INCONSTANCE DE MARIA
part, dans la plupart de ses œuvres, il proclame son amour et le succès qu'il eut.
Brantôme, jugeant peut-être en grand seigneur jaloux qu'un homme de rien ait pu prétendre à l'amour d'une dame de haut parentage, a écrit : « Je crois qu'il n'a jamais eu tant de faveurs de cette grande dame comme il en a écrit et qu'il s'est forgé en sa cervelle et fantaisie ce beau sujet pour en écrire mieux ainsi que volontiers font les poètes et autres composeurs. »
De fait, Boccace considérait la poésie comme un art surtout symbolique et pensait qu'elle devait toujours présenter un sens caché. Parlant de Dante, il dit : « Notre poète fut, comme les autres poètes, un cacheter. » Il se peut donc qu'il y ait beaucoup d'invention dans tous les récits de Boccace. Mais qu'importe, à la vérité, que son amour ait été payé de retour ou même très réel, pourvu qu'il l'ait considéré comme tel ?
Les nécessités poétiques et les réalités de la vie voulaient que la dame poétique que Boccace s'était choisie fût infidèle et qu'il lui demeurât constant. Son manque de foi ne dut pas le surprendre : « Comme elle avait fait à tant d'autres, elle fit à moi », dit-il dans le Filocopo. Ce n'est pas à dire qu'il n'en souffrît pas ; les coups les plus prévus, ceux auxquels on se flatte de s'être le mieux préparé et dont on pense avoir, en y portant souvent la pensée, amorti par avance la rigueur, sont ceux souvent dont l'atteinte est la plus rude. S'il faut en croire un de ses sonnets (iv), ce fut à
Baies, où avait commencé son bonheur, qu'il eut la révélation manifeste de l'infidélité de sa dame. « Puisse ton nom périr et tes bosquets devenir des taillis, et tes eaux se changer en poisons, et tes jeux se tourner en lamentations, que le soufre te recouvre car tu as corrompu l'âme la plus pure qui fût en une femme, si ce que j'ai vu est vrai. »
La passion de Boccace pour Maria ou Fiammetta domine toute son œuvre ; c'est à elle, dans le fort de son amour, que sont dédiés le Filocopo, le Filostrato et la Théséide ; dans ses autres romans, elle joue toujours un rôle ; de même que la Béatrice de Dante, elle le conduit à travers les mondes entrevus en songe ; elle a été son inspiratrice pendant près de vingt ans ; il a abondamment raconté ses amours.
Cependant, par une singulière fortune, de la triade des dames de beauté de ce temps, Béatrice, Laure et Fiammetta, c'est de celle-ci qu'il est le moins parlé. On ne saurait penser à Dante ni à Pétrarque sans évoquer l'image de Béatrice et de Laure, alors que nul ne songe à Fiammetta en prononçant le nom de Boccace.