitive à son esprit ; il était poète, il devint poète élégiaque.

Son naturel, au surplus, le portait à l'attendrissement et aux sensations douces et profondes. Il avait, comme les trouvères, l'amour des bois, des champs, le sentiment presque douloureux des beautés de la Nature. Dans une lettre d'un tour admirable adressée à Pino de Rossi, il vante le plaisir et l'avantage d'être à la campagne, d'entendre le chant des oiseaux au lieu des menteries des hommes, de contempler les fleurs et la frondaison des arbres. Partout se retrouve dans son œuvre cet enchantement ; les fleurs, la nature, le renouveau des choses sont pour lui une source de jouissances inépuisables ; ce thème revient aussi bien dans ses premiers écrits tels que YAmeto, le Ninfale, la Fiammetta, que dans ceux de sa vieillesse, dont le tour sérieux semblait devoir exclure ces ornements, dans la Vie de Dante, dans le Commentaire de la Divine Comédie, voire dans les dictionnaires. « Le serin, dit-il dans le Ninfale, la linotte et une infinité d'autres petits oiseaux, chacun en son ramage, prêchaient tout

haut les louanges de Vénus, de quoi les montagnes avaient d'allégresse repris leur vert chapeau, les grands bois leur nouvelle parure, les petits coteaux leur tapis accoutumé, en sorte que toute la nature semblait rire à cause de l'aménité de la saison. » Et dans la Thêséide : « La terre prenait des aspects charmants et se couvrait d'herbette et de fleurs jolies; les arbrisseaux montraient leurs branches chargées de jeunes feuilles ; c'était le temps où les arbres fleurissent et où les oiseaux commencent à chanter leurs amours, contents et joyeux, au milieu des feuilles et des fleurs. »

C'est au printemps qu'il place, comme Dante et Pétrarque, le commencement de ses amours, les plus gracieux épisodes de ses romans ; la fraîcheur des ombrages, les senteurs des orangers et des giroflées, troublent ses héroïnes, apparemment parce qu'il en était lui-même troublé '.

Boccace aima donc en poète attendri, un peu lyriquement. Ses vers, s'ils n'ont pas toujours la grâce de ceux de Pétrarque, ont plus de sincérité et de feu.

i. Comparez le sonnet xxxiv : « Quand les fleurs s'ouvrent et que les plantes verdissent, quand les oiseaux chantent dans les bois, tout se réjouit excepté moi.... » Et, dans YAmeto, ce charmant passage : « Quand Phébus rend à la terre sa plaisante parure de fleurs aux couleurs innombrables dont le triste automne l'avait naguère dépouillée, que les arbres couverts d'une gracieuse verdure et de fleurs s'emplissent d'oiseaux joyeux, que les cavernes cachées rendent aux champs les bêtes énamourées et que les prés coupés de ruisselets argentés semblent joyeux, Ameto sentit son cœur renaître et visita de nouveau les bosquets où son amour était né. » Voici un paysage d'hiver (sonnet lxxxvii) : « Les rivières et les ruisseaux sont transformés en verre, les monts et la plaine sont revêtus de neige blanche et les arbrisseaux sont dénudés; l'hcrbcttc est morte, les oiseaux ne chantent plus, Borée souffle.... » Voir aussi plus loin, p. 2o5.

Page 1